Le lys noir

Jules de Gastyne · Chapitre 9 sur 40

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Le lys noir

Chapitre IX

Sur ces entrefaites, et pendant que Laurence, comme cloîtrée en sa

silencieuse douleur, continuait à mener dans la solitude du château de

Marconnay sa languissante existence, un incident se produisit qui sembla

à madame de Frémilly de nature à amener une détente dans la situation où

elle se trouvait vis-à-vis de sa petite-fille.

 

Celle-ci lui gardait rancune, elle le sentait bien, de l’éloignement de

son fiancé, dont au fond de son âme elle la rendait sans doute

responsable, car elle aurait pardonné, elle, et serait revenue à lui. La

grand’mère seule avait été impitoyable. Pourtant Laurence ne lui avait

jamais adressé un reproche, ne lui avait jamais demandé de nouvelles de

Jacques. Elle avait eu la délicatesse et la force de se taire. Elle

souffrait, mais elle enfermait en elle-même son chagrin, ce qui n’en

était que plus terrible.

 

Avec le dégel, la campagne avait pris autour du château un autre aspect.

Les prairies se déroulaient toutes vertes, à perte de vue. Des bandes

de corbeaux venaient s’y abattre en croassant après avoir décrit dans

le ciel de fantastiques arabesques. L’étang, couleur d’acier poli, était

tigré de nénuphars et d’autres plantes aquatiques. Des volées de canards

le traversaient ou venaient s’abattre d’un jet sur ses bords.

 

On voyait, des fenêtres, des troupeaux de boeufs passer lentement sur

les routes; d’autres traîner la charrue, au loin, dans les terres

labourées, et des moutons brouter paisiblement dans les prés, puis tout

à coup, comme pris d’une panique, se mettre à sauter et à fuir en se

serrant les uns contre les autres.

 

Des chiens aboyaient çà et là. Des poulains bondissaient autour de leurs

mères. C’était la vie qui reprenait, la vie des champs, toujours

pareille, mais qui n’est pas sans charmes.

 

Assise devant sa fenêtre Laurence passait ses journées à contempler ces

spectacles, la pensée ailleurs, le regard perdu vers des lointains

qu’elle seule apercevait.

 

Elle ne souffrait plus, mais elle était très pâle et très faible, la

taille élancée et frêle, fléchissant presque sous le poids de la tête

trop lourde, et petite pourtant comme celle des statues grecques et des

femmes vraiment belles, et si pâle, si blanche que madame de Frémilly la

comparait parfois à un beau lys.

 

Mais le lys languissait et semblait se courber chaque jour davantage, au

lieu de s’élever orgueilleusement vers le ciel.

 

Chez Laurence, la pensée souffrait et les nerfs.

 

Sa grand’mère aurait préféré qu’elle lui parlât, qu’elle criât sa

douleur, qu’elle l’accablât au besoin de reproches.

 

Son silence morne la tuait.

 

A ce moment, se produisit l’incident dont nous avons parlé.

 

Un après-midi madame de Frémilly reçut une lettre dont l’écriture la

surprit, car c’était une écriture qu’elle ne connaissait pas, qu’elle

n’avait jamais vue.

 

Elle l’ouvrit avec une certaine méfiance et lut les lignes suivantes,

qui ajoutèrent encore à son étonnement:

 

«Madame, lui disait le correspondant, pardonnez-moi de venir vous

troubler dans votre retraite, mais je crois faire une oeuvre généreuse

et bonne en vous mettant au courant de ce qui se passe.

 

«La femme qui est allée vous voir à Paris et qui vous a remis la

photographie de M. de Brécourt est tombée malade très gravement après le

départ et l’abandon de celui-ci.

 

»Elle se meurt et m’a donné la charge de remettre son enfant, qui est,

vous le savez, l’enfant de M. de Brécourt, aux soins de l’Assistance

publique.

 

»C’est ce que je serai obligé de faire, en effet, car je suis employé.

Je gagne péniblement ma vie et ne pourrais me charger de nourrir et

d’élever un enfant, malgré le désir que j’en aurais, et la sympathie que

j’éprouve pour ce pauvre petit, qui est vraiment attendrissant.

 

»Avant d’en venir là, j’ai pensé, madame, que vous ne m’en voudriez pas

de vous faire connaître cette triste situation.

 

»Vous avez connu M. de Brécourt. Peut-être aurez-vous quelque pitié de

son enfant, qu’il semble, lui, avoir complètement oublié.

 

»Vous êtes riche, vous pourrez sans doute lui venir en aide. Et c’est

dans cet espoir, et pour ce pauvre petit, si digne d’intérêt, que j’ai

eu, sans avoir l’honneur d’être connu de vous, l’audace de vous écrire.

 

»Dites-moi ce que je dois faire.»

 

La lettre était signée Romain Doria, et la réponse devait être adressée

poste restante au bureau de la rue Milton.

 

Après avoir parcouru cette singulière missive, la baronne de Frémilly se

demanda ce qu’il fallait faire. Devait-elle la montrer à Laurence ou

n’en tenir aucun compte?

 

C’était délicat.

 

Le sort de l’enfant était intéressant.

 

Mais il faudrait apprendre à Laurence le départ de son fiancé, qu’elle

ignorait encore. Il est vrai que ce qu’on disait de lui dans cette

lettre, la misère dans laquelle il laissait, lui riche, une femme et un

enfant dans les veines de qui son sang coulait, cela n’était point fait

pour augmenter l’estime que Laurence avait peut-être encore conservée

pour lui, et qui devait être mince.

 

Evidemment la jeune fille souffrirait en apprenant une fois de plus à

quel homme indigne elle avait donné son coeur, mais cela pouvait aussi

achever de tuer en son coeur les regrets.

 

En tout cas, c’était une occasion pour madame de Frémilly d’apprendre ce

que sa petite-fille pensait, si elle conservait toujours en son coeur

l’espoir de voir lui revenir son fiancé, ou si elle n’avait plus pour

celui-ci qu’éloignement et mépris.

 

Elle se décida.

 

Elle monta, la lettre à la main, dans la chambre de Laurence.

 

La jeune fille, longue et blanche, grand lis penché, comme le disait sa

grand’mère, était debout devant sa fenêtre, regardant un vol d’oiseaux

tournoyant sur le lac.

 

Si sa grand’mère avait été plus près, elle aurait vu des larmes lentes

tomber de ses yeux sur ses joues pâlies.

 

Peut-être, en son esprit, chargeait-elle ces oiseaux, aux ailes rapides,

de messages mystérieux vers celui auquel elle ne pouvait s’empêcher de

penser.

 

Peut-être évoquait-elle sa vision au-dessus des brumes légères de

l’étang.

 

Au bruit fait par la porte qui s’ouvrait, elle se retourna lentement.

 

—Ah! c’est toi, grand’mère?

 

—C’est moi, ma chérie. Je viens de recevoir une lettre.

 

Laurence frémit de la tête aux pieds.

 

—Une lettre?

 

Elle avait tout de suite songé à Jacques.

 

Elle demanda:

 

—De lui?

 

C’était la première fois, depuis sa maladie, qu’elle faisait allusion

devant sa grand’mère à cet homme que madame de Frémilly croyait qu’elle

oubliait ou du moins qu’elle s’efforçait d’oublier.

 

Elle y pensait donc toujours?

 

Elle se félicita de la résolution qu’elle avait prise de montrer la

lettre.

 

Elle dit:

 

—Non, ce n’est pas de lui. Mais on y parle de lui.

 

—Que dit-on?

 

—Tiens, lis!

 

Et, toute tremblante, madame de Frémilly remit à Laurence la lettre qui

pouvait être fatale pour elle et lui produire l’effet d’un coup de

foudre, mais qui pouvait avoir aussi le salutaire résultat de tuer en

son coeur un amour qui ne pouvait plus maintenant lui apporter que

déceptions et douleurs.

 

Laurence prit la lettre, la parcourut.

 

Elle ne fit aucun geste, aucun mouvement. Nulle émotion violente

n’apparut sur ses traits, mais elle s’assit, et madame de Frémilly

remarqua qu’elle était devenue plus pâle encore, puis elle la rendit,

sans un mot.

 

Elle demanda seulement au bout d’un instant:

 

—Vous avez répondu, grand’mère?

 

—Non, pas encore. Que veux-tu que je réponde?

 

—Ecrivez à cet homme d’apporter l’enfant.

 

Madame de Frémilly sursauta:

 

—Ici?

 

—N’est-ce pas mon devoir, puisque son père l’abandonne?

 

—Mais tu n’y songes pas!

 

—Pourquoi?

 

—Mais, ma pauvre enfant, songe que l’on pensera, que l’on dira

peut-être….

 

—Quoi?

 

—Que cet enfant est sans doute le tien.

 

—Eh bien?

 

—Mais c’est ton avenir brisé, ta vie en proie aux calomnies….

 

—Mon avenir n’est-il pas brisé déjà? Quant aux calomnies….

 

Elle eut un geste de dédain superbe et d’indifférence suprême.

 

—Tu ne peux pourtant pas, dit la grand’mère, parce qu’un homme t’a

trompée, consacrer à pleurer la perfidie de cet homme le reste de tes

jours.

 

—Je le consacrerai à pleurer mon amour perdu.

 

—Mais tu peux aimer encore.

 

—Jamais, grand’mère….

 

—Tu vois combien cet homme était indigne. Tu devrais le mépriser,

maudire jusqu’à son souvenir. Abandonner une femme, un enfant, dans

cette situation! C’est odieux!

 

—C’est pour cela que je veux le remplacer auprès du petit. En élevant

près de moi cet enfant qui est le sien, je lui montrerai combien je

l’aimais. Puis je m’attacherai peut-être à l’enfant, et cela me

consolera.

 

—C’est-à-dire que tu continueras à aimer le père en lui.

 

—Et quand cela serait?

 

—Un homme qui ne vaut pas une pensée, un regret, car il est parti, je

ne te l’ai pas dit, je ne voulais pas te le dire, et tu ne l’as pas

demandé, il est parti sans même nous prévenir. Quand tu étais malade et

que je craignais de te voir mourir, je ne te l’ai pas dit, je lui ai

télégraphié de revenir. Ne recevant pas de réponse, j’ai envoyé à Paris

Auguste avec ordre de le ramener, de ne pas revenir sans lui. Et j’ai

appris par Auguste qu’il était parti, parti pour l’Afrique, en

exploration, quelque voyage d’agrément sans doute, laissant derrière

lui, sans plus s’en occuper que si elles n’existaient pas, toutes les

malheureuses qui avaient mis leur confiance en lui et l’avaient aimé,

toi qui te mourais de chagrin d’avoir été trompée par lui, son fils

qu’on va mettre à l’Assistance publique et cette autre femme qui se

meurt de désespoir et de misère. Et tu ne repousses pas avec horreur

l’image d’un homme pareil! Tu veux garder près de toi, en souvenir de

lui, un enfant qui est celui de la femme qui a été ta rivale, qui t’a

brisé le coeur! Tu n’as pas de dignité, Laurence, tu n’as pas d’orgueil!

 

—J’ai aimé, ma mère.

 

—Et tu aimes encore?

 

—Je sens que je ne pourrai jamais arracher cet amour qui a jeté en moi

des racines si profondes qu’il fait maintenant partie de mon être et que

pour les enlever il faudrait anéantir l’être tout entier. Il est comme

ces plantes qui peu à peu mangent la terre dans laquelle on les a mises

et ne laissent plus dans le vase qui les contient que des racines.

 

Elle se pendit au cou de madame de Frémilly avec le mouvement éperdu

d’une liane qui cherche un appui, et avec des caresses dans les yeux,

dans la voix:

 

—Fais ce que je te demande, grand’mère.

 

—Faire venir cet enfant?

 

—Oui.

 

—Cela, dit madame de Frémilly, te distraira peut-être de ton chagrin.

Et ce sera une bonne oeuvre.

 

—Tu veux bien, alors?

 

—Je vais envoyer une dépêche et de l’argent pour le voyage, car cet

homme qui m’écrit n’est sans doute pas riche.

 

—Oh! que tu es bonne, grand’mère! s’écria Laurence en sautant au cou de

la douairière.

 

Et pour la première fois depuis le malheur, madame de Frémilly la vit

sourire.

 

Elle s’éloigna pour donner des ordres, se disant:

 

—Comme elle l’aimait, et comme elle l’aime encore!