Le Miroir des Limbes

André Malraux · Chapitre 3 sur 9

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Le Miroir des Limbes

Partie III

III

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Lundi 6 mai 1968.

Au ministère, j'attends Max Torrès. Nous étions amis, au temps de la guerre d'Espagne. Secrétaire d'Etat pour la Catalogne, communisant mal vu du Parti, ex-psychanalyste. Je l'avais connu d'abord à Pontigny. Emigré en l938, professeur à l'université de Mexico, puis à Berkeley, où il dirige le séminaire de chimie du cerveau depuis 1958. Je ne l'ai pas vu depuis trente ans.

Entre un vieillard en tweed, main tendue, Voltaire aux cheveux blancs. Son visage n'est pas méconnaissable, mais l'âge l'a marqué comme un sculpteur mécontent. Un aspect placide succède à l'agitation d'autrefois, qu'a rappelée, dans l'encadrement de la porte, la jovialité des retrouvailles. Voltaire tient précieusement devant lui un drôle de petit cabas, le pose sur mon bureau et nous nous étreignons à l'espagnole, avec un peu de malaise : que d'années séparent ma vie de la sienne, dont je ne connais plus qu'une carrière !... Peut-être pour dissiper ce malaise, il saisit un des lourds fauteuils blancs du roi Jérôme, le tire devant mon bureau, s'accoude en face de moi, cabas sur les genoux, la tête plantée au sommet de ses bras en triangle. A sa droite, les hautes fenêtres du Palais-Royal où le jour nit.

– C't'étonnant ! Je me disais, en montant ton noble escalier du XVIIIe siècle : des amis qui se seraient quittés avant la Révolution française, et qui se reverraient après la mort de Napoléon...

Une autre Europe. Et nous avons l'air d'amies de lycée qui se retrouvent, mères de grandes lles.

De telles rencontres sont rares. J'ai revu mes amis espagnols : José Bergamin, Max Aub, peu changés ; la Pasionaria devenue une femme vieille ; Ehrenbourg, que j'avais connu gros et menacé, que je retrouvais mince, officiel, séparé de moi par vingt-cinq ans de quelle Russie ! La trouble intimité qu'inspire un ami qu'on ne connaît plus...

Max regarde autour de lui, et je vois par ses yeux mon bureau, que je ne vois plus depuis des années : les moulures Louis XVI sur les panneaux blancs, les hauts rideaux jaune pâle aux embrasses d'amarante Empire, les fauteuils aux tapisseries héraldiques. Ce mobilier d'Etat n'est sans doute pas sans pittoresque historique, vu de Berkeley. Je pense à San Francisco, à la Porte d'Or en 1938. J'étais allé parler à Berkeley pour l'Espagne. Max ne s'y trouvait pas encore.

– Retrouver Paris après trente ans ! dit-il. Tes monuments clairs... Ça ressemble à Barcelone ! En mieux. Paris noire était une ville triste. Surtout en été. Elle est devenue gaie.

– C'est la saleté qui l'avait rendue triste. L'architecture de nos grands palais, du XVIIe et du XVIIIe, ne l'est pas. Le noir supprimait les ombres, donc le décor.

Je n'écarte pas le tutoiement de la guerre d'Espagne, mais je ne le retrouve pas encore. Après quelques minutes de banalités, il dit :

– Je tombe dans une Europe où Hitler est mort. L'Union Soviétique, énorme ! L'empire britannique, disparu ! L'Algérie, indépendante. Mon cher Montparnasse, n'en parlons pas. Et Marseille ! Et Berlin, Vienne, Moscou, etc., tout ce que j'ai vu aux Actualités ! Je retrouve aussi un jeune Max Torrès, boulevard Saint-Michel. La différence entre lui et ses successeurs d'aujourd'hui vaut celle entre Berlin et ses ruines, vois-tu bien. Mais moi, moi, je ne suis pas devenu ce successeur ! J'ai perdu ma coquille. Pur-et-simplement.

Il a fait ses études en France, et son absence d'accent accroît la bizarrerie de cette locution, qu'il employait déjà en Espagne. Je me souviens d'un portrait de Voltaire jeune, que le musée de Versailles avait mis en dépôt à La Lanterne : adolescent quelconque, qui ressemblait par l'acuité des yeux à la statue de Houdon, pourtant monochrome. Max a été un jeune juif anguleux aux yeux éclatants dont je retrouve de moins en moins les traits dans ce Voltaire inachevé par Rodin. Ses lèvres sont devenues minces, ce qui me surprend, car l'amincissement des bouches a disparu depuis l'invention du dentier. Lorsqu'il parle, ses lèvres s'enroulent, malgré leur minceur, en un sourire de caoutchouc, gourmand et enfantin. Puis, reparaît le rictus joyeux. Il pousse son petit cabas, se lève, commence à parcourir la pièce depuis le mur jusqu'aux grandes fenêtres où tombe la nuit.

– Quand j'étais à la Sorbonne, on s'intéressait à l'inconscient, bien sûr ! mais pour le coloniser. Maintenant, on est colonisé par lui ! Nous avons commencé par l'exploration, nous avons abouti au L.S.D., à la marijuana, etc.

– Beaucoup de tes collègues se droguent ?

Il ré échit.

– En somme, non. Les étudiants, oui. Mais je parlais symboliquement. Depuis quelques années, chez nous, Freud est moins important que Jung ; pourtant rien n'a remplacé le collage explosif du sexe et de l'inconscient. Nous cherchons tout ce qui dépossède l'homme, vois-tu bien. Et en même temps –

ça doit aller ensemble, n'est-ce pas – des états psychiques ; je devrais dire : des

ivresses. Plus la sexualité écarte le sentiment, plus elle ressemble à l'alcool. L'alcool et la machine vont ensemble aussi ! Je pourrais parler des jeunes pendant des heures ! Ils m'encombrent ! Mais la question les dépasse. En somme, je ne crois pas à mon époque – ni aux autres, par la même occasion. D'habitude, c'est au béné ce d'une autre, future au besoin ! Non. Agnostique de la vie, pur-et-simplement. Attention ! je ne crois pas à ce qu'on croit, mais au contraire non plus. Quand il s'agit de la pensée, constater la bêtise de la gauche n'est pas une raison pour trouver la droite intelligente.

Il se tait, ajoute tristement :

– Vois-tu bien, je n'ai jamais pu supporter à la fois le mensonge et la connerie.

– Ce pour quoi tu as combattu ne t'est pas tellement indifférent, puisque tu ne veux pas rentrer chez Franco.

– La délité aux copains morts est autre chose. Comprends-moi. En marge de la chimie du cerveau, j'ai étudié la pensée archaïque ; on s'en occupe beaucoup chez nous. Les hommes ont cru au temps sacré, à la fête, aux mythes. Aux religions. Puis à l'Histoire, à la Science, au Progrès. En n à la Révolution, au Prolétariat, à l'Inconscient, etc. C'est pareil.

– J'ai moi-même éprouvé plusieurs fois ce sentiment de... distance à l'égard de notre civilisation, du monde qui nous entoure. Quand j'ai échappé à la mort, par exemple. Pour toi, qu'est-ce qui a joué le rôle de la mort ? L'exil ?

La ré exion, qui crispe tant de visages, donne au sien la sérénité du sommeil. Mais il éclate de rire :

– Je ne m'en serais pas douté... Incroyable : c'est la caricature ! La pensée de mes étudiants m'intrigue et m'exaspère, mais elle est la caricature de la mienne, en n, d'une partie de la mienne, vois-tu bien ! Aucun portrait n'est aussi révélateur qu'une caricature !

Il se rassied, reprend son petit cabas en disant :

– Mon expérience est plus négative que la tienne, bien sûr...

Il ferme les yeux.

– Il me semble pourtant que je peux t'expliquer ce qui m'arrive. A l'ambassade d'Espagne à Washington, un cabot mord les fesses d'un ministre américain en visite et s'enfuit. “Je vous prie d'agréer toutes mes excuses, Excellence, dit l'ambassadeur de Franco ; je me permets néanmoins de vous signaler que cet animal n'appartient pas à l'ambassade : c'était un chien de passage...”

Il imite le ton de mépris de l'ambassadeur.

– “... oui, de passage...” Tu te rends compte : un étranger, quoi ! un républicain ! L'humanité a subi beaucoup d'hôtes de passage. Ils ne la mordent pas ; ils l'habitent, vois-tu bien. Mon retour en Europe me fait comprendre que ma vie a consisté à subir des hôtes de passage, nada más.

« C'est tout, mais à soixante-dix ans...

Il est plus âgé.

– ... c'est excessif. Tu as peut-être eu la vie pour laquelle tu étais fait. Proust l'a eue, à la n ; pas Marx ; pas Freud ; pas moi. Je déteste l'étranger, sauf Paris. Même ici, je voudrais revoir des choses de mon enfance. Je voudrais retrouver mes cimetières, et je vis à Berkeley ! Et puis, retrouver, retrouver... A la Sorbonne, de quoi s'agissait-il, en politique ? De l'Action française. Tu sais que je n'exagère pas ! Les étudiants l'ignorent. “Connais pas.” Comme les jeunes Allemands (mais j'y crois moins) : “Hitler, connais pas !” Ah, celui-là !

Il s'interrompt, reprend d'une façon pressante, comme un comédien saisit son interlocuteur par un bouton :

– A cause de lui, je suis bien obligé de penser que je suis juif ! Pourtant, je m'en fous ! Ici, mon maître Lévy-Bruhl était juif ; Jérusalem, vois-tu bien, c'était un vers de Racine ! J'aurais dû devenir une sorte de Renan. Renan dirigeait son Collège de France, il ne professait pas chez les Peaux-Rouges ! Braves Peaux-Rouges d'ailleurs !... Mais Renan croyait à la science. Ce que son esprit avait acquis resterait acquis ! Qu'est-ce que mon esprit a acquis ? La chimie, c'est autre chose...

Entre un huissier, qui m'apporte un télex du ministère de l'Intérieur. Ces nouvelles se succèdent depuis le déjeuner.

MILLE CINQ CENTS ÉTUDIANTS EMPÊCHENT LA POLICE DE MANŒUVRER STOP GROUPES IMPORTANTS SE DIRIGENT VERS DENFERT-ROCHEREAU .

Il y a quatre jours, l'U.N.E.F. (Union des étudiants) appelait étudiants, enseignants et travailleurs à se rassembler aujourd'hui à 18 h 30 place Denfert-Rochereau. Interdiction. Fermeture de la faculté de Nanterre. Quatre-vingt-trois blessés. Occupation de la Sorbonne par la police. Daniel Cohn-Bendit et ses camarades, chefs du Mouvement du 22 mars à Nanterre, devaient comparaître ce matin devant le conseil de discipline de l'Université. A 9 heures, l'U.N.E.F. renouvelait son appel contre l'interdiction. A 9 h 30, la Commission disciplinaire annonçait qu'elle rendrait demain le verdict relatif à Cohn-Bendit et à ses camarades. A l3 heures, quatre mille manifestants quittaient la Faculté des sciences pour dé ler jusqu'à la place des Victoires puis au quartier Latin. Vers l5 heures, ils se heurtaient boulevard Saint-Germain à la police de Paris et aux C.R.S. rappelés de province. Ce matin, vingt professeurs, dont Kastler, prix Nobel, avaient pris position en faveur du syndicat de l'Enseignement supérieur et lancé un appel à leurs confrères ; à 16heures le syndicat appelait les enseignants « à descendre dans la rue avec leurs étudiants ». Ces enseignants inspiraient plus d'inquiétude aux postes

périphériques de radio que ces étudiants. Le doyen de la Faculté des sciences, le professeur Zamansky, déclarait « voir dans ces manifestations l'aboutissement d'une situation qui remonte à une quinzaine d'années ». Le ministre de l'Education nationale, Alain Peyre tte, parlera ce soir à la radio et à la télévision.

La police a pour instructions d'isoler les agitateurs et de les arrêter ou refouler sans ménagements. Après deux heures de cette brillante tactique, en Allemagne fédérale, tous les étudiants passent du côté des agitateurs...

MILLE ENSEIGNANTS QUITTENT LA FACULTÉ DES SCIENCES POUR REJOINDRE LA MANIFESTATION.

Ce sont les informations ministérielles des jours de crise : barricades d'Alger, putsch des généraux. Lors des barricades, je pensais aux passagers qui entouraient le télex de mon paquebot en 1925 : LA GRÈVE GÉNÉRALE EST DÉCLARÉE A CANTON . Le premier télex que j'ai vu suivait le match Carpentier-Dempsey...

La nuit du putsch des généraux d'Alger, j'étais à l'Intérieur avec Roger Frey, nommé la veille. A l'issue du Conseil, le général de Gaulle avait déclaré : « Faites ce que vous voudrez : je vais me coucher. » Déjà vers cinq heures, lorsque je lui signalais que la liaison entre l'Intérieur et la Guerre était mauvaise : « Bon, remédiez-y. Ça n'a pas d'importance. Ils ne feront rien : ce sont des militaires ! » Michel Debré préparait son discours à la télévision : « Rendez-vous tous sur les routes des aérodromes... » pour que les parachutistes trouvent devant eux le peuple de Paris.

Ils attendaient, près des avions, sur la piste d'Alger, nous avaient communiqué les Services spéciaux vers cinq heures du soir. Le vol passerait nécessairement dans le champ des radars de Sardaigne. Nous ne disposerions plus alors que de quelques heures. Au Conseil, le secrétaire d'Etat à l'Intérieur avait affirmé : « La police et les troupes de Paris n'engageront

vraisemblablement pas le combat contre des assaillants porteurs de l'uniforme français. » Bien. Nous l'engagerions nous-mêmes. Derrière le Grand Palais, attendait un régiment de chars. Nous faisions équiper, et ferions armer les volontaires qui affluaient au ministère. Sur quel aérodrome les troupes de l'O.A.S. allaient-elles se poser ? On venait de nous annoncer leur atterrissage sur un champ de la région parisienne. Ordre au préfet de contrôler l'information. Fausse. Comme nous aurions eu l'air intelligent, si nous avions fait hurler les sirènes ! Encore ne fallait-il pas le faire trop tard. Nous contrôlions chaque alerte auprès du maire. Heureusement : fausse alerte trois fois. Les fous ne manquaient pas. Toute la région parisienne à l'écoute, les cinquante boutons du téléphone branché sur toutes les préfectures, les radars de Sardaigne au fond de la nuit. L'O.A.S. ne tenterait pas d'atterrir après l'aube. Toujours rien au large de Cagliari. A cinq heures du matin, les volontaires redevenaient civils ; je rentrai chez moi par une aube d'Espagne, l'aube insolite et banale des retours de mission...

 

Nous n'en sommes pas au branle-bas de combat. Cette nuit verra, au plus, une répétition générale, entre Denfert-Rochereau et le quartier Latin. Je tends les deux dépêches à Max ; il leur jette un coup d'œil, se lève, marche de long en large comme s'il leur répondait en continuant son monologue :

– Mon adolescence ici, c'était Bergson. Il ne joue plus aucun rôle. Même pour moi. L'individualisme de Barrès et surtout de Gide, tu te rends compte ! Le freudo-marxisme partout ! Sous l'Arc de Triomphe, le tombeau du freudo-marxisme inconnu ! Je ne suis pas contre Freud, remarque : j'ai été psychanalyste. Pas contre Marx : j'ai combattu sous commandement communiste, je ne le regrette pas. Au fond, je m'en fous. Mais je n'aime pas la connerie, n'est-ce pas... Les gens deviennent crétins, et contents de l'être.

– Qui, les gens ?

Le vaste lustre doré l'éclaire au passage ; puis il se perd dans l'ombre qui rejoint la nuit du Palais-Royal, un dernier re et sur ses cheveux blancs qu'il agite et sur son index qu'il brandit :

– Qui ? Mes assistants, les étudiants, mes collègues, la presse, les intellectuels, etc. : tous ceux que je vois ! Surtout mes étudiants. Ils se prennent pour l'avenir, parce que dans les sciences et dans l'art, au XIXe siècle, l'avenir a toujours gagné. Je veux bien me faire traiter de vieux con, mais l'avenir leur sera aussi étranger qu'à moi ! L'avenir, Baudelaire ou Marx, n'est jamais ce qu'on croit ! Et si je parle de mes étudiants, hein, c'est parce que je suis bien élevé. Je pourrais parler des tiens ! Ils ont l'air brillants, aujourd'hui ! Ça ne m'émeut pas : j'ai suffisamment vu ça à Berkeley. Hier chez nous, aujourd'hui chez vous, demain au Japon. On n'en a pas ni avec la jeunesse ! Au fond, je m'en fous.

– Pas moi. D'où tombe ta rage contre ce freudo-marxisme ?

– De la réalité à la noix dans laquelle nous vivons, vois-tu bien ! Et que personne ne connaîtra dans cent ans ! On parlera du vrai Freud, du vrai Marx. Malheur ? Si tu crois que les gars occupés à se colleter avec ta police du côté de Denfert-Rochereau ne sont pas freudo-marxistes, tu changeras d'avis ! Mais je tiens à mon dada. J'y reviens ! Quand j'étais à votre Sorbonne, que m'enseignait-on ? “Il y a une valeur des valeurs, qui est la vérité. La vérité, c'est ce qui est véri able.” Freud et Marx accepteraient la phrase, bien sûr ! Mais celle de Marx que tout le monde cite : “Il ne s'agit pas seulement de comprendre le monde, il s'agit de le changer”, commence à me casser les pieds. Dis donc ? Si on cessait un peu de changer le monde, pour essayer de le comprendre, pur-et-simplement ?

Mobile, virevoltant, hennissant, il a l'air d'un acteur qui jouerait son propre rôle. Le Voltaire de Houdon ressemble d'ailleurs à un vieil acteur. Je demande :

– Tu as connu Alain ?

– Non. J'ai été lié avec plusieurs de ses élèves.

– Simone Weil ?

– Non.

– Il t'aurait enseigné que l'objet de la philosophie est évidemment la connaissance, mais aussi la sagesse. Pas la raison : la sagesse, telle qu'on la vénérait dans notre Pontigny. C'est elle, qui avait cru “succéder” à la religion.

– Dire que j'ai lu tout Anatole France ! En n, c'était l'Europe...

J'ai assisté aux funérailles nationales d'Anatole France en imaginant des funérailles nationales de Verlaine, né la même année, et en pensant au terrible enterrement de celui-ci, à sa maîtresse criant sur la fosse : « Paul, tous les amis sont là ! »...

– La sagesse ! Mais je ne peux pas, je ne peux pas parler de ces trucs-là ! Impossible ! Mes étudiants foutraient le camp ! Pour eux, Goethe est un con. Quand tu parles à une foule, tu sais ce que tu ne peux pas dire ! Les étudiants m'acceptent comme ils aiment l'art nègre. La psychiatrie fait bon ménage avec le marxisme. Quand ils sont intéressés, mobilisés, je le sens. Il y a eu l'existentialisme, maintenant, c'est la théologie négative. Tu connais : le tragique de la mort de Dieu n'existe que pour un chrétien, Dieu meurt de son incarnation dans l'histoire, etc.

– Ça ne joue aucun rôle en France... C'est pour les pays protestants. Je préfère d'ailleurs les orthodoxes, à commencer par Dostoïevski.

Je trouve soudain ce que je cherchais. A qui ressemble ce Voltaire ? Au traditionnel vieux savant couvert de chats. Il rentre dans la lumière, son sourire en avant :

– Il y a des jours, je me demande si je ne comprends plus, si c'est l'âge. Mais... ça te paraîtra drôle, hein ! malgré, en n... tout ! je ne connais pas encore la vieillesse !

Il a presque crié, il éclate d'un rire qui enchevêtre ses rides, insiste sur Voltaire, raille la mort. Puis, son visage s'immobilise. Il regarde « en lui ». Il aimait autrefois me parler de ses secrets ; je m'intéresse plus à l'intimité des autres, qu'à la mienne. Déjà, Gide s'en étonnait : « Mais en n, cher, vous ne vous sentez jamais singulier ? Ça ne me touche pas beaucoup. Une femme, un Chinois, oui ; un individu, non. Je n'ai jamais eu le goût de juger, et je crois que les deux goûts sont liés. – C'est vraiment très curieux... Mais en n, voyons, la cu-rio-si-té !... » Elle l'intéressait si précisément, qu'il exprimait toujours : c'est intéressant, par “c'est très curieux”. Attentif aux êtres jusqu'à la dégustation, il m'a dit un jour, de son intérêt pour un homme : « A mon âge, vous savez, c'est surtout la curiosité... » et je n'ai pas encore compris ce qu'il avait voulu dire.

En dépit des années, je retrouve avec Max Torrès l'intimité à sens unique. Il va de nouveau emporter dans l'ombre ses cheveux blancs illuminés.

– Autrefois, je croyais qu'à mon âge, je penserais beaucoup à moi : l'expérience, tout ça... Je n'y pense jamais. La vie n'a aucun rapport avec ce qu'on croyait... Les histoires des jeunes, tes types en train de se tabasser avec les

ics, mes étudiants... La nouvelle génération ! Nouvelle ! On parle comme si

elle se révoltait contre nous. Nous, elle s'en fout. Elle devrait nous haïr. Elle n'a pas le temps : elle change ! On parle comme si les hommes tournaient toujours de la vie, avec des petites différences d'optique... Sans blague ? Je ne sais quel texte dit que nous sommes dans un canot ; que pour entrevoir la vérité, il faut avoir perdu de vue la rive... En profondeur, nous n'avons rien à nous dire, les jeunes et nous ; à une telle profondeur, que personne n'a tort. Nous avons perdu la rive, et ils la perdront après nous. Tout le monde le sait. On avait quand même inventé les classes d'âge. Solides comme des couleurs de peau ! (Tu n'as jamais envie d'être d'une autre couleur : bleu, vert ?) Les jeunesses les unes après les autres, les nuages qui passent, la haine qui revient... Les dépêches qu'on t'apporte, les explications politiques de ce qui se passe à Berkeley, à Tokyo, je m'en fous. Les étudiants s'agrippent les uns aux autres, les femmes, les prolos, tous, parce qu'ils découvrent la solitude dans laquelle ils vivent. A tâtons. La nuit a encore du pain sur la planche, vois-tu bien ! Le côté politique ne m'impressionne pas. Mais il y a cette sacrée bête, l'homme ! Hein, quoi ? L'éloquence m'égare ! Mettons que je n'aie rien dit.

« Rien de meilleur que de voir ses étudiants atteints de sa propre maladie ! Ça instruit ! Tous ces mythes qui nous ont habités... Pris le métro, partis sans laisser d'adresse ! La grande illusion, c'est eux. Pas du tout le brave univers, qui n'en peut mais ! Quand j'ai été blessé, pendant la guerre civile, je me suis traîné au bord d'une petite rivière, un ruisseau. Pour qu'on me trouve, tu comprends : les fascistes étaient partis, le tir des nôtres avançait... En été, toutes les petites rivières ressemblent à celles où l'on pêche à dix ans : les bancs de poissons tout petits, les herbes aquatiques, le courant. Il faisait trembler les herbes. Elles avaient l'air de nager. Je rêvassais... Abruti. Ma blessure n'était pas mortelle, le courant, la vie, quoi ! continuait à couler, à passer sur les hommes, sur les herbes, à les agiter ; à s'en aller vers d'autres occupations. Beaucoup d'herbes ont été emportées, la rivière n'a pas changé depuis les guerres contre les Maures. Elle s'en fout. La couleur de l'été, le soleil dans l'eau... Elle doit être encore la même...

Soudain, comme s'il attrapait une mouche au vol, sans cesser de marcher :

– Est-ce que tu pries ?

– Que veux-tu que je prie ?

– Ça ne fait rien. Moi, maintenant, je prie. Je ne sais pas quoi. Ça ne fait rien. Pas le Dieu d'Israël. Nous compliquons tout : Dieu, c'est ce qu'on prie !

Il éclate de son rire-Voltaire, qui grince contre lui-même et cesse d'un coup – plus vite que l'ironie.

Je le regarde, et je pense, ou plutôt quelque chose pense en moi : qu'est devenu son visage ? Mon camarade ? C'est lui. Dans ma mémoire, il joue un

lm de sa jeunesse. Qu'il me raconte ce qui lui est arrivé depuis tant d'années,

à quoi bon ? Les événements n'ont rien de commun avec le changement d'une vraie face. Ils n'expliquent évidemment rien. L'âge n'est pas seul en cause. Abstraction. Mais le vieillissement, les traces de ce qu'on ignore, de rien, de tout, c'est la matière de la vie. Max est fait en vieillissement comme une sculpture est en bois. Et moi ?

– La psychanalyse, dit-il, au fond, je m'en fous. Comme la rivière ! La science est entrée dans ma vie avec la chimie du cerveau. Elle commence en 1957, n'oublie pas. J'avais donc une vie derrière moi. Elle a tout changé. Mais personne, tu entends, personne, ne sait pourquoi le cerveau obéit aux drogues que nous lui administrons. Nos découvertes sont empiriques, comme tant d'autres : la pénicilline ! J'ai commencé par l'hypothèse, je continue par

l'empirisme, tu te rends compte ! Mais attention, il ne s'agit pas de placebos1 : la camisole de force a pur-et-simplement disparu. C'est vrai !

« Qu'est-ce que c'est que celui-là ?

Il est tombé en arrêt devant la cheminée.

– Un chat de bois que Balthus m'a rapporté du Japon. Porte-bonheur : il lève sa patte gauche.

– Ah ? Bon...

Il reprend sa marche et son discours :

– On avait essayé les amphétamines contre le cancer. Les malades ne mouraient pas moins, tu penses ! mais ils mouraient euphoriques. Des psychiatres intelligents, ça existe aussi ! ont laissé tomber le cancer, employé les amphétamines contre la dépression. « La véritable dépression est pire que le cancer. » Citation d'un professeur français, pas d'un Américain exalté ! La chimie du cerveau a commencé

Je sais qu'il n'exagère pas.

– Pourtant, ajoute-t-il, quittant le ton de l'affirmation pour celui de la rêverie, pendant qu'on soigne l'humanité, on oublie qu'elle est folle. Ça, c'est bien... Beaucoup de mes élèves sont médecins, mais moi, je n'ai pas le diplôme. Maintenant, c'est trop tard.

– La France aussi exige que les psychiatres soient médecins.

– Alors que tous ceux d'Europe centrale ont fait de la thérapie. Au fond, je m'en fous.

« Tu as des enfants ? demande-t-il comme un diable sort d'une boîte.

– J'ai encore une lle.

– A l'université ?

– Plus âgée : elle a épousé Alain Resnais.

– Suppose qu'elle soit à Nanterre.

– Je connais des étudiants de Nanterre. Et des professeurs, d'ailleurs. Dont une gaulliste.

– Ça prouve qu'elle a du cran ! Mais suppose que ta lle ait vingt ans. Qu'elle soit freudo-marxiste. Tu aurais l'impression que c'est un virus ! une conversion au nestorianisme, à une religion disparue ! Avec mes élèves et ma centaine d'étudiants, l'épidémie est plus évidente. L'ondulation des herbes dans le courant – le courant qui s'en va. Il en viendra un autre. Ce ne sont pas des modes. Des épidémies, plutôt des épidémies...

Une secrétaire entre. Le directeur de mon Cabinet reçoit par téléphone nombre d'informations, et me transmet celles qu'il retient :

 

VAVIN 18 H 40. DIX MILLE MANIFESTANTS CONDUITS PAR PROFESSEURS. DEUX AUTOPOMPES EN ACTION, TRÈS VIVE RÉSISTANCE. BARRICADE D'AUTOS ET DE PAVÉS. COMBAT DE RUE BOULEVARD SAINT-GERMAIN ENTRE LA RHUMERIE MARTINIQUAISE ET LA STATUE DE DIDEROT .

Combien de fois suis-je passé devant ce bistrot, cette statue ! J'habitais rue du Bac. Le café Procope n'est pas loin. Les Deux Magots entreront-ils dans l'histoire ? Je passe la note à Max, qui s'est assis.

– Bon, c'est comme chez nous... Je ne suis pas beaucoup moins... déboussolé qu'eux, vois-tu bien. J'ai la ressource d'accuser l'exil... Quant aux jeunes, ils ne pensent pas “autre chose” que moi : ils pensent autrement. Autrement. Ils ne sont séduits – séduits ? intoxiqués ! – que par des idéologies aussi totalitaires que l'était la foi. Enveloppantes.

Il enveloppe un paquet imaginaire en ricanant.

– Je veux parler de ce que freudisme et marxisme ont en commun. Le reste, ils l'envoient à la poubelle. Il faut que la pensée qui leur est étrangère soit écartée, dévaluée, et cætera, ordure, quoi ! en face de leur monde sacré ! D'ailleurs Freud l'est pour l'Union Soviétique, ordure ! C'est bien fait !

« Mais je ne te fais pas comprendre l'essentiel. Je m'agite trop !

Il semble se préparer à passer son bachot, et dit, lentement :

– J'ai lu autrefois un livre français qui s'appelle Le Romantisme et les mœurs. Travail épatant, qui rassemble des lettres d'inconnus, des journaux intimes, etc. On y voit ce que devient le théâtre de Musset quand le vrai clerc de notaire écrit à la vraie notairesse, quand un conard croit vivre Le Lac ou Olympio. Les documents ne sont pas parodiques, loin de là : on trouve plusieurs lettres de suicide. Tous ces sentiments sincères semblent fous. Folie disparue ! Partie avec ses suicidés ! Les gens avaient attrapé le romantisme, pur-et-simplement. Maintenant, ils attrapent le freudo-marxisme. C'est la même chose. Ils l'attrapent, tu comprends ?

Il éclate de son rire hennissant ; Voltaire devient sans peine sarcastique.

« Tout de même, reprend-il en martelant le bureau comme pour écraser son rire, qui cesse, est-ce que tu te rends compte ? Je voudrais savoir si tu te rends compte ! Quelle tête aurais-tu fait, à vingt ans, si ta chiromancienne t'avait dit : vous assisterez à la n de l'individualisme ! La n de l'individualisme, pur-et-simplement ! Un rien !

« Le plus fort est que nous n'avons pas l'air de nous en apercevoir ! Anecdotique ! Je répète : est-ce que tu te rends compte !

– Disons que les gens avaient attrapé l'individualisme. Comme le romantisme. Et les Ames sensibles valaient les âmes romantiques : les bergeries ont ni par la guillotine. Sais-tu qui a condamné à mort Mme du Barry ? Son ancien petit page noir, Zamore...

– Aucun rapport ! Je me fous des bergeries ! Le Roi est nu ! Je te dis que tu ne te rends pas compte ! C'est...

Il s'immobilise, médusé :

« Je regarde glisser tout, et je suis tout seul !

Le sarcasme a disparu. Pas tout à fait :

– A l'âge où on commence à voir les copains mourir dans les journaux...

Il cherche son idée perdue, la retrouve :

– Marx, Freud surtout, ont été accueillis dans les universités du Paci que comme des révélations. Bien qu'on ait d'abord parlé d'eux comme de penseurs parmi d'autres. Pas du tout comme l'Europe a pu accueillir Kant ! Les pensées prophétiques sont polémiques, vois-tu bien : on croit les ajouter au programme, et puis !... Je t'ai dit que je suis réjoui, je suis quand même stupéfait.

Il feint de s'observer avec surprise.

– Pourquoi ne serais-je pas un réjoui-stupéfait ? Stupéfaits, nous le sommes tous, plus ou moins ?... Je descendais un escalier ordinaire, je débouche pur-et-simplement sur la lune ! Bien sûr, Paris aggrave la chose. Ton Palais-Royal, j'y suis venu pour acheter des timbres et des bouquins lubriques. Ta Galerie d'Orléans était couverte. Rue de Valois, j'ai déjeuné dans un restaurant où était venu Bonaparte. (J'espère que tu feras poser deux plaques commémoratives. Je dis : deux !) Mais il ne s'agit pas tout à fait du passé. Je retrouve moins clairement ma pensée d'autrefois, que le souvenir de ta Galerie d'Orléans. Elle était pleine de grandes photos des colonies. Tu te rends compte : des colonies... La pensée de mon temps me paraît aussi bizarre que ces photos-là. Etrangère. In-so-lite !

– Je te l'ai dit, j'ai connu des choses comme ça. Le retour sur la terre, quand on vient d'échapper à un grand danger ; l'atterrissage de l'avion militaire, mission remplie. Des objets surprennent : les balais, les arrosoirs, les bêtes... Pas les hommes.

Je pense à Gramat après le simulacre d'exécution. Mais les souvenirs de la résistance, qu'il n'a pas connue, sont intrus, alors que ceux de l'Espagne nous rapprochent. Quand ai-je commencé d'éprouver la métamorphose du monde ? Pendant le dernier hiver de la guerre, depuis le débarquement jusqu'à la mort d'Hitler ? les troupes américaines en uniforme de mécanos, les convulsions du fascisme, l'armée martienne des bulldozers soviétiques suivis de troïkas, les dernières années des empires, la bombe de Hiroshima... Je réponds :

– Appartenir à une civilisation parmi d'autres, subir une civilisation, si tu veux, je connais ça. Mais je pense de moins en moins : “parmi d'autres”. Aucune époque n'aura su comme celle-ci qu'elle était provisoire, qu'elle marquait la n d'un monde : pour nous, c'est tous les matins l'entrée d'Alaric à Rome... Les choses ont commencé par mon premier retour en Asie après la guerre ; par la destruction du sentiment de s'éloigner dans le temps quand on s'éloignait dans l'espace. Echelles du Levant, Malle des Indes... Lentement, les jours et les jours du paquebot, comme les jours et les jours des caravanes de Pierre Loti. Les caravansérails de Perse, les maisons-des-hôtes d'Indochine... Mon père avec son poste à galène et son casque, écoutant “Ici, Budapest” comme il eût écouté une table tournante : “Ici éodora, impératrice de Byzance”... La télé nous donne Budapest et Istanbul, nous donnera un jour la lune. La nouvelle civilisation ressemble aux appartements déjà vides : on attend les derniers déménageurs.

Max élargit son sourire en caoutchouc :

– Tu penses à des spectacles, à des... voix, genre : ici Budapest. Qui... Depuis notre guerre d'Espagne, je n'ai jamais retrouvé l'absinthe... Moi, quand je pense aux choses disparues, je pense aux idées. Les hôtes de passage. Je croyais qu'elles dureraient bien plus longtemps que moi. Je pense surtout aux mythes, en n à ce que nous appelions les mythes quand nous ne savions pas ce que c'est. L'inconscient, le progrès, la révolution et cætera. Les hôtes de passage, oui, c'est bien ça !

– Nous disions mythes à cause du mot mythologie. La libido, en tant que Vénus.

– L'Histoire en tant que dieu, pur-et-simplement !

– Non. J'ai cherché ce que pouvaient bien avoir de commun l'Histoire et l'Inconscient, le Progrès, la Nation, le Parti, tout ton Olympe. Tous, depuis la Raison jusqu'aux Complexes et aux Partis totalitaires (les seuls vrais...), sont des tueurs de dieux. Et leurs héritiers... Mais il faut que nos abstractions trouvent une espèce d'âme...

– Alors, qu'est-ce qui la leur donne ?

– De trouver des ennemis. Même pour l'irrationnel, notre civilisation emploie un vocabulaire rationnel. Mais nous vivons dans des ectoplasmes – les Matérialisations, au sens spirite du mot. Les Anciens incarnaient des forces pour les diviniser ; nous, nous incarnons nos concepts. Tes hôtes de passage : Inconscient, Progrès, Révolution, Prolétariat, sont des Ectoplasmes. Les idées qu'on charge d'un destin, les majuscules... Tout le monde en veut ; dans mille ans, on tentera de comprendre ce que furent le dieu Inconscient et la déesse Révolution. Mais nous, nous sommes dedans.

– Même l'Inconscient ? Tu vas fort ! Je veux bien que Freud soit un vieux crabe, et tout, mais la psychanalyse, quand même...

Psychanalyse... 1920. Je prenais un café à La Coupole (alors bureau de tabac) avec un peintre suédois, maigre géant à tête de fakir, qui se faisait appeler Kharis et avait choisi pour signature un caractère de devanâgari. Il disait : « Les Autrichiens ont trouvé une méthode pour découvrir ce qu'il y a dans l'inconscient. Ils l'appellent la psycho-analyse. » Cendrars manchot passait, tendant à quelques-uns “sa main amie”.

– En soi, dis-je, l'inconscient est un concept ; et tous ses dèles en parlent comme d'une expérience. Le mettre en question est tenu pour stupide ou sacrilège. Il n'est pas chargé d'avenir, comme les mythes politiques, qui sont des mythes de Progrès ; il n'est pas, comme eux, un Destin, mais prends garde, il est le domaine où les destins s'élaborent... C'est un concept plein de sentiments ; comme le péché originel, non comme la gravitation. Tu connais tes collègues psychanalystes ; ils...

– Ex-collègues !

– ... Ils sont des militants. Ce qui sépare le nouveau domaine mental de celui qui l'a précédé, c'est que tes étudiants y accueillent seulement les idées qui exigent des militants . Platon n'en a pas.

– Socrate a des auditeurs.

– Montaigne a des livres. La pensée militante appelle un milieu, une action, non la solitude et la méditation. On peut la préférer à l'autre, on ne peut pas les confondre.

L'huissier apporte Le Monde. L'agitation des étudiants ne gure pas seule en première page :

Les pourparlers entre les Américains et le Vietnam du Nord se dérouleraient à Paris. – La venue du ministre tchécoslovaque Dubcek à Moscou ne semble suivie d'aucun résultat.

Pourtant, « l'explosion de colère des étudiants a surpris tous les observateurs... Le mouvement de grèves et de manifestations, dont il est encore impossible de préciser l'ampleur, prolonge l'agitation de Nanterre. La masse des étudiants passe de l'apathie à la violence. L'U.N.E.F. est débordée par de petits groupes d'extrême gauche... ».

Je lis ces passages à haute voix. Max, comme précédemment, semble répondre en suivant sa pensée :

– La vérité a des propriétaires ; les pires emmerdeurs, vois-tu bien ! En Espagne, j'avais découvert cette race-là avec les occultistes : ceux qui n'approuvent pas sont forcément des crétins ou des canailles. En somme, le ministère ne t'a pas rendu idiot. C'est agréable.

Il s'excuse :

– Tu sais, des fois, on se demande...

– Valéry appelait “professions délirantes” celles de l'art et de l'esprit.

– N'empêche que ton journal, apporté sur un plateau d'argent, ça fait humoristique !...

– Surtout la première fois : c'était Le Canard enchaîné.

– Ça, alors, ça me plaît !

Il revient à ses moutons :

– Le déterminisme religieux avait des marges, vois-tu bien : la Providence, la contrition, etc. Dieu pardonnait ! Ensuite, est venu un scientisme optimiste. Je t'ai dit que j'aurais préféré être Renan. Il con ait son paradis à la science du siècle prochain, le nôtre...

– Entre lui et nous, il y a les camps d'extermination et la bombe atomique...

– Un rien ! Mais attention ! l'optimisme re ue. Les méduses sur le sable continuent à se demander ce qu'elles y foutent. Le re ux du paradis les laisse en face des déterminismes scienti ques. Pas commodes, vois-tu bien ! Eux, ne pardonnent pas ! Pour commencer, les Lumières ont proclamé que l'obscurantisme était l'esclavage – imposé par l'imposture de l'Eglise et la croyance au péché. Ensuite, exit la puissance de l'Eglise, exit le péché, exit et cætera. Dans le domaine des idées, triomphe ! Alors l'angoisse devient la Peste Noire – le siècle qui devait apporter l'euphorie à l'humanité, le nôtre ! Trinquons ! Champagne !

Voltaire exulte, se lève, reprend sa marche à travers le vaste bureau blanc et or perdu dans l'ombre, mais dont les miroirs multiplient son agitation lorsqu'il passe sous le lustre.

– Notre puissance est liée à notre émancipation des dieux, vois-tu bien, mais notre obéissance aussi. Obéissance à quoi ? Au fond, je m'en fous. C'est comme dans la psychanalyse. Au nom de la guérison de gens qu'on ne guérit pas beaucoup, on se délecte à fricoter avec tous les diables que l'humanité porte en elle. Et il y en a !

Sans cesser de tourner comme un chaman au-dessous des petites sphinges dorées du lustre, il lève un docte index à la hauteur de ses yeux encore plissés par le large sourire :

– Je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient, remarque... J'entends seulement ne pas être dupe. Cette maladie viendra en France...

– Elle ira partout, sous des formes diverses. Elle est déjà en Hollande, avec les provos. Le gauchisme des intellectuels est épisodique ; les jeunes, c'est plus sérieux, et ça va devenir très grave en France si...

– N'exagère pas !

– Je répète : très grave, si l'explosion universitaire rencontre l'insurrection.

– Le parti communiste ne s'y prête pas beaucoup !

– Il ne peut que ce qu'il peut.

Il traverse la lumière, approuve vivement de la tête, et ses cheveux blancs voltigent.

L'huissier, de nouveau. Deux dépêches :

18 HEURES STOP CENT BLESSÉS STOP MANIFESTATIONS SOLIDARITÉ GRENOBLE ROUEN STOP IMPORTANTE MANIFESTATION TOULOUSE.

 

Et :

 

PRÉPARATION MANIFESTATIONS OUVRIÈRES POUR LA DÉFENSE DE L'EMPLOI DANS NEUF DÉPARTEMENTS OUEST STOP MANIFESTATIONS SOLIDARITÉ ÉTUDIANTS A STRASBOURG CAEN NANTES STOP MANIFESTATION PARIS SANS PRÉCÉDENT STOP DIX-NEUF HEURES : TROIS CENTS BLESSÉS.

– Chez nous, dit Max, c'était pareil. Laisse tomber !

– Peut-être existe-t-il deux types de grands esprits. A Princeton, Einstein cherchait le sens du monde, et me disait qu'il en avait sans doute un. Mais les prophètes de tes étudiants ne cherchent pas le sens du monde, ils en cherchent le secret.

– Qui... oui ! La partie immergée de l'iceberg ! Marx veut dévoiler le secret du capitalisme. Pourtant, mieux vaut que le secret soit visqueux. Marx et Freud ensemble, même Nietzsche, c'est vraiment intéressant. Pourquoi les hippies, qui aiment la pureté, se déguisent-ils en clochards ? Et tes existentialistes ? Les étudiants ont inventé un uniforme...

– L'uniforme de la contestation ne change pas. C'est la contestation qui change.

– Il y a quelque chose de masochiste dans cette foutue époque, vois-tu bien. Là, tu as raison, Marx est accidentel. Le freudisme des étudiants, c'est le plaisir de patauger dans l'érotique ; aussi le plaisir de respecter les pulsions comme des forces fondamentales, auxquelles ils sont soumis... Tous admirent Sade. Sade n'est ni un voluptueux ni un drogué, plutôt un prisonnier. Tous sont des prisonniers, ils n'exaltent que ce qui les emprisonne ! Ils sont révoltés, contestataires comme ils disent, mais ils ne parlent que de ce qu'ils subissent, ils s'y roulent !... Pour que l'homme les intéresse, il faut qu'ils puissent le regarder comme un bouchon sur l'eau sale ! Je répète que leur pensée est enveloppée par quelque chose. Comme celle des étudiants du XIIIe siècle par la foi ! La démission de l'individu a commencé après la guerre de 1914... Celle de l'homme... Il faisait l'histoire, il subit la sexualité. Pour les freudos comme pour les marxistes, la liberté est promue reine mère de la pensée ! ça ne se discute même pas ! L'homme ne s'est jamais senti plus chien que depuis cette royauté-là !

Il passe et repasse à petits pas sous le lustre, et ressemble maintenant à un Indien sur le sentier de la guerre.

– Se rendent pas compte, ces andouilles, que leur exhibitionnisme est aussi bête que les chemises de nuit victoriennes ! Il est clair que la chose la plus importante, entre les hommes et les femmes, est la tendresse, et...

– Valéry aussi disait cela.

– Tiens ! Il l'a écrit ?

– Non.

– Ça m'aurait étonné. Personne n'en parle. Déshonorant ! Croulant, comme vous dites ! On fait comme si ce qu'il y a de plus important entre les sexes, était génital. Dans cent ans, nos étudiants, professeurs et autres conards, auront l'air d'amputés. Amputés des sentiments, vois-tu bien. Même des mauvais, à la n ! Tu verras ! Les seuls honorables sont les collectifs, érotisme et révolution, freudo-marxisme ! Sentiments ! si on peut dire...! Le règne de la sensation me met toujours la puce à l'oreille. Nous vivons dans un des petits bouquins clandestins du XVIIIe que l'on achète sous tes arcades, mais devenu fou.

– Achetait. On les vend ailleurs.

– Imagine nos héritiers : “Il semble que dans la seconde partie du XXe siècle, on ait tenu l'art de tirer un coup pour plus important – plus important en soi, tu entends ! pas question de partenaire ! – que de prendre doucement une tête dans ses mains.” Aux fous ! Tu sais de quoi cette époque-ci aura l'air, avec tous ses gratte-ciel ? D'un désert. Ah ! je voudrais voir ça !

– Tu ne le vois pas mal.

– Pour les jeunes, as-tu remarqué ? la révolution n'a plus pour but une conquête, mais un mélange de 14 Juillet et de Saturnales. Je n'ai rien contre les Saturnales, bien sûr.

– Contre le l4 Juillet non plus.

– Non plus. N'empêche que le freudo-marxisme pourrait avoir de sérieux ennuis avec la contestation qui se mijote ! L'artiste doit détruire tout art, le révolutionnaire doit détruire tout Etat. Au béné ce de la révolution permanente mythique, qui ressemble à la fête sauvage. Le mot “sauvage” redevient à la mode ! Le sauvage drogué remplace l'innocent Huron...

– Tout ça est vrai. Mais ne serait capital que si cette révolution permanente était liée à un désespoir.

– L'humanité a connu des épidémies de suicide... On a étudié tard le masochisme. Il nous est devenu familier. Et collectivement ? Nous n'allons pas parler du masochisme d'une civilisation ! Pourtant, la nôtre a quelque chose de masochiste. Par moments... Le carnaval crasseux ! Déjà, le mot : sans-culottes... Nous combattons nus ? pas seulement, pas seulement !

Max fait sauter pensivement son petit balluchon.

– Quand les sans-culottes sont aussi sans révolution, ça va mal. L'idéologie de mes hippies, de mes pseudo-existentialistes, ne leur imposait pas du tout leur carnaval. Il a été plus contagieux que tout le reste. Je ne comprends pas, vois-tu bien, comment Guignol a changé ; ni ce qui se passe entre les Blousons noirs – les Mauvais Garçons, depuis le XVe siècle, on connaît ! – et les... comment Victor Hugo appelle les épaves ? ah oui ! la cour des miracles.

Il regarde avec soin son cabas :

– La fascination du crachat ? Bon.

La secrétaire m'apporte une feuille dactylographiée. Par téléphone, j'ai demandé au directeur ses dernières informations :

 

PLUS DE DOUZE MILLE ÉTUDIANTS. BARRICADES SYMBOLIQUES : AUTOS, PAVÉS, GRILLES D'ARBRES. UNE VRAIE BARRICADE A SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS. L'ÉMEUTE TIENT LA PLACE MAUBERT. POLICE AVEC BOUCLIERS, GRENADES LACRYMOGÈNES. VOITURE POLICE-SECOURS ATTAQUÉE. CAMION DES POMPIERS ATTAQUÉ MAIS INCENDIE MAÎTRISÉ. MANIFESTANTS ATTAQUENT STATIONS MÉTRO . PROTÉGÉS PAR LACRYMOGÈNES. BANDEROLES DE SOLIDARITÉ AVEC LES ÉTUDIANTS TCHÈQUES ET POLONAIS, BANDEROLES « NOUS SOMMES UN GROUPUSCULE », DONC ANTICOMMUNISTES. LE PRÉFET DE POLICE S'EST RENDU SUR PLACE.

Je tends la note à Max, qui ne la prend pas :

– On peut aussi interpréter l'ensemble d'une autre façon, vois-tu bien. Tu dis que le monde a vécu pendant des milliers d'années sur des sentiments très profonds. Puis, l'Europe a cru vivre sur des idées : première mutation. Ensuite, le monde recommence à vivre sur des sentiments, des concepts chargés d'avenir, bolchevisme, nazisme, maoïsme, progrès, science, et cætera ; deuxième mutation. La science, c'est autre chose.

– C'est aussi autre chose.

– Seulement, nous avons plus appris sur la chimie du cerveau depuis dix ans que depuis cinq mille. Si l'épidémie présente n'était qu'un balbutiement ? Pas le premier ! Il pourrait avoir une suite pur-et-simplement magni que. Magni que et imprévisible...

D'où surgit cet optimisme ? « Max Torrès gaule des idées comme on abat des noix », disait Julien Benda au Congrès de Madrid. Mais il sourit faiblement, regarde en biais comme s'il craignait de se faire rappeler à l'ordre par quelque divinité contraire, baisse la voix, commence à manœuvrer la lampe Empire posée sur le bureau : l'abat-jour de métal vert monte et descend sur une tige, grâce à une clef frappée d'un N. Il demande « ce que c'est », mais suit sa pensée.

– Une lampe de Napoléon. Laissée là par le roi Jérôme.

– Tu te mets bien !

– Si je pense à mes prédécesseurs, ça me calme. Mais il y en a un qui est devenu dictateur du Mali.

– Où est le Mali ? En Afrique ?

Il n'écoute pas la réponse, pose le petit cabas sur le bureau, écarte toute frivolité d'un geste, mais renonce à son idée parce que, de l'autre côté du jardin, toutes les fenêtres à gauche viennent de s'éclairer :

– Qu'est-ce que c'est que ça ?

– La Comédie-Française. Il y a eu la Comédie-Sensible, la Comédie-Plutarquienne, la Comédie-Chrétienne : la Comédie de l'Imaginaire. Bon. L'humanité est ensorcelée par son propre théâtre ; mais le philtre qui lui a fait jouer Les Ames sensibles, lui a fait jouer aussi Les Soldats de l'An II. Le mystère de l'homme est plus profond que sa comédie. Et tu ne veux pas rentrer en Espagne.

Sensible aux compliments comme autrefois – seulement au sujet de l'Espagne, car il n'a aucune vanité – il ne peut s'empêcher de sourire, du sourire le plus inattendu : naïf. Exit Voltaire. Il répond :

– La Comédie-Française existe encore ?... Paris est si romanesque ! Le décor de vos romans, depuis Rastignac jusqu'à Fantômas... Aucun Américain ne dé e New York du haut du Père-Lachaise ! Même au cinéma.

– Balzac est très présent pour nous aussi. Haussmann a diablement éventré son décor. C'est à la Galerie d'Orléans, en bas, que se tenaient les Galeries de Bois du Palais-Royal, celles des Illusions perdues...

 

Moscou 1934. Déjeuner à l'hôtel National, avec Olecha et Pasternak. Olecha ra e les petits vases, les pose sur notre table, dit : « Fleurs des champs ! Il fot être jarrdinier... », s'assied et rêve : « Tu nous emmèneras à Paris, Borris et moi. Paris est notre romantik. Il y aura des boutiques de modistes, avec des chapeaux de femmes... Nous irons nous asseoir sur un banc, place Pigalle. –

Nous regarderons entre nos pieds, dit Pasternak de sa profonde voix d'aveugle,

et nous dirons : “Voilà la boue de Maupassant !...”

– La Comédie-Française, répète Max. Les âmes sensibles... le freudo-marxisme d'alors, vois-tu bien. Des dieux ou des diables, toujours aussi forts, toujours aussi cons. Aphrodite et la Contestation, le Grand Manitou et l'Aliénation, Vénus et les Structures... Ces passions-là deviennent des vieux chapeaux...

Comme si quelque télépathie lui avait transmis la phrase d'Olecha sur les modistes.

« En n, puisqu'on ne peut pas vivre dans le vide... L'éternité ? J'y pense, j'y pense !... Conneries !... Peut-être que je suis une âme sensible... Toutes les époques en ont. Intoxiquées, toutes ! Les hôtes de passage, comme le chien... Si on m'avait dit que je nirais ma vie sans même savoir quelle comédie je joue !... Nous devrions avoir deux vies, vois-tu bien... La première, pour déchiffrer. Ensuite une autre, pour en pro ter... Ça commencerait à... vingt ans ? Déchiffrer... J'aurai été un homme de notre époque, de notre époque informe, pur-et-simplement...

– L'informe a son prix. Pourquoi ne pas continuer tes Mémoires, puisque tu les avais commencés ?

Il hausse les épaules :

– Connaître les hommes pour agir sur eux, dit ton Stendhal. L'action sur les hommes, on appelle ça la propagande, non ? Tes Français sont étonnants ! Apprendre à connaître les hommes en lisant Le Rouge et le Noir ! Est-ce que nous connaissons les fous quand nous lisons Don Quichotte ?

La secrétaire :

 

INFORMATION RELATIVE A L'ATTAQUE DES STATIONS DE MÉTRO DÉMENTIE. IL S'AGIT DE GAZ LACRYMOGÈNES DE LA POLICE, POUSSÉS PAR LE VENT.

 

Max, sans même tendre la main vers la note, continue :

« On parle de l'expérience apportée par l'âge, on ne parle jamais de l'indifférence... Les jeunes n'en ont pas idée ! Elle est bien plus profonde. Tranquille. Je l'ai étudiée ; chez nous, en psychiatrie, l'“A quoi bon ?” pathologique est un symptôme meurtrier.

Méry m'a rappelé, à Singapour, que Lawrence d'Arabie avait fait inscrire Qu'importe à l'entrée de son cottage. Presque de la même voix. Les amitiés anciennes... Je ne l'ai revu ni à Paris ni en Indochine. Si je retrouvais Max à Singapour, notre relation serait différente. (Et voici les vols de papillons sur les îles de la Sonde, la brume chaude de la nuit, le patio de l'hôtel Raffles, les aboiements...) Mais Méry avait longuement parlé de Hô Chi Minh avant de parler de lui-même. Son Asie, l'Amérique de Max vont à merveille avec la lassitude de l'un, l'agitation de l'autre. Le bouddhisme du centurion chancelant de Singapour frappe de frénésie cet A quoi bon ? rageur. Les deux hommes ont en commun le besoin de pensée, l'interrogation. Ils ont pris à l'égard du présent plus de distance que moi : la guerre civile, ou la colonie, a fait d'eux les émigrés d'un passé. Méry regardait sa vie dans un miroir divin, voilé comme le petit bassin où la lune se re était devant nous ; je crois que le divin n'existe pas pour mon Voltaire mécanique, malgré ses prières. Il est installé dans son professorat. Mal. Ancien combattant. Méry ne monologuait pas en face de moi, mais en face de la mort. Pourtant :

– Quand as-tu cessé de penser à des choses que tu ferais plus tard, qui arriveraient plus tard...? demande Max.

– Insensiblement, je suppose... Comme tout le monde.

– L'avenir à long terme disparaît, on ne s'en aperçoit pas !... Quelle vie, que la vie ! A propos : je t'ai dit que je ne connaissais pas la vieillesse, mais je connais la peur de penser au futur.

– Cette maison-ci oblige à y penser souvent. D'une façon impersonnelle, administrative. Ce qui, en somme, le supprime...

– J'ai été condamné à mort pendant deux jours, avant d'être délivré. Je ne l'ai pas oublié, à cause du pittoresque ! J'ai oublié mes sentiments. Quand j'en parle, vois-tu bien, je les invente. Au fond, je m'en fous.

L'huissier :

 

GRÈVES ORGANISÉES PAR LES COMITÉS LYCÉENS A MICHELET ET CONDORCET STOP NANTERRE CALME STOP ÉTUDIANTS COMMUNISTES NE SUIVENT PAS STOP SYNDICATS CHRÉTIENS DÉCLARENT ACTION UNIVERSITAIRE INCOHÉRENTE STOP DIX-NEUF HEURES TROIS CENTS BLESSÉS.

Trois cents. Nanterre calme. Avec ce genre de calme, nous allons à trois mille. Je pense à ce que Max vient de dire.

Suis-je aussi indifférent que lui à de tels moments de mon passé ? Gramat... Le chasseur italien qui fonce sur la tourelle de mon avion, et sur lequel, pendant quelques secondes, je ne peux pas tirer, parce que je distingue sa barbiche au-dessous du masque... Madrid vers trois heures du matin, la Gran Via où ne restent que les aveugles ûtistes qui jouent L'Internationale... Pourquoi ces images ? Parce que Max est espagnol ? Aucune envie de penser à mes antichambres de la mort. Peu importe, on ne parle jamais de ce qui est essentiel. Je dis :

– Les Christ aux outrages russes sont des Christ assis, la tête soutenue par un bras. Le gouvernement avait donné l'ordre d'envoyer à Moscou ceux des églises pour un musée, pour je ne sais quoi. Dans la salle d'attente d'une petite gare, près de Novgorod, je les ai vus assis côte à côte sur les deux banquettes de bois, comme des voyageurs. Ils attendaient. Je pense à eux comme toi aux herbes de ta rivière...

– L'absurdité du monde, nous en parlions déjà tous les deux à Madrid, il y a... trente ans. Je n'ai pas fait beaucoup de progrès, vois-tu bien... Sauf sur un point... en n, voici. L'ennemi numéro un de l'absurdité est sans doute l'espérance. La notion centrale de notre psychiatrie devient le “niveau de l'humeur” ; comme si cent correspondait à l'euphorie, zéro au suicide, et cætera. Ce niveau ne s'abaisse qu'en direction de la mort. Et les travaux montrent de plus en plus clairement qu'il coïncide avec celui de l'espoir...

– Ça vaut la peine.

– Ça vaut souvent la peine. Nous venons de faire une découverte importante. Les “doses moyennes” des remèdes sont acceptées partout depuis cinquante ans, alors que leur action varie parfois de 1 à 6. En chimie du cerveau, cela allait de soi. La question va se poser en médecine générale. Mais beaucoup de gens, dont je suis, ne peuvent pas vivre sur ce qu'ils savent, ils veulent vivre sur ce qu'ils croient, vois-tu bien ! La recherche scienti que n'a jamais rien résolu dans une vie ; heureusement, elle diffère tout. C'est la chasse au trésor. Les jeunes ne peuvent pas pro ter de l'aubaine... Ici, la Jeunesse ne fait pas partie de tes attributions ?

La lettre qui xait la date de sa venue ne demandait rien. Pourtant il attend de moi une aide, ou une réponse à une question qu'il n'ose poser.

– Non. Et les Etats ne peuvent rien pour elle. Il est possible que ce qui se passe au quartier Latin en ce moment soit important, mais...

– Penses-tu ! Pourquoi plus qu'à Berkeley, au Japon ou ailleurs ?

– Ici, l'émeute étudiante peut se conjuguer avec une action syndicale. Les communistes ne participeront pas à une insurrection en compagnie des étudiants, qu'ils tiennent pour impulsifs, irresponsables et farfelus, mais...

– Ils ne l'ont fait nulle part !

– Les étudiants n'ont rencontré nulle part un parti communiste puissant.

– Pas non plus un général de Gaulle, vois-tu bien !

– Le P.C. dit : “Nous sommes avec la masse des étudiants, qu'il ne faut pas confondre avec les petits groupuscules pseudo-révolutionnaires.”

– C'est sans doute vrai, ici comme chez nous...

– La C.G.T. ne prendra pas le risque de ce qu'elle appelle une aventure gauchiste. Mais un vrai mouvement de masses a sa vie propre.

– Les gens sont avec les étudiants. Mais les étudiants ne rêvent pas de révolution, ils rêvent de jacqueries. Comme en Espagne, mais oui ! Comme en Californie, comme en Hollande, comme partout ! Le mélange du nihilisme et de la Fête, je te dis ! Très espagnol ! A Mexico, des étudiants ont foncé de l'université sur le Zocodover, la grande place, pour tirer de tous les côtés. Tes Français sont des bourgeois !

– Jusqu'ici, pas un mort. Ce qui est étrange, même si l'on tient compte des intentions des étudiants, des instructions de la police.

Il ricane :

– Un accident est vite arrivé... Mais il n'arrive pas... Je suis allé à Nanterre. C'était comme partout. Vive le Vietnam – L'Université dresse les chiens de garde de la bourgeoisie, nous contestons l'Université et la société ! – Avec le prolétariat, pas toujours avec Marx – Maoïstes ou pas, les politiques sont des emmerdeurs ; mais chacun doit avoir le droit de parler – Vive Marcuse, vive Reich : luttons contre l'aliénation sexuelle des travailleurs – Vive la contestation permanente, fondée sur la provocation ou l'insulte . Et ainsi de suite ! Ah ! je connais, je connais !... Lénine n'aurait pas aimé ça du tout, vois-tu bien ! Vous avez en plus Cohn-Bendit, qui brait plus fort que les micros ; minuscule différence. Pourtant, chez vous, le psychodrame devient contagieux, agit sur les spectateurs. San Francisco se foutait de l'épidémie de Berkeley...

L'huissier :

 

QUATRE CENT CINQUANTE BLESSÉS.

– Votre freudo-marxisme, demande Max, a naturellement commencé par la contestation sexuelle, une histoire de dortoir ?

– L'important n'est pas là. Tous les gouvernements interprètent le nihilisme en termes politiques parce que ce sont des termes rationnels.

– Je croyais que tu les jugerais complètement idiots...

– Politiquement, ce feu d'arti ce à fusées noires n'aura d'autre résultat concret, comme on dit au P.C., que de soutenir M. Mitterrand et ses politiciens contre le général de Gaulle. Et s'ils échouent, de jeter les électeurs dans les bras du gaullisme de droite. C'est bien la peine de faire l'amour en public par groupes de six pour aboutir au président du Sénat ! qui se débarrasserait des communistes comme d'habitude. Terminer l'Apocalypse par la restauration de Topaze, pourquoi pas ? Il y a dans tout ça de l'illusion lyrique, mais aussi pas mal de sarcasme, de dérision...

– Ça m'a frappé, au quartier Latin !

Il hennit, ses cheveux voltigent ; mais depuis qu'il s'est rassis, cabas sur les genoux, une tristesse de plus en plus lasse succède à la frénésie.

– Tu ferais mieux de t'occuper de chimie du cerveau ! A propos, il faut que je te donne les Actes du dernier Congrès... Tout de même, l'homme est une drôle de bête !... Alors, ces Actes du Congrès, ça vient ?

Il a posé sur mon bureau le petit cabas qu'il ne cessait de peloter entre ses genoux, y plonge la main, en tire des papiers et un soutien-gorge, enchaîne :

– ... et la femme, donc !

trouve en n une plaquette qu'il me donne : Congrès, ferme le cabas et le repose sur ses genoux. Pendant la guerre, il m'a dit : « Vers cinquante ans, quand j'aurai en n atteint l'âge heureux de l'impuissance... » Fol espoir sans doute.

« A Madrid, nous avions beaucoup plus d'espoir. Ça ressemble à nos émeutes et ça n'y ressemble pas, vois-tu bien. A ton avis, quelles sont leurs vraies motivations, comme ils disent ? Quand on retrouve un pays, on devrait noter les nouveaux mots : motivation, structure, alinéation, quoi encore ?

– Démysti cation, frustration, progressiste, société de consommation...

– Même ceux qui viennent de grands esprits, et du passé, localisent épatamment le dernier état de la connerie. Je demandais... ah oui ! les motivations ?

– Il y en a plusieurs.

« D'abord, comme ailleurs, modi er l'organisation des études. Ils ont raison. Elle doit être adaptée à la ruée des étudiants : il y en a autant, cette année, qu'il y avait d'élèves des lycées et collèges avant la guerre.

« Puis, la sexualité. Parfois, la Faculté intervient pour protéger la liberté des

lles ; parfois, sans trop savoir au nom de quoi.

« Puis, les objectifs immédiats : évacuation de la Sorbonne par la police, solidarité avec les étudiants condamnés. Très important.

« De plus, faire grève, s'insurger, c'est exister. En temps normal, ils n'existent guère, les pauvres. Existence, insurrection, indépendance, liberté, l'ensemble est confus, mais explosif.

« En n, le vrai nihilisme. C'est pourquoi je t'ai parlé d'irrationnel. Là, les objectifs sont des masques ; sauf les plus simples, comme la libération des étudiants emprisonnés. La Sorbonne populaire n'est pas un objectif révolutionnaire, c'est un lm d'Eisenstein. Tout nihilisme appelle des états psychiques. L'atmosphère insurrectionnelle en fournit encore plus que la sexualité. Ils disent : faire la Révolution, comme les gandins disaient : faire la noce. Tu n'as pas besoin de moi pour savoir que sans Rome, Napoléon n'aurait été ni consul ni empereur. On appelle contestataire, un protestataire qui se regarde protester. Mais ces acteurs-ci se trompent de République.

Fais-je un exposé au soutien-gorge ? Il rend tout saugrenu...

– De Gaulle gagnera encore, cette fois-ci ? demanda Max. Et puis, qu'est-ce que ça peut foutre ! Le plus extraordinaire de tout, c'est la musique. L'Espagne... en n, je me suis fait une raison, mais à Berkeley je peux prendre les émissions mexicaines. Il y a souvent du amenco, quelquefois du canto jondo. Alors, je me dis : quelle chose extraordinaire, être venu sur la terre pour y regretter ce que je n'ai jamais connu...

Il hésite.

– Dis donc ? Tu parlais d'états psychiques... Ça t'intéresse toujours ?...

Sa bouche reste ouverte. Vais-je savoir pour quoi il est venu ?

– L'un de mes collègues a mis au point un... comment dire, puisqu'il n'accepte pas le mot : hallucinogène ? en n, soit ! une drogue auprès de quoi les autres sont des jeux d'enfants. Ceux qui l'ont expérimentée parlent d'état premier – par prééminence sur ce que nous appelons tous l'état second.

– Premier en intensité ?

– Pas tout à fait... plutôt non... ils parlent d'une “douceur inconnue”. Et ils ne sont pas des écrivains ! Leur slogan est, écoute bien : le seul état, avec la mort peut-être, où la conscience et l'expérience coïncident. (Comme s'ils connaissaient ton vocabulaire.) Pourtant ils avaient étudié les drogues principales...

– Pourquoi : avaient ?

– Mon collègue a renoncé. Pas par crainte de la police ; par peur tout court. C'est pourtant la seule drogue qui n'apporte ni dépression ni accoutumance.

– Alors ?

– Il a peur...

– L'action dure plusieurs heures ?

– Douze.

– C'est beaucoup.

– Qui. Rends-toi compte ! Rien de commun avec le haschisch, la mescaline, ni les opiacés...

– Les alcaloïdes ?

– L'héroïne ? Pas question !

– Douze heures... Il y a une “mise en marche” ? Tu sais comme moi que le haschisch est un multiplicateur, d'où son action religieuse dans certaines sectes.

– Religieuses... J'ai demandé à un de mes étudiants, athée, de me donner une idée de cette drogue-ci... Il m'a dit...

L'ombre d'une voix chuchotante et nostalgique passe sur celle de Max :

– Il m'a dit : c'était le Paradis...

Donc, Max n'a pas fait l'expérience.

– Mon collègue n'a conservé que deux doses. Quand il a su que je venais ici, il m'en a remis une pour toi. Si tu n'en veux pas, je la rendrai...

Est-il venu pour cette proposition ? Accompagne-t-elle seulement son voyage ? Les jeunes admirateurs lointains existent : nous faisons partie de leur exotisme. Même chez les scienti ques, l'inattendu n'est pas rare, en de tels domaines.

– Comment a réagi le Contrôle des stupé ants ?

– Mon ami ne le consultera jamais. Il sait bien... Leur jalousie... surtout, leur peur.

– La peur du bonheur ?

– Bien sûr !... Tu te rends compte ?

Depuis que nous parlons de ce sujet, Max ne m'a pas regardé. Son regard revient. Il sourit gauchement. Je ne croyais pas que son agitation pût connaître la gaucherie. Le mot « paradis », à peine prononcé, étend dans le bureau ses ronds mystérieux, se perd dans la nuit menaçante.

– Si ça marche, dit-il, c'est la n des drogues chez les contestataires de l'Université... La n de leur drame, peut-être... Quelle histoire !... Le mot bonheur ne s'est jamais appliqué qu'à des moments...

Sa voix pressante tout à l'heure pour me convaincre de balivernes, ne l'est plus. On dirait qu'il n'ose pas. Sa ressemblance avec Voltaire ne s'interpose plus entre le vieillard qui me fait face, et mon ami d'autrefois. Je retrouve son écarquillement de jadis. Bouche un peu ouverte sur le sourire qui a perdu son ironie, buste penché, bras un peu écartés, comme pour l'abrazo espagnol ; aussi, une tension de chat inquiet d'on ne sait quoi. Mais ce très vieux chat ne sautera plus. Je lui demande :

– Que veut ton collègue ? Un écrivain qui fasse pour sa découverte, ce que Huxley, Michaux ont fait pour la mescaline ? Je n'écris plus...

– Tu écrirais si tu voulais. Ce n'est pas ça... du moins, ça m'étonnerait...

– Echapper à sa responsabilité, qu'il semble supporter assez mal, sans brûler sa formule ?

Max sourit, du même sourire maladroit dont je ne sais s'il exprime la complicité ou l'ironie.

– Plutôt. Mais je ne sais pas, bien sûr... Il m'a seulement demandé de te dire ce que je t'ai dit.

– Donne les sachets.

Comme pour mettre n à l'entretien, le téléphone interministériel sonne.

– Pourtant, je suis un homme de ce drôle de temps, je te dis !..., répète Max qui gagne la porte avec son petit cabas.

Le temps des limbes.

 

1 Faux médicament, dont l'action est due à l'imagination des malades. (Placebo : je plairai.)

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