Le lys noir
Chapitre VII
Le lendemain, Laurence ne se leva pas. Elle n’avait pas dormi de la
nuit. Elle était brisée. Elle se sentait toute glacée dans son lit. Et,
dès que le jour parut, elle sonna pour faire allumer du feu et chauffer
sa chambre. La servante qui se présenta lui dit que le froid avait été
plus vif que jamais, pendant la nuit. «Il a gelé à pierre fendre»,
expliqua-t-elle, employant une expression fort usitée dans le Poitou. Et
quand elle tira les rideaux et qu’elle eut poussé les persiennes, le
jour eut peine à passer tant les arabesques que la gelée avait sculptées
sur les vitres étaient épaisses.
—Et il fait plus froid ici que nune part, ajouta la femme, une
paysanne, car le vent arrive sur le château de tous côtés, et rien ne
l’arrête. Il n’y a pas même d’arbres pour protéger les bâtiments. D’un
côté, c’est l’étang, de l’autre la grande prairie, aussi unie, aussi
plate que l’étang lui-même.
La femme avait bien envie d’ajouter:
—Je ne comprends pas que vous soyez venues vous geler ici, en cette
saison.
Elle n’osa pas.
Elle se contenta, en allumant son feu, de continuer à geindre sur la
rigueur de la température. Il y a trois jours, on avait trouvé un
malheureux gelé dans un fossé. Il se dirigeait sans doute vers le
château, mais il n’avait pas eu la force d’y arriver. Il avait été saisi
par le froid.
Laurence n’écoutait pas.
Du fond de son lit, elle regardait la fenêtre aux vitres presque
opaques, et tout lui semblait empreint d’une sombre mélancolie.
Involontairement, elle poussa un soupir, qui sembla partir, tant il
était douloureux, de ses entrailles mêmes.
La femme, accroupie devant la cheminée, se retourna toute surprise et
demanda:
—Est-ce que mademoiselle serait malade?
—Oui, je ne suis pas bien, dit Laurence, pour expliquer sa plainte.
—Mademoiselle veut-elle que je prévienne madame la baronne?
—Non, c’est inutile de déranger ma grand’mère. Elle dort, sans doute.
Je la verrai quand elle sera réveillée.
Elle était horriblement pâle, et ses dents claquaient.
Au moment où la servante allait sortir, sans doute pour prévenir, malgré
les ordres contraires, madame de Frémilly, la porte s’ouvrit, et la
douairière parut. Elle entrait sur la pointe des pieds, croyant sa
petite-fille endormie.
Elle fut étonnée de voir là une domestique.
Elle demanda:
—Laurence est réveillée?
—Oui, madame. Elle paraît souffrante.
Madame de Frémilly tressaillit. D’un bond, elle fut au lit de Laurence,
et, la voix tremblante d’inquiétude:
—Qu’as-tu, ma chérie?
—Rien, grand’mère.
—Tu es malade?
—Mais non, grand’mère.
—Alors, que me dit Marie?
—Marie m’a entendue soupirer.
—Pourtant, comme tu es pâle!
—J’avais un peu froid.
—Il faut faire du feu.
—J’ai sonné Marie pour cela.
—Un grand feu, Marie, commanda madame de Frémilly.
Et elle s’assit près du lit de sa petite-fille.
Elle lui prit les mains.
Ces mains étaient chaudes et frissonnantes tout à la fois.
—Mais tu as la fièvre, dit madame de Frémilly, pâle d’angoisse.
—Mais non, grand’mère.
—As-tu dormi?
—Un peu, je crois.
—Un peu, tu n’en es pas sûre?
—Je ne sais pas.
—Tu as pensé à lui? Tu as pleuré? Tu as les yeux rouges. Ah! ma pauvre
chérie, quel malheur que tu aies connu cet homme! qu’il y ait des
hommes sur la terre! Nous aurions pu être si heureuses toutes les deux,
l’une près de l’autre, nous aimant! Mais ça reviendra, vois-tu. Tu
oublieras. Et tu ne songeras plus qu’à aimer ta grand’mère, à l’aimer
comme elle t’aime. C’est la seule affection, celle-là, qui ne cause pas
de déception, qui ne trahisse pas!
Laurence ne répondit pas.
Sa poitrine oppressée se soulevait de temps à autre.
C’était le seul signe qui indiquât son émotion, ses tortures.
Elle s’efforçait, pour ne pas affliger sa grand’mère, de retenir ses
larmes, de renfermer en elle ses plaintes.
La matinée se passa ainsi. Laurence ne quitta pas son lit. Madame de
Frémilly parla d’envoyer chercher un médecin. Elle refusa. Mais, dans
l’après-midi, la fièvre semblant augmenter au lieu de se calmer, la
grand’mère envoya à Poitiers un messager. Elle avait peine à dissimuler
l’anxiété qui la rongeait.
Pendant qu’elle était près du lit de Laurence, une servante entra et lui
parla bas à l’oreille. Quelqu’un était en bas qui demandait madame la
baronne.
A la description que lui fit la domestique, madame de Frémilly devina
quel était le visiteur.
Elle se leva d’un élan, résolue.
Et elle quitta la chambre, toute frémissante, après avoir glissé ces
mots à l’oreille de la servante:
—Pas un mot à Laurence!
Puis elle se dirigea vers un salon du rez-de-chaussée.
Un homme attendait, livide d’angoisse, tout debout.
C’était Jacques de Brécourt.
Il était venu dans un cabriolet qu’il avait loué à Sanxay, après avoir
voyagé toute la nuit. Il n’avait pas osé se présenter de trop bonne
heure, de peur que ces dames ne fussent pas levées.
Et il voulait voir Laurence.
Il voulait la voir à tout prix, s’expliquer avec elle.
La première parole de madame de Frémilly, en le voyant, fut un coup de
foudre qui anéantit toutes ses espérances.
—Vous voulez donc, cria cette femme impitoyable, la tuer tout à fait!
Jacques sursauta violemment.
—La tuer? Elle est donc malade?
—Très malade. Je viens d’envoyer chercher à Poitiers un médecin.
—Mais qu’a-t-elle?
—Vous vous en doutez bien, les émotions, le chagrin.
—Mais qu’ai-je fait? s’écria le malheureux Jacques. Pourquoi est-elle
partie? Pourquoi me fuit-elle? Elle ne doute pas que je l’aime toujours,
plus que jamais. Et je viens le lui répéter encore.
—Non, fit madame de Frémilly, vous ne lui répéterez rien, car vous ne
la verrez pas!
—Je ne la verrai pas!
—Elle est souffrante, au lit.
—J’attendrai le temps qu’il faudra, où vous me direz d’attendre. Mais
que je la voie! supplia le malheureux, dont les yeux s’étaient voilés de
larmes.
—Mon devoir, dit madame de Frémilly, mon devoir de grand’mère et de
mère, puisque Laurence n’a plus d’autre mère que moi, est de vous
empêcher d’approcher d’elle.
—Mais pourquoi?
—Parce que votre vue ne peut qu’augmenter le mal dont elle souffre.
—Elle ne m’aime donc plus?
—Hélas!
—Pourquoi nous séparer, si elle m’aime toujours.
—Parce qu’il faut tuer en son coeur cet amour, qui ne peut être pour
elle que fatal, et qu’elle cherche à le tuer elle-même.
Jacques écoutait, avec une stupeur qui tenait de l’épouvante, ces
étranges paroles, dont il ne comprenait pas le sens. On l’aimait et on
le fuyait. On considérait comme un fléau son amour, pourtant si sincère
et si pur. Qu’est-ce que cela voulait dire?
Il allait demander à madame de Frémilly des explications … des
explications catégoriques, cette fois.
Mais celle-ci prit les devants.
—Ecoutez, monsieur de Brécourt, dit-elle. Retirez-vous. N’insistez pas.
Si Laurence vous aime encore—car l’amour ne meurt pas tout de suite, à
l’heure où on le veut-elle n’a plus pour vous aucune estime et ne vous
accorde plus aucune confiance. Un hasard, heureux pour elle sans doute,
si elle a le courage de supporter son mal, l’a mise au courant de votre
passé.
Jacques pâlit encore, si c’est possible.
Il s’écria avec violence.
—Mais ce passé est mort, madame, bien mort!
—Le passé ne meurt jamais! dit madame de Frémilly.
—Pour moi, madame, je vous l’affirme, déclara Jacques, il est depuis
longtemps réduit en cendres, et toutes les cendres en ont été dispersées
au vent de l’oubli. Oui, j’ai eu des torts. J’ai eu ce qu’on appelle une
jeunesse dissipée. J’ai mené une vie de désordres. Mais je ne
connaissais pas Laurence. Je ne l’aimais pas. Et, depuis que je la
connais et que je l’aime, je n’ai pas eu, je vous le jure, madame, une
pensée à me reprocher.
—Mon mari m’avait dit cela, fit madame de Frémilly, presque dans les
mêmes termes.
—Votre mari?
—Et quelques mois à peine après notre union, le passé le reprenait, le
ressaisissait dans ses tentacules immondes, et jamais il n’a pu ou voulu
s’en arracher. Et j’ai passé, moi qui l’aimais, une jeunesse dans les
larmes.
—Mais, s’écria le malheureux Jacques, qui de ses propres mains se
serait déchiré la poitrine et l’aurait ouverte pour montrer que son
coeur ne mentait pas, que faut-il que je fasse pour qu’elle me croie,
pour que vous me croyiez!…
—Rien, monsieur, dit froidement madame de Frémilly. Je ne vous demande
qu’une choses, si vous avez encore un peu d’affection pour ma
petite-fille, c’est de vous retirer discrètement.
—Me retirer?
—Pour qu’elle n’apprenne pas que vous êtes venu.
—Ah! fit l’infortuné, en poussant un cri de détresse qui eût attendri
un tigre, c’est vous qui êtes impitoyable! Si elle était là!…
—Elle mourrait peut-être de l’émotion qu’elle ressentirait. Et je ne
veux pas qu’elle meure, moi, monsieur de Brécourt; c’est ma vie, et plus
que ma vie, c’est ma petite-fille, deux fois ma fille!
—Rien ne pourra donc vous toucher? Ni mes protestations, ni mes larmes;
car je pleure, vous le voyez. Je pleure, moi, un homme que vous croyez
blasé, flétri par la débauche. Je pleure comme un enfant. Et je ne
croyais pas qu’il fût possible de souffrir ici-bas ce que je souffre.
S’il y a un enfer, c’est un châtiment pareil au mien, être séparé de ce
que l’on aime, que les damnés doivent subir.
En effet, en prononçant ces paroles, Jacques pleurait à chaudes larmes.
Malgré son insensibilité, malgré sa défiance des hommes et de leurs
promesses, madame de Frémilly sentit son coeur s’émouvoir, tant l’accent
de Jacques était sincère, tant sa douleur paraissait profonde et vraie.
Et quand le jeune homme se précipita à ses pieds en sanglotant, en
criant:
—Ayez pitié de moi, madame, ayez pitié de nous! Ne tuez pas un amour
qui ne demande qu’à vivre et à s’épanouir au grand soleil du bonheur!
Elle fut sur le point de le relever et de le pousser dehors en lui
criant:
—Allez près d’elle. Elle vous attend!
Mais, à ce moment, la pensée de la photographie infâme, de la
photographie datant d’hier, qui le représentait avec une femme à qui il
avait dit peut-être ce qu’il disait à Laurence, et avec un enfant à qui
il devait sa protection et son affection, et qu’il sacrifiait ainsi d’un
coeur délibéré, cette pensée lui revint, et tout cet attendrissement
s’évanouit.
Elle ne se dit plus qu’une chose:
—Comme il ment bien!
Dès lors, Jacques fut perdu.
Elle resta rigide et glacée.
Et, désignant la porte:
—Il faut que je rejoigne Laurence, dit-elle, Laurence qui souffre et se
meurt peut-être par vous.
Jacques se releva.
Il était plus blême qu’un cadavre.
—Prenez garde, madame, s’écria-t-il, de ne pas vous repentir un jour de
votre insensibilité, de votre férocité.
Il ajouta:
—Je ne sais pas si Laurence mourra par moi, mais je sais bien, moi, que
je mourrai par elle!
Et il sortit.
Madame de Frémilly resta un instant indécise, prête à le rappeler.
Puis elle eut un geste d’une résolution implacable.
Et elle remonta vers Laurence, pendant que lentement, comme à regret,
la voiture qui avait amené Jacques se traînait hors de la cour.
Quand madame de Frémilly reparu près de sa petite-fille, celle-ci
demanda:
—Qui est venu, grand’mère?
—Personne, ma chérie, répondit, la douairière, qui rougit en proférant
ce mensonge, et qui eut peine à cacher son trouble.
—Je croyais, dit Laurence, que tu avais fait appeler un médecin.
—Oui, j’en ai envoyé chercher un, mais il n’est pas encore arrivé. Il
n’arrivera sans doute que ce soir.
La chaleur du feu avait fait fondre la glace des vitres, et de son lit,
maintenant, Laurence avait vue sur la campagne, toujours toute blanche,
et dont la neige glacée s’irisait sous les rayons d’un soleil blême
comme le ciel, dont il avait fini par percer les nuages.
Bientôt, sur cette blancheur, quelque chose de noir attira l’attention
de Laurence. C’était une voiture, qui cheminait difficilement à travers
les ornières glacées et qui semblait venir du château.
Laurence fut saisie d’un étrange pressentiment.
Sa grand’mère lui avait donc menti?
Avant que madame de Frémilly eût pu prévoir ce qu’elle voulait faire et
esquissé un geste pour la retenir, elle se précipita à terre, courut à
la fenêtre. Et, au même instant, une tête passa par la portière de la
voiture.
Elle reconnut Jacques de Brécourt.
—Ah! grand’mère, grand’mère, s’écria-t-elle, c’est lui!
Et elle roula à terre sans connaissance.
Madame de Frémilly se précipita pour la relever.
—Quand je disais, fit-elle avec un accent de rancune intraduisible,
qu’il me la tuerait!
Puis elle se pendit au cordon de sonnette pour demander du secours.