Le Miroir des Limbes

André Malraux · Chapitre 1 sur 9

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Le Miroir des Limbes

Partie I

I

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Dakar,

mars 1966.

Léopold Senghor, président de la République du Sénégal, fait présenter à Dakar le plus éclatant ensemble de sculptures africaines réuni en Afrique : six cents pièces. Il y a même le moulage du masque fameux qui révéla l'art nègre à Derain et à Vlaminck, puis à tant d'autres peintres...

L'exposition a lieu au nouveau musée de verre et d'acier, que le Président vient de faire construire. Sachant par expérience que l'on ne peut rien voir pendant les inaugurations, je m'y suis rendu hier. Même lorsque je travaillais au Musée Imaginaire de la sculpture mondiale, je ne crois pas avoir éprouvé à ce degré la métamorphose des dieux. Notre Musée de l'Homme est un musée ethnographique ; les dieux s'y racontent leurs histoires de dieux. A quelques kilomètres d'ici, les villages aux cases coniques sont nombreux étrangers. Les dieux ne deviennent jamais statues, de façon plus saisissante que lorsqu'ils sont le plus démunis ; ceux-ci, d'ailleurs, ne sont généralement que des ancêtres. L'Occident a ses saints, la Chine ses morts, l'Afrique ses fétiches...

Il y a quelques années, j'ai participé aux cérémonies pour l'indépendance du Sénégal. Plus tôt, au nom du général de Gaulle, j'ai proclamé l'indépendance des pays de l'ancienne Afrique-Equatoriale française : Tchad, République Centrafricaine, Congo, Gabon. L'Afrique-Equatoriale, c'était l'Afrique du Cœur des ténèbres de Joseph Conrad – la brousse à l'affût des capitales. Au Tchad... Fort-Lamy, six mille habitants lors du départ de Leclerc, devenait un magma de cinquante mille. Lorsque nous voulûmes, le président Tombalbaye et moi, aller de son palais à sa Cadillac – vingt mètres – nous dûmes traverser une sarabande de danseurs nus peints en bleu. Sur la grand-place confuse, dix mille possédés de toutes les tribus secoués par la même transe, étaient longés lentement par les cavaliers médiévaux de la frontière du Cameroun, chaudrons de cuivre sur la tête, chevaux écrasés par des caparaçons cubistes. L'Assemblée nationale s'ouvrirait bientôt. Autour de nous, le Tchad préhistorique, l'Afrique sans n sur laquelle, de l'avion, j'avais vu se lever le soleil. Guadeloupe avec sa foule sur la place, ses eurs nocturnes, sa radio qui nous poursuivait, et la mer des Caraïbes frémissante de lune... Je ne retrouvais pas au Tchad le délire politique d'une foule qui parlait français, je découvrais l'exaltation d'une communauté que martelait son fantastique comme ses pieds martelaient la terre. Danse des hommes-panthères, au centre d'un cercle d'amphores sur la tête des femmes... Hier, le mot Tchad signi ait quelques postes dans la solitude. De quelle savane surgissait cette foule qui désormais, en Afrique et en Asie, semblait surgir de partout ? Avec ses danseurs bleus, ses porteurs de masques, ses cavaliers carolingiens, le président Tombalbaye aux joues scari ées, devait faire un Etat.

Animisme, islam noir. Nouveaux bâtiments du nouveau Tchad : depuis Dakar jusqu'à Brazzaville, ces édi ces, au-dessus de la danse immémoriale, promettaient l'Etat aux nations trépignantes...

Mes compagnons regardaient descendre les couleurs françaises, et monter celles du Tchad, avec une colère usée que je ne partageais pas. J'ai été amené à la Révolution, telle qu'on la concevait vers 1925, par le dégoût de la colonisation que j'ai connue en Indochine. Au Tchad, l'un des derniers gouverneurs français avait été un libéral, Marcel de Coppet, qui invita Gide. Le Journal de Gide me suffit : quelques hôpitaux compensaient mal “les grandes compagnies concessionnaires”.

Tous ces drapeaux nationaux montaient dans le ciel d'Afrique grâce à nous, gaullistes, qui faisions ce que nos adversaires avaient promis en vain depuis si longtemps. Si nos prédécesseurs avaient été exaltés par les empires, je l'étais, moi, par l'aventure qui nous menait sur les places africaines sans limites où vociféraient les danseurs peints, et dans les jardins présidentiels où les hommes-lions se dé aient devant des spectatrices fascinées en robe d'apparat – comme à Carthage...

Au Gabon, la mer, l'allée océanienne des cocotiers échevelés. La grande case avec son inscription de travers : Club des métis (je n'ai jamais vu le mot mulâtre). Des officiers français encore vichyssois – au large, émergeait le bateau des F.F.L. coulé. Des histoires de coupeurs de bois, car il en existait encore, et de leurs compagnes, qu'ils appelaient leurs « ménagères ». La forêt jusque dans Libreville. Un pays vieux. L'église ressemblait à nos églises de province, et l'évêque attendait en vain la statue d'un saint, qu'on lui avait promise. Quelques missionnaires. A Lambaréné, le docteur Schweitzer.

J'ai connu les missionnaires depuis le Tchad jusqu'à l'Océan... Tous arrivés au temps de la colonisation franc-maçonne. Tantôt de braves curés de village, tantôt des hommes de Dieu. Alsaciens ou Espagnols, on pouvait les classer selon les vertus théologales : j'ai connu quelquefois les prêtres de la Foi, souvent ceux de l'Espérance, surtout ceux de la Charité. Leur œuvre survivait à la colonisation, car les chefs des nouveaux Etats francophones d'Afrique sont souvent chrétiens. Comme Tchang Kaï-chek est protestant. A Fort-Lamy, au-dessus de la danse frénétique, montaient les échafaudages de la cathédrale...

Les missionnaires m'ont enseigné peu de chose de leurs dèles. Mais je me souviens de la façon dont Schweitzer – qui était aussi pasteur – me parlait de Lambaréné :

– Nous savons bien, monsieur Malraux, que les hommes ont tendance à croire que leurs voisins sont dominés par l'intérêt. C'est un sentiment qui nous paraît un peu... secondaire. Mais je crois, voyez-vous, qu'il s'agit d'un sentiment très profond, très opiniâtre, très ancien. Ça me paraît important, parce que nos dèles n'échappent à la solitude que s'ils croient au désintéressement.

– Rien de plus désintéressé qu'un hôpital...

– Nos malades sont persuadés que les médecins et les in rmières ont de bonnes places, persuadés aussi que la médecine est un métier...

– Sauf la vôtre ?

– Ecoutez-moi bien...

Il parlait lentement et avec une bizarre ironie, solidement chenu, son sourire de vieux musicien sous ses moustaches d'étoupe blanche :

– Sauf le petit groupe qui m'aide, ils pensent que je suis chtrement malin, pour cacher si longtemps mon intérêt... Ils m'en croient un peu sorcier, me respectent pour cela. Et ce n'est pas particulier aux Noirs. Pensez à nos paysans. Ce sentiment-là est aussi profond que celui du surnaturel.

– Je l'ai rencontré à la chambrée.

– Quand je vois les masques danser autour des feux de brousse (et c'est impressionnant), je sais que, la folie terminée, ils retrouveront la mé ance. Comme ils retrouvent la faim, l'instinct sexuel. C'était peut-être ainsi au temps des Védas. Il y a des traces de cela dans la Bible... J'y vois un très vieux démon. En tout cas, il est commun aux chrétiens, aux musulmans et aux animistes.

– Et aux libres penseurs ?

– Ici, les francs-maçons sont chrétiens à leur manière. Ne vous y trompez pas, monsieur Malraux. Avec la libération de l'Afrique, le christianisme fait des progrès, c'est vrai ; mais l'islam aussi, et j'assiste à une véritable résurrection de l'animisme – qui m'étonne davantage.

– Vous avez écrit jadis que tout homme est sa foi, et je vous écoute en pensant à une part de l'homme que sa foi ne fait que recouvrir.

– Ne vous y trompez pas, monsieur Malraux : toute pensée qui se pense jusqu'au bout s'achève dans la mystique. Souvent, pour s'y perdre. Pourquoi pas ? La bonne conscience aussi est une invention du démon.

Dostoïevski eût accepté cette phrase de staretz ironique, n d'une méditation sans doute ancienne. Le docteur Schweitzer, sa tête blanche inclinée, regardait un insecte courir sur son soulier.

– Pendant toute mon enfance, j'aurais voulu savoir ce que sont devenus les Rois Mages. Ils sont rentrés chez eux, et rien n'a été changé ?

 

Entre la visite protocolaire au président et l'inauguration du musée, je suis allé en Casamance. J'en rêvais depuis longtemps. A cause du mot romance et des chansons des Isles ? Mais à l'arrière-plan de ces gravures, au lieu des minces goélettes, c'était l'énorme Afrique ; le pittoresque des pavanes de Gorée, le marquis de Boufflers et ses signares, mulâtresses en voiles de tulle sur leurs robes à paniers, coiffées de bonnets de mages – et quelle lune sur le cap Vert ! Je venais de les voir, grâce à un Son et Lumière... La lune d'autrefois projetait les silhouettes des bonnets pointus sur les arabesques des balcons ; un chien affolé au milieu des pavanes transforma le ballet nocturne des comédiennes en ballet de fantômes. Le vent de la nuit se levait sur Gorée...

J'avais attendu quelques passages lointains de mousselines et de madras mauves sous les bougainvillées, un Sénégal de jadis, endormi au bord de ses marigots. La Casamance est un euve-lac, un Niagara, tout bordé de courtes vagues marines. Dans la forêt, des bourgs sans âge, d'une propreté troublante, car la propreté nous semble moderne. Ils ont conservé leurs rois-prêtres, dont le pouvoir n'est plus que spirituel, mais dont le prestige demeure, en raison de leur mode d'élection. Le Roi mort, la tribu désigne son successeur : « Mais je ne suis pas digne... » On le bat à mort. S'il survit, il est roi – ce qui lui impose le devoir d'accomplir les sacri ces, et lui donne le droit de disposer des lles qu'a touchées son sceptre de paille.

Le premier était jeune, drapé dans un manteau rouge de spahi sous lequel il dissimulait ce sceptre, et entouré d'une cour de loqueteux en vêtements français, nobles comme des Anciens. Après les salamalecs, je lui demandai si son pouvoir s'affaiblissait.

– Les missionnaires ne peuvent rien contre les arbres magiques. Et les grands personnages viennent encore me voir : l'ambassadeur d'Angleterre la semaine dernière, vous aujourd'hui.

Bonne réponse de roi. Au-dessus de sa cour de clochards ancestraux, le soleil d'Afrique à travers les arbres immenses.

Au village suivant, personne : les femmes étaient à la pêche, les hommes à la récolte du vin de palme. Sur de hautes marches, un vieux roi jouait avec un enfant. Il reçut notre tabac et nous regarda partir vers de longues cours sans poussière.

Nous atteignîmes alors la région de la Reine.

Dans son palais de terre et de chaume, au fond d'un couloir aux piliers de bois, elle passait en hâte une toge bouillonnante de tulle pistache (je n'avais jamais vu bouillonner une toge) qui retomba pour dégager un visage hilare et inspiré. Des familiers l'entouraient, sa famille, les enfants du village – et ceux qui m'accompagnaient. Elle tenait les avant-bras levés, comme si elle eût présenté des offrandes, avec un port de prêtresse. On traduisit :

– Dites au général de Gaulle que je pense à lui, monsieur le Ministre.

– Il en sera heureux, reine Sebeth.

Pourquoi pas ? L'ambassadeur d'Angleterre (ou quelque gouverneur de la Gambie ?) lui avait offert une bouteille de whisky :

– Sa Gracieuse Majesté offre à Votre Majesté la meilleure liqueur du Monde.

Je dis au préfet sénégalais, surpris mais content, que dans ces cérémonies burlesques, elle avait plus de dignité que l'ambassadeur et que moi. Elle m'avait pris par la main.

– Elle vous conduit au fétiche, murmura le traducteur.

Je m'attendais à des sculptures. Le fétiche de la Reine était un arbre, semblable à un platane géant ; autour de lui, on avait dégagé une place ; on devinait qu'il dominait la forêt. D'un enchevêtrement ganglionnaire montaient des pans de racines droits comme des tôles, rassemblés en un fût colossal qui déployait, trente mètres plus haut, un épanouissement souverain. Une encoignure des pattes du tronc, hautes de plus de cinq mètres, formait une chapelle triangulaire, séparée de la place par une petite barrière que la Reine seule pouvait franchir, et surtout par un sol nettoyé avec soin, comme celui des cases du village ; car la place était couverte de la neige étincelante du kapok qui tombait. Dans cette pureté onirique, le sang des sacri ces se caillait sur l'arbre.

Je ne contemplais pas un prince-des-arbres, bien qu'il fût aussi cela, mais une colonne de majesté, maîtresse d'un monde où elle entraînait surnaturellement les hommes. Soudain, la Reine me sauta au cou, et m'embrassa.

 

– Est-ce que la puissance de l'Arbre protège les morts ? demandai-je.

Nous revenions au palais, et son chat la suivait, un chat égyptien de la taille d'un lynx, fauve et noir comme nos chats de sorcière. Les enfants se taisaient ; leur silence semblait émaner de l'irréelle propreté du village. La Reine ne répondait pas.

– Personne ne doit parler des morts, dit-elle en n d'une voix irréfutable – la voix de secret des reines qui se succédaient ici depuis tant de siècles –, et que leur apportait la cérémonie meurtrière à laquelle cette vieille femme avait survécu ?

Dans ma mémoire, errait la citation : « Et pour le supplice, Brunehaut fut attachée à la queue du cheval par ses cheveux blancs... »

Quand nous partîmes, la reine mérovingienne, debout sur le perron de son palais de terre, étendit ses avant-bras levés, en un geste de bénédiction. Du grand arbre, la neige étincelante du kapok tombait solennellement et s'accrochait à la toge verte, sous laquelle tintaient ses colliers dans le silence.

Bientôt les villages seront dispersés. Puri é par les cyclones, l'arbre continuera d'étendre sur la forêt ses branches souveraines, et ne se souviendra plus du temps où il parlait aux hommes.

Le président Senghor est français au sens où Nehru était anglais. Un Nehru sans Gandhi, lié à une culture indigène sans Védas. Au temps de la lutte pour l'indépendance, le journal de ses amis s'appelait Condition humaine... Nous tentons de tirer au clair ce que nous pensons de l'exposition, dans le palais construit pour le gouverneur de ce qui fut autrefois l'A.-O.F., et où il m'offre l'hospitalité. C'est son palais de New Delhi. Une rumeur s'étend jusqu'aux limites de la ville. L'exposition n'est qu'une des manifestations du Festival des arts nègres où Senghor a voulu que toute l'Afrique soit présente, comme elle l'est au musée : Son et Lumière de Gorée, villages d'artisans, pièces au théâtre Daniel-Sorano. Et surtout, les troupes de danse : la frénésie séculaire et les danseurs à échasses de la forêt, qui se sont enfuis des scènes dans les coulisses quand le rideau s'est levé pour la première fois – épouvantés par les salles pleines...

Nous avons échangé nos discours.

– Dans votre texte, dis-je, vous avez donné l'importance majeure à la danse et à la sculpture. Je n'en ai pas été étonné, puisque vous fondez l'art africain sur le rythme. Mais j'ai été étonné de vous voir négliger la musique.

« J'ai eu le sentiment que pour Nehru, la musique était un art plus important même que la sculpture des grands temples de l'Inde. Après une réception officielle, il m'a conduit dans une petite salle, sous le Capitole, où on jouait “la musique qu'on doit jouer la nuit”. Il est vrai que d'admirables danseuses l'accompagnaient...

– Vous savez, si je n'ai pas parlé de musique, je crois que cela tient tout simplement à ce qu'il s'agit d'une exposition de sculpture. Je pense moins à notre musique qu'à notre danse ; j'y pense tout de même beaucoup. Elle a couvert le monde. Ne vous y trompez pas : la race noire émigrée en Amérique est restée intacte dans son style, de même qu'elle est restée paysanne : quand elle ne l'est plus, elle est perdue. C'est pour cela que les Nègres américains sont liés au Sud, quoi qu'il arrive. Même en Amérique, les Nègres dansent leur vie. L'Occident le comprendrait mieux s'il connaissait notre domaine modal aussi bien que notre apport mélodique.

– Il commence.

– Qui. Gide dit quelque part que vos chants populaires, “comparés aux chants africains, paraissent pauvres et rudimentaires”. Le bon-père qui dirigeait notre chorale d'enfants avait grand mal à nous faire chanter sans parties ni variations. Pensez à nos interprètes de jazz !

« Vous commencez à découvrir nos instruments à percussion. Selon un mythe dogon, le tam-tam est apparu avant tout autre art. Savez-vous quelle est l'âme de notre musique ? Le battement des mains.

« On nous le reproche... Comme si le propre du zèbre n'était pas de porter des zébrures...

– Vous avez une autre musique qui a couvert le monde. C'est la musique née du désespoir aux Etats-Unis. D'elle aussi, vous pouvez dire que les Noirs y chantent leur vie.

– Au Festival, nous n'avons rejeté ni les blues ni les spirituals ; mais nos arts doivent être des moyens de notre dignité retrouvée. Je suis, vous le savez, un vieux militant de la Négritude ; le Festival, l'exposition, je les ai conçus comme défense et illustration de la Négritude. Mais je veux y trouver le paroxysme ; je ne veux pas y trouver le désespoir. On dit ici : “Le tisserand chante en jetant sa navette, et sa voix entre dans la chaîne, entraînant celle des Ancêtres.”

« Vous savez que nos paysans ont inventé de danser le Plan de Développement, et que notre musique accompagne nos concours de gymnastique ? Au bout du compte, par le rythme, tout art nègre est poésie.

Quelques-unes de ses formules sont très élaborées, parce qu'il les a écrites autrefois, et reprises dans son discours d'inauguration. Je me souviens d'un de ses poèmes : « Que nous répondions présent à la renaissance du monde/ Tel le levain nécessaire à la forme blanche !/ Car qui donnera le rythme/ Au monde défunt des machines et des canons ? » Sans doute est-il antérieur à l'expérience du pouvoir...

– Il a fallu, dit-il, que Picasso soit ébranlé par un masque baoulé, qu'Apollinaire chante les fétiches de bois, pour que l'art de l'Occident consente, après deux mille ans, à l'abandon de la physeos mimêsis : l'imitation de la nature...

La citation me surprend. Je réponds ce que j'ai écrit naguère : qu'à mon avis, l'abandon de la référence à la nature, dans l'art, ressuscite la référence au sacré ; et que la sculpture grecque, à mes yeux, n'a pas apporté l'imitation de la nature (en quoi la Coré boudeuse, et même la Vénus de Milo sont-elles plus « réalistes » qu'une statue égyptienne ?) mais la victoire de l'idéalisation sur la spiritualisation.

– Il est possible, dit-il, que l'entrée en jeu de notre art ait été préparée par d'autres. Je ne connais pas l'histoire de l'art comme vous. Je crois à notre aptitude à découvrir le surnaturel dans le naturel. Et en face de Byzance, l'Afrique est d'une liberté !... La nature est moins trans gurée à Byzance que chez nous. Nous avons remplacé la raison-œil par la raison-toucher. Nous seuls.

– L'in uence principale de votre sculpture sur la nôtre me paraît celle de la liberté. Mais les masques ont aidé – plus qu'aidé ! – à substituer à notre héritage méditerranéen celui des hautes époques, depuis la sculpture sumérienne jusqu'à la sculpture romane.

– Je suis moins frappé que vous par cette action sur le passé, parce que j'ai la charge du présent, et, si Dieu le veut, de l'avenir. Remplacer l'esprit d'imitation par l'esprit de création, telle a été l'action constante de la Négritude. Contrairement à l'opinion stupide des coloniaux. Je veux que le Nègre nouveau en prenne conscience.

– Un seul des artistes qui vous écouteront demain à l'exposition serait-il capable de créer un masque ? Je crois qu'aucun de mes amis africains : écrivains, poètes, sculpteurs, ne ressent l'art des masques ou des Ancêtres comme les sculpteurs qui ont créé ces gures. Aucun d'entre nous, Français, ne ressent les Rois du Portail de Chartres comme le sculpteur qui les a créés. Pour l'Africain qui sculptait des masques, ne se référait-il pas au surnaturel, dont vous parliez, non à une qualité esthétique ?

– La qualité esthétique était le moyen d'expression de son surnaturel. Comme dans vos Rois de Chartres. C'est pourquoi j'ai con ance en cette exposition, et en tout ce que je tente ici.

– Le Musée Imaginaire existe pour tous les artistes...

– Les nôtres dialoguent avec l'art universel d'une certaine façon, par une certaine voie. Il ne faut pas que nos sculpteurs se mettent à vouloir sculpter de nouveaux masques, vous avez raison ! Il faut que, dans l'art universel, ils se sentent chez eux autant que vous, à leur manière. Il faut qu'ils sachent que la violence de l'émotion, qui est l'Afrique, leur a été donnée plus qu'à tous les autres. Les masques vont mourir, mais l'Afrique n'acceptera pas longtemps l'art moderne occidental. Nous savons que toute la Nature est animée d'une présence humaine, nous nirons bien par la saisir !

« Vous n'imaginez pas à quel point nos artistes étaient seuls, abandonnés, quand j'avais vingt ans. A moins de se vouloir Français, mais alors, artistes de seconde zone. Nous dansons très bien, à condition de ne pas danser la pavane ; et nous étions des hommes sans histoire. L'histoire était celle de l'Occident, et de la conquête du monde par l'Occident. Pas la nôtre.

La Casamance ne coule pas loin du euve Sénégal, et le Congo de Lumumba re ète les feux des forêts sanglantes.

« Au fond, reprend-il, quand je pense au poids de l'histoire sur nous, je suis stupéfait. Avec Hegel, avec Marx, elle a dominé l'Europe. Mais l'Europe lui apportait la vénération des castes, et nous, celle des parias. Avec quelle jubilation nous avons accueilli les attaques de Valéry !

Il ajoute un peu tristement :

« Vous et moi étions déjà des hommes...

La petite salle poussiéreuse de l'Union pour la Vérité, rue Visconti. Tapis vert, chaises, plafond bas, foule : Valéry n'est sans doute venu que pour faire plaisir à Paul Desjardins. Les professeurs d'histoire attaquent, avec grande courtoisie. Dans sa réponse, Valéry, incidemment :

– Comme répondait le conscrit interrogé sur Jeanne d'Arc : c'était la femme de Napoléon...

L'un des professeurs, Isaac je crois :

– Bien ! Mais pourquoi n'est-elle pas la femme de Napoléon ?

Il veut dire : c'est l'histoire, qui établit son rôle historique.

– Au moins pour deux raisons ! répond Valéry, vaguement égrillard.

Et il enchaîne. Il met beaucoup de bonne grâce dans ces discussions. Ses adversaires défendent les méthodes de l'histoire, alors qu'il en conteste la valeur ; dialogue de sourds. Ceux qui parlent ne pensent qu'à la guerre de 1914. Il n'est guère question de Marx ; de Spengler, pas davantage ; de Nietzsche, à peine.

Ce qui était en cause alors, c'était de savoir si le destin de l'humanité était intelligible. Aujourd'hui, pour Senghor, l'histoire, c'est la création du Sénégal, et l'ensemble des faits historiques qui ont ravagé le monde pour y faire entrer l'Afrique. Dans la petite salle de la rue Visconti, il y a trente ou quarante ans, on nous parlait d'une histoire sans Hitler, sans Staline, sans bombe atomique, sans camps d'extermination.

– Il semble, dis-je, que l'histoire a trouvé sa puissance lorsqu'elle a répondu à des appels irrationnels. Comme la religion. Peu importe que l'une et l'autre répondent bien, mais il importe qu'elles répondent, quand le reste se tait.

– Valéry pensait surtout aux histoires nationales, celles “qui rendent les nations insupportables et vaines”. Mais après tout, pour les Soviétiques, il y a une histoire universelle. Qui aboutit à l'Union Soviétique. Notre Afrique doit entrer dans l'histoire, mais aucune histoire n'aboutit à l'Afrique. On a dit aux Algériens : il n'y a jamais eu de nation algérienne. Ils ont répondu : eh bien ! nous en ferons une ! Pour les Sénégalais aussi, l'histoire est ce dont ils ont la charge !

Il n'est pas un politicien. Les chefs d'Etat dont j'ai noté les propos : Staline jadis, Nehru, Mao – et d'abord le général de Gaulle – sont nés du combat. J'ai aimé leur lutte contre les politiciens – surtout colonialistes. Même lorsqu'ils ont dû négocier (Nehru a beaucoup négocié) ils ont conservé, de leur combat pour l'indépendance ou la révolution, ce qui leur fait dédaigner l'intrigue –

qu'ils n'ignorent pourtant pas. C'est ce combat, qu'ils appellent histoire.

Après quoi, quelques-uns espèrent faire converger sur eux les destins du monde.

Je réponds :

– Les deux Occidents croient à l'histoire, mais pas à la même. Trotski m'a dit : “Il n'y a qu'une civilisation !” et sans doute Staline l'eût-il dit aussi, car Ehrenbourg a beaucoup repris la phrase. Il s'agit évidemment de la civilisation du progrès, symbolisée par les machines et par le communisme. Cette civilisation-là vous accueille, vous, à condition que vous teniez l'Afrique pour une immense enfance.

– L'Amérique n'est pas loin d'en penser autant, au communisme près. C'est pourquoi les Occidentaux suspectent toujours l'unité de notre civilisation. L'art européen, qu'il soit italien, français ou allemand, participe de la civilisation gréco-latine, de la raison discursive, animée par le souffle chrétien. Malgré ses nombreuses révolutions, il demeure, dans ses traits fondamentaux, identique à lui-même. Le nôtre aussi. Il a changé de vocabulaire, et même de voix. Sans doute parce qu'il a longtemps étudié ces questions, et retrouve les formules de ses conclusions antérieures.

– Nous voulons être nous-mêmes pour nous-mêmes. Et cette possession, à la vérité, nous l'attendons d'une civilisation de l'universel. C'est pourquoi nous tentons plus que des révolutions sociales, plus que l'exploration du cosmos : l'élaboration d'un nouvel humanisme qui comprendra, cette fois, la totalité des hommes sur notre planète Terre. Idée banale, soit, mais dans la politique, dans l'action, les grandes idées n'ont pas à être originales.

– Nehru partageait votre... espoir. Pas Staline. La raison, déjà, avait cru, au XVIIIe siècle, qu'elle serait universelle... J'ai demandé à Gorki si Staline pensait quelque chose, du sens de la vie. Gorki m'a dit, un peu ironiquement : “Il pense que les hommes sont sur la terre pour devenir communistes ; et les communistes pour faire régner la justice.” Pas mal, dans le genre monolithique.

– Il l'a inventé !

– Peut-être... Peut-être pas... La phrase du discours sur la mort de Lénine : “Je donnerais tout mon sang goutte à goutte pour le prolétariat”, en son temps, n'a pas été tenue pour une phrase de propagande... D'ailleurs, si tous les hommes deviennent socialement libres, ils retrouveront les problèmes des anciens hommes libres...

Senghor ré échit :

– C'est ce qui nous arrive... Quand j'ai reçu les membres de l'Académie des sciences soviétiques, j'ai noté une phrase de Zvorikine : “Aujourd'hui nous savons que nous pouvons produire beaucoup de maisons et tout ça, mais le problème, pour l'avenir, est de donner un sens à cette richesse.”

– Donner un sens à, ou : trouver le sens de ?

– Il voulait certainement dire : donner. Nous aussi, nous dirions : donner. L'apport de la Négritude à l'humanisme universel doit être une action. Le XXe siècle restera celui de la découverte de la civilisation négro-africaine. Et avant dix ans, nous – je dis nous – aurons rendu aux Nègres américains l'orgueil de l'Afrique. Déjà ils commencent à la parer de toutes les vertus qui font défaut à la civilisation industrielle des Blancs : c'est l'Afrique du Paradis terrestre. Vous vous souvenez de Langston Hughes :

« Je veux de grands arbres touffus qui plient sous le poids des perroquets bavards. Et non ce pays où les oiseaux sont gris. »

Son humanisme me déconcerte. Avec le président du Tchad, un monde étranger au nôtre me semblait toujours prêt à entrer en jeu. Je me souviens d'un déjeuner chez lui (mets du Tchad, et la cuisine dépayse plus fortement que les paroles) avec quatre présidents africains, tous obsédés par Lumumba, et surpris – moi aussi – qu'il n'ait pas été encore assassiné. Lumumba, c'était l'autre Afrique, à laquelle n'appartient pas Senghor. A contre-jour, habillé par un grand tailleur parisien, devant la haute fenêtre d'où vient la rumeur des autos, il s'oppose dans ma mémoire à un Pygmée d'une douceur indienne, membre du conseil municipal de Bangui, que m'avait présenté avec le Conseil, le président de la République Centrafricaine. Mais comme la Casamance, comme le Tchad, la Centrafricaine est née de la savane et de la forêt. Il n'y a pas de forêt autour du palais de Dakar, il y a l'Océan sans négriers, la ville, l'Afrique apprivoisée, française depuis la Convention. Pendant la nuit d'investiture du général, en 1958, des députés gaullistes amenaient dans le bureau que l'Assemblée lui avait réservé, tels députés hésitants. Je l'ai rarement vu si patient. Un hurluberlu vint pour une colle de droit : le général se tourna vers les ministres juristes, qui séchèrent. Alors, avança d'un pas un petit ministre africain qui résolut la question en souriant : c'était Houphouët-Boigny. Il fut mon voisin au Conseil, il est maintenant président de la Côte-d'Ivoire. La présidence de Senghor est assez différente de la sienne, parce qu'elle semble couronner sa lutte d'intellectuel. Comme Nehru, comme Mao –

pas comme de Gaulle, historien par nature – Senghor est d'abord sensible à

l'histoire parce qu'il la fait. Sur le mur d'entrée de l'exposition, il a donné l'ordre de graver : « Seul l'homme peut rêver et exprimer son rêve – en des œuvres qui le dépassent. – Et dans ce domaine le nègre est roi. – D'où la valeur exemplaire de la civilisation négro-africaine – et la nécessité de la décrypter – Pour fonder sur elle un nouvel humanisme. » Tout humanisme universel ressemble à ce qui le rêve.

– Quand vous parliez de la discussion de la rue Visconti, dis-je, je pensais à un des participants illustres : Keyserling. Ce temps était celui de l'éphémère Ecole de la Sagesse. Il est bien naturel que les continents libérés veuillent contribuer à un humanisme universel, imposer, au moins faire reconnaître leurs propres valeurs ; mais, en cinquante ans, la recherche de ce qui s'était si longtemps appelé la sagesse, a disparu. Ce n'est pas sans importance, si nous voulons comprendre ce qui la remplace.

– Elle disparaît chez nous aussi. Mais après quoi le monde entier court-il depuis 1945 ? Le but de la civilisation n'est pas d'inventer des réfrigérateurs, évidemment, mais quel est-il ? La conquête du monde par l'homme ? Laquelle ? Ni la politique, ni la morale, ni même les lois imposées par la civilisation moderne ne sont fondées sur l'esprit scienti que dont elle se réclame...

Les klaxons ne cessent d'aboyer dans la grande chaleur du dehors.

« ... et Dakar, après tout, est une belle conquête.

– Notre civilisation, dis-je, croit continuer les autres parce qu'elle leur succède. Or, elle rompt avec elles par un fait banal et capital, la machine. Nehru m'accordait que Ramsès eût aisément parlé du gouvernement d'un empire avec Napoléon, non avec le président des Etats-Unis. Pourtant il n'y a pas que la machine ; c'est pourquoi la question que vous posez est sans doute la question décisive de notre temps. Le XIXe siècle croyait que nous lui succéderions dans la liberté et la justice...

– C'est quand même advenu !

– Il y a, en effet, la décolonisation. Mais aussi l'instinct de mort de Freud, les camps d'extermination et la suite...

Lors de ma réception à l'université sanscrite de Bénarès, la pensée traditionnelle de l'Occident y était encore reine. A un discours de réception assez banal, j'avais répondu : « L'Inde seule a osé dire : Tout homme peut atteindre Dieu à travers ses propres dieux. Jamais cette pensée n'a été si fortement mise en question qu'en notre siècle, qui voit s'opposer l'esprit scienti que – non l'esprit technique, mais la recherche des lois de l'univers – et l'esprit métaphysique. Aujourd'hui commence le plus grave dialogue qu'ait connu la pensée humaine, le dialogue entre ces lois et la signi cation de la vie, Einstein et Bénarès. »

Ce que je résume à Senghor.

– Mais il y a la Grèce, répond-il.

– La Grèce semble avoir, en effet, apporté au monde la volonté de connaissance profane. Au-dessous, il y avait la religion olympienne, et pas mal de survivances des religions archaïques – comme il y a le christianisme de notre temps sous notre volonté de connaissance. L'Amérique n'est pas athée. Ni Claudel, ni Péguy, ni Rouault. Je me demande si ce qui permet à notre civilisation de ne pas devenir invisible, ce n'est pas ce christianisme... subordonné. L'harmonie telle que la conçut l'Extrême-Orient, même hors du bouddhisme, ne répond plus à la question que pose la signi cation de la vie humaine, mais elle l'écarte. Les problèmes métaphysiques, qui s'effacent devant les Révélations, s'effaçaient peut-être lorsque le Fils du Ciel traçait le premier sillon de l'année...

– La Négritude aussi trace le premier sillon ! La plupart de ceux qui, aujourd'hui, se réclament de la Grèce, la trahissent. Quel continent, si ce n'est l'Afrique, oserait reprendre à son compte la phrase d'Anaxagore : “Tout ce qui se montre est une vision de l'invisible” ? Lequel oserait dire qu'il retrouve son génie chaque fois qu'il chante la Terre-Mère ? Nous devons contribuer à refaire l'unité de l'homme et du monde, de la nature et du surnaturel. Le plus grand mythe des Grecs est le mythe d'Antée.

Comme sa référence à la Grèce me semble singulière, devant ce frémissement de la chaleur jusqu'aux Grands Lacs, jusqu'aux forêts sans n où les hommes poussent comme des arbres... L'unité de la nature et du surnaturel, qu'a connue aussi Nehru, se réclame de l'Acropole, à cent kilomètres de la reine Sebeth...

– Vous voulez une symbiose, dis-je. Vous n'êtes pas seul à la vouloir. La symbiose indo-musulmane : Delhi, Agra, presque tout le Gange, même la symbiose du christianisme et de Rome, ont été des réussites. Mao Tsé-Toung ne cherche pas un humanisme universel, même marxiste. Il attend le triomphe du sien.

– Ceux qui doivent construire le tiers monde, appartiennent au moins à deux cultures.

Il ré échit.

– Même mes collègues qui continuent à cultiver leurs gris-gris en cachette : et n'oubliez pas que tous ont des gris-gris, même ceux qui occupaient avant vous votre ministère, même ceux que vous avez eus pour voisins comme ministres d'Etat ; passons... Mais en n, le Brésil ! Lorsque je parle de deux cultures, je veux réellement parler de deux cultures. Nous venons de loin, mais pas du tout de l'état d'enfance que nous prêtaient les coloniaux ! De la communion avec le monde. Dans le royaume de Siné, dont je suis originaire, le roi était l'héritier du fondateur. Il représentait l'unité du royaume. Comme chez vous ; de plus, il unissait la communauté des vivants, aux ancêtres, aux génies et à la divinité. Il y a trois ans, nos paysans ont déserté les villages nouveaux, parce que les libations de lait n'avaient pas été versées pour leur fondation.

Je n'ignore pas que plusieurs de ses collègues, présidents de l'Afrique noire – y compris les anciens ministres de la République, – sont chrétiens, à l'occasion francs-maçons, et Grands Féticheurs. Je me répète qu'il n'en a pas ni avec l'Afrique millénaire. Je me souviens de l'abbé Fulbert Youlou, président du Congo français quand j'étais allé proclamer avec lui l'indépendance de son pays. Une tribune entourée d'arbres géants où les auditeurs pendaient ; la puissante cathédrale africaine, et ses enfants de chœurs noirs au cou entouré d'une fraise, assis sur des tabourets en orme d'éléphants. La nuit, la prise de possession officielle du Palais achevée, commença une danse des membres du gouvernement, l'abbé en soutane blanche, sur le dos du ministre de l'Intérieur à quatre pattes. « L'indépendance, cha, cha, cha ! Elle est gagnée, cha, cha, cha ! » danse qu'enregistrait le consul des Etats-Unis, un micro entre son veston et son gilet. Au-dela, le euve géant, les gratte-ciel foudroyés de Léopoldville et du Congo de Lumumba, dont la sombre profondeur obsédait toute l'Afrique, à l'exception du petit abbé jubilant et vénéré... Ce sont les rites-de-passage...

Senghor connaît comme moi ce pittoresque ; et mieux que moi, sa signi cation nocturne, avec laquelle il doit compter, car tous les vrais chefs d'Etat africains rêvent d'uni er l'Afrique. Son adversaire direct a été le président du Mali, Modibo Keita, mon prédécesseur dans le bureau ministériel du Palais-Royal, et à qui il faisait allusion. Mais Senghor n'ignore pas l'Afrique – à commencer par la Casamance. Bien qu'il la porte dans son cœur, il la craint assez pour vouloir soumettre à l'Etat son âme immémoriale ; et l'Etat, c'est l'Etat moderne.

– Depuis trente ans, dit-il, je prône les civilisations métisses. Nous devons créer ensemble un grand type métis culturel, comme l'ont été l'égyptien, l'indien, le grec. La civilisation de l'universel ne méritait pas encore ce nom, parce qu'il lui manquait les énergies dormantes de l'Afrique, et même de l'Asie – la chaleur de l'âme. La civilisation afro-latine unira les complémentaires. De Gaulle, en 1942 ! disait à un gouverneur : “Vous êtes un bourgeois, l'avenir est au métissage !” L'Occident a mutilé l'homme. Le pire des colonialismes est la dictature de la technique européenne, américaine ou russe, qui n'a rien de commun avec la raison grecque. La France, me disait un délégué de la Révolution algérienne, – oui, de la Révolution algérienne, à ce moment-là ! – la France, c'est vous, c'est moi, c'est le président de Madagascar ; c'est la culture française ! Quand nous étions enfants, Victor Hugo était un grand maître du tam-tam...

– Pourquoi pas ? Nous nous sommes proclamés héritiers des Romains pendant des siècles. Or, les Romains nous avaient tués : quarante mille mains coupées à Uxellodunum. Pourtant, la France est devenue la plus grande puissance romaine...

« Quant à Victor Hugo, il croyait à l'émancipation de l'Afrique, mais aussi à l'Internationale des peuples. Or, malgré votre exaltation de la Négritude, vous vivez pour le Sénégal. Ici aussi, la nation est née, et Nietzsche a eu raison contre Marx.

– Qui. Et le Sénégal, ce n'est pas son administration. Il faut que je l'incarne avec autant de force que les poétesses de mon village, même si, comme l'Algérie, il n'existe pas encore. Il existera.

La frénésie des klaxons recommence : quelque embouteillage.

– Il m'est plus facile de m'accorder à la Grèce qu'à New York, reprend-il. Mais que faire ? Il faut vous emprunter la raison polytechnicienne, quand les masses souhaitent le maintien de la Négritude la plus stagnante – voire du système tribal. Vous savez combien j'ai combattu la colonisation. Comme vous, d'ailleurs ! Mais quand j'ai été prisonnier des nazis, j'ai compris que j'étais aussi français – au moins, français de la République. C'est Pompidou, qui m'a fait connaître le socialisme ! Les Droits de l'Homme existent. Vous avez légitimé la Négritude quand elle n'avait encore aucune conscience d'elle-même...

Passe dans ma mémoire la Comédie-Française, où j'étais avec lui et avec le général de Gaulle, quand Maurice Escande acheva son poème au général, écrit en captivité : « O Gelowar !... », devant la salle debout. Je me souviens aussi d'une palabre dans mon propre camp de prisonniers, en 1940, au milieu des drains cyclopéens et des tuyaux abandonnés, la cathédrale de Sens au loin. Il y avait des tirailleurs sénégalais avec nous. Un des brigadiers périgourdins à gueule gothique avait demandé amèrement : « Ce que nous appelions la patrie, qu'est-ce que c'est ? » Un tirailleur avait répondu : « Comment ça se fait, que tu ne sais pas ? »

– Ecoutez les klaxons, reprend Senghor : ils ont raison, bien sûr. Mais quel président africain ne s'est senti en minorité dans son propre pays, dans son propre parti ? C'est la rançon de l'avance sur son temps. Je veux l'Afrique, mais je ne lutterai pas contre la machine, parce qu'elle seule vaincra la pauvreté...

C'est ce que m'a dit Nehru, mot pour mot. Je pense à la décade de Pontigny où s'affrontaient les grandes civilisations d'Europe et d'Asie, et où Gide, qui revenait du Congo, s'était écrié : « Mais en n, dans tout cela, et les Nnègrres ? »

– Vous savez bien que la machine est aussi un diable, dis-je.

– En quoi ?

– L'argent gagné par la machine ne peut s'investir qu'en machines. L'apprenti sorcier, une fois de plus. Avec l'argent que M. Peugeot a gagné quand il fabriquait des vélos, il fabriquera des autos – ou bien il le con era à une banque qui les fabriquera – et ainsi de suite... Dans quoi l'Occident investirait-il ce qu'il a gagné ? Acheter des Rembrandt, ça ne ruinerait pas la General Motor...

– Bonne chance avec le tiers monde, il peut coûter cher !

Il ajoute, moins pour moi qu'en réponse à ce que sans doute lui ressassent les jours :

– Nous n'aurons pas trop de tous les moyens, y compris les vôtres...

La plupart des chefs d'Etat que j'ai rencontrés, à l'exception des communistes (et même le président Kennedy) ont mis en question à la fois le caractère inhumain de notre civilisation, et l'aptitude de celle-ci à lutter contre la misère et le malheur...

Dans les fenêtres montent les courts gratte-ciel de Dakar, les mêmes que ceux du Caire, de Bagdad et de Bombay. Sur la cheminée, il y a une petite pendule. Elle me semble marquer midi vingt-neuf pour l'éternité. Midi vingt-neuf, au temps de la naissance de la nouvelle Afrique et de la nouvelle Asie, au temps de la reine Sebeth, des klaxons au-dessous de nous... Nehru aussi, et Gandhi, et Mao et tant d'autres, ont regardé les aiguilles qui marquaient l'époque où l'Europe cessait d'être maîtresse du monde. J'écoute le président du Sénégal, je pense que César n'avait jamais vu une horloge, je pense au siècle où les horloges ont substitué leur aiguille encore unique, à l'ombre sur le cadran solaire ; aux heures qui allumaient les vitraux, et les éteignaient avec la nuit de Dieu... Dans cent ans, dans deux cents ans, peut-être devant cette petite pendule, un homme rêvera de l'époque où se réveillaient les continents endormis, l'époque de la première bombe atomique et des camps d'extermination.

Le coup de la demie sonne verticalement dans le bureau climatisé. Les horloges ont un jour conquis la chrétienté des cloches, et les machines déjà victorieuses aboient en bas avec les klaxons... Je regarde Senghor, et entends le chuchotement des poètes noirs du Festival : « Afrique, tu es en moi/Comme un fétiche tutélaire au centre du village ... »

 

Le lendemain, l'inauguration du musée, et les discours au Parlement. Après le musée, conversations avec des chercheurs de l'Institut d'Afrique Noire, et des prêtres sénégalais que j'aimerais retrouver. Dans la soirée, un mot d'un brocanteur m'invite à venir voir « des objets qui m'intéresseront

certainement ».

Bien entendu, j'ai le goût des brocanteurs. J'en ai visité plusieurs, marchands de curiosités qui possédaient quelques pièces anciennes. Cette fois, le magasin ressemble à une caverne. J'ai connu, dans d'autres pays d'Afrique, ces antres constellés de sagaies où des masques sont accrochés sur des peaux mal tannées de lions et de singes noirs. Les fétiches s'amoncellent ici en fagots ; dans un atelier nullement caché, on les fabrique à grand bruit. Plus loin, une petite pièce aux murs de terre rassemble une vingtaine d'Ancêtres anciens et un moulage de la Victoire de Samothrace.

Même usée par la gloire, c'est la seule gure grecque qui s'accorde au surnaturel. Les conservateurs du Louvre n'ont pu la laisser dans la salle hellénistique à laquelle elle appartient. L'amputation de ses bras fait d'elle le monstre idéal que ne sont ni les autres victoires ni les anges, parce que les ailes sont les bras des oiseaux, et qu'une gure ailée n'est parfaite que sans bras.

Pour les intellectuels africains avec lesquels je me suis entretenu hier, et qui suivent plus ou moins Senghor, la vie des animaux, des végétaux fraternels, des montagnes, n'a de sens que par son alliance avec l'action des morts... L'arbre de la reine de la Casamance... Dieu est l'Ancêtre des ancêtres des clans, ancêtres de ceux des hommes. Ceux que je regarde en vrac contre les murs semblent prisonniers. Et, autant qu'eux, la grande aiglonne poussiéreuse, si blanche pourtant dans cette caverne. Elle repose, privée de sa proue, sur le sol noir, parmi toutes ces sculptures aptères. Ici, la Victoire, la gure ailée que la Grèce seule a fait lever sur les champs de bataille, devient un Ancêtre blanc.

 

J'écris devant ma fenêtre ; en bas, sur une terrasse invisible, des serveurs matinaux balaient les traces des réceptions présidentielles. Je n'ai pas oublié la façon dont Senghor parlait de la Grèce. Des couples de papillons se poursuivent au-dessus des giro ées, comme jadis au-dessus des jardins d'Omphale, quand Hercule lait... Dans le fracas cristallin des bouteilles mêlé au ressac de l'Océan déployé jusqu'au cap Vert, je reprends les notes de mon dernier dialogue avec Athènes.

Le gouvernement hellénique m'avait invité pour la première illumination de l'Acropole. Je devais parler, un poète grec me traduisant, à une multitude dans l'ombre, entre les collines illustres. J'apportais aux combattants grecs de la Résistance et de la guerre, l'hommage des nôtres. Le jour de la libération de Paris, on avait fait des drapeaux avec des chiffons tricolores, dans les maquis de Crète.

Nuit d'été, le diadoque et les princesses devant la tribune de Démosthène, des femmes en grand décolleté assises sur des coussins... Les haut-parleurs semblaient brasser les foules indistinctes qui contournaient l'Acropole vers les Propylées. Arrivé le soir, je n'avais revu ni le Parthénon, ni la ville, ni même la tribune d'où je parlais :

« Une fois de plus, la nuit grecque dévoile au-dessus de nous les constellations que regardait le Veilleur d'Argos quand il attendait le signal de la chute de Troie, Sophocle quand il allait écrire Antigone. Et Périclès, lorsque les chantiers du Parthénon s'étaient tus : “Si toutes choses sont vouées au déclin, dites du moins de nous, siècles futurs, que nous avons construit la cité la plus célèbre et la plus heureuse...” »

Alors apparut l'Acropole illuminée. Les marins blancs de nos navires de guerre en rade au Pirée montaient vers elle comme un cortège de Panathénées bizarre...

« L'Acropole est le seul lieu du monde hanté à la fois par l'esprit et par le courage. Eschyle et Sophocle ne nous atteindraient pas de la même façon si nous ne nous souvenions qu'ils furent des combattants. Pour le monde, la Grèce souveraine est l'Athéna pensive appuyée sur sa lance... »

Discours... Nuit de la Martinique à l'odeur de vanille, transe des hommes peints du Tchad, dans le matin de l'indépendance...

« Le peuple qui aime la vie jusque dans la souffrance, c'est à la fois celui qui chantait à Sainte-Sophie et celui qui s'exaltait au pied de cette colline en entendant le cri d'Œdipe, qui allait traverser les siècles ; c'est le seul peuple qui célèbre la fête du “Non”. Ce Non d'hier fut celui de Missolonghi celui de Solomos. Le monde n'a pas oublié qu'il avait été d'abord celui d'Antigone et celui de Prométhée. Lorsque le dernier tué de la Résistance grecque s'est collé au sol sur lequel il allait passer sa première nuit de mort, il est tombé sur la terre où était né le plus noble et le plus ancien des refus humains, sous les mêmes étoiles qui avaient veillé les morts de Salamine... »

Salamine, on en voyait là-bas les lumières. Plus loin, èbes... Le discours achevé, j'invitai les membres de notre ambassade qui avaient contribué à la cérémonie, à venir boire du vin résiné dans un restaurant à treilles, dont tous les garçons regardaient l'Acropole, illuminée. Nul ne me rejoignit. J'étais ministre, comme disait Nehru.

Lorsque je revins, le spectacle commençait. Je ne reconnaissais du grec moderne que les noms propres, mais les citations des Perses dans le texte original montaient de la crevasse :

« ... Darius, antique majesté, viens, parais au faîte de ton tertre funèbre,

Lève la sandale safranée à ton pied fais luire ta tiare impériale,

Père irréprochable, Darius, lève-toi de la mort ! »

Une longue traînée lumineuse dégagea de la nuit l'Odéon d'Hérode Atticus. Une voix grave, rivale des voix multiples du chœur, répondait :

« Compagnons de ma jeunesse,

Vieillards perses, de quel mal a donc mal ma ville ? »

Puis, l'ombre de Darius :

« ... Zeus fait aboutir à mon ls la prophétie...

... Il avait bouleversé le détroit, forgé ses entraves, ouvert une route énorme à son énorme armée,

... Il a fermé le grand Bosphore ! »

Et la n de la déploration :

« Ruine immense, inoubliable, et telle que la cité susienne ne fut jamais si dépeuplée... »

Je me souvins du début de la tragédie, du départ de la otte perse « d'un même envol bleu sombre » : « Peuple à la dague, la force de l'Asie aboie, au large, derrière son jeune maître... »

Ces paroles sans personnages montaient de la nuit vers l'Acropole – mutilée comme après le passage de Darius. Le vent de l'Egée faisait bruire les eucalyptus sur le retour de Xerxès vaincu :

« Ah ! si seulement le trépas

M'avait enseveli avec mes guerriers morts ! »

puis le chœur :

« J'ai, pour saluer ton retour,

La voix du malheur, une clameur de malheur ! ... Comme il brille, l'œil de l'Egareuse... »

Et les dernières répliques :

« Sanglote à pas lents ... »

A notre ambassade, avant de m'endormir, je pensais à la nuit de Cayenne, avec l'album du bagne, l'égorgeur distingué, les derniers couples mondains égrenés dans la nuit tropicale. Et au personnage d'Aristophane qui voulait retrouver son puits bordé de violettes.

Le diadoque, devenu roi, est en exil. L'une des princesses a épousé, je crois, le prétendant à la couronne d'Espagne, rencontré sur ce yacht-fantôme, l'Agamemnon, qui croisait dans les eaux grecques, chargé des dernières familles royales de l'Europe...

Le lendemain matin, je devais revoir le musée de l'Acropole, en n ouvert. Il y a des musées du matin... Au marché, on parlait des discours et de l'illumination. De toutes ses Corés, retrouvées en l867, je crois, et que j'ai connues multicolores, le musée agrandi fait une large corbeille. Je n'avais pas remarqué, autrefois, que l'Olympe est presque absent de ce musée. Ses porteuses d'offrandes, comme les héros d'Eschyle, se délivraient de dieux plus ténébreux que les Olympiens.

Devant la porte, une grande lle blonde qui ressemblait à Hélène de Troie attendait quelque amant. C'est ici, que la beauté des vivantes devint un re et sacré... Je sortis. Comme pendant la nuit, le vent frais venait de la mer. Brume légère, violettes du puits de l'oublié, présence de la terre ! Il n'y a pas si longtemps, je rampais sous les chênes nains d'un maquis de Corrèze qui ressemblait au champ de bataille de l'Ebre, pendant que passait une fois de plus l'aviation allemande ; l'odeur me t deviner que je traversais un banc de violettes. Combien d'années dure un banc de violettes ? Au pied du Parthénon dans le soleil, la voix des gures colossales d'Elephanta, revues quelques mois plus tôt, me poursuivait :

« Et toutes les créatures sont en moi

Comme dans un grand vent sans cesse en mouvement dans l'espace... »

Je connaissais la réponse de l'Egée depuis les divinités crétoises envolées sur leurs balançoires : « Je n'aime pas les dieux qu'on adore la nuit. » Pourtant :

« Et la Ténébreuse, la Nuit solitaire aux yeux aveugles

Engendra l'odieuse Mort et le Sommeil ; et avec lui toute la race des songes ! »

Amer écho de l'indifférente déploration védique :

« Car l'amour et la haine étaient avant les temps,

Et seront après eux... »

Delphes, la déchirure des Phédriades au-dessus de l'antre de la Pythie, les aigles qui battaient les montagnes verticales en miaulant au-dessus des rosiers, comme en Perse autour du bas-relief de Darius... C'est l'Acropole d'Athènes, qui a exilé les Erinnyes et Prométhée. Que croyait réellement Socrate, que croyaient Sophocle et Périclès ?

Une fois de plus, Salamine était en face de moi dans le soleil. « Que de haine déchaîne le nom de Salamine ! » avait hurlé cette nuit le messager de Xerxès. Aurais-je deviné jadis que je répondrais : « Lorsque le dernier tué de la Résistance grecque s'est collé au sol sur lequel il allait passer sa première nuit de mort... » après avoir vu tant d'hommes passer auprès de moi cette première nuit ? La nuit où nous veillâmes le premier tué du maquis sous le drapeau en loques de mousselines nouées, la nuit de la bataille de Dannemarie où, couchés dans la gelée blanche, nous regardions brûler nos fermes au ras de l'horizon –

les nuits des paysannes qui venaient eurir les tombes des maquisards entre

deux kilos de sucre posés comme des offrandes, et que nul ne volait. « Regarde Suse, la grande cité veuve... » Quand j'ai lu Les Perses sur une marche de ce temple, j'avais une vingtaine d'années. Que penses-tu de ma jeunesse, ô ma lourde vie ? En 1922, Athènes était resserrée au pied de l'Acropole, menue ville jaune aux poivriers légers sous le grand ciel bleu, emplie le soir par l'odeur d'anis des petits cafés ; aujourd'hui, la ville grise sous le ciel sans couleur étend ses trottoirs de marbre, et lance jusqu'à la mer les lauriers-roses de la route du Pirée. Le gardien de l'olivier de la déesse m'en avait offert une feuille, contre une juste rétribution... J'avais noté sur mon exemplaire d'Eschyle : « Athènes n'a peut-être pas découvert la joie, mais elle en a découvert la gloire. » Déjà j'aurais pu écrire : « Ici, le destin de l'homme commence et le Destin nit. »

Malgré le Dionysos de Nietzsche, malgré l'Argos barbare de Leconte de Lisle, la Grèce demeurait pour Anatole France – encore vivant – ce qu'elle avait été dans la Prière sur l'Acropole : l'adversaire rayonnante du christianisme. « Nous admirons l'art grec, avait écrit Marx, parce qu'il exprime l'aurore de l'homme », l'Athènes dont Périclès avait proclamé : « Puissiez-vous reconnaître, siècles futurs, que nous avons construit la cité la plus célèbre et la plus heureuse !... » Qui m'eût dit que je retrouverais ce mythe, lumineux et trouble comme la Voie lactée, au retour de la Casamance ?

La Pallas ennemie du Christ a disparu. La Grèce antique n'affronte pas sans éclat le passé du monde, mais l'éclat a changé : en face de l'éternel Orient que l'homme porte en lui, l'avènement de la Raison devient insolite à l'égal du culte olympien. Nous ne la croyons certes plus appelée à régner sur le monde, mais la Grèce est chevillée au corps de la race blanche comme la Bible. La toute-puissance de l'Occident est née de deux petits peuples virulents et tenaces, dont il n'a épuisé ni la virulence, ni la ténacité – ni le mystère. L'Europe pressentait l'archaïsme hellénique. Ce n'est pas lui qui nous intrigue aujourd'hui, c'est la conjonction de Platon, d'Aristote, de l'Acropole et du dieu de la géométrie, solitaire comme le Chariot dans l'apparente confusion des étoiles. Qu'est aujourd'hui la Beauté sinon le style du surnaturel grec ? La déesse Raison, qu'eût suspectée Phidias, s'éloigne en contemplant la crayeuse majesté de la Victoire dressée dans un atelier de fétiches. La métamorphose joue avec l'immortalité. Petite Raison, ombre ne sur les sphinx du désert, sur les tombeaux des pharaons et des reines de Babylone qui ne savaient pas la géométrie, mais qui jouaient de la harpe pour les astres... Nous, nous avons découvert des lois de l'univers – mais seulement de celui qui serait le même, si l'homme n'existait pas.

 

J'en suis là de mes notes feuilletées dans le tintement des bouteilles, lorsque le brocanteur me fait relancer. Il vient de recevoir « des pièces d'art africain tout à fait exceptionnelles ». Allons voir ce qui succède à la Victoire de Samothrace.

C'est un Chemin de croix. Dans les églises des missions africaines, je n'ai vu que l'art de Saint-Sulpice ; quelques missionnaires laissent pourtant leurs

dèles sculpter à leur manière des objets religieux. Ce chemin de croix est

dominé par un cruci x nègre hiératique et convulsif.

« Seigneur, je fabrique des dieux noirs aussi / Osant même vous donner / Des traits sombres et désespérés... »

La fuite en Egypte, avec son âne aux pattes raides, ferait penser à quelque bas-relief roman, sans l'hypnose de la Vierge. Pourtant, son accent poignant, celui des scènes qui l'accompagnent, évoque moins les stations du Calvaire que le domaine émerveillé qui accompagna si longtemps l'Ecriture, l'étrange bichon que nous rencontrons au pied de la Croix des primitifs amands, comme devant les Arnol ni de Van Eyck. De quel évangile apocryphe vient-il ? Petit chien du Christ couché à ses pieds à Cana et lors de la Cène, ou trottinant sur les palmes de l'entrée à Jérusalem... J'ai souvent rêvé aux évangiles apocryphes, surtout à ceux de l'Enfance. Les camarades de Jésus modèlent des colombes, se moquent de lui parce qu'il modèle mal : il ouvre la main, et sa colombe maladroite s'envole.

Le bœuf et l'âne des tableaux ne sont pas dans l'Evangile... La présence de ces reliefs emplit la caverne. Jamais je n'ai vu d'œuvres chrétiennes traitées selon ce style, si bien que ces bas-reliefs innocents répondent à toute l'exposition de Senghor, à toute l'Afrique à laquelle ils appartiennent pourtant. Plus qu'au christianisme ? Je les regarde comme jadis, à Bagdad, les statues hérissées de scorpions astrologiques qui ressuscitaient la sculpture parthe. Aussi comme les œuvres d'une école romane inconnue. L'humanité a cessé d'inventer ses images de Fioretti. (Elle a aussi, depuis treize cents ans, cessé d'inventer des religions...) Ce cruci x est pathétique mais non atroce, comme nos cruci x rhénans ou espagnols : furieusement stylisé. Il eût guré à sa place dans un camp d'extermination ; dans la lutte, vieille comme les hommes, contre le Mal absolu. Il appelle la secrète puissance de la fraternité, mais ce n'est pas elle qui atteint au plus profond l'infernal compagnon du temps et de la mort ; ce n'est même pas le Sermon sur la Montagne, c'est le supplice. Le sacri ce seul est aussi profond que le Mal... Pourquoi les religions vont-elles de l'absolu à l'amour ? L'agnostique Bouddha est devenu compassion.

L'Incarnation a surgi d'un peuple qui avait accepté d'être exterminé pour ne pas reconnaître qu'un homme, empereur, pût être divinisé ; le bœuf et l'âne ne sont pas dans l'Evangile, le péché originel non plus. L'inexorable accent de Celui à qui seul appartiennent la puissance et la gloire ne prévaut pas sur la voix de saint Jean : « Le Christ a dit : je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour le sauver. » Le pathétique de ces bas-reliefs est étranger aux fétiches, mais aussi, à nos cathédrales de miséricorde : c'est le sacré d'un Israël qui aurait accepté les images.

– Vous voyez, ça commence...

Vient d'entrer l'un des prêtres sénégalais avec qui j'ai causé hier, au musée, après les discours. J'avais dit qu'aucun sculpteur de Dakar ne pourrait aujourd'hui inventer un masque. « – Peut-être saurait-il créer autre chose », avait répondu l'abbé. Je n'avais pas compris, parce qu'on parlait d'art moderne. Je vais comprendre.

– Msié l'abbé, il a commandé les sculptures, dit le marchand.

L'abbé parle français sans accent :

– Voyez, me dit-il, comme l'Eglise est restée une affaire européenne ! Encore pire : américaine ! Nos sculpteurs de la brousse comprennent bien mieux l'Orient ! Les sculpteurs de Saint-Sulpice sont incapables de faire un cruci x comme celui-ci. Naturellement ! Et vos sculpteurs modernes sont incapables de sculpter un Christ que les gens prient ! Alors, à quoi il sert ? Et eux ? Allez voir une paroisse dans la brousse. Nos chrétiens ont plus donné à l'Evangile en deux générations que l'Europe en deux cents ans. Qui le sait ? Personne. Le Saint-Père. Peut-être. La Tradition est blanche. Il faut une Tradition noire. Elle va venir. Dieu est blanc avec les Blancs, il sera nègre avec les Nègres. Nous sommes bien plus près de la Bible que le rationalisme européen !

C'est le vocabulaire de Senghor ; l'abbé dit : le « rationalisme », et il dit : « nègre ». Le même espoir de forêt vierge. L'abbé ressemble à l'abbé Youlou, le chef du Congo – bien qu'il ne soit pas Bantou : la même éloquence banale et déchirante de chanteur noir, le même visage offert.

– Pourquoi pas ? dis-je.

– Le général de Gaulle pense aussi : pourquoi pas ?

– Peut-être...

– Vous entendrez nos dèles chanter le Christ ; vous entendrez ! Mais personne n'aide Jésus à être présent dans ses Nègres. Il doit tout faire tout seul ! Tout seul...

Et, comme s'il terminait en s'adressant au cruci x, à voix basse :

– Si les Eglises d'Europe continuent leurs chamailleries, ne devrons-nous pas être prêts à aller les évangéliser ?

Je me tourne vers lui : il est parti.

Dehors, la rumeur de Dakar en liesse. Je m'engage dans une ruelle qui s'éloigne de cette foule endiablée. Devant moi, un grand Noir conduit un âne, ancien comme la Casamance. Au loin, la ville palpite de son immense tam-tam aux arpèges de feux d'arti ce, enlève le Sénégal dans sa gigue frénétique. Elle passera comme a passé l'étreinte du Fils du Ciel et de la Terre ointe par ses géomanciens, comme passent les cortèges silencieux des poissons – lorsque viendra la civilisation ivre de drogues, qui a perdu sa nuit. Sur la terrasse d'Ellora, j'ai vu brûler le camphre des offrandes ; le camphre ne laisse aucune trace, comme les Révélations oubliées, comme les cloches qui sonnaient la Libération sur les grottes préhistoriques de Dordogne où nous avions caché nos armes. « C'est par une nuit pareille... », murmure Shakespeare, après la Bible... Nuits où les hommes sentent le passage des siècles comme celui du vent que l'Apôtre disait aussi présent et aussi insaisissable que Dieu. Le pas sourd de l'âne appartient à la nuit, comme celui qui conduisit la Vierge en Egypte. Valéry mourant avait dit à Jean Paulhan : « Quelle connerie, que la vie ! » Einstein ébouriffé, son violon à la main, m'a dit : « Le plus extraordinaire, c'est que tout cela ait certainement un sens... » Et le petit abbé : « Nous devrons aller les évangéliser... »

Une heure sonne.

Le bouquet d'un feu d'arti ce éclaire doucement la ruelle, allonge mon ombre jusqu'à l'ombre cahotante de l'âne. La nuit revient, la nuit où ne restent que les chats hauts sur pattes aux yeux allumés, comme des religions disparues. Les vibrations de l'heure se perdent dans la rumeur affaiblie de la fête nocturne. Je me souviens de la petite pendule de Senghor.

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