Le Miroir des Limbes
Partie IV
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
IV
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Colombey,
jeudi 11 décembre 1969.
La fatigue des derniers temps du pouvoir s'est effacée. Le général de Gaulle retourne d'un geste un des fauteuils de cuir. Sa haute taille, un peu courbée maintenant, domine la petite pièce où ambe un feu de bois. Il s'assied à contre-jour, pour protéger ses yeux, derrière une table à patiences dont le tapis vert supporte les boîtes de cartes. Jamais, aux jours éclatants, je n'ai assisté à un dîner à l'Elysée, dans le salon d'Honneur surdoré comme les palaces du siècle dernier, sans voir ce dîner partir vers le néant avec ses deux cent cinquante couverts, ses musiciens sous la tapisserie d'après l'Héliodore de Raphaël, sa musique de Mozart et son cortège de n des Habsbourg... Khrouchtchev, Nehru et Kennedy dans la galerie des Glaces de Versailles, et Trianon restauré, déjà hanté par le départ...
J'ai redécouvert, en lui serrant la main, combien les mains de cet homme encore si grand sont petites et nes. Les mains ébouillantées de Mao Tsé-toung, elles aussi, semblent les mains d'un autre.
Après les paroles de bienvenue, nous passons dans son cabinet de travail. La noblesse de la pièce tient-elle à l'accord de ses proportions avec celles du bureau, ou aux trois fenêtres derrière lui, à l'impression de vide qu'imposent les livres dans le mur – œuvres complètes de Bergson, ami de sa famille, et les miennes, qu'il me montre d'un clignement – ou au général devant l'immense paysage noir et blanc de la neige sur toute la France, un seul fauteuil en face de lui ?
Il m'a dit autrefois, pendant que nous parcourions le parc : « Voyez, tout ceci a été peuplé jusqu'au Ve siècle ; et il n'y a plus un village jusqu'à l'horizon. »
La cellule de saint Bernard, ouverte sur la neige des siècles et la solitude.
Qu'amis et adversaires s'interrogent sur les causes réelles de son départ, il le sait. Il l'avait annoncé ; peu importe. Pour le pays, il y a dissonance entre le référendum, les régions, le Sénat, tout le matériel de la dernière consultation, et le départ du général de Gaulle après des élections ultra-gaullistes. Le général ne pouvait affronter que des événements historiques – ou la mort – ou le secret. Son premier départ avait déconcerté. On sait qu'il ne reviendra plus. Ce qu'on appelle la politique française continue, à l'écoute de ce silencieux Veilleur.
– Cette fois, dit-il, c'est peut-être ni.
Je revois le petit salon de l'hôtel Lapérouse, en l958, dans la décomposition générale : « Il faut savoir si les Français veulent refaire la France, ou se coucher. Je ne la ferai pas sans eux. Mais nous allons rétablir les institutions, rassembler autour de nous ce qui s'est appelé l'Empire, et rendre à la France sa noblesse et son rang. » Il parlait avec une énergie invulnérable, alors qu'il parle aujourd'hui avec le ton dont il a dit de l'Italie, en 1941 : « Ne restera-t-il d'elle, comme l'a dit Byron, que la triste mère d'un Empire mort ? »
Il me regarde pesamment :
– Quand je suis parti, l'âge a peut-être joué son rôle. C'est possible. Mais vous comprenez, j'avais un contrat avec la France. Ça pouvait aller bien ou mal, elle était avec moi. Elle l'a été pendant toute la Résistance. On l'a bien vu quand je suis arrivé à Paris. Il y avait l'énorme vague qui me soutenait. Sur laquelle je dirigeais mon bateau. A Londres, j'avais vu arriver les politiciens, des militaires, des Canaques. Et puis les pauvres types, les marins de l'île de Sein : la France. Quand les Français croient à la France, oh, alors ! Mais quand ils cessent d'y croire !... Vous connaissez la phrase du pape : les Français n'aiment pas la France.
« En n !
« Le contrat a été rompu. Alors, ce n'est plus la peine. Le contrat était capital, parce qu'il n'avait pas de forme ; il n'en a jamais eu. C'est sans droit héréditaire, sans référendum, sans rien, que j'ai été conduit à prendre en charge la défense de la France et son destin. J'ai répondu à son appel impératif et muet. Je l'ai dit, écrit, proclamé. Maintenant, quoi ?
Il est seul, puissamment courbé, devant la neige qui couvre l'étendue déserte : « J'ai eu un contrat avec la France... » Pourquoi dit-il : la France, et non les Français ? Pourtant, il continue :
« Les Français n'ont plus d'ambition nationale. Ils ne veulent plus rien faire pour la France. Je les ai amusés avec des drapeaux, je leur ai fait prendre patience en attendant quoi, sinon la France ?
Il avait vingt-quatre ans en 1914, et je me suis toujours demandé si ce qu'il appelle ambition nationale ne se confond pas avec la volonté de revanche de son adolescence... Mais il ajoute :
« Même les Anglais n'ont plus d'ambition nationale. On a souvent essayé de le peindre par la psychologie, qui, dans son cas, me semble vaine. Il est perspicace, et même, quelquefois, médium : « Un jour, on s'accrochera à nos basques pour sauver la patrie. » Mais son intelligence tient au niveau de sa ré exion (ce que Chateaubriand appelait l'intelligence de la grandeur d'âme) plus qu'à la pénétration, bien qu'elle ne lui manque pas ; et tient aussi à une obsession. Je suppose que les grands chrétiens du Moyen Age, saint Bernard par exemple, ont possédé des intelligences de vocation. Il est hanté par la France comme Lénine l'a été par le prolétariat, comme Mao par la Chine, comme le fut Nehru par l'Inde. La première phrase de ses Mémoires de guerre lui est consacrée, et je crois que la France a toujours été moins simple dans son cœur, que la princesse de légende dont il parle. C'est elle qu'il a épousée, avant Yvonne Vendroux. Si haut que soit son drame, il est parent de celui des chefs communistes qui se sont séparés du Parti. Et le général de Gaulle est à mille lieues de penser que la France l'a trahi pour ses successeurs.
– Mais, dis-je, dans les choses capitales que vous avez faites, quand n'avez-vous pas été minoritaire ?
Ne l'était-il pas le 18 juin, et maintes fois avec Churchill, et à coup sûr avec l'Amgot et les troupes d'Eisenhower, et entre les parachutistes de 1958 et les dé leurs de la Bastille à la Nation ? Il acceptait tout cela allégrement ; en comparaison, que signi ait un référendum sur les régions et le Sénat ? Peut-être que les Français étaient idiots à ce moment, mais qu'a-t-il fait toute sa vie, sinon les contraindre à nir par reconnaître la France ?
Il dit :
– J'étais minoritaire, j'en conviens ; je savais que tôt ou tard, je ne le serais plus.
Il y a longtemps que je me demande ce que les Français sont pour lui. Quelque chose de variable, sans doute, comme presque tout ce qui est profond. Les « braves types de l'île de Sein » ? Ils étaient, à ses yeux, les délégués de la France (ils arrivaient à Londres, d'ailleurs, avec les Canaques). Les femmes qui jugeaient naturel de donner asile à nos postes émetteurs dans leurs chambres de couturières ou de dactylos, en sachant qu'elles risquaient Ravensbrück ? La foule des villages après le débarquement, celle de Bayeux, des Champs-Elysées ? Celle qu'il a rencontrée partout, lors de ses voyages présidentiels ? Son lien avec tant de siècles ? Il appelle Français ceux qui veulent que la France ne meure pas.
Je pense aux servantes de Baulieu qui écoutaient à la radio la déclaration de guerre, à mes compagnons de char – Bonneau le souteneur avec son pinson blessé ; Pradé et son ston, le pompier Léonard aimé des stars ; à ceux du maquis, aux femmes en châles noirs chacune devant sa tombe, lorsqu'on enterrait nos morts de Corrèze ; à la patronne de l'hôtel de Gramat, à la supérieure du couvent de Villefranche ; au prisonnier de Saint-Michel de Toulouse, qui déconcertait par son ton professoral : « Touristes ! » le type de la Gestapo qui entrait dans notre cellule en gueulant : « Terroristes ! » ; aux gosses de Ramon-champ et de Dannemarie, venus la nuit, conduits par l'institutrice, planter leurs petits drapeaux sur nos premiers morts, ou les déposer sur nos morts sans tombe.
– Avez-vous jugé le contrat rompu en mai, ou plus tôt, lors de votre réélection ?
– Bien avant. Alors j'ai pris Pompidou.
Que veut-il dire ? Au temps du con it parlementaire ? Au retour d'Afghanistan ? (Il devrait donc dire : conservé.) Il ne fait pas allusion au temps où il a appelé Pompidou, car ce serait évidemment faux. Il continue :
– En mai, tout m'échappait. Je n'avais plus de prise sur mon propre gouvernement. Bien sûr, tout a changé quand j'ai pu faire appel au pays, quand j'ai dit : “Je dissous la Chambre.”
« Mais pas pour longtemps !
« La participation, vous savez, j'y voyais un moyen de réveiller le pays, de lui faire prendre conscience de son existence, en n, de le secouer ! Mais il avait déjà choisi. Et l'action ne vaut qu'en fonction de contingences qui ne se retrouvent jamais.
– Je n'ai guère cru à l'association capital-travail, donc à la participation...
– Vous les avez défendus.
– Dès que vous seriez réellement entré en con it avec le capitalisme, les conséquences de ce con it eussent été imprévisibles. C'est un peu comme l'appel du 18 Juin, la Paix des Braves ou la Communauté. Quant au marxisme, j'ai passé mon temps à dire à mes amis, les gaullistes de gauche : mettez-vous bien dans la tête que le mot rassemblement, pour le général, est le symbole de son espoir.
Je l'ai fort amusé lorsque j'ai répondu, à je ne sais quels idiots qui hurlaient que nous étions le capitalisme : “Vous êtes allés au Vel' d'Hiv' ? Qui ? Ce n'est pas le capitalisme, c'est le métro !” Il n'est évidemment pas un défenseur du capitalisme, mais pas davantage du prolétariat. Il n'a pas accepté les nationalisations pour faire plaisir aux communistes : les nationalisations, à ses yeux, étaient un moyen de résurrection de la France. Il s'accorde au marxisme sur la propriété collective (il dirait nationale) des moyens de production, pas sur l'exaltation de la lutte des classes.
– Je veux bien, dit-il.
– Le problème social, certes, n'avait pas disparu, mais il était devenu subordonné – parce qu'il l'était devenu dans le monde entier.
– La justice sociale se fonde sur l'espoir, sur l'exaltation d'un pays, non sur les pantou es.
« La participation, c'était un symbole, vous voyez ce que je veux dire... Le niveau de vie est devenu la boîte à chagrins de tous les pays. La moitié de la politique mondiale est orientée par lui. Pourtant, il ne s'agit pas seulement de lui. Notre ancienne société agricole a été transformée par l'accès des paysans à la propriété. Notre société industrielle sera transformée aussi. La participation était, un peu à tâtons, le chemin de cette transformation. Et vous savez bien que la France, en votant contre moi, n'a pas écarté que les régions, le sénat, et ainsi de suite : elle a écarté la participation. J'ai dit ce que j'avais à dire. Mais le jeu était joué.
J'ai entendu son discours à l'armée d'Algérie : « Quant à vous, écoutez-moi bien : vous n'êtes pas l'armée pour l'armée, vous êtes l'armée de la France ! » Et le discours sur la destruction de ce qu'on avait appelé l'Empire ; et celui de Strasbourg, dans le vent glacé, à une foule d'officiers hostiles : « Si vous ne me suivez pas, vous ne pouvez devenir que des soldats perdus ! » Il m'avait dit, quelques jours plus tôt : « Le caractère exige d'abord de négliger d'être outragé ou abandonné par les siens. Les gens croient que je ne connais pas le sens de : perdre la fraternité. Croient-ils que je n'aie pas assez connu le goût de poison du mépris ? Ils ont beaucoup à apprendre ! Mais il faut accepter de tout perdre. Sinon, quoi ? Le risque non plus, ne se divise pas. »
Il parle aujourd'hui avec la même fermeté, mais il se veut hors du jeu. Je lui demande :
– Pourquoi êtes-vous parti sur une question aussi secondaire que celle des régions, mon général ? A cause de l'absurdité ?
Il me regarde de nouveau xement :
– A cause de l'absurdité.
A quel point il est le passé de la France, un visage sans âge, comme, derrière lui, la forêt couverte de neige qu'il a maintenant épousée !
Il n'y a pas de Charles dans ses Mémoires, mais pas davantage dans un dialogue avec lui. Il exprimait un destin, et l'exprime lorsqu'il proclame son divorce avec le destin. L'intimité avec lui, ce n'est pas de parler de lui, sujet tabou, mais de la France (d'une certaine façon), ou de la mort.
– Vous avez bien fait, reprend-il, de ne pas partir le lendemain de mon départ. On savait que vous partiriez.
– La Constitution impliquait que votre successeur n'était pas le président du Sénat, mais le gouvernement – donc le vôtre. Et avant les élections, il pouvait se passer bien des choses. Ç'a été très irréel, d'ailleurs...
L'irréalité avait commencé plus tôt. Je revois le dernier Conseil sous la présidence du général : projets de décrets sans importance, admission à la retraite d'un préfet, communications. Le ministre des Affaires étrangères s'était tu avant midi. Le général s'était levé :
– Eh bien, messieurs, nous avons terminé !... Alors, à mercredi prochain. A moins que... Eh bien, dans ce cas-là, une page de l'histoire de France sera dé nitivement tournée...
Elle est tournée.
Je reprends :
– A la première séance de la Chambre après votre départ, pendant deux ou trois minutes, je me suis trouvé seul au banc des ministres avec Couve, et Chaban à la présidence, dans le jour blafard que vous connaissez : aucun député n'osait entrer le premier...
Ici aussi la lumière est irréelle, à cause de sa réverbération par la neige. Je connais bien cette lumière blanche, car elle change les couleurs des tableaux ; mais il n'y a pas de tableaux ici. Sur la table, sont alignés quelques feuillets de manuscrits, ses Mémoires sans doute, couverts de son écriture ascendante.
– Vous écrivez la suite de vos Mémoires, et un livre idéologique ?
– J'écris mes Mémoires, de 1958 à 1962. Ensuite, il y aura deux autres tomes.
– Pas de traversée du désert ?
– Non. On vous a parlé d'idéologie parce que je n'écris pas un récit chronologique. Comme dans les Mémoires de guerre, il s'agit de dire ce que j'ai fait, comment, pourquoi.
Je pense encore à l'hôtel Lapérouse en 1958. Il continue :
– Comme il est étrange que l'on doive se battre à ce point, pour arracher de soi ce que l'on veut écrire ! Alors qu'il est presque facile de le faire quand on parle. Colette disait : “C'est difficile, la langue française ! Les adjectifs !” Elle se trompait, malgré son talent : la langue française, ce sont les verbes. Et puis, se délivrer des manies d'écriture...
Il fait allusion au rythme ternaire, qui l'obsède et l'irrite. Jusqu'ici, il ne s'en est nullement délivré.
– On me dit que vous envisagez de publier tout ce que vous avez dit depuis le 18 Juin : discours et conférences de presse ?
– Sauf les machins aux maires, sur le bord de la route. Mais il est bon de donner les choses à leur date.
– L'effet d'ensemble peut être singulier, parce que vos textes de Londres ne sont pas des discours, ce sont des monologues destinés à des foules invisibles... Le jour où la radio nous a donné la masse de “messages personnels” qui annonçaient de toute évidence le débarquement, je pensais au discours nocturne de Rodrigue dans Le Soulier de satin : « Officiers, compagnons d'armes, hommes assemblés ici... »
La suite, que je ne cite pas, continue dans ma mémoire :
« ... hommes assemblés ici qui respirez vaguement autour de moi dans l'obscurité,
« Et qui tous avez entendu parler de la lettre à Rodrigue et de ce long désir entre cette femme et moi, qui est un proverbe depuis dix ans entre les deux Mondes,
« Regardez-la, comme ceux-là qui de leurs yeux maintenant fermés ont pu regarder Cléopâtre, ou Hélène, ou Didon, ou Marie d'Ecosse... »
Précisément, il n'y aurait rien à voir de l'imminent branle-bas dans l'aube avec lequel nous avions depuis si longtemps rendez-vous, et qui, pour nous tous, allait fort ressembler au destin.
– Ce qui donne leur accent à vos allocutions, dis-je pendant que les versets s'éteignent en moi, c'est ce qui les sépare des discours. (D'ailleurs, la conférence de presse, aussi, a été un nouveau moyen d'expression.) L'écrivain non plus ne connaît pas ses lecteurs. Et dans une certaine mesure, comme vous, il les suscite... Mais tout grand écrivain est lié à ceux qui le précèdent, alors que vos allocutions n'avaient pas de précédent. Sauf un. Vous connaissez Vézelay : comment les chevaliers, en bas, auraient-ils entendu saint Bernard, qui parlait évidemment sans micro ? Cependant, ils sont partis pour la Croisade.
« D'ailleurs, il y aura des surprises ; je ne me souviens pas d'avoir retrouvé, dans les Mémoires de guerre : “Il est normal, et absolument justi é, que les Allemands en France soient tués par les Français : ils n'ont qu'à rester chez eux.”
– Qui. Quand j'en aurai ni avec les institutions, il y aura aussi, quoi ! les choses que j'ai à dire. Si j'écris, on s'attend tout de même à savoir ce que je pense, ce que j'ai fait ! Et je vais le dire. Je vais dire aussi ce qui s'est passé.
Je crois que les hommes font les institutions plus que les institutions ne font les hommes ; mais je sais que ce livre, héritier des Mémoires de guerre, sera une simpli cation romaine des événements – la simpli cation par laquelle, en littérature comme en architecture, Rome impose avec tant de force son ordre –
et l'oubli de ce qu'il a toujours mis plusieurs fers au feu (pas n'importe
lesquels) pour tirer du feu, le jour venu, la seule arme efficace. Il n'est pas latin, il est romain, ce qui signi e presque le contraire.
– J'aime Les Trois Mousquetaires, dit-il. C'est aussi bien que votre ami Le Chat botté . Mais leur succès vient de ce que la guerre avec l'Angleterre n'y doit rien à la politique de Richelieu. Elle doit tout aux ferrets d'Anne d'Autriche, récupérés par d'Artagnan. Les gens veulent que l'histoire leur ressemble. Au moins, qu'elle ressemble à leurs rêves. Ils ont quelquefois de grands rêves, heureusement.
– Il existe, dis-je, un domaine de la littérature que la critique n'a pas isolé, parce qu'elle le confond avec les Mémoires : ce sont les livres qui racontent ce que leur auteur a fait. Pas : a ressenti. Car les Mémoires sont souvent des résurrections de sentiments. Le récit de l'exécution d'un grand dessein pose d'autres problèmes. Si la Guerre des Gaules n'était pas de César, le livre n'en serait ni meilleur ni moins bon ; mais il ne serait pas de même nature. Si le Mémorial était fait des souvenirs de Las Cases, si Napoléon n'y parlait pas, ce serait un autre livre. On vous a parfois attaqué, et plus souvent admiré. A mon avis, par un malentendu. Les Mémoires de guerre n'ont rien à voir avec les Mémoires d'outre-tombe, et il en sera ainsi de ce que vous êtes en train d'écrire. Les moyens ne sont pas orientés par le même but.
A mes yeux, ses Mémoires, que le récit soit celui du maintien de la France dans l'abandon de 1940 ou dans l'espoir de 1958, sont une tragédie à deux protagonistes : les Français et lui. Dans la guerre et dans la paix, la France est l'enjeu. A plusieurs reprises, il l'a faite contre la majorité des Français. Il en éprouve une amère et secrète erté. Espère-t-il que la postérité comprendra, est-il maintenant au-delà de cet espoir et des autres ? Je rêve d'une sorte d'Œdipe dont Sophocle nous dirait comment il a voulu faire èbes contre les ébains. A Cronstadt, Lénine et Trotski ont rencontré le même drame, et l'ont furieusement résolu : des prolétaires contre le prolétariat. Il possède une rare fermeté, mais en n, il est un homme, et non un personnage de théâtre. Il m'a dit un soir : « S'il ne s'agissait que de liquider, quel besoin avait-on de moi ? Pour fermer un grand livre d'histoire, la IVe suffisait. » Dans les Mémoires de guerre, une mé ante pudeur le sépare de l'essentiel, à quoi il ne se méprend pourtant pas. Quelques jours après son retour, pendant le drame d'Alger : « Vous connaissez le colonel Lacheroy, n'est-ce pas ? Je ne l'ai jamais vu. Envoyez-le-moi. » Le colonel était alors l'un des principaux chefs du Service psychologique, et une sorte de ministre de l'Information local, avec conférences de presse à l'accent de Bourgogne. Il arrive à Matignon. Le général l'écoute. « – Bien. Alors maintenant, Lacheroy, mettez-vous solidement une chose dans la tête : on ne défend pas la France contre de Gaulle. » Exit Lacheroy. « Quand j'ai parlé à Alger, m'a dit alors le général, chacun a compris que, cette fois, c'était la France qui parlait. »
Il reprend, après un silence :
– Ce que nous avons voulu – et entre vous et moi, pourquoi ne pas lui donner son vrai nom : la grandeur ? – est ni. Oh ! la France peut encore étonner le monde ; mais plus tard. Elle va tout négocier. Avec les Américains et même les Russes, avec les Allemands et les communistes. On a commencé. On peut continuer sans grande signi cation. A moins d'un événement ! La France n'en attend pas. Les autres non plus. Je ne crois aucunement que ça dure. Vous verrez. Les parlementaires peuvent paralyser l'action, ils ne peuvent pas la déterminer. La France s'était relevée contre le parlementarisme : elle va s'y ruer, et il la défendra aussi intelligemment que lorsque je tentais de faire accepter les blindés !
– Mais Hitler est mort.
– Le pays a choisi le cancer. Qu'y pouvais-je ?
Il n'a jamais accepté de confondre le pays et les politiciens, mais il vient de dire : le pays, et non les politiciens.
La grandeur, c'est ni... Il a rétabli la France à partir d'une Foi, et la foi n'a pas qu'un sens religieux. Comment saint Martin, hongrois, a-t-il évangélisé nos provinces de Loire ? Comment les évangélisateurs irlandais ont-ils évangélisé l'Allemagne ? Il ne suffisait pas de sa foi en la France pour qu'il fût le général de Gaulle ; pourtant il n'eût été sans elle qu'un vainqueur intrus parmi les vrais, ou un vaincu plus ou moins héroïque. Napoléon battu croule sous ses victoires passées, mais il est obsédé par lui-même, non par la France. Une fois de plus, je retrouve dans le général ce que j'ai appelé le chef d'ordre religieux. Si la France l'abandonne, il parcourt sa solitude mérovingienne au-dessus de Clairvaux, il n'envisage pas d'aller servir le Grand Turc. Sa relation avec la France est loin d'être simple. Sa réponse aux journalistes, jadis : « Mais moi, j'étais la France ! » est au passé. Celle à Churchill : « Si je ne suis pas la France, qu'est-ce que je fais dans votre bureau ? » est au conditionnel (apparent). Personne, après l'appel célèbre, n'a cru qu'il était la France, et d'abord pas lui. Il a décidé de l'être. Lorsqu'il a dit aux Français écrasés, au monde stupéfait : « La France existe ! », qui, sinon lui, eût osé le dire ? Les politiciens de la IIIe République n'y croyaient plus. Le maréchal Pétain était alors un émouvant protecteur des ruines, mais sa protection, loin de signi er que la France existât, signi ait que la France avait cessé d'exister. Le général ressent avec violence que l'agonie de la France n'est pas née de l'affaiblissement des raisons de croire en elle : défaite, démographie, industrie, etc., mais de l'impuissance à croire en quoi que ce soit. Il m'a dit autrefois : « Même si les raisons que le communisme apporte aux Russes pour croire à la Russie sont à dormir debout, il est irremplaçable, puisqu'il les apporte ! »
Nehru m'a demandé, avec plus de lassitude : « N'est-il pas à la fois nécessaire que nous ayons les pieds sur la terre et que nos têtes ne restent pas au niveau du sol ?... » Le mot grandeur, que le général a si souvent employé, et que les autres ont si souvent repris pour ou contre lui, a ni par signi er à la fois le faste, et une expression théâtrale de l'Histoire. Or, ce cabinet de travail, dont l'accent vient de l'immensité déserte, n'est pas Versailles, et l'idée de grandeur du général est inséparable de l'austérité, l'était même aux réceptions de l'Elysée ; inséparable de l'indépendance, et d'un âpre refus du théâtre. Le shah m'a con é : « Quand je l'ai rencontré pour la première fois à Téhéran, j'étais un jeune homme. Je lui ai demandé conseil. Il m'a répondu : “Monseigneur, on vous suggérera bien des habiletés. Ne les acceptez jamais ! Je n'ai qu'une suggestion à vous faire, mais elle compte : mettez toute votre énergie à rester indépendant.” » On a beaucoup cité : « Etre grand, c'est épouser une grande querelle », parce qu'il a donné cette phrase de Shakespeare pour épigraphe au Fil de l'épée. Il m'a dit : « La grandeur est un chemin vers quelque chose qu'on ne connaît pas. »
Et combien de fois a-t-il répété : « Quand tout va mal et que vous cherchez votre décision, regardez vers les sommets ; il n'y a pas d'encombrements. » Au contraire de ce que supposent ses amis et surtout ses ennemis, la grandeur n'est point un domaine qu'il croit posséder, mais un domaine qu'il sert, en sachant que ce domaine le sert. Ainsi saint Bernard était-il au service du Christ – dont il attendait beaucoup... Pour le général, la grandeur était d'abord une solitude, mais c'était une solitude où il n'était pas seul.
– Qu'irais-je faire avenue de Breteuil ? dit-il. Peut-être avais-je partie liée avec le malheur, non avec tout ce joli monde...
– Et avec la Libération, et dix ans de résurrection de la France.
– Ce qui se passe n'est même pas le malheur. Et je ne pourrai pas, pour la troisième fois, rattraper la France par les cheveux au dernier moment.
– Croyez-vous qu'à Colombey, vous ne soyez pas la statue du Commandeur ?
– En n, vous voyez ce que je veux dire... Je ne sortirai de mon silence que si l'on met le pays en question. On doit savoir – et je compte sur vous – que je suis étranger à ce qui se passe. Ça ne me concerne aucunement. Ce n'est pas ce que j'ai voulu. C'est autre chose. J'entends ne m'en prendre à personne : s'en prendre à quelqu'un est toujours une faiblesse. Mais la page est tournée. Une fois de plus, on va se mettre à suivre sur la carte les étapes victorieuses des autres. Et à en discuter magistralement !
L'absence d'un grand dessein, qu'il reproche à ses successeurs, il la reproche aussi au monde.
– Le président Nixon a encore été applaudi, reprend-il, parce que l'Asie croit encore la paix possible. Mais il n'en a pas ni avec la boîte à chagrins. Tout grand dessein est un dessein à long terme. Je ne crois pas que les Etats-Unis, malgré leur puissance, aient une politique à long terme. Leur désir, qu'ils satisferont un jour, est d'abandonner l'Europe. Vous verrez !
« La Russie, elle, veut gagner du temps. La France n'a plus de desseins du tout. Je n'écris pas pour ceux qui vont me lire ; il est trop tôt. Et quand je serai mort, vous verrez d'abord reparaître les partis et leur régime de malheur, mais ils niront par s'embrasser.
– Quand Foster Dulles est venu, vous m'avez dit : “Il n'y aura pas d'Occident.” Il n'est évidemment pas nécessaire que l'Europe soit l'Occident, mais si elle doit se créer contre l'Occident, bonne chance !
– Quand les Français ont-ils compris Foster Dulles ? Ils ont été avec moi. Ils ne le sont plus. Oh ! ils ne sont aucunement avec les autres...
Les autres... Quand Trotski parlait de Staline, il l'appelait l'Autre. Trotski et moi causions seuls à Royan, dans sa petite maison qui bourdonnait de disciples ; les journaux encombraient son bureau. Ici, la solitude ne vient pas seulement de ce que nous sommes seuls. Je crois comprendre la lassitude que le général exprime avec un calme contagieux ; j'en comprends moins bien l'origine. Je me souviens du Conseil des ministres qui suivit les accords d'Evian. Les négociateurs venaient de terminer leur exposé. Le général, qui avait l'habitude de donner la parole en commençant par les jeunes secrétaires d'Etat, passa de droite à gauche, ce qui me t parler le premier, pas par hasard. Je dis que le dédommagement des Français d'Algérie coûterait moins qu'une guerre sans n, mais qu'il s'agissait d'abord de savoir si ce que signi ait la France pour le monde était conciliable avec cette guerre.
Michel Debré défendit passionnément son point de vue, que Jacques Soustelle avait défendu amèrement. Cette fois, il ne s'agissait plus de la descente des Champs-Elysées, mais d'un jeu capital qui se jouerait sous la table. Nous parlions, devant le général immobile, séparés, par les hauts rideaux verts, du passage négligent des nuages qu'ils encadraient. Après l'exposé de toutes les opinions – il y fallut deux heures – le général dit :
– Le destin de la France ne coïncide pas nécessairement avec les intérêts des Français d'Algérie.
Donc, la guerre d'Algérie était nie, – et les attentats de l'O.A.S. allaient commencer.
Louis Martin-Chauffier m'a affirmé que le général lui avait dit, en 58 : « Nous quitterons l'Algérie. » A moi, il a dit seulement : « L'Algérie restera française comme la France est restée romaine. Mais soyez prudent ! » Comme lui, je croyais alors à la Paix des Braves. Il voulait à tout prix l'accord – et tenait pour certain qu'il l'obtiendrait. Erreur. Mais je savais que des fers qui rougeoyaient dans le feu, il attendait de tirer le fer de la France. Je l'ai entendu dire, au temps des négociations de Melun : « Ça ne plaît pas à Michel Debré ? Et à moi, croyez-vous que ça me plaise ? »
Alors, pourquoi a-t-il choisi de transformer un référendum épisodique, en con it irrémédiable ? Les obstacles opposés à ses projets pour les nouvelles Halles venaient de lui préciser les limites de son pouvoir en face de celui des municipalités, mais il était prêt à un combat de plus.
Comme si nos pensées silencieuses se répondaient, il me demande :
– Vous savez que les rats des Halles sont déjà à Rungis ?
J'ai été moi-même intrigué par ces rats qui émigraient à Rungis comme si le génie des rats leur avait révélé l'émigration des Halles. Est-ce leur départ, qui me rappelle la dernière cérémonie du gouvernement intérimaire, à l'Arc de triomphe ? Les tambours battant aux morts rent jaillir de La Marseillaise de Rude, un dernier tournoiement de pigeons qui s'éparpilla dans le vent...
– Vous lisez la presse, mon général ?
– Oh : les titres !... Je vous l'ai dit : je n'ai rien à voir avec les péripéties.
– Même ce qui se passe dans le monde ? Autrefois, j'ai essayé de comprendre l'enthousiasme qui vous entourait, au loin. Le Canada, la Roumanie, bien ! l'Amérique latine, à la rigueur. Mais Chiraz ? Ces gens n'auraient pas situé la France sur une carte... Et aucune propagande ne jouait, pas même celle qui a joué un si grand rôle dans le voyage de Khrouchtchev, par exemple.
« Je voudrais savoir ce que vous avez signi é pour eux. Certains criaient “Shah in Shah” et d'autres, m'a dit l'ambassadeur, l'équivalent de “Vive Roustem”, ce qui serait un peu chez nous “Vive Roland !”. Donc, vous étiez la réincarnation d'un de leurs propres héros. Mais je voudrais savoir ce que cela voulait dire : qui était le général de Gaulle, pour ces gens qui l'acclamaient.
– Il en eût été de même en Indonésie... En Amérique latine, c'est différent. Pourquoi les Espagnols ne m'aimeraient-ils pas ? Ils aiment bien don Quichotte ! Mais le monde aussi a remis ses pantou es. Les souris dansent. Vous savez, même en France dans les meilleurs jours, il est toujours étrange que les gens vous aiment. En n, je m'entends...
– Votre prédécesseur, en France sinon en Iran, ce n'est aucun politique, pas même Clemenceau ; peut-être Victor Hugo...
– Au fond, vous savez, mon seul rival international, c'est Tintin ! Nous sommes les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands. On ne s'en aperçoit pas, à cause de ma taille.
Son demi-rire se prolonge dans un mouvement las des épaules. Einstein m'a dit autrefois, au sujet de Gandhi : « L'exemple d'une vie moralement supérieure est invincible. » Je suis loin d'en être assuré. Et la vie du général de Gaulle, certainement haute, n'est pas moralement supérieure, en ce sens. Qu'est-ce qui fait de lui un personnage légendaire ? Il n'est pas un grand capitaine, il n'est pas un saint. Il n'est pas le vainqueur d'une guerre, au sens où le fut Clemenceau. Un grand politique ? Mais Richelieu, Bismarck ne sont pas légendaires ; les géants politiques ne le sont jamais. Je lui ai dit que sa France n'était pas rationnelle, mais il ne l'est pas non plus. Certes, il y a dans son prestige, maint élément rationnel : il a été le libérateur, le solitaire vainqueur, l'intraitable, la résurrection de l'énergie nationale et par conséquent de l'espoir, même en 1958 ; le seul homme que l'on ait pu opposer au désastre, non parce qu'il ferait une « union nationale » à la manière de Poincaré ou de Doumergue, mais parce qu'il portait la France en lui ; un peu, le prophète... Bien entendu, il y a aussi le talent : lorsqu'il parle aux assemblées de Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, il parle comme la France. Les présidents de la IV e République n'auraient pas nécessairement mal parlé ; mais on ne les eût pas écoutés.
Son dialogue avec les politiciens a toujours été un dialogue de sourds. Les royalistes, qui s'opposaient, dans leurs écrits, à Danton puis à Saint-Just, n'étaient certes pas tous des niais, et l'idéologie de plusieurs d'entre eux était moins chimérique que celle de Saint-Just. Mais il ne se dé nissait pas par son idéologie : il se dé nissait par la guillotine de Strasbourg, et par Fleurus. Lorsque tel politicien proclame ce que le général « aurait dû faire », il n'a pas nécessairement tort ; mais cela n'a aucune importance. Comme, d'ailleurs, l'idéologie gaulliste. Ce que nous avons si souvent entendu appeler inconditionnel (car la soumission à Staline et à ses tribunaux, n'est-ce pas, était tout à fait conditionnelle !), c'était l'irrationnel. Il existe une éloquence des actes, qui n'est point celle de la parole, bien qu'elle la suscite souvent ; l'appel du 18 Juin lui appartient. Et même une mystérieuse action sur le monde, étrangère à la politique. Qui connaît le nom des adversaires du général, au Mexique ou à Chiraz ? Que pourraient-ils y signi er – puisque, pour les gens du Mexique ou de Chiraz, ils ne signi eraient rien ?
Ce que signi ait le général de Gaulle pour les Français qui le suivaient était clair ? Soit ; un des hommes sans lesquels la France serait différente de ce qu'elle est. Mais pour tous les autres ? Pour le tiers monde, il a incarné l'indépendance, et pas seulement la nôtre ; il a rétabli la France qu'avaient aimé jadis tant de nations, et non une France über alles ; il a été le défenseur de l'Afrique, et, à la n, du Vietnam. Il a rendu à la France une force liée à lui, et d'abord à notre faiblesse : on l'a écouté, contre les colosses, parce qu'il ne pouvait menacer personne. Mais rien de tout cela, ni même tout cela, n'explique l'enthousiasme de l'Iran, la considération de Mao – ni l'instituteur mexicain qui dit à Joxe, venu visiter son petit musée : « Adieu, serviteur d'un héros... » L'instituteur n'appelle pas ainsi le général de Gaulle parce qu'il approuve sa politique. Le personnage qu'il appelle héros appartient à l'imaginaire. Son action ne vient pas des résultats qu'il atteint, mais des rêves qu'il incarne et qui lui préexistent. Le héros de l'Histoire est le frère du héros de roman ; un chevalier n'est pas un reître. La cruci xion révèle la royauté du sacri ce. Bien entendu, le héros de l'Histoire n'agit pas si clairement, et sa gloire tient souvent aux sentiments épars qu'il ordonne. La gloire d'Alexandre va de soi (le plus grand conquérant du monde occidental), pas celle de César ; mais le meurtre de César assure sa gloire. Si la défaite de Napoléon ne détruit pas sa légende, c'est que Sainte-Hélène fait de lui le compagnon de Prométhée. Il était devenu Napoléon quand il avait cessé d'être Bonaparte, comme Michel-Ange était devenu Michel-Ange lorsqu'il avait cessé d'être M. Buonarroti : ce que j'ai dit autrefois. Et le général de Gaulle le devient en cessant d'être Charles. Un personnage n'est pas « un individu », en mieux.
Victor Hugo n'est pas Victor embelli. C'est peut-être la raison pour laquelle le général, lorsque l'Histoire entrait en jeu, parlait volontiers de lui en disant : de Gaulle. L'humanité a besoin d'inventer le portail royal de Chartres, Ellora, les grottes chinoises – ou les personnages trans gurés de la Sixtine. A Chiraz, au Mexique, le général de Gaulle est sans doute un personnage de la Sixtine. Mao m'a parlé de lui à plusieurs reprises ; je ne crois pas qu'il m'ait beaucoup parlé de la France. Le général est inséparable de forces qui semblent moins les siennes que celles du destin. Pour ses amis, pour ses ennemis, il y a du sorcier en lui – et pour le tribunal de Rouen, si Jeanne d'Arc n'était pas liée aux saints, comment ne l'eût-elle pas été au diable ? Je me souviens de nouveau d'Einstein, le violon sous le bras : « Le mot progrès n'aura aucun sens, tant qu'il y aura des enfants malheureux. » Ce que Dostoïevski avait exprimé plus tragiquement : « Si le monde permet le supplice d'un enfant innocent par une brute, je rends mon billet. » J'ai écrit autrefois que le moindre acte d'héroïsme n'était pas moins mystérieux que le supplice d'un enfant innocent. Je revois le visage de Bernanos quand je lui ai dit, des camps d'extermination : « Satan a reparu sur le monde. » Notre Résistance à tout prix (parfois à quel prix !) a répondu à ces camps, qu'elle ne connaissait pas : le Vercors a répondu à Mauthausen. Et le général de Gaulle, dans ce domaine, répond à Himmler. Pour nous, Français. Mais pour les autres ? L'armée française, lorsqu'elle a été pulvérisée, passait pour la plus forte armée du monde, depuis 1918. La résurrection a-t-elle été à l'échelle du désastre ? Ce dont il s'agit ne s'exprime pas en termes militaires. Type humain qui n'a pas de nom, mais qui joue peut-être, dans l'Histoire, un rôle aussi singulier que celui du héros ou du saint : l'homme qui échappe au destin – ce qui est peut-être la dé nition de l'homme légendaire.
Il pose la main sur le feuillet en cours de ses Mémoires :
– Malraux, au fond, de vous à moi, est-ce la peine ?
Tous ses amis sont morts – et la plupart des miens... Il ajoute :
– Pourquoi écrire ?
– Et pourquoi vivre ? Vous connaissez la BHAGA-VAD-GITA : “Et à quoi sert le pouvoir, à quoi sert la joie – A quoi sert la vie...”
Têtes géantes d'Eléphanta dans la pénombre, goélands stridents sur la saccade des vagues de la mer d'Oman... Devant moi, cette neige qui reviendra inépuisablement sur la terre :
– Mon général, pourquoi faut-il que la vie ait un sens ? A Singapour, la dernière fois, j'ai rencontré l'un de mes anciens amis. Il avait dirigé l'Enseignement en Indochine et collectionnait les papillons depuis qu'il se savait en face de la mort. “Souvent, maintenant, je me place du point de vue des papillons...” Ils ont deux cent soixante millions d'années, et la vie moyenne d'un papillon dure deux mois. Ils connaissent leurs régions en Malaisie, leurs îles. A Java, à Bali, ils étaient là bien avant les hommes... Alors, ils échangent sans doute des histoires de papillons : les eurs ont quitté les arbres pour devenir les offrandes, pour orner les cheveux... Les humains sont venus les uns après les autres, et se sont massacrés : naturellement. Ils se sont donc succédé. Des fous... Soyez certain que, pour les papillons, la seule partie vaguement sérieuse de l'humanité, ce sont les femmes, qui ne se massacrent pas... En n, disent-ils sans doute, nous, nous sommes les mêmes papillons depuis si longtemps, et les pauvres histoires des hommes...
– Et l'Histoire des hommes.
– ... nous semblent frénétiques et déraisonnables... Si l'on ne ressent pas l'univers comme une dépendance de l'homme, l'humanité est une aventure parmi d'autres. J'ai cité à mon pauvre ami le texte sacré de l'Inde où les grands papillons, après le combat, “viennent se poser sur les guerriers morts et sur les vainqueurs endormis...”.
– C'est beau. Je reconnais que les papillons peuvent voir dans la vie humaine une péripétie. Ils ne répondent pourtant pas à la question que vous posiez. Bien qu'à certains égards, ils la détruisent.
Il reprend, écho ironique et peut-être amer :
– Pourquoi faut-il que la vie ait un sens ?...
Combien d'êtres humains, pendant combien de siècles, se sont posé la même question, dans les petites pièces sans lumière des Cités Interdites, ou sous le rmament commun aux reines de Babylone et aux esclaves de Rome qui regardaient mourir leurs nouveau-nés esclaves ? Il hausse
imperceptiblement les épaules :
– Qu'ont répondu les philosophes, depuis qu'ils pensent !
– La réponse n'appartient-elle pas plutôt aux religions ? S'il faut que la vie ait un sens, c'est sans doute parce que lui seul peut donner un sens à la mort... Vous connaissez la phrase d'Einstein : “Le plus étonnant est que le monde ait presque certainement un sens.” Mais il ne va pas de soi que le sens du monde soit celui de notre vie... Et si notre civilisation n'est certes pas la première qui nie l'immortalité de l'âme, c'est bien la première pour laquelle l'âme n'ait pas d'importance...
– Pourquoi parlez-vous comme si vous aviez la foi, puisque vous ne l'avez pas ?
– Renan n'était pas idiot...
– Parfois.
Il pense qu'à ma manière j'ai la foi, et il m'advient de penser qu'à sa manière il ne l'a pas. Il m'a dit : « Il y a une consolation religieuse, il n'y a pas de pensée religieuse. » Même les hindous, pour qui la pensée humaine otte
dérisoirement à la surface du sacré, ne le diraient pas. Mais il veut dire que ce que dit l'Inde. La consolation, ce n'est pas la tombe de sa lle (qui n'est pas rien, puisqu'il m'a dit : « Je serai enterré avec Anne »), c'est sans doute ce qui s'accorde pour lui à la houle de l'âme que la pensée confond avec son pauvre frémissement... Il me dit :
– La mort, vous savez ce que c'est ?
– La déesse du sommeil. Le trépas ne m'a jamais intéressé ; vous non plus : nous faisons partie des gens auxquels il est indifférent d'être tués. Pourtant, ma relation avec la mort est loin d'être claire. Quand les Allemands m'ont collé au mur à Gramat, je ne croyais pas à mon exécution. Mais à l'attaque des Hauts de la Parère (vous étiez sur la colline d'en face, je crois ?) les obus de mortiers arrivent, avec leur miaulement qui a l'air de vous chercher. Nous nous couchons, et je continue à raconter des blagues. Un éclat coupe en deux mon ceinturon. Quand on est couché, ça veut dire : il ne s'en est pas fallu de beaucoup. Là-dessus, je me tais. Pourquoi ? Peut-être parce qu'on ne parle pas à la mort...
« Mon souvenir le plus saisissant, dans ce domaine, est un souvenir d'Espagne, précis parce que j'ai eu beaucoup de mal à lui redonner vie dans mon lm. Les avions de chasse italiens foncent sur nous devant les grands viseurs de l'époque. Je commence à tirer ; le viseur est furieusement secoué, un chahut d'enfer emplit la tourelle de l'avion. Une fourmi parcourt nonchalamment le viseur à travers lequel je tire sur les Italiens qui me mitraillent de leur mieux : les fourmis sont sourdes.
« D'une certaine façon, les hommes aussi.
« Mais pendant les prises de vues du lm, les fourmis, si tranquilles sous les balles, voulaient toujours s'en aller... A la n, un régisseur a fait enduire de miel le côté du viseur vers lequel se dirigeaient les fourmis, et nous avons eu la paix...
« Comme dit aujourd'hui l'islam, modernisant le Coran : un insecte écrasé sur la route par une auto peut-il concevoir le moteur à explosion ?
Un chat des Chartreux saute sur le bureau. D'où vient-il ? La porte est fermée.
– Savez-vous, me dit le général, les paupières ironiquement plissées, qu'à l'O.N.U., il y a un chat noir que personne n'ose chasser ? Quand ces gens parlent de l'avenir du monde, il passe, pour remettre les choses à leur juste place...
Son chat, comme mis en cause, vient vers lui.
– Mon général, est-ce que vous savez ne rien faire ?
– Demandez au chat. Nous faisons des réussites et des promenades ensemble. Personne ne s'impose aisément une discipline d'oisiveté, mais c'est indispensable. La vie n'est pas le travail : travailler sans cesse rend fou. Souvenez-vous-en. Vouloir le faire est mauvais signe. Ceux de vos collaborateurs qui ne pouvaient se séparer du travail n'étaient aucunement les meilleurs.
Il caresse distraitement le chat. Je dis :
– L'un des plus grands esprits que j'aie connus est mort du cancer en disant à Paulhan : “Comme c'est curieux, la mort !” Reste celle de ceux que l'on aimait...
Il s'est un peu tourné du côté du cimetière de Colombey, que l'on ne voit pas de son bureau. La neige tombe derrière lui. Sa lle Anne est enterrée là-haut, je crois.
– La mort de ceux que l'on aimait, dit-il, on y pense, après un certain temps, avec une inexplicable douceur.
Jamais il ne m'a parlé d'elle, sauf d'une façon tendrement allusive. A Londres, c'est lorsqu'il la promenait par la main qu'il ré échissait, et peut-être l'accent de sa ré exion n'eût-il pas été tout à fait le même, s'il n'était né en face du malheur.
– Il n'est pas vrai, reprend-il, que les expériences les plus profondes dominent notre vie. Dans l'action, oui ; ailleurs, non.
– L'expérience du retour sur la terre, que j'ai si bien connue après Saba, puis après le simulacre de mon exécution pendant la Résistance, commence à s'user dans ma mémoire...
– Le pire malheur s'use. Mais, bien entendu, ce que nous pensons de la mort... L'important est ce que la mort nous fait penser de la vie.
– Mon général, vous connaissez comme moi la phrase célèbre : la vie est l'ensemble des forces qui résistent à la mort. Ce qui revient à dire que la mort est l'âme du monde, et me paraît pur verbiage. Il y a bien un problème de notre mort, mais c'est parce que nous sommes vivants. Et ce n'est pas nécessairement le problème de la mort.
« En face de la foi, c'est différent...
Comme toujours lorsque je lui parle de la foi – qui implique la sienne –, il ébauche le geste qui semble chasser des mouches.
– Les chatons jouent, les chats méditent, répond-il.
J'ai envie de caresser le chat, assis sur le bureau.
Je réponds :
– Ou font semblant. Les enfants, les hommes méditent, ou font semblant. Un de mes amis, éminent psychanalyste, me dit : “La vie, c'est un type dans le métro, avec une valise au bout de chaque bras. Il est frénétique, il s'occupe des meilleurs changements pour arriver le plus tôt possible, à quelle dernière station ? A la mort. Mais il tient tellement à ses valises...”
– Quel âge a votre ami ? Son point de vue n'est pas d'un homme jeune.
– Soixante-cinq ans, à peu près...
– Encore jeune. Tout de même, il n'attache pas assez d'importance à l'ambition. Aucune maladie n'est plus répandue. Les valises en sont pleines. C'est surprenant.
– Et le désir d'être aimée, ou aimé, lui appartient souvent. Avez-vous remarqué qu'elle ne fait pas partie des péchés capitaux ?
– L'orgueil et l'envie permettent de la retrouver. Qu'importe ? Des siècles durant, on a médité dans l'éclairage que la mort projetait sur la vie : la retraite spirituelle, le couvent passé cinquante ans. Depuis des années, on empêche la question de se poser. Là où la religion s'efface, la science vit dans les siècles, le savant vit au jour le jour. L'image des valises est frappante, mais la vie ne consiste aucunement à être obsédé par ses valises, elle consiste à s'en délivrer.
« En n, pas toujours ! Les valises permettent de ne pas penser au reste, c'est-à-dire à l'essentiel. Les tient-on à la main pour ce qu'on transporte ? ou parce qu'on transporte ce qui permet d'oublier le voyage ? L'ambition écartée, que contiennent-elles ? Elles sont pleines des passions du moment. Quelques-uns y ajoutent le génie. La mort se charge de calmer ce tracassin.
– Ou de le métamorphoser.
– Qui, oui. Pourquoi pas ?
– Ne met pas qui veut la France dans ses valises.
– J'ai rendu à la France ce qu'elle m'avait donné.
Neige.
Il reprend, en haussant les épaules :
– Qu'est-ce qu'échapper aux valises ?
– Vivre dans le présent comme vous vous vivez dans l'Histoire ?
– L'Histoire peut justi er la vie, elle ne lui ressemble pas.
– Comme la peinture...
– Staline m'a dit une chose sérieuse, et je vous l'ai citée : “A la n, il n'y a que la mort qui gagne.”
« Pourtant, il y a la contemplation. »
Cette phrase, il me l'a dite autrefois – et je ne l'ai pas plus comprise qu'aujourd'hui. Mais sa vie est actuellement ordonnée par ses Mémoires.
– L'écriture aussi est une puissante drogue, dis-je. Les valises sont pleines de pages blanches qui veulent être écrites... Quand aucune transcendance n'entre en jeu, le sentiment le plus secret et le plus poignant des hommes est souvent : comment faire pour ne pas penser à l'essentiel ?
« Quand il s'agit de vous, tantôt confusément, tantôt clairement, la phrase célèbre de Napoléon à la Vieille Garde reparaît : “Et maintenant, j'écrirai les grandes choses que nous avons faites ensemble...”
– Il avait bien de la chance !
Sa voix ironique change, comme s'il revenait en arrière :
– Il croyait que la postérité pouvait être d'accord avec lui, avec ce qu'il pensait de son action, de ce qu'il appelait sa gloire. Nous en reparlerons. Ecrire permet d'oublier la meute. C'est important.
– Rome a sans nul doute créé la première civilisation athée. Mais superstitieuse. Lorsque Cicéron, ou je ne sais qui, parle des pigeons sacrés, il dit qu'il n'aime pas ces volatiles fonctionnaires.
– Superstitieuse, comme tous les athées. Pas plus. Que croyait César ? Rien de ce qu'il a écrit ne nous le dit. Ni même rien de ce qu'on a écrit sur lui. Et on a beaucoup écrit.
– C'est pourquoi je ne crois pas négligeable que vous écriviez vos Mémoires. Sinon, croyez-vous que d'autres ne les écriraient pas ? “A quoi te sert, Socrate, d'apprendre à jouer de la lyre, puisque tu vas mourir ? – A jouer de la lyre avant de mourir.”
« Il y a une seconde réponse. Voyez ce qui commence à se passer autour de l'émeute de Mai. Les bourdonnements autour de Sainte-Hélène suffisent à montrer que le Mémorial est irremplaçable.
« Et puis, lorsque vous écrivez – que vous écriviez je ou de Gaulle – le lecteur ne lit pas votre témoignage comme il lit le récit d'un autre. Le rapport est inversé. L'autre transmettrait, comme un romancier invente ; et vous témoignez, même si le lecteur pense que vous vous trompez. Je reprends ma phrase : le Mémorial est irremplaçable.
« Vous m'avez dit : les Français ont aussi envie de savoir ce que, moi, j'ai pensé de tout cela. Le rétablissement de la France, comme la Résistance d'ailleurs, ce n'était pas que des événements. Bien entendu, ce n'était pas non plus une rêverie. Mais les Alliés, les Américains surtout, auraient pu tenir la Résistance pour une Légion étrangère, une armée Anders ; c'est vous qui en avez fait autre chose. Du rétablissement de la France aussi. Il a suffi de quelques jours, pour que le discours du 18 Juin, signi e autre chose que l'appel à la création d'une Légion étrangère. Vous disiez : des forces immenses n'ont pas encore donné ; nous alignerons le nombre d'avions et de chars nécessaire, et nous gagnerons pour les mêmes raisons que nous avons perdu. C'était irréfutable. Mais personne n'en a parlé, même à cet étonnant Conseil des ministres de 1940 qui devait, théoriquement, parachuter Herriot à Londres (et de rire !). La force des prophètes d'Israël, c'était de proclamer la Vérité quand elle avait tout contre elle. La force de vos discours de Juin et de tout ce qui les a suivis tient à la même certitude prophétique : “Quand vous vous lèverez d'entre les morts...”