Le Mur

Andreiev · Chapitre 2 sur 5

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Le Mur

Chapitre III

Et je ne sais comment cela se fit, mais les dents qui riaient commencèrent à claquer, les baisers devinrent morsures, et, avec un glapissement dans lequel subsistait encore une trace de joie, nous commençâmes à nous entredévorer. Et elle, sans répit, frappait sur ma faible tête malade, et de ses petits ongles pointus, elle labourait ma poitrine, cherchant à atteindre mon cœur.

Elle me battait, moi, elle me battait, moi, le malade, le lépreux, le pauvre, pauvre homme ! C’était plus terrible que la colère de la nuit et que le rire cruel du mur. Et moi, le lépreux, je pleurais et je tremblais de peur, et, à la dérobée, afin que personne ne pût voir, j’embrassais le pied ignoble du mur et je le suppliais de me laisser passer, moi seul, dans l’autre monde, là, où il n’y a ni fous, ni gens qui s’entretuent. Mais le mur était infâme, il ne me laissa pas passer et alors je crachai sur lui, je le battis de mes poings et je criai :

— Regardez cet assassin, il se moque de nous !

Mais ma voix était nasillarde, mon haleine nauséabonde et personne ne voulait m’écouter, moi, le lépreux.

 

III

 

Et de nouveau nous rampâmes, moi et l’autre lépreux ; de nouveau il y avait du bruit autour de nous, et les quatre tournoyaient silencieusement en secouant la poussière de leurs habits et en léchant leurs blessures sanglantes. Mais nous étions fatigués, nous ressentions des douleurs, et le fardeau de la vie nous oppressait. Mon compagnon s’assit et, frappant la terre de sa main enflée, il parla vite, vite :

— Tuez-nous, tuez-nous !

D’un mouvement brusque, nous nous mîmes sur nos pieds et nous nous élançâmes dans la foule ; mais elle s’ouvrit devant nous et nous n’aperçûmes que des dos. Et nous saluâmes ces dos en criant : — Tuez-nous !

Mais ces dos étaient immobiles et sourds comme un second mur, et c’était horrible de ne pas voir des visages humains, mais seulement des dos, immobiles et sourds.