Le Mur

Andreiev · Chapitre 1 sur 5

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Le Mur

Chapitre II

— Je veux danser, dit mon camarade d’une voix nasillarde. Je l’entraînai plus loin. Et, de nouveau, le mur s’élevait devant nous. Tout près, deux hommes étaient accroupis. L’un frappait à intervalles le mur de son front, puis il perdait connaissance et tombait, tandis que l’autre le considérait avec gravité, tâtait de la main sa tête, et lorsque son compagnon reprenait ses sens, il lui disait :

— Encore, encore, il ne reste plus beaucoup à faire.

Le lépreux se mit à rire.

— Ce sont des imbéciles, dit-il, en gonflant jovialement ses joues. Ce sont des imbéciles. Ils pensent qu’on voit clair là-bas, de l’autre côté du mur. Mais il y fait aussi sombre que chez nous ; là-bas, des lépreux rampent aussi et crient d’une voix suppliante : « tuez-nous ! »

— Et le vieux ? demandai-je.

— Le vieux ? répliqua le lépreux. Mais c’est une vieille bête aveugle, et qui n’y entend rien du tout. Qui a vu le trou qu’il a creusé dans le mur ? L’as-tu vu, toi ? Et moi, l’ai-je vu ?

Alors, je me fâchai et frappai mon camarade avec fureur sur les ampoules dont sa tête était couverte et je criai :

— Et pourquoi as-tu grimpé toi-même ?

Il se mit à pleurer, nous pleurâmes tous les deux, et nous rampâmes plus loin en criant : « tuez-nous, tuez-nous » !

Mais les têtes se détournaient de nous avec répulsion et personne ne voulait nous tuer. Ils tuaient cependant des gens beaux et forts ; mais nous, ils avaient peur de nous toucher. Quels êtres vils !

 

II

Pour nous, le temps n’existait pas. Il n’y avait ni hier, ni aujourd’hui, ni demain. La nuit ne nous quittait jamais, elle ne s’en allait jamais derrière les montagnes, pour en revenir forte, calme et très noire. C’est pourquoi elle était si fatiguée, si haletante et maussade. Elle était mauvaise. Parfois, il lui devenait insupportable d’entendre nos gémissements et nos lamentations, de voir nos plaies, notre misère, notre méchanceté, et alors une fureur d’orage bouillonnait dans ses profondeurs ténébreuses.

Elle rugissait comme une bête captive dont l’esprit se trouble, et clignotait férocement de ses yeux horribles, pleins de feu, éclairant des gouffres noirs sans fond, le sombre mur orgueilleusement dressé et les pitoyables monceaux de gens qui tremblaient. Nous nous pressions contre le mur comme vers la poitrine d’un ami en lui demandant du secours. Et cependant il était toujours notre ennemi, toujours. Et la nuit s’indignait de notre manque de courage et de notre lâcheté ; elle se mettait à rire d’une manière menaçante, secouant son ventre gris tacheté, tandis que les vieilles montagnes chauves accompagnaient de leur écho ce rire satanique. Tout égayé, le mur lui répondait d’une voix retentissante et folâtre, il laissait tomber sur nous des pierres qui nous meurtrissaient la tête et nous déchiraient le corps. Ainsi s’amusaient ces géants, et ils s’appelaient entre eux. Le vent leur sifflait une mélodie sauvage et nous, la face contre terre, nous écoutions avec terreur quelque chose d’énorme se mouvoir dans les profondeurs de la terre et gronder sourdement en demandant la liberté. Alors nous recommencions à supplier : — Tuez-nous !

Mais à force de mourir chaque seconde, nous étions devenus immortels comme des dieux.

L’élan de colère folle et de gaieté avait passé ; la nuit pleurait des larmes de repentir et soupirait péniblement, telle une malade, crachant sur nous du sable humide. Nous lui pardonnions avec joie, nous nous moquions d’elle, si faible, si épuisée, et nous étions gais comme des enfants. Les lamentations des affamés nous semblaient des chansons douces et nous nous montrions avec envie les quatre qui se rapprochaient les uns des autres, s’éloignaient et tournoyaient légèrement dans une danse sans fin.

Moi aussi, le lépreux, je me trouvai pour un instant une compagne. Ce fut très divertissant. Je l’embrassais et elle riait. Et ses petites dents étaient si blanches, si blanches et ses petites joues si roses, si roses ! Comme c’était réjouissant !