Le Mur

Andreiev · Chapitre 4 sur 5

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Le Mur

Chapitre V

— J’ai faim !

Comme c’était ridicule : cet homme était mort pour l’affamé et l’affamé n’avait pas même obtenu le plus petit morceau de son corps ! Je riais, et l’autre lépreux riait aussi, et sa femme ouvrait et fermait comiquement ses yeux rusés : elle ne pouvait pas cligner les paupières, car elle n’avait pas de cils.

Et l’affamé hurlait toujours plus fort, plus furieusement :

— J’ai faim !

Le râle disparut de sa voix, qui monta en un son net et métallique, clair et perçant, frappa le mur, rebondit, vola sur les précipices sombres et par delà les sommets des montagnes grises.

Et bientôt tous ceux qui étaient près du mur se mirent à hurler, et ils étaient comme les sauterelles. Et, comme elles, ils étaient avides et affamés, et il semblait que la terre brûlée, elle-même, se lamentât dans des douleurs insupportables, ouvrant largement sa gueule de pierre. Comme une forêt d’arbres desséchés, inclinés du même côté par le vent violent, des mains osseuses et suppliantes se tendaient vers le mur, et il y avait tant de désespoir dans ce geste que les pierres tremblaient et que les nuages mornes et bleus s’enfuyaient lâchement. Mais le mur restait là, immobile et haut, et répercutait indifféremment les hurlements qui, pareils à des lames d’acier, coupaient et transperçaient l’air épais et nauséabond.

Alors tous les yeux se tournèrent vers le mur ; il lançait des jets de rayons lumineux. Chacun attendait, croyant que le mur allait tomber, et découvrir un monde nouveau. Dans l’aveuglement de la foi, on voyait déjà les pierres chanceler tandis qu’une secousse faisait onduler de la tête à la queue le serpent de pierre, engraissé de sang et de cerveau humain. Peut-être étaient-ce des larmes qui tremblaient dans nos yeux, mais nous croyions que c’était le mur, et notre cri devint encore plus aigu.

La colère et l’allégresse de la victoire prochaine y résonnaient.

 

V

Et voici ce qui se passa alors. Une vieille femme maigre, aux joues pendantes, et dont les cheveux en broussailles étaient semblables à la crinière d’un vieux loup affamé, monta sur une pierre. Ses habits étaient déchirés et laissaient à nu des épaules jaunes, osseuses, et des seins émaciés, épuisés par la maternité, vides d’avoir donné la vie à beaucoup d’êtres. Elle étendit sa main vers le mur, et tous les regards étaient sur elle ; et dans sa voix il y avait tant de douleur que le hurlement désespéré de l’affamé s’arrêta, honteux.

— Rends-moi mon enfant, supplia la femme.

Et tous, nous nous tûmes avec un sourire amer, attendant ce que le mur allait répondre. En une tache grisâtre et sanglante, se dessinait sur le mur le cerveau de celui que la femme appelait son « enfant ». Nous attendions avec impatience ce que répondrait l’ignoble assassin. Un tel calme régnait que nous entendions le frôlement des nuages qui se mouvaient sur nos têtes. Et la nuit noire, elle-même, refoulait ses sanglots dans sa poitrine, et, avec un sifflement léger, crachait le sable menu et brûlant qui rongeait nos plaies. De nouveau s’éleva la voix tragique et dure qui réclamait :

— Cruel, rends-moi mon enfant !

Notre sourire devenait toujours plus menaçant et plus amer. Mais le mur ignoble se taisait. Alors un beau vieillard aux traits sévères se détacha de la foule silencieuse et se plaça près de la femme.

— Rends-moi mon fils, dit-il.

C’était atroce et réjouissant à la fois. Mon dos se crispait de froid, mes muscles se contractaient sous l’action d’une force puissante et inconnue, et mon compagnon me poussait du poing, claquait des dents tandis qu’une haleine infecte en une vague large et sifflante sortait de sa bouche pourrie.

Un homme encore se détacha de la foule et cria :

— Rends-moi mon frère !

Et encore un homme s’approcha disant :

— Rends-moi ma fille !

Et voici que hommes et femmes, jeunes et vieux, sortaient de la foule ; ils étendaient les mains et une adjuration implacable retentissait impitoyablement :

— Rends-moi mon enfant !

Alors moi, le lépreux, je me sentis plein de vigueur et de courage, je m’avançai et criai d’une voix haute et menaçante :

— Assassin, rends-moi à moi-même !