Le Miroir des Limbes
Partie VI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
VI
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J'ai été atteint d'une maladie du sommeil ; mes jambes se sont à plusieurs reprises dérobées et je suis tombé, comme en syncope mais sans perte de connaissance ; puis, deux fois au cours de la même semaine – la seconde fois, précédée d'un tournoiement convulsif. Examens. Professeurs et docteurs ne pourront se consulter que dans douze jours. En attendant, sclérose des nerfs périphériques et menace sur le cervelet, donc menace de paralysie. Laquelle ?
Puisque je travaille peut-être à ma dernière œuvre, j'ai repris, dans Les Noyers de l'Altenburg écrits il y a trente ans, l'un des événements imprévisibles et bouleversants, comme la Croisade des Enfants – cent mille gosses partis seuls délivrer Jérusalem, exterminés ou pris pour esclaves – qui semblent les crises de folie de l'Histoire : la première attaque allemande par les gaz à Bolgako, sur la Vistule, en 1916. J'ignore pourquoi l'attaque de la Vistule fait partie du Miroir des Limbes, je sais qu'elle s'y trouvera. Peu de “sujets” résistent à la menace de mort. Celui-là met en jeu l'affrontement de la fraternité, de la mort, – et de la part de l'homme qui cherche aujourd'hui son nom, qui n'est certes pas l'individu. Le sacri ce poursuit avec le Mal le plus profond et le plus vieux dialogue chrétien ; depuis cette attaque du front russe, se sont succédé Verdun, l'ypérite des Flandres, Hitler, les camps d'extermination. Tout ce cortège n'efface pas la journée convulsive où l'humanité prit la forme de la démence comme devant la bombe atomique, mais aussi d'une pitié forcenée. Si l'aviateur s'était fait sauter avec sa bombe, au lieu de la jeter sur Hiroshima, nous ne l'aurions pas oublié – même après une autre bombe ; si je retrouve ceci, c'est parce que je cherche la région cruciale de l'âme, où le Mal absolu s'oppose à la fraternité.
Nous connaissons assez ce qui s'est passé ce jour-là, pour l'imaginer ; de ce qui s'est passé ensuite, il ne reste rien. Les souvenirs publiés cessent à l'ambulance ; n'espérons pas en découvrir après soixante ans. En Alsace, à la n de 1944, on ne connaissait plus les noms des survivants de Bolgako. L'histoire efface jusqu'à l'oubli des hommes ; cette fulguration s'est aussitôt dissipée dans le néant des jours de guerre, car le second régiment, qui montait en ligne avec les ambulances, a enfoncé la ligne russe.
Il ne reste rien de l'événement. Pour trouver sa lueur surhumaine, la fulguration devait-elle s'effacer ? Sinon, ne se serait-elle pas perdue dans les récits de délires, de saouleries ou de paniques, que les nations n'aiment guère à retenir ? Cette attaque exerce sur moi la trouble et puissante action des grands mythes de la révolte depuis Antigone. L'humanité archaïque vivait ses mythes ; jusqu'en 1911, l'empereur de Chine conduisait la charrue pour tracer le premier sillon de l'année, comme l'empereur mythique avait tracé le premier sillon de la terre. J'ai revécu le mythe inconnu de la Vistule, parce que je l'ai écrit – sous une autre forme, en 1940 quand j'étais prisonnier, en 1941 quand je m'étais évadé. Je quitte, pour le reprendre, les fragments de ce livre où se bousculent mes souvenirs, mes obsessions, mes prémonitions. J'ai d'abord étudié l'attaque de Bolgako parce qu'un certain nombre de soldats qui la conduisirent étaient Alsaciens. L'Allemagne affectait volontiers l'Alsace au front russe. (D'où la liberté intérieure de mon personnage, qui combat pour l'Allemagne avec indifférence.) J'ignorais, en 1941, que la brigade Alsace-Lorraine existerait un jour, que je serais lié à l'Alsace par le sang. La mort qui tourne autour de moi me livre à ceci, qui me parvint, il y a trente ans, de l'autre côté de la vie.
Le mot : convulsion, me hante. Le texte que je corrige depuis onze jours pourrait le prendre pour titre ? Pourtant sa violence s'éloigne (non son égarement). J'avais envie d'ajouter à ce récit, les souvenirs qu'il appelle aujourd'hui en moi. Devant la main suspendue des gazés de la Ville de la Mort, à une heure que tous ces hommes ont tenue pour une heure de destin, je pense à la fresque de Nefertari, en face de Louxor : à l'entrée de sa tombe, la femme de Ramsès joue contre un dieu des morts invisible, dont nous ne connaissons la présence que par ses pions sur l'échiquier. Devant le vide, elle joue son immortalité.
Avec les premiers gaz de combat, Satan reparaît sur le monde ; mais le Fléau ne prévaut pas sur l'aveugle instinct de vie resurgi dans la seule forêt d'Europe où vivaient encore les bisons du quaternaire. Connaissons-nous tant d'exemples de l'homme et de la mort, broyés par la fraternité sauvage – inscrite en l'homme, programmée, diraient les ordinateurs ricanants ? Ce jour-là, venue d'aussi loin que le Mal, la demi-bête des profondeurs où naquit l'homme, a découvert, en bavant, le dé de Prométhée. Peut-être investi par la mort, je me réfugie dans le récit d'un des plus énigmatiques sursauts de la vie.
L'individu n'y existe pas. Le commandant Berger, à peine. Dans la sape, il écoute ; pendant l'attaque, il regarde. Le professeur gesticulant compte à peine plus que ses bulldogs. Les autres parlent avec la plus vieille voix de l'humanité, la voix de caverne des soldats allemands dans la sape, des prisonniers français dans le camp. Au fond de l'ennemi, il y a aussi la miséricorde.
Quand l'auto du professeur s'arrête, le commandant Berger et le lieutenant adjoint voient répondre à leur salut militaire le grand mouvement d'un feutre à large bord ; une main rejette en arrière un cache-nez mis en écharpe (en juin), une autre lance à leurs pieds une cigarette à demi consumée : mains, cigarettes, cache-nez, cheveux gris presque longs, tout un pigeonnier s'envole du visage du professeur, qui ressemble à un Bismarck prestidigitateur. Un gros garçon placide quitte derrière lui l'auto, une mallette dans la main gauche, un panier dans la droite : son ls.
– Très heureux ! dit le professeur, je suis vraiment très heureux, messieurs ! J'ai toujours eu pour les officiers de renseignements un intérêt très particulier ! Du commandant, il sait que cet assez jeune ethnologue a été conseiller du Sultan Rouge et l'adjoint d'Enver Pacha, présentement défenseur des Dardanelles contre les Alliés. Du professeur, Berger sait qu'il est l'un des quelques spécialistes des gaz de combat. Il s'intéresse plus aux gaz qu'aux minables histoires de renseignements.
– Allons dîner !
Le professeur a passé son bras sous celui de Berger surpris. L'Europa est le moins délabré des trois hôtels réquisitionnés à Bolgako. Sous le ciel calme à cause de la venue du soir, sous l'incertaine odeur des roses poussiéreuses pas encore fanées, un grondement de canonnade monte dans la solitude du jardin de curé.
La table est mise dans la chambre de Berger. Le professeur pose d'un air désolé son grand chapeau sur la cheminée, tire de son panier un acon et une bouteille jaune dont il boit une gorgée au goulot.
– Pour l'asthme, messieurs ! mais ceci (il tient l'autre acon) notez ! est de la véritable ne française. Parfaitement !
Il le pose sur la table avec tristesse.
– Mangeons : demain matin, les Russes seront enfoncés.
Toujours consterné.
Berger descend chercher la bière. Quand il revient, canettes en éventail autour des poings, le professeur, son ls et le lieutenant sont penchés sur des photos : la première, entre les assiettes, est celle de la maison du professeur. On va la démolir pour établir un champ d'aviation. Il espérait la sauver : un des télégrammes qui l'attendent lui apporte un refus dé nitif. D'où sa consternation. L'autre photo est celle des deux enfants du lieutenant.
– A mon tour, je vais vous montrer mes enfants, dit le gros ls du professeur.
Berger regarde : trois bouledogues.
– Heinz a fait ses études à Oxford, dit son père. Puis il s'est spécialisé dans la médecine animale. Par vocation, notez !
– Par passion, murmure le gros Heinz endormi. Et, s'inclinant un peu comme pour une présentation, il ajoute d'un ton humblement orgueilleux : « Vétérinaire. »
Il ressemble aux bouledogues, en mou.
– Demain, devons-nous faire seulement un essai, monsieur le professeur, – ou une véritable attaque ? Comme la tentative précédente a échoué...
– Les essais qui ont eu lieu jusqu'ici sur ce front, je vous en prie !...
Il éclate d'un rire enfantin : comme les grands singes, ce moustachu est tour à tour vieux et enfant, pas jeune.
– On a essayé d'employer des poisons. Mais c'est parfaitement idiot ! l'acide cyanhydrique, l'oxyde de carbone sont des poisons parfaits, qu'est-ce qu'ils ont donné ? L'acide cyanhydrique demande un demi-gramme au mètre cube d'air : le sujet entre en convulsions et tombe mort dans une rigidité tétanique. C'est parfait en lieu clos ! Le champ de bataille gurez-vous, se permet d'être à l'air libre !
« Ensuite, quoi ? On a essayé l'oxyde de carbone. En laboratoire. Toxique redoutable, présentant toutes les qualités requises, facile à préparer, bon marché ! Il xe l'hémoglobine du sang, l'empêche de s'unir à l'oxygène de l'air. Mais il y a toujours le problème de l'air libre !
« J'ai fait écarter les poisons. Nous allons employer... autre chose. Nous sommes au-delà des dérivés du chlore. Pas si mal, le chlore, vous savez ! Facile à liqué er, intolérable à l'organisme humain, très bon marché, notez ! D'après vos... collègues du front occidental, messieurs, notre attaque chimique sur l'Yser a déterminé entre dix et vingt mille intoxications immédiates : plus qu'il n'en fallait pour enfoncer le front anglais ! Parfaitement ! Mais si l'ennemi emploie des masques, il faudra tout recommencer !
– Quand on écarte les poisons, demande Berger, que s'agit-il d'atteindre ?
Le professeur ouvre les bras avec un geste de danseur.
– Mais les muqueuses, mon commandant ! C'est bien simple : les muqueuses !
« Nous avons des composés plus agissants que le chlore, naturellement ! la virulence du phosgène atteint dix fois celle du chlore, mais le phosgène...
Il passe devant la fenêtre ouverte, étend la main pour reconnaître le vent. Au-delà du jardin, les bulbes et les croix d'une église orthodoxe brillent dans le soir au fond de la place en pente. La voix du professeur énumère les qualités et les défauts du phosgène, et Berger ressent la profondeur du monde slave jusqu'au Paci que.
Le professeur jette sa cigarette éteinte par la fenêtre qu'il referme, et revient, épanoui :
– Le vent est toujours excellent, toujours excellent ! Je crains d'ailleurs moins une saute de vent qu'une humidité soudaine...
Il a déjà allumé une nouvelle cigarette et repris son dîner.
– Mais nous en sommes à la préhistoire, dans la guerre chimique ! le sulfate d'éthyle bichloré, c'est peut-être le gaz de combat par excellence. Un produit caustique, vésicant et toxique à la fois ! Tout particulièrement dangereux, notez ! car le sujet ne souffre pas au moment même de l'intoxication : l'action commence plusieurs heures après...
« Efficace jusqu'à une partie pour quatorze millions de parties d'air !
Et, agitant la photo de sa maison comme une preuve :
– Sans doute la chimie est-elle l'arme dé nitive, l'arme supérieure qui conférera aux peuples qui la manieront bien, – qui la gouverneront ! – une suprématie mondiale... Parfaitement ! Peut-être l'empire du monde, vous entendez !
– Est-il probable que le Service de renseignements ennemi puisse se procurer nos formules ? demande le lieutenant.
– Avant six mois, nous aurons employé six gaz différents ! Voyez-vous, il va se passer entre les gaz et les moyens de protection, la course de vitesse commencée depuis des milliers d'années, depuis... le premier fabricant de casse-tête ! entre la lance et la cuirasse, la balle et le blindage ! Seulement, et voilà ce qui donne à la question toute sa gravité...
La photo lui échappe. Il se baisse pour la ramasser, sans s'interrompre :
« ... depuis que cette lutte existe, ce n'est jamais le blindage qui gagne la dernière manche, entendez-vous !
– Monsieur le professeur, vous avez bien dit que les nouvelles découvertes permettent d'intoxiquer les troupes ennemies sans que celles-ci le sachent, n'est-ce pas ?
Le professeur brandit de nouveau la photo de la maison :
– Une partie pour quatorze millions de parties d'air !...
« Si vous vous placez d'un point de vue supérieur, les gaz constituent le moyen de combat le plus humain. Parfaitement. Car le gaz s'annonce, la cornée opaque devient d'abord bleue, la respiration commence à siffler, l'iris –
c'est même à noter ! – passe presque au noir. En somme, l'ennemi est prévenu.
Or si je crois que j'ai ma chance, même in me, je suis courageux ; mais si je sais que je ne l'ai pas, le courage, pffut !...
– Ce sera un grand malheur, dit le lieutenant, si nous devons voir disparaître de l'Empire le vieux sens allemand de la guerre...
– Qui ! répond le professeur sèchement. Mais les Allemands sont aussi des hommes, et susceptibles de faiblesse non ?
« Le sulfate, lui, est incorruptible. »
Une heure plus tard, le professeur sait que le jeune ethnologue ne s'intéresse qu'à l'homme, le lieutenant, qu'aux Allemands ; Berger sait que le professeur ne s'intéresse qu'aux gaz de combat, et Max, qu'aux chiens. Le professeur savait en arrivant que les camarades de Berger le surnomment Frégate, et ce nom d'oiseau ou de bateau ne va pas mal à son visage de proue. La voix intérieure de Berger nomme le professeur, tantôt Bull-Dog et tantôt Bismarck. Le vent n'a pas changé, la canonnade a cessé ; des pelles éloignées sonnent, au-dessus du pas triste et lent d'un cheval. Une cavalerie glisse au fond de la nuit ; il y a trop de guerre au ras du sol pour l'angoisse métaphysique. Le vent frais de la nuit glisse dèlement vers la Russie.
A six heures du matin, Berger attend le professeur et le lieutenant dans la sape qui communique avec les tranchées de première ligne. L'attaque ne doit pas être annoncée avant leur arrivée. Berger a été installé dans une petite sape (destinée au commandement ?) qui communique avec la première, vaste cave rayée des barres diagonales du jour que lancent les trous d'observation comme des saluts d'épées. Il ne voit les soldats que lorsqu'ils traversent ces faisceaux d'atomes. Presque tous, assis par terre, causent.
– Le tsar ! dit la voix la plus haute. Anéantir l'Allemagne ! (On replie un journal.) Anéantir l'Allemagne ! Il reste dans son palais, à Pétersbourg ! Sous terre ! Malheureux de voir ça ! Et le peuple qui est assez con pour l'écouter ! Le Grand Frédéric, y a une chose qu'on peut dire, les gars, c'est que, lui, il se mettait à la tête de son armée, et puis il marchait devant !
Brouhaha indifférent.
– Les Français, ils en ont plus, de fusils, dit une autre voix, en parenthèse.
– Toi, quand on te réveille la nuit pour te ler un coup de bière, tu crois que c'est un contre-appel, et puis tu viens parler du Grand Frédéric ! Ça vous fait mal !
La discussion, partie comme un furet dans un autre coin d'ombre, est remplacée par des con dences :
– Dans mon métier, c'est pas absolument manuel, c'est plutôt la tête...
– T'es ajusteur ?
– Fraiseur.
– Qui, c'est comme moi, dans le découpage, c'est l'attention, la tête, quoi !
La modestie du ton n'appelle pas l'ironie.
Un temps. Une autre voix continue une autre con dence :
– Les femmes, elles travaillent au triage ; avant, c'était au fond, maintenant c'est au jour, y a un tapis roulant. Mais quand on est marié, on peut plus travailler à la mine.
– Un mineur a pas le droit d'être marié ?
– Pas les hommes : les femmes. La femme mariée, elle peut plus passer la porte de l'usine. Fini.
Le silence, de nouveau. Au loin, la profonde canonnade et l'éclatement des obus.
– Et t'sais, dans les sapes, dans les galeries, on travaille toujours à poil, juste le pantalon. Pour le maquillage des yeux, t'as pas à t'en faire ! Mais pour la peau, la poussière de charbon, c'est sain... La lampe, c'est le bon Dieu, sans ta lampe t'es perdu.
Malgré les barres de lumière venues des trous d'observation, le respect magique avec lequel est prononcé le mot lampe s'accorde à l'obscurité.
– Y a une inspection toutes les semaines, tu parles d'une revue de détail ! Moi, j'avais une petite poule, une jolie petite poule ; ma lampe, elle me l'astiquait tous les jours.
Un homme qui se souvient de l'amour lorsqu'il pense à une lampe de mine et à un torse nu couvert de charbon...
Une autre voix, plus près :
– ... Le gars a spécialement demandé le rapport du capitaine pour avoir sa permission : il avait fait le front Ouest, il avait rebondi ici, il était pas allé une fois en détente ! Il avait une gosse de cinq ans. A cinq ans, les gosses, ça commence à comprendre... Alors, il a eu sa perm, il s'amène, et la gosse elle dit : “Où que tu couches ? – Ben, qu'il répond, dans mon lit ! – Alors, qu'elle dit, la môme, le Suisse, y pourra pas venir ?” Ah ! dis donc ! y avait un Suisse qui couchait toutes les nuits avec la bonne femme !
– Et alors ?
– Ben, rien. Il s'est pas marré... Mais il a laissé courir, à cause de la gosse...
Le bombardement rageur emplit la sape.
– Moi, j'en connais un qu'est venu en perm, sans pouvoir prévenir. C'était la nuit, il a frappé : on a pas ouvert. Et i'savait bien que la femme était là ! Presque toute la nuit il a frappé. Elle a pas voulu ouvrir. Alors il a compris. Il est rentré à l'escadron, et pis i's'est pendu. Comme ça, avec sa ceinture, au-dessus de son lit. C'était pourtant un lit ordinaire...
Berger n'a jamais connu la chambrée. Mais malgré les casques à pointe recouverts de toile qui passent parfois dans les rais du jour, il entend la voix secrète des hommes, plus profonde que celle de la guerre.
– Le Messager boiteux, j'y crois pas, mais il a dit : “Quand la récolte aura été mauvaise et que les serviteurs auront leur nom qui commencera par la même lettre que celui du Maître, y aura la guerre...”
– Hindenburg...
Aucun ne prononce le mot Hohenzollern. Berger connaît le Messager boiteux, un des vieux almanachs édités à Strasbourg. « Quand la récolte aura été mauvaise... » Le lien paysan, sans âge, de l'imprévisible récolte avec l'imprévisible destin.
– Qui c'est qui gagne, dans la prophétie ? Nous ?
– Non...
– On s'en fout. Le Messager, encore des conneries alsaciennes.
– Ça m'aurait étonné ! Bien sûr, les Alsaciens, personne n'en veut !...
– Ta gueule ! Y en a quand même pas mal, ici !
On dit, plus loin :
– Quand nous sommes arrivés, elles avaient déjà été violées par les Cosaques et par les Autrichiens, elles protestaient même plus...
Nombre de soldats qui ne portent pas de chemise ont déboutonné leur tunique.
– Tu ne connais pas la croix luthérienne ? répond une voix enrhumée, à une question que n'a pas entendue Berger : qu'est-ce que tu connais ?
Voix différente de celles entendues jusque-là – populaire encore, mais retenue, et où passe un sourire. Sur une poitrine, un rai de lumière fait briller avec un éclat électrique, les branches d'une croix et la goutte lumineuse de la colombe huguenote. La même voix répond de nouveau à une question :
– Je ne suis pas croyant, mais j'aime aller au temple, quelquefois. A condition d'être tout seul. Dans certaines circonstances...
– Lesquelles ?
– Si je suis malheureux... Ou si je veux me rappeler des choses...
Ceux qui parlent s'éloignent. Un temps assez long s'écoule : les canons ne tirent plus que par intervalles, la marche des hommes qu'il vient d'entendre –
des sous-officiers – les ramène vers Berger.
– Il y a toujours un problème moral avec les volontaires. Voyez : il m'en faut trois, tout à l'heure, et ces histoires de gaz peuvent toujours être... sérieuses... J'ai pris les trois plus sympathiques. Pourquoi ? Parce qu'ils en avaient envie ; ça leur plaisait, je voulais leur être agréable... En fait de plaisir, je les ai peut-être condamnés à mort. Et j'aurais dû choisir ceux dont la mort a le moins d'importance...
– Et comment le résolvez-vous, le problème moral ?
Berger n'entend pas la réponse : un geste sans doute... Il est étonné que les sous-officiers aient été informés de la nature de l'attaque. Une autre voix apprend que les troupes le sont aussi :
– Nous, quand je travaillais encore dans la Ruhr, on est arrivé dans une sape qu'avait été touchée par le grisou, y avait longtemps. Y avait un ouvrier, comme vivant avec son pic au bout du bras, et le cheval, derrière, qu'avait encore l'air de traîner sa benne. C'était le gaz qui les conservait, mais l'air, il est arrivé avec nous. On y était pas depuis dix minutes, le gars et le bourrin, en poussière tous les deux ! Qu'est-ce que t'as à rigoler, conard ! puisque je te le dis !
Un brouhaha sans précédent brasse l'obscurité d'où sort en n :
– Les gaz, j'vais t'dire c'que ça fait...
C'est la voix lente et basse du peuple en face du mystère, la voix qui fait soupçonner que celle des sorciers était sans doute infantile :
« Les gaz, j'vais t'dire ; le gars qu'est touché, hein, i' reste immobile. Immobile qu'i' reste... I' peut plus bouger. Juste comme il était quand ça l'a pris, la même chose. Des types qui jouent aux cartes, par exemple...
– Avant même de s'en apercevoir, on est mort !
– Et si le vent changeait ?
– Le commandement a organisé l'attaque ! crie un sous-officier.
– On dit ça... répond faiblement quelqu'un.
C'est tout, jusqu'à un nouveau spécialiste des gaz.
– On a fait des essais sur le front Quest... Quand i' sont arrivés, les Français se mé aient pas, y avait tous les fossoyeurs qu'apportaient des morts à un cimetière, près de la Maison des Morts. I' sont restés là, le pied en l'air avec les morts dans les couvertures, dis donc ! Tous pareils, comme les morts dans les vitrines.
– Oh pardon ! C'est pas pasque t'es fossoyeur qu'i faut venir nous raconter des conneries.
– Le pied en l'air que j'te dis, pauvre abruti !
– Ah ça va ! ça va !
– Puisque moi j'te dis qu'i' sont restés là !
Ils ignorent qu'il n'existe pas en France de Maisons des Morts. Le ton monte, selon la technique de la discussion populaire : répéter la même chose en criant de plus en plus fort. Le canon couvre les voix.
– Un cantonnier arrêté pile, son balai de travers, tu te rends compte ?
– Le cochon qu'on égorge, i' reste le couteau dans le bide, mais ce coup-là, i' peut gueuler !
Les hommes parlent, ou les métiers ?
L'ironie permet de rêver sans honte. Chacun voit la vie soudain arrêtée – moins peut-être celle de l'ennemi, que la sienne.
– Le comptable qui nit pas son addition..., murmure une voix timide.
– C'est pas si sérieux qu'on dit, ces trucs-là, les mécaniques, les gaz... Ces gens-là connaissent point les bêtes. Si tu fais une fente au nez d'une mule, elle peut plus braire. On l'entend plus. Tu te rends compte, ce qu'on pourrait faire avec des mules comme ça – une cavalerie que les autres ils entendraient pas ?
J'écoute peut-être ceux qui vont mourir, pense Berger. Chacun croit qu'il parle de lui... Depuis combien de temps les entendent-ils ? Les dieux de la forêt, Charlemagne... On dit : le peuple allemand. Leur pauvre tête prend ce costume-là, comme ils ont pris leur uniforme. L'ancienne chrétienté... les hommes blancs peut-être...
Il se souvient de l'Asie centrale, des caravaniers. Les steppes, le petit feu, le ciel immense – un semblable murmure, comme la voix de la terre. Dieu beaucoup plus présent. Mais le balbutiement qu'il écoute ne plonge-t-il pas dans le temps, dans l'homme, au-delà des paroles divines ?
– Ils mobilisent les gosses de dix-sept ans, les Français ! y en a la moitié qui désertent...
– Y aura une révolution, c'est un pays qu'à toujours une révolution...
– Vos gueules !
Les gaz les intéressent plus que les Français.
– Quand même, vous voyez ça, le maréchal-ferrant avec son marteau au-dessus de l'enclume ! qui bouge plus ! Ces trucs-là, c'est des blagues, le marteau tomberait, vu qu'il est trop lourd.
– L'électricité, elle, a' doit rester allumée...
Berger pense à la ville des Mille et Une Nuits où tous les gestes humains, la vie des eurs, la amme des lampes ont été suspendus par l'Ange de la Mort. Le geste pétri é des forgerons fabuleux sous une lumière à peine troublée du passage des volontés humaines, éphémères comme cette guerre et comme les armées. Celui qui vient de parler de l'électricité, une tête d'alcoolique héréditaire, farfouille dans une valise de poupée misérable. L'obscurité est de nouveau habitée. Les timbres des voix changent, mais les tons restent les mêmes – la même résignation, la même fausse autorité, la même absurde science et la même expérience, la même inusable tristesse et la même inusable gaieté, les discussions qui ne connaissent que l'affirmation de plus en plus brutale, comme si ces voix de l'obscurité ne parvenaient plus à individualiser leur colère.
Le temps redevient le temps qui dépend des ordres supérieurs. Sous un des rais de lumière, net sur le sol charbonneux, un jeu de tarots est étalé ; une main en tire de temps en temps une carte, avec un murmure qui s'efforce de prévoir une vie... Cette main sans corps semble courir sur les cartes comme un rongeur, de toute éternité.
Après un nouveau silence, une voix chuchote, sur un ton d'excuse attendrie :
– C'est pas pour sa beauté que je l'ai épousée...
Un des hommes montre une photo à un autre ? Ses paroles, dans l'obscurité, prennent une intensité mystérieuse. Autour des rais de lumière, nul ne montre rien. Sous le plus proche, un adolescent au n visage lit. Que fait-il dans ce régiment territorial ? Est-ce lui, qui vient de parler ? Il n'a pas bougé une seule fois depuis que Berger écoute. Accroupi dans le jet de lumière lancé par le trou, il lit. Comme le plafond des sapes est bas !
Deux silhouettes passent, confondues devant une faible auréole : la photo est éclairée par la ammèche d'un briquet. Avec la même résignation, la voix enrhumée qui avait dit : « Je vais au temple quand je veux me souvenir... » répond :
– Oh ! moi, tu sais, ma femme, elle est pas bien jolie non plus...
Le fossoyeur revient.
– ... Mais vois-tu, elles ont trouvé un chien. On pouvait bien le garder, hein, puisqu'on l'avait pas payé ! La femme, elle l'a appelé Peterl, presque comme moi. La petite, jamais elle avait pu prononcer le nom de son père. Eh bien, tu me croiras si tu veux, depuis qu'il a le chien, la gosse, elle dit Peter comme tout le monde !
La voix devient amère :
– Elle y était pas arrivée pour moi. En n, c'est quand même un résultat...
Les rais de lumière se brouillent : dans le ciel, une migration d'oiseaux descend vers la Vistule. Berger écoute venir de l'épaisse pénombre la voix de la seule espèce qui sache – si mal – qu'elle peut mourir.
Tous les hommes de la sape se lèvent. Quelqu'un vient d'entrer :
« Mettez les masques ! La l32e d'abord ! »
Berger comprend pourquoi les soldats savaient qu'ils allaient suivre les gaz.
Ils se harnachent, dans la nuit aux taches de jour, et se dirigent vers la contre-sape avec un tintamarre de bidons, de boucles et de ferrailles, pour gagner la première ligne. Leur capitaine vient chercher Berger. Ils partent ensemble, les derniers. Les cartes à jouer n'ont pas été ramassées. Ni le livre que lisait le jeune homme au visage d'étudiant : Les Aventures de trois boy-scouts. Les soldats doivent-ils revenir ? Ils partent à la le, de dos. La tranchée atteinte, ils apparaissent de pro l, groin en avant. Par une chicane percée obliquement dans le parapet, Berger voit le terrain qui les sépare des tranchées russes, clair après l'obscurité de la sape. Sur le fond vert déjà jauni par l'été, de grandes vagues d'ombelles déferlent dans le vent. La première ligne allemande est un peu plus bas, au-dessus de eurs blanches à demi sèches ; le vent, qui dessine au loin sur elles de longs ramages, les secoue furieusement devant les trous d'observation. Deux versants opposés, la rivière au fond. Le versant russe s'élève dans une telle sérénité, que les barbelés semblent des clôtures champêtres. Pas un homme, pas un animal. Le canon s'est tu. Il fait beau comme avant la guerre.
Une longue poussière soulevée monte dans le soleil. Pas en panache, comme les sillages des autos ; partout aussi dense et aussi haute, comme un mur. Elle grandit, bien qu'on n'entende aucun moteur. La route disparaît ; l'émission des gaz a commencé.
Une à une, quatre ambulances gagnent des boqueteaux, en avant des tranchées.
On se bat pour regarder par les créneaux. Le professeur serre les bras au-dessous d'un trou d'observation, grand faucheux bismarckien, pattes ramassées, vers le cache-nez dans lequel il tente d'emmitou er ses moustaches. La nappe de gaz atteint les troncs parallèles d'un verger de pommiers, puis leurs branches. Le fond de la vallée n'est plus qu'un brouillard jaune, rougeâtre le long des prés et des sapins verts, et d'où sort, fantomatique, un haut poteau de télégraphe.
La nappe de gaz glisse sur un kilomètre de large, vers la position avancée des Russes. Elle s'in ltre dans un bois, cache les bases des sapins sans en atteindre les sommets, reparaît au-delà, laissant les crêtes en dents de scie émerger sur fond de brouillard comme dans les estampes japonaises. Elle continue sa molle ascension, couvre les champs dont les rubans montent vers les hauteurs, les prés violets de trè es, les derniers seigles, et les vastes rectangles piqués de meules ; en n, au plus haut, vers les tranchées russes, les boqueteaux de plus en plus serrés, et le lambeau de forêt haché de clairières qu'a pilonné l'artillerie. Rien n'y bouge.
Quelque chose fonce des lignes russes vers les gaz : un cheval, très petit même à travers les jumelles. Les gaz semblent aller beaucoup plus vite, maintenant qu'ils approchent des tranchées. Le cheval les charge sans cavalier, avec le mouvement balancé des galops lointains. Il s'arrête, tournoie, reprend en n sa course vers la gauche, et un bruit de sabots sur une route parvient à travers la terre, surprenant de netteté, beaucoup plus proche que cet in me cheval lancé dans l'immensité. Un hennissement s'élève, porté par la vallée. A travers les jumelles, le cheval dresse la tête pour hennir, comme hurlent les chiens. Il reprend son galop, fonce droit vers les gaz. On n'entend plus ses sabots. Il disparaît dans le silence.
Il ne reparaît pas ; l'avance sourde et sans n des gaz, qui semble devoir continuer jusqu'aux limites de la terre, le hennissement perdu, les bords presque nets de la nappe, commencent à faire de ce brouillard, une menaçante machine de guerre.
Les Russes ont-ils abandonné leurs positions ? Il est difficile, même avec les jumelles, de deviner l'instant où les gaz atteindront leurs tranchées. Bientôt, elles seront recouvertes ; et, sauf ce cheval d'Apocalypse hennissant dans le plein soleil avant de se précipiter comme pour un sacri ce, rien ne les quitte. Qu'elles soient abandonnées est impossible. Au fond de la vallée, le petit bois de sapins, le poteau télégraphique et ses isolateurs ont disparu sous l'accumulation des gaz ; à mi-côte, quelques cimes d'arbres dépassent encore... Les graminées, les minces chardons qui cachent le trou d'observation, deviennent silhouettes sur le fond roux et laiteux. Le professeur, le nez pincé par un tic entre ses jumelles et ses moustaches, presse Berger de tout son poids.
L'ennemi a-t-il trouvé un moyen d'arrêter les gaz, immobiles à la limite du parapet ? Le vent en pousse une nouvelle vague, qui, elle, continue sa marche comme si elle sautait par-dessus les premiers. Berger se souvient :
« La cornée opaque devient d'abord bleue, la respiration commence à siffler, la prunelle, c'est même très curieux ! passe presque au noir... Aucun des Russes ne pourra supporter la douleur... »
Cela se passe-t-il sous ce brouillard où rien ne bouge, et qui avance avec des torsions de saurien préhistorique, comme s'il ne devait plus s'arrêter sur la terre ?
– Quand nos troupes arriveront là, il n'y aura plus de gaz dans les tranchées ?
– Rien à craindre ! répond le professeur, péremptoire ; le gaz sera évacué, et il y a l'ambulance !... Il ne s'agit pas d'y rester ! Et d'ailleurs, n'est-ce pas, je...
La n de la phrase est écrasée par une frénétique reprise des canons russes. Ils pilonnent les gaz comme ils pilonneraient une charge. Les obus éclatent en rouge, spasmodiques, dans la nappe redevenue jaune ; quand ils déchiquettent ses bords, la charpie avance un peu plus vite que la masse, sans pourtant s'en séparer tout à fait. La nappe qui grouille de leur éclat rouge, comme une rivière, de celui du soleil couchant, pousse avec indifférence sa marche de éau, devenue ce qu'elle est : le gaz de combat.
Aussi soudainement qu'elle s'est déchaînée, l'artillerie russe cesse de tirer.
– Pour ceux qui ressentiraient des symptômes d'empoisonnement, crie aussitôt dans la tranchée une voix de commandement, c'est bien compris : retraite vers l'ambulance ! Goût d'amandes amères, sifflement de la
respiration... Compris ?
Quand Berger et ses compagnons quittent la tranchée, les gaz ont disparu de l'autre côté de la crête : il n'en reste que le brouillard japonais au fond de la vallée, et une traînée noirâtre sur tout ce qu'ils ont atteint, comme si leur passage avait laissé un morceau d'hiver sous le ciel rayonnant. Toujours rien vers les tranchées russes.
Des compagnies, parties beaucoup plus tôt, franchissent la rivière. Berger les voit nettement. Les Russes les voient-ils aussi ? Entre les vastes bancs stagnants de brume, des hommes rampent comme entre des marais, se dispersent, se rejoignent. Aux cimes des sapins, le vent secoue des lambeaux de nuages roux. La rivière dépassée, les compagnies, sans cesser d'avancer, prennent la formation de combat.
Chacun est suspendu au premier obus qui annoncera le nouveau pilonnage de l'artillerie russe – le massacre, l'écrasement.
Berger retrouve des jumelles sa 132e, maintenant parmi les compagnies de tête. Sous la ligne de casques à pointe tendus de toile les petits corps masquent les barbelés ; l'avance cahotante s'arrête, les taches humaines commencent à s'emberli coter dans le réseau des ls, à y gigoter comme des mouches dans une toile d'araignée. A l'opiniâtre progression que l'éloignement ralentit comme il a ralenti celle des gaz, succède un guignol sur place. Puis tous disparaissent dans la tranchée russe, ou au-delà.
Non : certains restent sur les barbelés. De nouvelles compagnies arrivent,
ottent, plongent. Toute la brigade avance. On n'entend que le vent ; sur tout
le champ de l'attaque, plus un homme. Plus de guerre, rien que l'éblouissant soleil sur l'immensité paysanne, sur la ville de bois bizarrement intacte là-bas avec son clocher en bulbe. Mais ni Berger, ni le lieutenant adjoint, ne quittent du regard l'imperceptible ligne des tranchées russes.
Le professeur semble avoir enfoncé dans ses orbites ses jumelles qui tremblent. Les troupes ont reçu l'ordre de continuer vers les secondes lignes ennemies, d'occuper au plus vite les boqueteaux, derrière la crête que masque maintenant la marche des gaz ; pourtant, aucun des soldats ne reparaît.
– Peuvent-ils avoir été gazés eux-mêmes ? demande en n Berger.
Le professeur hausse rageusement les épaules ; ses jumelles secouées perdent le champ.
– On a dit qu'ils n'y restent pas ! On a donné l'ordre qu'ils n'y restent pas ! S'ils y passent leur vie, évidemment !...
Sa main gauche lâche ses jumelles tressautantes, se crispe sur le bras de Berger : un homme en manches de chemise vient de surgir de la tranchée.
Un homme de deux mètres cinquante, aux toutes petites jambes... Sans masque. Il s'arrête, tombe. Il y en a un autre sous lui. Tout le long de la tranchée, des hommes en manches de chemise, taches blanches nettes malgré la distance, sortent, sans groin. Tous trop hauts, comme des géants de foire dont la tête, trop haute aussi, cahote au bout d'un manche à balai invisible. Pourquoi diable les soldats ont-ils retiré leur tunique et leur groin ?
Plusieurs géants de foire se rompent. La partie du corps en manches de chemise tombe ; l'autre continue d'avancer. Ils sont faits de deux hommes, l'un portant l'autre. Y a-t-il déjà tant de blessés ? Toujours ce silence sous le vent.
Les soldats verts masqués rechargent les taches blanches sur leurs épaules, leur cortège clopinant s'engouffre dans les passages entre les ls cisaillés. Il ne part pas vers les Russes : il revient.
Sur toute la ligne, à travers les passages – une pullulation confuse autour des soldats à groin qui portent les taches blanches avec un mouvement hésitant, comme des fourmis leurs œufs –, les compagnies re uent. Elles abandonnent la position russe. Dans ce silence sans un coup de canon. Sans un coup de fusil.
Le professeur laisse tomber ses jumelles, qu'un cordon suspend à son cou, et court devant lui, cache-nez au vent.
A gauche de Berger, il y a un cheval : il le prend, fonce. La retraite maintenant éparse des compagnies apparaît et disparaît, de plus en plus près. Berger croise en n la course de deux soldats qui le regardent sans voir. Ils ne voient rien. Ils courent. Ils ont conservé leur groin. Scaphandriers de quelque océan, bêtes d'une autre planète.
– Que font les Russes ?
Il hurle, ils ne l'entendent pas : de l'homme, ils n'ont gardé que la faculté de courir. Ils disparaissent sous les arbres. Son cheval hennit comme celui qui s'est jeté dans la nappe des gaz. Apparaît un soldat de la l32 . Il court lui aussi, masqué, casque perdu. Berger place son cheval en travers :
– Quoi, qu'ont fait les Russes ? hurle-t-il de nouveau. L'homme répond frénétiquement en agitant les bras et le cou. Berger lui fait signe de retirer son masque. L'autre crie. Berger devine.
– On peut pas !
– On ne peut pas quoi ? et vos armes ?
– On peut pas ! On...
Il crie « non » des mains, des épaules, de la tête. Il s'étrangle. Les deux mains en avant avec le geste de l'orateur qui adjure une salle, il montre le trè e incarnat aux eurs serrées qui les entoure tous deux, comme s'il dénonçait cette toison rose entre les murs sombres des arbres. Il repart avec frénésie. Berger remet au galop son cheval ; au sortir du bois, l'animal foudroyé glisse de cinq mètres sur ses pattes rigides et le précipite dans les buissons. Quand il relève les yeux, le cheval est encore dans sa pose terrible de statue. La vie revient dans ses babines qui découvrent ses dents ; elle s'engouffre d'un coup, de ses oreilles à son échine ; il repart, emballé. Berger est devant le terrain qu'ont traversé les gaz.
Il masse sa rotule, le regard devant lui ; ses doigts rencontrent quelque chose de répugnant, touffe de cheveux morts, toiles d'araignée, ocons de poussières agglomérés. Sa botte a raclé le sol sur un mètre, accumulant entre cuir et genou les trè es et les ombelles de carottes sauvages qui poussent jusque dans les buissons : noires, gluantes, comme rapportées d'un fond de vase. La forme des
eurs est intacte. Celle des cadavres aussi, somme toute : sa main se rétracte du
dégoût de la vie pour la charogne. Dans le pré dégagé devant lui sur plus de trois cents mètres, les gaz n'ont pas laissé un centimètre de vie. Sur les hautes graminées tombées, le soleil luit avec le lugubre éclat qu'il a sur le charbon. Quelques rangs de pommiers décomposés ressemblent aux arbres à lichens, leurs feuilles couleur de fumier collées aux branches blafardes. Pommiers taillés par l'homme, tués comme des hommes : morts plus que les autres arbres, parce que fertiles... Sous eux, toute l'herbe est noire. Noirs les arbres qui ferment l'horizon, gluants eux aussi ; morts les bois devant quoi passent en courant quelques silhouettes de soldats allemands qui s'y enfoncent en voyant Berger se relever. Mortes les herbes, mortes les feuilles, morte la terre où s'éloigne, dans le vent, le galop emballé du cheval. Berger met son masque.
Seuls restent verticaux, entre les pommiers, des chardons en touffes, dont boules, épines, feuilles, sont devenues du même roux de eur prête à tomber en poussière, tandis que leurs tiges ont pris le blanc répugnant des pièces anatomiques dans les bocaux. Le pré poisseux étend entre deux murs de forêt ses branches d'équerre. Bien que blessé au genou, Berger peut marcher ; il traîne des mottes de plus en plus lourdes. Le galop de son cheval s'est perdu dans le bruit du vent. Un autre cheval aux pattes réunies comme dans les instantanés de courses s'effondre devant lui, peut-être celui qui a foncé sur les gaz : pas encore raide, les yeux ouverts et gris, le poil pourri comme l'herbe et les feuilles, muscles convulsés. Autour de lui montent des bouillons-blancs aux cierges roux comme les chardons, mais toutes leurs feuilles recroquevillées ; une grappe d'abeilles tuées est collée à l'une des tiges comme les grains d'un épi de maïs. Au-delà de cette entrée de vallée des morts, au-delà d'une ligne lointaine de poteaux télégraphiques, le vent pousse de hauts nuages dans le ciel sans oiseaux.
Berger avance lourdement. Isolé dans la solitude comme pour veiller le cheval gazé, s'élève un arbre mort ; non pas moisi de gaz, mais toutes ses branches nettes, anguleuses, ossi ées, avec la poussée tragique de tous les arbres morts de la terre. Cet arbre pétri é depuis tant d'années semble, dans cet univers de pourriture, le dernier vestige de la vie. Une pie passe d'un vol ralenti, ses plumes blanches découpées dans ses ailes noires ; et tombe comme un oiseau de chiffon.
A travers la clairière, Berger atteint l'autre rive de la forêt. Il ne s'agit plus de marcher dans le dégoût, mais d'y plonger. Le taillis des ronces et des aubépines doubles est fauché, gluant lui aussi, de ce roux livide de bête crevée qui devient noir à vingt mètres. Les ronces n'accrochent plus : avec l'inquiétante sensation d'avoir retrouvé sa force, Berger avance sans résistance à travers une barrière épineuse en déliquescence sous ses genoux, sous son épaule, sous son ventre. Seules piquent encore les longues épines des acacias, dont les branches ne se rompent pas au premier contact ; leurs feuilles pendent comme des salades cuites, avec çà et là une araignée morte au centre de sa toile où perle une rosée verdâtre. Le lierre agglutiné pend aux troncs suppurants. Chaque pas fait monter, des buissons écrasés, une odeur amère et douceâtre, celle des gaz ? Apparaissent quatre soldats masqués couverts de feuilles : les moins atteintes par les gaz se collent sur celles qui s'engluent à leur uniforme, mais le grand vent les souffle comme des feuilles mortes. Les soldats avancent l'un derrière l'autre, sans se regarder, seuls dans cette forêt pourrie ; à peine est-il possible de passer à deux de front dans le sentier. Berger le barre, mais son autorité a disparu ; et il n'est plus à cheval. Ils ont autant d'horreur que lui de ces feuilles, de ces troncs purulents, décomposés debout. Le premier s'arrête à moins d'un mètre, lève son groin :
– Ça me concerne pas..., dit-il entre ses dents, regardant tout sauf Berger, d'un regard traqué, – moi, ça me concerne pas !
Et il prend sa course à travers les arbres, happé par la glu. Le second et le troisième passent coude à coude, comme s'ils se soutenaient contre Berger. L'un lui crie au visage :
– « Mais non, mon vieux, mais non ! » comme excédé d'un long discours (peut-être celui qu'il a subi, depuis le début de la guerre, de tous ses officiers...). L'autre rit hystériquement, et Berger ne devine son rire qu'au tremblement ininterrompu du groin.
Est-ce que vous avez des blessés ? pense Berger. Le soldat passe. Berger n'a rien dit. Pas même levé son masque. Le dernier soldat, arrivé à sa hauteur, hoche le groin, hésite, frappe du pied, fait tomber en pluie les feuilles collées à sa capote, lève son masque :
– Parce que moi, mon Commandant, j'ai quelque chose à vous dire !
Et stupéfait d'entendre sa voix emplir ce silence, il s'engouffre, comme les premiers, dans les fourrés agglutinés.
Au-delà des rideaux d'arbres dont quelques hautes cimes demeurent vertes dans le vent, au-dessus de ces bois infernaux, la côte très raide montre à Berger la débâcle des compagnies, des centaines d'hommes en manches de chemise portés par d'autres. Boitant, courant au plus court, il entre de nouveau sous les arbres infects. Les soldats dont il croise la fuite, gluants de feuilles, ne lui répondent pas. L'un d'eux, arrivé tout près de lui, regarde en arrière à la dérobée, avec un mouvement nerveux du cou. Il fuit, mais pas de peur.
Au-dessus de ravins profonds, la lumière découpe en silhouettes, comme aux orées, le monde sordide de la forêt liqué ée. Un corps poussé de bas en haut, en manches de chemise encore, surgit avec les bras pendants des descentes de croix. Puis, celui qui le porte. Le premier gazé allemand... Berger court, tombe de nouveau, court ; la douleur de son genou s'est endormie.
Ce n'est pas un Allemand, c'est un Russe.
Le porteur est bien allemand. Il lève son masque, et regarde haineusement Berger.
– Qu'est-ce qu'il y a ? Quoi ? Quoi ?
L'Allemand a une tête de paysan, très ancienne. Son front se plisse, devient encore plus bas. Il regarde Berger de biais. Portant le Russe sur ses épaules, il a jeté son fusil. Berger croit avoir crié, et s'aperçoit pour la seconde fois, qu'il n'a pas articulé un mot. Il lève son masque.
– L'ambulance ! dit en n l'homme entre ses dents, menaçant.
– Qu'est-ce qui se passe, sacré bon Dieu ?
Berger vient de retrouver sa voix.
– Là où qu'i'a des trucs pour soigner !
Le front de l'homme se plisse de plus en plus. Il semble beaucoup plus âgé que Berger, qui sent, comme si le soldat le criait, à quel point il méprise son apparente jeunesse. Le soldat fait un effort de tout le tronc : attentif à ne pas laisser tomber le corps, et pourtant brutal comme s'il voulait lancer le visage du Russe à la gure de Berger. Son coup d'épaule rejette en arrière la tête pendante qui se retourne, remplaçant les cheveux semblables à du tabac, par la face gazée – atroce. De sa capote monte la même odeur amère et douceâtre que des branches écrasées. Le mouvement, la façon dont l'Allemand tient le corps, expriment une fraternité maladroite et déchirante.
– Faut faire quèque chose... dit-il, un peu moins menaçant.
Les lèvres et les yeux du Russe sont violets dans sa peau grise. Ses ongles raclent sa chemise pour l'arracher, sans parvenir à la saisir. Sous les arbres sinistres d'où continuent à tomber des feuilles gluantes, la lumière étend la marbrure des futaies, plombée par la décomposition ; tout près, le vent ride l'eau épaisse d'une mare, bordée de moisissures intactes semblables au cresson, dont les petits îlots roulent un cadavre ballonné d'écureuil, la queue molle. Le porteur repart pesamment.
Berger doit sortir de ce bois où il n'apprendra rien, où rien d'humain n'existe, ne peut plus exister. Le vide lumineux du ravin qu'il contourne en cahotant donne une netteté d'ombres chinoises aux haillons des basses branches, aux masses de feuilles comme des capotes pendues, à des tentacules collés aux troncs, à ce monde de fond de mare. Mais ce n'est pas seulement le vide du ravin, c'est la proximité de l'orée qui presse maintenant, dans un brouillard poudroyant, tous ces troncs enveloppés d'algues mortes ; un brouillard plein d'étincelles de juin dans la retombée du vent, et qui ramène la forêt submergée à la paix des sous-bois d'été. Berger a regardé cinq secondes le visage du Russe gazé. Depuis un an, il a vu son compte de blessés et de morts, la raideur des premiers cadavres sous leurs couvertures, les visages de charbon entre les lignes de barbelés ; aucun visage de tué ne lui fera oublier cette face terrible.
Ce qu'il atteint n'est pas une clairière, mais un nouvel espace de prés murés par les arbres de vase : l'herbe pourrie révèle d'innombrables toiles de petites araignés de terre, intactes, toutes perlées d'une rosée vireuse ; elles brillent dans la lumière frisante, d'un bout à l'autre des prés abjectement euris. Sur toute cette scintillation nauséeuse amboie un point de lumière, comme une fenêtre qu'un éclat du soleil couchant fait surgir d'une ville dans la brume crépusculaire. Il tremblote à la poitrine d'un soldat courbé sous un Russe jeté sur ses épaules, bras de-ci, jambes de-là. Une breloque dans le triangle de la chemise ouverte jusqu'au ventre, et l'homme est assez proche maintenant pour que Berger devine la colombe et le cruci x, la double goutte de la croix huguenote. Il retrouve la petite croix comme un visage d'ami.
Cette tête de bon chien gi ée de cheveux que le vent rabat sur le nez, sans casque, ne ressemble guère à celle entrevue dans la sape... Le soldat arrêté, masque relevé, groin comme un chapeau pointu, les paupières battantes, redresse le torse, lentement pour ne pas laisser tomber le corps qu'il porte, assez pour échapper à une douloureuse ankylose.
– C'est loin ! dit-il.
Celui-là aussi se veut hostile ; pourtant, au fur et à mesure qu'il redresse prudemment son torse sous le Russe, son visage sourit à la désolation qui les entoure. Berger voit l'insigne de son grade :
– Sous-officier ? Qu'est-ce qu'il... Pourquoi...
L'homme hoche la tête, et, le cou calé sous le corps qu'il porte, grimace, sans que sa grimace parvienne à détruire le sourire hébété que le repos élargit sur son visage.
– Pourquoi..., répète-t-il, ahuri.
Berger croit reconnaître la voix enrhumée qui disait dans la sape : « Il y a un problème moral avec les volontaires... » Sûrement pas un paysan.
– On ne peut pas non plus les laisser là-haut !...
Il parle des Russes.
– Il y a un ordre de repli ?
Le sous-officier écoute en tanguant sur un fond de pommiers mangés de gui chancreux, ses grosses lèvres écartées, avec toujours le même battement précipité des paupières.
– Il n'y a plus d'ordres..., dit-il en n.
Ne pouvant faire de geste sous le lourd corps qu'il porte, il secoue la tête comme pour exprimer que les ordres ont à jamais sombré, avec le monde entier.
– Les officiers ? crie Berger.
– Je sais pas...
« Ils font comme nous...
« Non, l'homme n'est pas fait pour être moisi !
Il reprend sa marche haletante – vers l'arrière. Berger le suit.
– Si la guerre... devient... comme ça... dit le sous-officier.
Il s'arrête pour reprendre souffle. Une feuille entre dans sa bouche ouverte. Il la crache comme il vomirait, n'achève pas.
Deux soldats qui portent un Russe sur leurs bras en chaise sortent de la corne du bois ; ils s'arrêtent, et, se courbant jusqu'à ce que leurs mains touchent le sol gélatineux, y couchent leur blessé. Ils se relèvent avec le même sourire que le sous-officier, regardent au-delà des bois et des champs morts –
pour gagner l'ambulance, ils redescendent vers la rivière –, des lignes de
tournesols énormes que le vent secoue ; au loin, les couleurs existent toujours, les eurs, les taches fauves et vertes de la terre, les ramages du vent sur la rivière et sur l'immensité. Le Russe allongé entre eux, fait un effort pour se retourner sur le ventre, y parvient en n. Les deux Allemands se redressent lentement, les jambes encore à demi ployées, stupéfaits de retrouver cette vallée de Terre Promise.
Berger laisse retomber ses jumelles : son compagnon, le sous-officier, parle. Moins haut que ses bottes, qui pompent la vase des feuilles.