Le lys noir

Jules de Gastyne · Chapitre 32 sur 40

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Le lys noir

Chapitre VI

Pendant le trajet, Régulus Boulard réfléchit à ce qu’il allait dire,

pesa chaque mot de la conversation qu’il allait avoir avec madame de

Frémilly, d’où dépendrait le sort de son audacieuse et téméraire

tentative: et quand il débarqua, vers onze heures du matin, par un clair

soleil, sur la plage—à ce moment pleine de baigneurs—de Fouras, il

s’était fait cent fois la leçon à lui-même, avait étudié, comme un

véritable acteur, chacune des intonations, chacune des phrases qu’il

allait prononcer au cours de la comédie qu’il se proposait de jouer

devant madame de Frémilly….

 

Il se fit indiquer, dès son arrivée, la villa des Chênes-Verts; mais,

comme il était trop tôt pour s’y présenter, il s’en alla tranquillement

déjeuner. Il s’était installé dans un restaurant donnant sur la mer, et,

pendant qu’on le servait, il admira la merveilleuse vue qu’il avait

devant lui, la mer ensoleillée et miroitante, et, à perte de vue, un

horizon dont les bleus se confondaient….

 

Quelques barques légères passaient au loin, dans l’azur, «avec leurs

voiles blanches dépliées comme des ailes de mouettes.» Des enfants en

toilettes claires jouaient sur l’étroite bande dorée de sable s’étendant

devant le flot qui venait la border d’une légère frange d’écume…. Il

faisait chaud et clair…. La vie apparaissait délicieuse à Régulus qui

sentit son coeur se gonfler d’espoir.

 

Quand il eut déjeuné, il se fit apporter des cigares, du café, des

liqueurs, et resta étalé devant la mer, dans la béatitude de la

digestion, perdu dans ses rêves heureux…. Dans sa joie d’avoir si bien

réussi auprès de M. Mareuil, il n’avait plus ni scrupules ni remords….

Il était décidé, maintenant, à aller jusqu’au bout, quelques douleurs

qu’il dût semer sur son chemin.

 

A deux heures précises, il appela le garçon, solda sa dépense et se leva

de table; puis il se rendit, lentement, à pas majestueux, par le chemin

étroit, bordé de chênes-verts qui le couvraient d’une ombre délicieuse,

vers la villa habitée par madame Dubois, c’est-à-dire par madame de

Frémilly….

 

Quand il arriva devant cette demeure, enfouie dans les verdures, et dont

la grille avait été jusqu’en haut couverte d’une tôle épaisse qui

empêchait tout regard de se glisser à l’intérieur, il crut qu’on s’était

trompé, qu’il n’y avait personne, et il hésita à sonner.

 

Mais il se décida cependant, et, au coup de sonnette, la grille

s’entre-bâilla légèrement.

 

Une femme se montra, coiffée d’un bonnet blanc, une paysanne.

 

Régulus demanda:

 

—C’est bien ici qu’habite madame Dubois?

 

—Oui, monsieur.

 

—Elle est chez elle?

 

—Je ne sais pas.

 

—Comment, vous ne savez pas?

 

—Je ne sais pas si madame peut recevoir. Si monsieur veut bien me dire

son nom.

 

La grille resta entre-bâillée.

 

Régulus essaya de regarder, mais il ne vit rien qui attirât son

attention, un jardin divisé en parterres réguliers, plantés de fleurs,

pareil à la plupart de ceux qu’il avait vus déjà à Fouras. Au delà de ce

jardin, une place qui paraissait assez vaste, où l’herbe était à demi

brûlée déjà et qui semblait aller jusqu’à la terrasse dominant la mer.

On ne voyait pas l’habitation.

 

Régulus répondit:

 

—Cette dame ne me connaît pas. Expliquez-lui que je viens de Paris, que

je suis envoyé par un de ses amis, M. Mareuil. Vous retiendrez bien ce

nom?

 

—Oui, monsieur.

 

—Allez!

 

La servante referma la grille au nez du visiteur et disparut à

l’intérieur.

 

Régulus, qui avait essayé de s’approcher, recula et ne put s’empêcher de

murmurer:

 

—Mâtin! Ils ne sont pas hospitaliers chez madame Dubois!

 

Mais cette façon de recevoir, au lieu de le froisser, lui fit plaisir,

au contraire, car elle lui démontrait avec quel soin ces dames se

cachaient, et qu’il y avait anguille sous roche pour qu’elles prissent

tant de précautions. La paysanne revint au bout de quelques minutes et

dit:

 

—Vous pouvez entrer, monsieur.

 

Et elle ouvrit la grille.

 

Régulus passa.

 

Il traversa les allées du jardin soigneusement sablées, et au bout de la

pelouse, du coté de la mer, il vit un spectacle qui lui causa une

étrange émotion.

 

Sur un banc de bois peint en vert était assise une jeune femme qu’il

reconnut aussitôt. C’était mademoiselle de Frémilly, celle….

 

Une rougeur couvrit sa face, le brûla jusqu’à la racine des cheveux.

 

Et un long frisson de volupté le traversa.

 

A côté de la jeune femme, couché dans une petite voiture, un enfant

dormait.

 

Son fils sans doute!

 

Un nouveau tressaillement secoua le misérable.

 

Et comme il restait immobile, comme hypnotisé, les yeux sur cette

vision, sans avancer, la servante se retourna pour dire:

 

—Par ici, monsieur.

 

Alors il se décida à marcher sur ses traces.

 

Laurence n’avait rien entendu, car elle n’avait pas levé les yeux et

n’avait pas fait un mouvement.

 

Elle ne le vit pas passer.

 

Régulus monta derrière la servante le perron de la maison et fut

introduit dans un petit salon du rez-de-chaussée, garni de tentures

fraîches et meublé de la façon banale habituelle à toutes les villas de

bains de mer.

 

—Si vous voulez vous asseoir, monsieur, dit la servante, et attendre

quelques minutes, madame Dubois va descendre.

 

Et elle se retira.

 

Régulus resta seul.

 

Il était dans la place, à moitié chemin déjà peut-être de la fortune

qu’il convoitait.

 

Un espoir fou gonflait son coeur.

 

Il avait vu Laurence, l’avait trouvée en sa pâleur idéalement belle, et

ce n’était pas après la fortune seulement qu’il aspirait.

 

C’était après cette jeune femme dont la vue avait réveillé tous ses

appétits, tous ses désirs encore insatisfaits.

 

Il se disait, en pensant à l’entrée de madame de Frémilly, qui allait le

reconnaître pour ce Romain Doria qu’elle avait vu à Marconnay:

 

—Elle va être un peu surprise, la bonne dame!

 

Mais il avait une explication toute prête pour parer à cet étonnement

qu’il prévoyait.

 

Quelques minutes se passèrent.

 

Régulus s’était déjà assis et levé plusieurs fois, en proie à une sorte

de fièvre qui le forçait à s’agiter, quand la porte s’ouvrit enfin.

 

Madame de Frémilly parut.

 

Elle semblait avoir vieilli beaucoup depuis le jour, pourtant rapproché,

où Régulus l’avait vue au château de Marconnay.

 

Son visage était d’une pâleur extrême, et le tour des yeux rougi

indiquait que souvent la pauvre dame pleurait.

 

En reconnaissant le visiteur, elle eut un mouvement de recul.

 

—Monsieur Doria!

 

Mais Régulus dit aussitôt.

 

—Je ne suis pas M. Doria. Je me suis présenté à vous, madame, sous un

nom d’emprunt, à la suite de circonstances que je vais vous faire

connaître. J’ai joué près de vous un rôle de dupe dont j’ai à vous

demander mille fois pardon, si vous voulez bien avoir l’obligeance

d’écouter jusqu’au bout ma pénible confession.

 

—Parlez, monsieur, fit madame de Frémilly, qui eut peine à cacher la

surprise que lui causèrent ces paroles.

 

—Il faut d’abord, commença Régulus, que je vous dise qui je suis. Je ne

m’appelle pas Romain Doria, mais Régulus Boulard. Je suis l’ami le plus

intime, le plus ancien camarade de ce pauvre Jacques de Brécourt!

 

En entendant ce nom, madame de Frémilly fit un geste violent.

 

—Ne me parlez pas, fit-elle, de cet homme!

 

—Vous le maudissez, dit Régulus sans se troubler, parce que vous le

croyez coupable.

 

—Je le maudis parce qu’il m’a été funeste, parce que ma petite-fille et

moi nous lui devons le malheur de notre vie.

 

—Ecoutez-moi, madame, dit Régulus, et quand vous m’aurez entendu,

peut-être changerez-vous d’opinion sur son compte.

 

—Jamais! déclara madame de Frémilly, et si vous venez ici pour plaider

sa cause….

 

—Je viens pour défendre sa mémoire, essayer de réparer la faute, la

seule faute qu’il ait commise….

 

—Rien, dit la baronne, ne saurait le rendre moins criminel à mes yeux.

 

—Pourtant, fit Régulus, il a été plus malheureux peut-être que

coupable.

 

—Malheureux! On voit bien que vous ne savez pas ce qu’il a fait!

 

—Je sais tout, madame. Il ne m’a rien caché.

 

—Il doit vous être alors aussi odieux qu’à moi.

 

—Il était mon ami. Une sorte de fatalité l’a poursuivi.

 

—Mais je ne vous interromps plus, monsieur, dit madame de Frémilly, qui

ne voulait pas poursuivre plus loin cette discussion. Dites-moi ce que

vous avez à m’apprendre, pourquoi vous êtes venu sous un faux nom

m’apporter un enfant que vous m’avez dit être le fils de votre ami.

 

—Et qui ne l’est pas! fit Régulus. Je le sais maintenant.

 

Madame de Frémilly eut un sursaut de stupeur.

 

—Cet enfant que j’ai recueilli n’est pas le fils de M. de Brécourt?

 

—Non, madame.

 

—Et cette femme?

 

—Cette femme n’a jamais été sa maîtresse.

 

—Mais, vous-même….

 

—Moi-même, je vous l’ai dit, en effet, mais j’avais été trompé le

premier.

 

—Et la photographie?

 

—Un mensonge! une imposture!

 

—Je ne comprends plus, fit la baronne de Frémilly, hébétée.

 

—Vous allez comprendre, madame, si vous voulez bien m’écouter avec un

peu de patience. Cette femme que vous avez vue….

 

—Et qui est chez moi.

 

—Qui est chez vous?

 

—Je l’ai recueillie avec son fils au château de Marconnay.

 

—Elle y est encore?

 

—Elle y est encore.

 

—Cette misérable a toutes les audaces! Mais j’espère bien que lorsque

je l’aurai démasquée, lorsque j’aurai raconté l’infâme calomnie dont

elle s’est rendue coupable et qui a eu de si terribles conséquences,

puisqu’elle a causé la mort de mon pauvre ami et sera la source de tant

d’autres malheurs, j’espère bien qu’alors, madame, vous la chasserez

comme elle mérite de l’être, comme une créature indigne. Cette femme n’a

jamais été la maîtresse de Jacques. Son enfant n’est pas son fils. Elle

n’a même jamais connu M. Jacques de Brécourt. C’est sa soeur, une nommée

Aurore, morte depuis, une fille galante, qui a été un moment la

maîtresse de Jacques comme de bien d’autres, et c’est sans doute ce qui

a donné l’idée à cette misérable femme de choisir mon pauvre ami pour

être la victime de l’odieux chantage qu’elle a imaginé.

 

—Un chantage! fit madame de Frémilly, abasourdie.

 

—Oui, madame, un chantage éhonté et si habilement combiné, que moi-même

j’y ai été pris un instant et m’en suis fait presque le complice.

 

Régulus semblait sincèrement indigné. Son geste menaçait, sa voix

tonnait, son regard foudroyait.

 

On eût dit l’honnête homme que la fourberie révolte, que le mensonge

met hors de lui.

 

—J’avais été mis au courant, reprit-il en se calmant un peu, de l’amour

de Jacques pour mademoiselle de Frémilly, votre petite-fille, et des

projets de mariage déjà avancés, quand survint la brusque rupture dont

mon pauvre ami n’a jamais connu le motif, et que je n’ai appris moi-même

que plus tard, presque à l’heure même où j’apprenais sa mort, trop tard,

par conséquent, pour le lui faire connaître.

 

—Ce motif, dit madame de Frémilly, c’est la visite que m’a faite cette

femme. Je n’en avais pas d’autre à ce moment. Cette femme est venue me

dire que Jacques de Brécourt, que j’allais donner comme mari à ma

petite-fille, était son amant à elle, qu’il continuait à la voir au

moment même où il jurait à Laurence qu’il n’aimait qu’elle et n’aimerait

jamais qu’elle. Elle me le montra en photographie à ses côtés, donnant

la main à un enfant, qu’elle me dit être leur fils à tous les deux, et

la photographie datait de quelques semaines à peine. Je fus indignée

d’une telle duplicité de la part de M. de Brécourt, qui m’affirmait,

quelques jours auparavant encore, qu’il avait rompu depuis longtemps

avec toutes ses anciennes liaisons, et je lui signifiai, sans lui donner

d’explications, qu’il n’eût plus à songer à Laurence.

 

—Eh bien! madame, fit Régulus, tout cela était faux. Vous avez été

trompée comme je l’ai été moi-même, et Jacques de Brécourt était

innocent de cette trahison.

 

Il y eut un silence.

 

Madame de Frémilly regardait Régulus et se demandait ce qu’elle devait

penser de tout cela.

 

Jamais encore elle n’eût supposé possible une telle succession

d’infamies.