Le lys noir
Chapitre X
La baronne de Frémilly avait loué, à Fouras, une Villa isolée, entourée
d’un petit parc, dont un côté donnait sur la mer, et dont l’autre côté,
protégé par un mur assez élevé, était ombragé par une double rangée de
chênes verts, qui empêchaient tout regard indiscret de plonger, même des
fenêtres voisines, dans la propriété.
Du reste, à cette saison, au commencement du printemps, il n’y avait
aucun baigneur encore à Fouras. Toutes les villas étaient inhabitées et
closes.
Madame de Frémilly avait pris, pour la servir, deux femmes du pays, et
s’était donnée pour une dame Dubois, veuve, envoyée de Paris par les
médecins pour faire respirer l’air de la mer à sa petite-fille, qui
était souffrante.
C’est ainsi qu’elle s’était posée dès l’arrivée et que la connaissaient
les rares personnes, fournisseurs ou domestiques, qui avaient affaire à
elle et avaient pénétré dans la villa des Chênes-Verts; ainsi se
nommait la villa habitée par madame de Frémilly et Laurence.
Les deux femmes, la grand’mère et la petite-fille, autrefois si unies,
et qui s’aimaient si tendrement, quoique habitant ensemble, vivaient,
pour ainsi dire, séparément.
Elles se parlaient uniquement pour les choses indispensables, à table,
par exemple, ou quand elles se rencontraient dans la maison ou dans le
jardin; mais elles ne se réunissaient jamais pour causer, comme
autrefois, dans l’appartement ou dans la chambre de l’une d’elles.
Elles n’avaient plus entre elles aucun rapport. Comme l’avait dit la
grand’mère, elles étaient devenues l’une pour l’autre deux étrangères.
Madame de Frémilly ne pardonnait pas à Laurence ce qu’elle appelait son
obstination inouïe, contre toute vraisemblance, dans le mensonge, et
Laurence se disait avec terreur que sa grand’mère et le médecin ne
s’étaient peut-être pas trompés, et que vraiment elle pourrait bien être
enceinte.
Depuis qu’on lui avait ouvert les yeux, elle observait sur elle, en son
corps tout entier, des changements qui n’étaient pas naturels et lui
paraissaient de plus en plus singuliers.
Et, si véritablement elle était grosse, d’où lui venait l’accident ou le
crime?
Et quel en était l’auteur?
Elle était sûre de Jacques, du respect absolu dont il l’avait toujours
entourée.
Alors, qui?
Elle ne comprenait pas.
Son esprit s’effarait.
Une fois, une seule fois elle avait pensé à cet homme venu au château de
Marconnay; mais c’était si monstrueux qu’elle avait repoussé vite cette
pensée.
Elle en aurait trop souffert.
Porter en ses flancs l’oeuvre d’un inconnu, d’un être odieux et
méprisable, par cela seul qu’il aurait commis le forfait, c’était trop
de honte.
Et la pauvre enfant avait frissonné d’horreur.
Et cependant, plus les jours s’écoulaient, plus les doutes qu’elle avait
voulu conserver encore, malgré tout, plus ces doutes s’effaçaient.
Et bientôt il n’en resta plus trace en son esprit.
Ce fut la certitude qui s’empara d’elle, la certitude horrible.
Il lui semblait qu’elle avait senti tressaillir en elle son enfant.
Etait-ce vrai? Etait-ce possible?
N’avait-elle pas été le jouet d’une illusion due à un caprice de son
imagination frappée?
Les traces du masque dont son visage était marqué s’accentuaient.
Sa taille lui semblait grossir à vue d’oeil, et quand sa grand’mère
passait près d’elle, elle lui jetait des regards qui mettaient de la
glace en toutes ses veines et jusqu’à la racine de ses cheveux.
Oh! il n’y avait plus à se faire d’illusion.
Tout était vrai. Elle était déshonorée, flétrie. Par qui? La misérable
enfant, n’ayant auprès d’elle aucune affection, pas un ami qu’elle pût
interroger, souffrait des tortures sans nom.
Elle se voyait, dans son immense détresse, abandonnée de tous.
Et elle pensait—pensée plus atroce encore que toutes les
autres—qu’elle serait abandonnée même de Jacques, si jamais il
apprenait son malheur.
Pourtant qu’avait-elle fait?
Rien.
Elle avait conscience de n’avoir commis aucune faute, de n’avoir fait
aucune imprudence.
Et elle était déshonorée, une fille perdue, mère sans mari, qui allait
donner le jour à un fils bâtard!
Tout était fini pour elle désormais, même son amour.
Si Jacques revenait, il la repousserait. Il la repousserait avec
horreur, l’accusant de l’avoir trahi.
Et pourtant, elle était innocente, innocente!
Et elle se perdait, effarée, en cet abîme d’iniquités, où sa raison
sombrait.
Elle ne pouvait chercher aucun appui, aucun secours auprès de sa
grand’mère.
Madame de Frémilly, persuadée qu’elle avait été séduite par Jacques de
Brécourt, repousserait ses explications, ses prétentions nouvelles.
Elle ne voulait rien entendre, et elle voyait, au regard d’ironie
triomphante avec lequel elle regardait parfois sa taille déformée, qu’il
n’y avait rien à attendre de sa pitié.
Elle était obligée, dût-elle en étouffer, de garder enfoui en elle le
mystère dont elle se mourait et qu’elle ne pouvait pas s’expliquer à
elle-même.
Qui la croirait?
Qui ne rirait pas de ses affirmations?
Et pourtant les faits étaient là. Elle était enceinte, et elle était
pure!
Et cette souffrance la tuerait!
Le printemps s’avançait.
Les arbres se couvraient de verdure tendre, et, de tous côtés, les
fleurs s’épanouissaient. Le jardin de la villa devenait charmant, plein
de chansons et plein de nids.
La mer, que Laurence avait vue, les premiers jours, grondante, houleuse
et sombre, s’apaisait peu à peu, devenait glauque et s’imprégnait de
lumière.
Laurence restait des heures entières à la contempler.
Sa pensée, portée par les flots, allait vers celui qui était loin,
qu’elle n’osait plus appeler et invoquer, se sentant indigne, mais dont
elle ne pouvait chasser de son esprit la radieuse image.
Elle se disait que s’il était resté près d’elle, il l’aurait protégée
contre le malheur, d’où qu’il vînt.
C’est parce qu’il était parti que le sort s’était appesanti sur elle.
Ah! pourquoi les avait-on séparés?
Il avait abandonné une femme, un enfant?
Elle aurait recueilli le petit, fait un sort à la femme.
C’est parce qu’il l’aimait, elle, qu’il avait tout quitté.
Elle ne pouvait pas, au fond du coeur, lui en faire un crime.
Sa grand’mère avait été cruelle, impitoyable.
Et elle ne lui pardonnait pas son inflexibilité.
Un après-midi, madame de Frémilly passa près du banc où elle se tenait
affaissée, les yeux sur l’Océan, avec des larmes ruisselant
silencieusement sur ses joues, et elle lui dit, la voix dure:
—Tu ne peux plus nier maintenant, regarde-toi!
Et elle lui désignait sa taille déformée.
—C’est parce que tu ne peux plus nier, reprit-elle, que tu ne parles
plus, que tu me fuis.
—Je vous fuis, dit Laurence, parce que je sais que je ne trouverai chez
vous aucune pitié.
—On ne peut pas avoir de pitié, dit madame de Frémilly, toute
frémissante d’une rage contenue, pour qui s’obstine, comme toi, dans le
mensonge.
—Je n’ai jamais menti, grand’mère.
—Dis un mot, un seul, et je fais revenir cet homme.
—Jacques?
—Oui, M. de Brécourt, pour qu’il répare….
—Il n’a rien à réparer, grand’mère, et je ne veux pas le voir, surtout
maintenant. Je ne veux pas qu’il sache ma honte.
—Tu en conviens donc maintenant de cette honte? Tu sais que tu es
enceinte?
—Oui, je le sais, hélas!…
—Et tu soutiens que ce n’est pas lui?
—Non, ce n’est pas Jacques.
—Qui donc, alors, qui? Quel qu’il soit, celui là, il faudra qu’il
répare sa faute, qu’il donne un nom!
Laurence secoua la tête avec une expression de désespoir infini.
—Je ne le sais pas, grand’mère.
—Tu ne le sais pas?
—Non, grand’mère.
—Tu continues à te moquer de moi! Mais je ne serai pas dupe de ton
indigne comédie. Je vais écrire à M. Mareuil, le charger d’une lettre
pour M. de Brécourt.
—Et lui dire? fit Laurence épouvantée.
—Et lui dire tout.
—Il ne comprendra pas, grand’mère. Et il me croira coupable.
—Tu ne l’es donc pas?
—Non, je ne le suis pas.
—Et lui?
—Pas plus que moi.
—Comment peux-tu me soutenir, malheureuse, une chose pareille?
—Je la soutiendrai toujours, grand’mère, parce que c’est la vérité.
—On t’a donc prise de force, à ton insu, pendant ton sommeil?
—Je ne sais pas. Je ne sais rien.
—Qui soupçonnes-tu?
—Je ne soupçonne personne.
—Alors, la honte est complète et le mal est sans remède.
—Je voudrais mourir! s’écria la déplorable Laurence.
—Et ton enfant? Car tu vas être mère, tu n’en doutes plus maintenant?
—Non, je n’en doute plus.
—Tu n’en doutes plus et tu ne sais rien. Tu ne sais pas de qui cet
enfant qui va naître est le fils?
—Je n’en sais rien, répéta Laurence.
—Je voudrais te croire, fit la grand’mère, mais je ne te crois pas. Je
ne puis pas te croire. Tu voudrais détourner de cet homme mes
malédictions et ma haine.
—Je dis la vérité, fit douloureusement Laurence, et je sais bien que tu
ne me croiras jamais, que Jacques lui-même ne me croira pas, et que
personne ne me croira, et que je n’ai plus maintenant qu’à mourir.
J’espère que Dieu, qui m’a envoyé cette épouvantable épreuve, me fera
cette grâce que je ne reverrai plus Jacques et n’aurai pas à rougir
devant lui!
—En vérité, fit madame de Frémilly, je ne comprends plus. Tu parles
avec un accent de vérité qui convaincrait des personnes moins prévenues
que moi. Quelle femme es-tu donc? Et à quel mobile obéis-tu? Est-ce pour
l’innocenter que tu mens?
—Je n’ai pas à innocenter qui n’est pas coupable.
—Si ce n’est pas lui, je te renouvellerai ma question: Qui donc?
—Et je répondrai, dit Laurence, ce que j’ai répondu: Je ne sais pas!
La baronne eut un geste fou.
—Tu ferais, cria-t-elle, perdre patience à une sainte. Tiens, va-t’en,
laisse-moi! ou plutôt c’est moi qui pars. Et je ne te parlerai plus. Je
ne te demanderai plus rien. Je ne chercherai plus à te sauver. Je te
laisserai avec ta honte!
Elle s’éloigna.
Et quand elle fut partie, Laurence, que les sanglots suffoquaient, tomba
à genoux.
—Mon Dieu! protégez-moi. Eclairez-moi!