Le lys noir
Chapitre VIII
Aidée des domestiques accourus à ses coups de sonnette désespérés,
madame de Frémilly transporta sur son lit la pauvre Laurence, et quand
elle la vit sans mouvement, les yeux clos, blanche et rigide ainsi
qu’une belle statue de marbre blanc, elle ne put retenir ce cri, qui la
déchira comme un remords;
—Je l’ai tuée!
Les servantes la regardèrent avec stupeur, ne comprenant pas ce qu’elle
voulait dire.
Et, pendant qu’elles prodiguaient des soins à leur jeune maîtresse, lui
faisant respirer des sels, lui mouillant le front avec du vinaigre, la
grand’mère, incapable de faire quoi que ce fût, s’arrachait les cheveux
en sanglotant et en criant:
—Ah! qu’il revienne! qu’il revienne! mais qu’elle vive!
On ne savait pas encore ce qu’elle voulait dire. On crut qu’elle parlait
du médecin que l’on était allé chercher, et une des servantes murmura:
—Il ne va pas tarder maintenant.
—Qui? fit madame de Frémilly en sursaut.
—Le médecin.
—Ah! oui, fit la baronne machinalement, le médecin.
—Auguste, expliqua la servante, a pris son meilleur cheval.
Mais la douairière ne l’écoutait plus.
Les yeux anxieusement fixés sur sa petite-fille inanimée, elle guettait
un mouvement, un battement des paupières, un soupir qui lui indiquât que
la vie ne s’était pas en allée de ce corps adoré.
Elle se reprochait sa dureté, sa cruauté, et se disait:
—Si elle meurt, je mourrai!
Deux heures se passèrent, deux heures terribles, deux heures mortelles
pour madame de Frémilly, sans que Laurence fût revenue de son
évanouissement.
Etait-elle donc morte? N’y avait-il plus d’espoir?
La malheureuse grand’mère ne savait plus que faire, que tenter. Et pas
de médecin. Personne. Elle sentait que la folie la gagnait. De temps en
temps, elle se jetait sur le corps insensible.
Et elle criait, dans son égarement, sans savoir ce qu’elle disait:
—C’est moi, ma chérie, moi qui te parle, ta grand’mère. Ecoute-moi!
Réponds-moi! Ne meurs pas. Ne me cause pas le chagrin de mourir. Et je
te le rendrai. J’irai, s’il le faut, le chercher moi-même. Je me
jetterai à ses genoux et je te l’amènerai, je te l’amènerai, quand je
devrais le traîner par les cheveux. Mais il ne demandera pas mieux que
de revenir. Il t’aime. Il t’attend. Mais parle-moi, je t’en prie.
Parle-moi. Tu me fais mourir!
Elle embrassa le front, les mains de son enfant adorée.
—Voilà, reprit-elle ensuite, on ne sait pas, on croit bien faire. Mais
j’aurais bien dû voir qu’elle l’aimait, qu’elle l’aimait trop! Laurence,
Laurence, me pardonneras-tu?
Le silence seul répondait à ces plaintes déchirantes.
Les servantes, qui n’étaient pas au courant de ce qui s’était passé,
écoutaient, regardaient, en proie à un profond étonnement.
Enfin, un roulement de voiture se fit entendre au dehors.
On annonça le médecin.
C’était une des sommités médicales de Poitiers.
Il se nommait M. Jollivet. Une soixantaine d’années, très chauve,
bedonnant, le nez chargé de lunettes d’or, toujours en redingote et
cravaté de blanc.
Il s’avança solennellement, se fit expliquer en quelques mots ce qui
s’était passé, examina la malade et dit, en hochant la tête:
—Je crains bien, madame, que nous ne soyons en présence d’une affection
grave.
—Elle va mourir! s’écria aussitôt madame de Frémilly.
—Non, madame, je ne dis pas cela. Mais j’aperçois tous les symptômes
d’une fièvre cérébrale des plus violentes, et dame! c’est toujours
grave.
La grand’mère répéta, comme hébétée:
—Une fièvre cérébrale?
—Oui, madame.
—Mais alors, elle est perdue?
—Non, madame, on n’en meurt pas toujours. Et mademoiselle est jeune.
Tout en parlant, le docteur griffonnait quelques mots sur un morceau de
papier.
Il remit le papier à une servante.
—Allez jusqu’à la voiture, dit-il. Mon domestique vous remettra tout ce
que j’ai écrit là-dessus.
Il expliqua à madame de Frémilly:
—J’ai apporté avec moi des remèdes. Je pensais que vous ne trouveriez
pas ici ce qu’il faut.
—Mais, dit madame de Frémilly, que l’angoisse rongeait, elle ne reprend
pas connaissance.
—Ce n’est rien, cela. Je la ferai bientôt revenir à elle. Ce qui est le
plus pressé, c’est d’enrayer le mal, de combattre la fièvre qui va se
déclarer avec une violence extrême.
La grand’mère demanda.
Elle posait cette question avec une anxiété cruelle.
Elle n’osait pas parler. Et on eût dit que les mots la brûlaient:
—Et avez-vous, docteur, quelque espoir?
—On a toujours de l’espoir, madame, déclara le médecin, surtout à l’âge
que paraît avoir mademoiselle.
—Elle n’a pas vingt ans.
—C’est la vie dans toute sa force. Certainement nous la sauverons.
Madame de Frémilly respira un peu.
Cette phrase fut comme un baume sur la cuisson de sa douleur.
Elle ne parla plus.
Elle laissa le médecin prodiguer ses soins à sa pauvre petite-fille.
Immobile, prostrée au pied du lit, elle priait.
La crise fut terrible.
Comme l’avait prévu le médecin, la fièvre se déclara avec une grande
violence. Pendant des nuits et des jours entiers, Laurence délira. Elle
avait des accès au cours desquels il fallait jusqu’à quatre servantes
pour la tenir et l’empêcher de se jeter par la fenêtre, puis des
abattements profonds pendant lesquels elle semblait morte. Elle ne
voyait pas, n’entendait pas, ne semblait avoir conscience de rien autour
d’elle, une sensibilité nulle; puis c’étaient des mouvements
désordonnés, des fureurs qui tenaient de la démence. Le médecin n’osait
pas répondre encore de la vie de la malade, quoiqu’il eût déclaré à
plusieurs reprises que les symptômes observés étaient plutôt favorables
et qu’il avait bon espoir.
Agenouillée au pied de ce lit sur lequel gisait celle qu’elle s’accusait
d’avoir tuée, madame de Frémilly passa les heures les plus cruelles de
sa vie pourtant si éprouvée, et prit, un matin, après une nuit plus
angoissée que les autres, une résolution suprême.
Pour hâter la guérison de sa petite-fille, pour sauver la pauvre enfant,
pensait-elle, elle voulut que Laurence, quand elle reviendrait à la
raison, quand elle ouvrirait à l’existence ses yeux maintenant pleins
d’ombres confuses et son intelligence hantée de fantômes, elle voulut
que Laurence vît près d’elle celui dont l’éloignement avait failli être
mortel pour elle.
Elle fit porter une dépêche pour Jacques de Brécourt, et elle attendit
la réponse dans un état de fièvre impossible à décrire.
Un jour se passa, un siècle.
Elle crut que Jacques s’était mis en route et allait accourir.
Rien ne vint. Mais le matin du deuxième jour on apporta un télégramme.
La réponse, sans doute.
Madame de Frémilly le prit avec une émotion si intense que sa main qui
tremblait avait peine à le tenir.
Elle n’osait pas l’ouvrir.
Si c’était un refus?
Mais non, ce n’était pas possible. On disait que Laurence allait mourir.
C’était son arrivée qu’il annonçait.
Justement, ce matin-là, Laurence allait un peu mieux.
Elle avait pu dire quelques mots à sa grand’mère et comprendre ce qu’on
lui disait.
Elle verrait Jacques, le reconnaîtrait, aurait un cri de surprise et de
joie, et serait sauvée.
Madame de Frémilly déchira l’enveloppe.
Un cri de stupeur, de déception lui échappa.
C’était sa dépêche qu’on lui renvoyait avec cette mention; «Destinataire
parti sans laisser d’adresse.»
La grand’mère eut un geste d’anéantissement.
Parti!…
Qu’allait-elle répondre à sa petite-fille?
Parti sans laisser d’adresse.
Parti désespéré, mort peut-être….
Et par sa faute.
Car elle avait été cruelle et dure!
C’est elle qui aurait tué son enfant, qui aurait de ses propres mains
immolé tout ce qu’elle aimait!
Elle restait atterrée, ne pouvant détacher ses yeux de la dépêche
terrible, de la dépêche fatale.
Parti!…
Sans adresse!
Comment annoncer à Laurence?
Elle en mourrait cette fois. Elle en mourrait sûrement puisque sa
grand’mère ne comptait plus pour la sauver, pour lui faire reprendre
goût à la vie, que sur cette joie de lui rendre Jacques qu’elle méditait
de lui faire, et dont l’idée l’avait aidée à supporter ses cruelles
tortures.
Elle resta longtemps silencieuse, puis une décision se lut en ses yeux.
—Qu’on m’envoie Auguste! commandat-elle.
Et elle sortit de la chambre.
Elle rencontra dans le couloir Auguste, qui accourait à ses ordres.
—Il faut, lui dit-elle, mon bon Auguste, que tu partes pour Paris.
—Oui, madame la baronne, fit le domestique, un peu surpris.
—Tout de suite, poursuivit madame de Frémilly, par le premier train.
—Oui, madame la baronne.
—Tu iras à l’adresse que je vais te donner. Tu demanderas M. de
Brécourt. On te dira qu’il est parti, à moins qu’il ne soit revenu quand
tu te présenteras. Dans ce cas, tu le verrais, tu lui dirais que
mademoiselle de Frémilly est à la mort, qu’elle veut le voir, que c’est
sa grand’mère qui t’envoie pour le chercher. Et tu ne reviendras pas
sans lui.
—Bien, madame la baronne.
—Il faut que tu l’amènes à tout prix. S’il n’était pas rentré, il
faudrait que tu cherches à savoir par tous les moyens où il est.
—Oui, madame la baronne.
—Je me fie à ton zèle, à ton intelligence. Alors tu irais le voir.
—Et je te l’amènerais?
—C’est cela même.
—Si, chez lui, poursuivit la baronne, on ne voulait pas te dire où
il est, ou si on l’ignorait, tu iras à une autre adresse que je vais te
donner, chez M. Mareuil. M. Mareuil est son ami, et tu supplierais M.
Mareuil de te dire où tu pourrais rejoindre M. de Brécourt, que c’est
moi qui l’en prie. Va, mon bon Auguste, va, ne perds pas de temps, et je
te récompenserai bien!
Madame de Frémilly mit dans la main du domestique une poignée de billets
de banque, et celui-ci partit aussitôt.
Il revint le lendemain.
Il avait vu M. Mareuil, et M. Mareuil lui avait dit que Jacques de
Brécourt, désespéré, venait de s’embarquer à Marseille pour une
expédition lointaine et pleine de dangers.
Il allait lui écrire, mais il ne savait pas quand et où la lettre lui
parviendrait.
Madame de Frémilly se laissa tomber écrasée au pied du lit de Laurence.
Elle murmura:
—C’est la fatalité!
Et elle regarda avec une anxiété horrible les yeux de sa petite-fille
qui s’ouvraient et qui allaient chercher Jacques, et sa bouche qui
remuait et qui peut-être allait lui parler de lui, et elle se demanda
avec terreur ce qu’elle lui répondrait.
Mais les craintes de madame de Frémilly furent vaines.
Quand Laurence eut conscience des choses autour d’elle, entra en
convalescence, elle ne parla pas de Jacques de Brécourt. Elle n’en parla
jamais.
Elle semblait avoir oublié qu’elle avait aimé, mais la tristesse infinie
de son visage, qu’aucun sourire n’éclairait plus, parlait pour elle.
Madame de Frémilly comprit qu’elle n’oublierait jamais, et que si elle
ne se plaignait pas, son chagrin n’en était que plus profond et plus
intense.
Elle n’osait pas faire allusion aux jours d’épreuves qu’elle venait de
traverser, et elle s’efforçait de tourner vers un autre côté, vers
l’avenir, les pensées de sa petite-fille.
La neige avait fondu.
La prairie devant le château était toute verte.
On entendait à travers les fenêtres les oiseaux chanter dans l’air
radouci.
Madame de Frémilly songea à emmener sa petite-fille, pensant qu’un
voyage peut-être la distrairait.
Laurence refusa de partir.
Elle semblait se plaire dans sa solitude où elle pouvait tout à son aise
demeurer enfermée dans sa douleur.
Elle était restée très pâle, très faible et extrêmement nerveuse.
La nuit elle sortait de son lit, et, tout endormie, elle errait dans les
couloirs du château, semblable à une blanche apparition.
Plusieurs fois les servantes l’avaient surprise.
Elles avaient voulu l’emporter dans sa chambre, mais on leur avait
recommandé de ne pas la réveiller.
Elles prévenaient alors madame de Frémilly, et celle-ci suivait pas à
pas sa petite-fille, comme on suit une ombre, de peur qu’il ne lui
arrivât quelque accident.
Les angoisses de la pauvre femme n’étaient pas finies.
Elle tremblait encore pour les jours de Laurence, qui semblait périr de
consomption.
Elle avait consulté le médecin.
Celui-ci avait ordonné des fortifiants, tout en déclarant qu’il n’y
avait rien à faire, que le mal était tout moral, qu’il fallait laisser
agir le temps.
Madame de Frémilly connaissait bien, elle, le remède qu’il fallait à
Laurence, mais le remède n’était pas à portée de sa main.
Elle avait reçu une lettre de M. Mareuil lui disant que M. de Brécourt
n’avait pas répondu à sa lettre et qu’il devait déjà être engagé dans
le désert.
Reviendrait-il, et s’il ne revenait pas, que deviendrait la pauvre
Laurence?
Quand madame de Frémilly voyait devant son esprit se poser ce tragique
point d’interrogation, elle versait des torrents de larmes et maudissait
son funeste aveuglement.
On ne tue pas l’amour.
C’est lui qui tue. Elle l’avait compris trop tard.
Et ses jours et ses nuits étaient bourrelés de remords.