Le Féminisme, au delà des idées reçues
Le Féminisme de la Première Vague
LE FÉMINISME
DE LA PREMIÈRE VAGUE
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« Le féminisme est né dans les années 1960. »
Nous qui sommes sans passé, les femmes
Nous qui n’avons pas d’histoire
Depuis la nuit des temps, les femmes
Nous sommes le continent noir.
Hymne des femmes chanté depuis les années 1970
On pense souvent que le féminisme est né en mai 1968, ou en 1970 avec le MLF. Cette erreur oblige à interroger les raisons de l’oubli du féminisme de la première vague. « Nous qui sommes sans passé » chantent dans les années 1970 les militantes du MLF qui vont découvrir leurs aînées un peu plus tard. Des recherches savantes vont alors exhumer des archives tout un passé riche en luttes. Comment expliquer cette idée reçue qui dénie au féminisme son ancienneté ? Est-ce simple méconnaissance de son histoire ?
Plusieurs explications peuvent être avancées. Le caractère spectaculaire du MLF retient la lumière des projecteurs, incarne une époque, celle de la « libération sexuelle ». Les ombres sépia des suffragettes 1900 s’effacent, laissant la place aux couleurs des « femmes en mouvement » des années 1970. La mémoire collective, institutionnelle, n’est d’aucun secours : le Panthéon, les noms de rue ou d’établissements scolaires ignorent les héroïnes des premiers temps de la révolte. Les manuels d’histoire du secondaire et du supérieur également. Les progrès dans ce domaine sont très récents ; le féminisme est en train de devenir un objet d’histoire et d’investissement mémoriel plus légitime.
Le mouvement a connu au cours de son histoire plusieurs ruptures de transmission, la plus grave se situant des années 1940 aux années 1960 : un « entre-deux-vagues ».
Préparée par d’inquiétantes évolutions dans les années 1930 – on pourrait même remonter au nationalisme de la période de la Grande Guerre et à ses conséquences –, une crise grave secoue le féminisme dans les années 1940-1950, marquées par la disparition d’associations et de journaux militants. Une certaine sclérose peut l’expliquer, mais seulement en partie : la résistance au fascisme et la participation à la guerre absorbent une partie de l’énergie féministe. Le vent de l’histoire place le féminisme à contre-courant. La crise économique et sociale conduit à des aspirations conservatrices, centrées sur la famille traditionnelle ; la crise des démocraties durcit les antagonismes idéologiques, marginalisant la question des femmes. La victoire du fascisme, du nazisme, du franquisme sonne comme une revanche virile. Un « backlash » antiféministe à l’échelle internationale. Une réponse aux progrès réels – ou supposés – de la situation des femmes. Le contexte des années 1930 est propice à la mise à l’écart des féministes. La guerre approche. Les conflits politiques se durcissent. La crise économique affecte le travail féminin, plus que jamais contesté. La perspective de la guerre accentue les pressions natalistes. En 1939, le Code de la famille symbolise le consensus républicain sur cette question avec des mesures d’incitation à la natalité et de répression accrue de l’avortement.
Dans la France occupée, les associations – à l’exception de l’aile modérée*, catholique, disparaissent et après la libération, les féministes retrouvent difficilement leur place d’avant-guerre. Le discours officiel est que le féminisme a gagné. Il serait donc inutile. Simone de Beauvoir mentionne ce poncif dès la première page du Deuxième Sexe (1949) : « La querelle du féminisme a fait couler assez d’encre, à présent elle est à peu près close : n’en parlons plus. On en parle encore cependant. » Depuis le 21 avril 1944, les Françaises ont leurs droits politiques : grâce aux résistantes, dit-on, en oubliant déjà les féministes de la IIIe République.
Certes, pour la libre disposition par les femmes de leur corps, tout reste à conquérir. L’« étrange défaite » des féministes d’avant-guerre est une explication centrale – célèbre-t-on les vaincu-e-s ? –, à condition que l’on n’impute pas cette défaite à leur compte comme cela a souvent été fait. Il faut au contraire insister sur la force de l’adversité qu’elles ont rencontrée.
Que l’on fasse naître le féminisme dans les années 1960 est aussi à interroger. Il y a certes un renouveau du militantisme, au sein du Planning familial, ou du Mouvement démocratique féminin, mais qui a peu à voir avec l’explosion de l’après-68. Ce qui marque les esprits n’est pas le mouvement militant, mais des faits socioculturels tels que l’augmentation du travail salarié, la pilule ou la minijupe.
Or, ce que l’histoire du féminisme nous apprend est d’abord l’ancienneté de la résistance à la domination masculine, sous des formes qui dépendent de l’organisation sociale, des possibilités culturelles et du cadre politique, institutionnel et idéologique. Cette histoire est complexe, en raison de la pluralité des voix qui s’expriment, sur des domaines très divers : l’éducation des filles, la santé des mères, le sort de l’épouse, le travail féminin, la légitimité de la création féminine, etc. La Révolution française, pensant les droits de l’Homme, rend pensables les droits de la femme (le singulier est fréquent à l’époque). Olympe de Gouges formule d’ailleurs une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, en écho à la déclaration de 1789, déclaration universelle qui ne concerne en réalité que les hommes. Le Code civil (1804) n’est-il pas une réponse à l’aspiration émancipatrice qui s’exprime pendant la période révolutionnaire et qui a conduit, dès 1793, à la fermeture de clubs de femmes jugés trop turbulents ? L’Angleterre, qui ne connaît pas ces bouleversements, voit aussi s’affirmer une parole féministe avec, en 1792, la parution de l’ouvrage de Mary Wollstonecraft, A vindication of the rights of women. En France comme en Angleterre, la vie sentimentale mouvementée des deux femmes est mise en avant pour décrédibiliser leur message politique qui vise à lutter contre les préjugés de sexe*, à développer l’éducation des filles, à défendre des droits.
Au XIXe siècle, le silence n’est jamais total et alterne avec des explosions de paroles et d’écrits en faveur des droits des femmes, au rythme des révolutions et des phases les plus libérales des différents régimes qui se succèdent (début des années 1830, révolution de 1848, fin du Second Empire). Pour l’historienne Michelle Perrot, il s’agit d’un « féminisme des brèches ».
Tout aussi remarquable est la permanence de l’antiféminisme, d’intensité variable, et jouant déjà sur un registre de stéréotypes qui variera peu par la suite : violence, extrémisme, haine des hommes…
L’histoire des féminismes se joue à la fois sur la scène internationale et au niveau national. Au XIXe siècle, les idées politiques traversent les frontières. Les textes philosophiques, les romans et le théâtre à thèse sont traduits. La presse française est attentive aux initiatives féministes à l’étranger : les premières, les faits insolites, les réformes juridiques… À la fin du XIXe siècle commence une longue série de congrès internationaux qui dotent les féministes d’un corpus commun. Des associations internationales avec des branches nationales font du féminisme un courant transnational de toute première importance, comparable à la nébuleuse des associations pacifistes.
Les féminismes évoluent dans des contextes nationaux variés. En France, la référence aux valeurs républicaines issues de la Révolution est importante. Le droit naturel des femmes à jouir des mêmes droits que les hommes est souvent mis en avant, mais cela n’empêche nullement de demander aussi des droits pour les femmes en tant que groupe socialement et/ou biologiquement distinct de celui des hommes. Le Second Empire, la guerre franco-prussienne, la Commune et l’ordre moral qui la suit n’offrent pas un contexte propice à l’essor de revendications féministes. Il faut attendre les années 1880, temps de consolidation de la République et de démocratisation de la vie publique, pour que le féminisme prenne la forme d’un mouvement organisé et solide.
La tendance réformatrice, la plus ancienne, est républicaine. Lancée par Maria Deraismes et Léon Richer, elle se préoccupe surtout de l’éducation des filles et de l’égalité des droits civils. Elle demande la réforme du Code Napoléon. Hubertine Auclert introduit, elle, les droits politiques des femmes. Le suffrage et l’éligibilité des femmes permettraient, pense-t-elle, d’accomplir toutes les réformes nécessaires. Ses méthodes sont audacieuses : grève des impôts car « qui ne vote pas ne paie pas », manifestation pour le 14 juillet à la Bastille avec des militantes vêtues de noir, en deuil de la République qui bafoue leurs droits. Mais l’idée que les femmes pourraient voter semble encore grotesque, y compris pour des féministes estimant que les Françaises ne sont pas encore prêtes.
Après l’adoption de la loi de 1901 sur la liberté des associations, les groupes féministes se multiplient : le Conseil national des femmes françaises, fondé dès 1901, rassemble des associations féministes et philanthropiques. À partir de 1909, l’Union française pour le suffrage des femmes se consacre à la cause qui va résumer le féminisme des années suivantes : le suffragisme. Politiquement, elle est républicaine, proche du Parti radical qui, ironie de l’histoire, bloquera la réforme du suffrage des femmes jusqu’à l’effondrement du régime en 1940. En 1944, le président de la commission de réforme de l’État à Alger, Paul Giacobbi, ancien sénateur radical, continuera d’ailleurs à s’opposer à une réforme qui risquerait de jeter le pays dans l’inconnu et de favoriser les intérêts du clergé.
La tendance réformiste* privilégie la lutte pour le droit de vote, mais ne néglige pas l’égalité dans d’autres domaines, comme le travail. Enfin, elle est à l’origine de la lutte contre la prostitution réglementée par l’État, une cause qui n’aura guère plus de succès que le droit de vote. Deuxième tendance : le féminisme radical*, ou intégral, pour reprendre un adjectif utilisé à l’époque. On pourrait dire aussi révolutionnaire, car il va souvent de pair avec un engagement syndical ou socialiste. Cet engagement est d’ailleurs source de tensions pour ces militantes, le mouvement ouvrier ayant une longue tradition antiféministe (la misogynie de Proudhon) et considérant le féminisme comme un mouvement bourgeois. L’attention portée à la sexualité et au néomalthusianisme (la lutte pour la réduction des naissances) est également une caractéristique notable de cette tendance.
Proudhon misogyne
Pierre Joseph Proudhon (1809-1865) est le théoricien de l’anarchisme. Auteur de Qu’est-ce que la propriété ? (1840), il répond : « C’est le vol. » Rivalisant en influence avec Karl Marx, il inspire une large part du mouvement ouvrier en France. Proudhon est aussi un misogyne. Il classe les femmes en deux groupes : « ménagères » ou « courtisanes » ; défend le pouvoir absolu du pater familias et du mari. Il estime que les femmes sont par nature inférieures aux hommes et se moque cruellement des féministes qui, telle Jenny d’Héricourt, lui ont porté la contradiction.
Dans les années 1920, le mouvement féministe s’enrichit d’une troisième tendance, modérée, avec, notamment, l’Union nationale pour le vote des femmes, marquée par des positions conservatrices et catholiques. Tout en défendant les rôles traditionnels, cette tendance revendique le droit de vote, encouragée d’ailleurs par une déclaration suffragiste du pape en 1919. C’est là une nouveauté, car le mouvement féministe français jusqu’à cette date est surtout le fait de militantes laïques, parfois anticléricales. Il est de ce fait une avant-garde, coupée de la majorité des Françaises qui restent, beaucoup plus que les hommes, attachées à l’Église catholique.
La campagne des suffragistes utilise les moyens habituels de mobilisation de l’opinion : réunions publiques, campagnes de presse, d’affiches. Des moyens malgré tout limités par le manque d’argent. Leur « agitation » est moins pittoresque que celle des Anglaises qui vont jusqu’à s’enchaîner aux grilles du Parlement. En France, les manifestations de rue sont rares. La plupart du temps, elles sont interdites par le ministère de l’Intérieur.
Les coups d’éclat sont exceptionnels : Hubertine Auclert brise les vitres d’une salle de vote, renverse une urne, elle est condamnée à une petite amende. Les féministes ne cherchent pas à provoquer : soucieuses d’être prises au sérieux, elles veulent avant tout prouver que les femmes méritent le droit de vote. La journaliste Louise Weiss, dans les années 1930, comprendra qu’il est plus efficace de mettre les rieurs de son côté et réveillera le suffragisme avec des actions spectaculaires : lâcher de ballons lors de la finale de la Coupe de France de football, manifestations bruyantes dans la rue, perturbation du grand prix hippique de Longchamp… Les arguments de la campagne suffragiste relèvent de deux logiques. L’une est inspirée par les principes de la Déclaration des droits de l’Homme, ceux de l’universalité des droits, de l’égalité entre citoyens quel que soit leur sexe. L’autre, la plus fréquente, justifie le droit de vote des femmes au nom de la spécificité féminine : les femmes doivent être représentées car elles ont une expérience et une sensibilité particulière, enrichissantes pour la vie politique. Sont alors invoquées des qualités dites naturelles : altruisme, douceur, dévouement…
L’historien Léon Abensour souligne la pluralité des féminismes (1927)
« Sans doute, il [le féminisme] a revêtu mille formes, suivant les lieux, les temps et les hommes. Le féminisme de Plutarque n’est pas le même que celui de Stuart Mill, ni le féminisme de Catherine de Médicis et de la reine Margot, celui d’Hubertine Auclerc (sic). Et la situation sociale, le tempérament, le style même de ses promoteurs, le nuancent, l’irisent de mille couleurs. Pour le socialiste ou le communiste, le féminisme est un corollaire du socialisme ou du communisme, pour le républicain, une conséquence de la Déclaration des droits de l’Homme, pour le catholique pratiquant une des applications de l’Évangile. Et il n’est pas aujourd’hui jusqu’au musulman qui ne soutienne que Mahomet fut un précurseur de l’affranchissement des femmes ! C’est qu’en effet le féminisme, justement parce que, répétons-le, il n’est pas une doctrine, mais un état d’esprit, est assez souple, pour trouver sa place dans toutes les doctrines, dans toutes les théories, assez malléable pour se mouler sur chacune d’elles. Il ne peut être l’apanage d’aucune parti, d’aucune confession ; et c’est pourquoi l’on a vu,
dès avant la guerre, et depuis, des hommes et des femmes de toutes les confessions, de tous les partis, faire l’union sacrée sur un programme féministe, pourquoi on a vu naître au début du XX e siècle un féminisme bourgeois et un féminisme ouvrier, un féminisme libre penseur et un féminisme chrétien. »
Le Problème féministe, Paris, Radot, 1927, p. 159-160.
Les suffragistes proposent, associé au droit de vote, un programme politique qui met en avant la lutte contre les fléaux sociaux : l’alcoolisme, les taudis, la délinquance, les maladies vénériennes, la tuberculose ; défense de la paix, souvent associée à l’idée que les femmes, parce que mères, sont pacifistes par nature. Dans les années 1930, dans un contexte de scandales politico-financiers qui éclaboussent le régime et le mettent en danger, le droit de vote des femmes sera également défendu comme un moyen de « régénérer » la vie politique et de « purifier » ses mœurs.
Pour résumer ces deux types d’argumentations, on a, dans le premier cas, une justification du type : les femmes sont injustement privées d’un droit, dans le deuxième cas : les femmes méritent de voter. Dans ce dernier cas, il faut aussi prouver leur capacité. La propagande féministe y insiste beaucoup. Des cours de droit sont organisés pour les futures électrices, et surtout, des femmes sont proposées en modèles, de manière à souligner le scandale de leur exclusion politique. Au début du siècle, Marguerite Durand, directrice du quotidien féministe La Fronde, avait organisé un meeting où elle siégeait à la tribune à côté d’un homme simple d’esprit qui lui, avait le droit de vote…
Dans d’autres combats, la même tension se manifeste, avec, au fil du temps, une tendance de plus en plus forte à justifier les droits des femmes au nom de l’intérêt de la société, de la nation, etc. Ce différentialisme sera de plus en plus présent dans les discours féministes, peut-être parce qu’il convainc plus facilement l’opinion et les dirigeants. Mais aussi parce que nombre de féministes restent fidèles… à un certain nombre d’idées reçues sur les femmes ! La différence des sexes reste pensée, très majoritairement, comme un fait naturel, indiscutable, invariable.
Le féminisme renvoie bien à un mouvement organisé disposant de ses associations, de ses journaux, organisant des congrès régionaux, nationaux, internationaux. Ce mouvement est certes divisé. Profondément pluraliste, il prend des colorations politiques en dépit d’une neutralité souvent affichée, mais on peut en cerner les contours, en connaître les militant-e-s et les discours. L’idée féministe, et plus encore la sensibilité féministe, dépassent toutefois ce noyau dur militant. Comprendre les idées reçues sur le féminisme, c’est à la fois les confronter à cette réalité militante et approcher un féminisme diffus qui est présent dans d’innombrables manifestations de la vie sociale, culturelle, politique et même quotidienne. C’est aussi chercher, au-delà, le féminisme imaginaire.
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