Le Mur

Andreiev · Chapitre 3 sur 5

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Le Mur

Chapitre IV

Maintenant mon compagnon m’a quitté. Il a vu un visage, un visage humain pareil au sien, horrible et couvert de plaies. C’était le visage d’une femme. Alors il s’est mis à sourire et à tourner autour d’elle, allongeant le cou et répandant une odeur fétide. Et elle, elle souriait aussi de sa bouche décharnée et baissait ses yeux qui n’avaient plus de cils.

Alors, ils se sont mariés, et, pour un moment, tous les regards se sont dirigés vers eux, tandis qu’un rire large et bruyant secouait les spectateurs : comme ils étaient ridicules, cet homme et cette femme qui se chérissaient mutuellement ! Je riais aussi, moi, le lépreux, car il est stupide de se marier quand on est aussi laid et aussi malade.

— Imbécile, lui dis-je, sarcastique, que veux-tu faire d’elle ?

Le lépreux souriait et me répondit :

— Nous allons faire le commerce des pierres qui tombent du mur.

— Et vos enfants ?

— Nos enfants, nous les tuerons !

Comme c’est absurde : mettre des enfants au monde pour les tuer !

Et puis elle le trompera, elle a des yeux si menteurs !

 

IV

 

Ils avaient achevé leur travail, celui qui se frappait le front contre le mur, et l’autre qui l’aidait, et quand je me suis approché d’eux, j’ai vu le premier pendu à une boucle de fer et encore tout chaud, tandis que son compagnon fredonnait doucement une chanson gaie.

— Va, va, porte la nouvelle à l’affamé, lui ordonnai-je ; et, docile, il s’en alla en fredonnant toujours. Puis je vis l’affamé s’éloigner de sa pierre. Chancelant, titubant, heurtant tout le monde de ses coudes pointus, il venait vers le mur où se balançait le pendu ; il claquait des dents et riait, tout joyeux, comme un enfant. Un seul petit morceau du pied, il ne voulait rien de plus. Mais c’était trop tard, d’autres, plus vigoureux, l’avaient devancé. Se bousculant l’un l’autre, se mordant, s’égratignant, ils entouraient le cadavre du pendu et en rongeaient les pieds avec voracité. L’affamé restait en arrière ; il s’accroupit, regarda manger ses rivaux, et se lécha les doigts de sa langue maigre. Un hurlement continu sortait de sa grande bouche vide :