Le Mur

Andreiev · Chapitre 5 sur 5

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Le Mur

Chapitre VI

Et lui, il se taisait. Fourbe, ignominieux, il feignait de ne rien entendre. Un rire méchant secouait mes joues meurtries, et une fureur insensée gonflait nos cœurs oppressés. Et il se taisait, toujours impassible et stupide. Alors la femme agita avec colère ses longues mains jaunes et maigres, et elle jeta un anathème :

— Sois maudit, toi qui as tué mon enfant !

Le beau vieillard aux traits sévères répéta :

— Sois maudit !

Et de toute la terre des milliers de voix répondirent par un gémissement prolongé :

— Sois maudit ! maudit ! maudit !

 

VI

 

La nuit noire soupira profondément, et, semblable à la mer que saisit l’ouragan pour la lancer contre les rochers de toute son énormité hurlante et lourde, le monde visible tout entier s’agita. Par milliers, des poitrines tendues et furieuses vinrent heurter le mur. Très haut, jusqu’aux nues qui se mouvaient pesamment, jaillit une écume sanglante qui les colora ; elles devinrent ignées et terribles, et projetèrent une lueur rouge en bas, là où quelque chose de petit, de noir, de féroce, mais de monstrueusement nombreux existait, grondait, faisait du bruit. Avec une lamentation qui glaçait le cœur et qui était pleine d’une douleur indicible, ce quelque chose se retira, et le mur restait là, inébranlable et silencieux.

Mais son silence n’avait rien de timide ni de honteux, le regard de ses yeux informes était sombre, menaçant et superbe autant que celui d’un roi, il laissait glisser de dessus ses épaules comme un manteau pourpre le sang qui coulait, rapide, et qui allait se perdre parmi les cadavres défigurés. Et de nouveau, le flot puissant des corps se mit à mugir et frappa le mur de toute sa force. Puis il se retira, pour recommencer encore, bien, bien des fois, jusqu’à ce qu’il fût vaincu par la fatigue, un sommeil semblable à la mort. Et moi, le lépreux, j’étais au pied même du mur, et je voyais qu’il commençait à chanceler, le roi orgueilleux, et que la terreur de la chute courait convulsivement sur les pierres.

— Il tombe ! criai-je. Frères, il tombe !

— Tu te trompes, lépreux, me répondirent-ils.

Alors je me mis à les supplier :

— Peu importe ! Qu’il reste debout ! Chaque cadavre n’est-il donc pas une marche qui permet d’arriver au sommet ? Nous sommes beaucoup et notre vie est rude. Jonchons la terre de cadavres ; sur ces cadavres, nous en jetterons d’autres, et ainsi nous arriverons en haut. Et s’il ne reste qu’un seul homme, — cet homme verra le monde nouveau.

Je regardai autour de moi plein d’une joyeuse espérance, mais je n’ai aperçu que des dos indifférents, las et gras. Continuant leur danse infinie, les quatre tournoyaient, se rapprochant, s’éloignant les uns des autres ; la nuit noire crachait, comme une malade, le sable humide, et le mur se dressait en une masse invincible.

— Frères, suppliai-je, frères !...

Mais ma voix était nasillarde, mon haleine nauséabonde et personne ne voulait m’écouter, moi, le lépreux.

Malheur !... Malheur !... Malheur !...

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Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé sur le site de

la Bibliothèque le 23 septembre 2013.

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