Le poison

Charles Jackson · Chapitre 1 sur 6

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Le poison

1 - Élan

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Élan

 

« Le baromètre de ses passions annonçait une période de tumultueux désordres. »

Sur la page imprimée, ces mots, à n’en pas douter, ne produisirent pas tout l’effet troublant qu’ils se proposaient. Brusquement, il referma le livre, gardant ses doigts entre les feuillets, et laissa glisser son bras le long du fauteuil, jusqu’à ce que le volume effleurât le sol. Ceci pour le cas où il désirerait relire ce passage. Mais il n’en avait nul besoin. Déjà, il savait la phrase par cœur ; il aurait pu l’écrire lui-même. C’était réellement avec une impression de déjà-vu, avec le sentiment qu’elle lui était familière, qu’un moment auparavant son esprit l’avait d’abord lue, puis acceptée ; et maintenant, ouvrant la main et laissant tomber le livre à terre, il dit à haute voix : « C’est moi… tout à fait. » Le livre frappa le tapis avec un bruit mou et le scottie le regarda de son panier. « Tu as entendu ce que je viens de dire, Mac ? » Il lança au chien assoupi un regard féroce et, tout en bouffonnant et ridiculisant sa crainte et son plaisir, il ajouta d’une voix forte : « C’est de moi qu’ils parlent. De moi ! »

Il était seul depuis près d’une heure. Wick l’avait quitté, après une de leurs scènes habituelles et pénibles, une scène dans laquelle il avait, comme à l’ordinaire, joué le rôle muet, laissant à son frère la corvée d’aborder le sujet de façon détournée et d’éviter toute allusion précise à ce qu’ils savaient les préoccuper tous deux.

Wick, debout sur le seuil de la porte, s’était retourné et avait dit :

— J’aimerais que tu changes d’avis et que tu nous accompagnes.

Du fauteuil profond, il avait souri à son jeune frère.

— Je le sais, mais je ne peux pas. Je serai beaucoup mieux ici.

Il eut soudain conscience d’agir et de se comporter comme un malade romantique et s’efforça de se dominer.

Le frère ferma la porte et revint vers lui.

— Écoute, il y a déjà si longtemps que nous avons ces billets ! Helen sera terriblement déçue et moi aussi. Tu sais bien qu’elle ne s’y rend qu’à cause de toi.

— Je le prendrai à la radio.

— Mais c’est jeudi aujourd’hui, pas samedi…

— Oh ! oui, c’est vrai ! J’oubliais.

— … Et tu as l’air tout à fait bien, reprit son frère. Personne ne croirait qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Tout cela, c’est dans ton imagination. Tu sembles parfaitement normal.

— Wick, je ne pourrais jamais rester assis pendant tout ce temps. Je vous gâcherais votre soirée. Quant à moi, je serais fort mal à l’aise.

Il fit, sans le vouloir, le pathétique, le désarmant aveu :

— Wick, je suis à peine rétabli, et il y a seulement trois jours ! Il me serait impossible de prendre sur moi.

Son frère l’examina avec attention ; presque avec tristesse, lui sembla-t-il.

— Je n’insisterais pas, Don, si je ne croyais pas que cela soit bon pour toi. Ça te ferait tant de bien !

Il sourit de nouveau, ne gardant patience qu’à grand-peine.

— Je rencontrerais quelqu’un que je connais et je ne peux voir personne.

— Tu ne verrais personne.

— Oh ! si. Et d’ailleurs, il y a Helen. Je ne pourrais supporter qu’elle – elle surtout ! – pose les yeux sur moi.

— Mais Helen t’a vu ainsi des dizaines de fois.

— Là… tu vois ! Ça se remarque…

— Don, tu t’exagères tout cela et tu te laisses aller ! Écoute-moi. Si je suis disposé à me rendre libre le reste de la semaine et à t’emmener à la campagne pour un long week-end – juste nous deux et Mac –, je pense que tu pourrais bien faire cela pour moi. Je t’en prie, viens avec nous.

Il regarda le scottie qui, roulé dans sa corbeille, contemplait les deux frères d’un air distrait. Après une longue pause, durant laquelle il reprit souffle tandis que son frère le considérait, inquiet et perplexe, il dit :

— Il n’est pas dans mes intentions de me montrer entêté, mais je n’exagère pas et je ne me laisse vraiment pas aller. Essaie, s’il te plaît, de comprendre. Dans un jour ou deux, je serai redevenu tout à fait moi-même ; mais, aujourd’hui, il ne m’est pas possible de sortir et je ne peux certes pas avaler Tristan en entier. Ce soir, quand nous monterons en auto et partirons ensemble, alors parfait ! Mais pas maintenant. Wick, si je sortais à présent, je m’effondrerais.

— Comment cela ? demanda le frère. De toute façon, je serais avec toi.

Il secoua la tête :

— Wick, ne veux-tu pas y aller sans t’occuper de moi ? Je ne comprends pas pourquoi tu veux me forcer à me rendre là-bas, alors que tu sais très bien que je ne le veux pas.

— Tu sais pourquoi je tiens à ce que tu y ailles, dit le frère. C’est simplement, se reprit-il en hâte, que je n’aime pas que tu restes seul quand tu te sens ainsi.

— Je serai très bien, fit-il, affectant de ne pas avoir remarqué la gaffe.

Il soupira, déjà las de l’éternelle discussion, mais il songea qu’il pourrait continuer ainsi indéfiniment si, pour finir, son frère le laissait seul.

— Vas-tu cesser de t’inquiéter pour moi ?

— Entendu ! (Don vit avec soulagement que Wick avait atteint le point où, effrayé de le pousser à bout, il faisait semblant d’être rassuré.) Je dirai donc à Helen que tu ne te sentais pas suffisamment bien. Seras-tu prêt quand je reviendrai ?

— Certainement, je suis prêt ! Dès maintenant. Je me sens beaucoup mieux depuis que je me suis rasé et habillé.

Le fait que Don s’était rasé et habillé était sans doute ce qui avait amorcé toute cette fatigante histoire et donné des idées à Wick, mais à présent, il n’y avait plus rien à faire.

Wick ne parut pas y prêter attention.

— Mme Foley viendra vers trois heures nettoyer un peu. J’ai laissé un dollar sur la radio au cas où tu désirerais qu’elle aille te chercher quelque chose.

— Je n’ai besoin de rien.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu ne vas pas sortir, n’est-ce pas ?

— Oh ! non, je ne sortirai pas.

Il sourit et ajouta :

— Tu ne me crois pas, hein ?

L’autre détourna les yeux :

— Je pensais que peut-être tu emmènerais promener Mac.

— Non, Mme Foley le fera s’il en a envie.

— Bien. Je vais dire qu’on envoie la voiture ici, et nous pourrons partir au plus tard vers six heures et demie. Il se pourrait qu’il fasse froid là-bas. Après tout, nous sommes en octobre ! Mais un week-end à la campagne te fera le plus grand bien… à moi aussi ! Allons, c’est parfait, et plus long il sera, meilleur il sera. Écoute ! (Wick présentait la chose comme s’il y allait de son propre intérêt, s’appliquant à se montrer enthousiaste, essayant d’agir comme s’il avait oublié son ennuyeux plaidoyer et comme s’il était convaincu que lui, Don, resterait où il était, à l’abri et en lieu sûr.) ne rentrons pas avant mardi ou même mercredi. Eh bien ! disons mardi ; je peux fort bien m’arranger avec le bureau.

— Ça m’a l’air épatant, Wick. Tu entends cela, Mac ? (Il se mit à rire.) Un de ces longs week-ends à la campagne, comme ceux que l’on décrit dans les romans.

— Je vais être en retard, fit Wick en faisant demi-tour.

— Présente mes amitiés à Helen.

— Tu es sûr que tu ne désires rien ?

— Merci, Wick, je n’ai besoin de rien. Amuse-toi bien.

— Tu seras ici ? Sûrement ?

— Ici ?

— Quand je reviendrai.

— Bien sûr, je serai ici !

Don était blessé d’un manque de confiance qu’il savait pourtant mériter. Son frère se dirigea immédiatement vers la porte.

— Au revoir !

— Au revoir ! Toutes mes amitiés à Helen.

La porte se referma. Il se sourit à lui-même comme s’il réalisait quel effort cela avait coûté à Wick de ne pas regarder une fois de plus en arrière. Il sourit aussi parce qu’il éprouvait un véritable soulagement à se sentir de nouveau seul et parce qu’il en savait bien plus sur toute cette affaire que son frère. « Pauvre Wick ! » pensa-t-il, et, tout de suite, il commença à se sentir mieux. « Eh bien ! Mac, dit-il à haute voix, il paraît que nous allons à la campagne. » Il se leva et alla regarder le billet d’un dollar sur la radio, puis revint s’asseoir dans le grand fauteuil.

Sur le casier de livres, à portée de sa main, la pendulette de voyage « Longines » marquait 13 h 22. Il la prit et la remonta, se souvenant du généreux Hollandais qui la lui avait offerte cet hiver à Gstaad, et qui avait été tellement froissé parce qu’il ne l’en avait remercié que deux jours après. Il la remit en place et regarda autour de la pièce.

Maintenant qu’il se trouvait seul, avec cinq heures devant lui, il commença à ressentir les premières affres de la panique, puis se rendit compte aussitôt que c’était un simple jeu de son imagination. « Que faire, Mac, que faire ? » Le chien ouvrit les yeux, leva la tête de son coussin et retomba endormi. « J’y suis, fit-il. Ennui ! » Sans plus s’occuper du scottie, il s’exclama vivement : « Bon Dieu ! pourquoi m’ennuirais-je ? » Ses yeux s’arrêtèrent sur le gramophone. Il s’approcha de l’appareil et en souleva le couvercle. Le dernier disque d’une sonate de Beethoven s’y trouvait encore. Il mit le contact, mais avant que le disque ne fût arrivé à la moitié, la puissante allégresse de la musique, son rythme martelé et sonore l’oppressèrent et il allongea le bras pour l’arrêter. Comme il levait la tige du pick-up, le tremblement de sa main fit glisser l’aiguille sur le disque avec un grincement strident : le scottie sauta sur ses pattes. « Couché, chien ! » dit-il, et il regagna son fauteuil.

Il lui fallait tuer le temps ; il ne pouvait rester assis là, immobile. À côté de lui, sur les rayons, se trouvait une collection de monographies des peintres modernes. Il se pencha pour examiner les titres et choisit celle d’Utrillo. Il sortit le volume et l’ouvrit sur ses genoux. Il y avait quelques reproductions en couleurs, mais celles-ci étaient à peine plus colorées que les simples gravures en blanc et noir. Il feuilleta les pages monotones, s’attardant de temps à autre sur une scène de rue déserte et mélancolique, ou sur une étroite ruelle grise bordée de tristes murs de plâtre ; un sentiment de solitude intolérable s’empara de lui. Des places villageoises ou des parvis d’églises se dégageaient cette même désolation, ce même abandon, comme si la population s’était absentée pour la journée afin d’assister à quelque foire tapageuse, laissant la ville derrière elle, vide et morose. En imagination, en souvenir, il se vit dans une semblable petite rue, comme lorsqu’il était enfant, au coucher du soleil, un soir d’été après dîner, debout et solitaire dans la rue paisible, en train d’écouter un orgue à vapeur qui jouait sur le champ de foire, en bordure de la ville, avant que commençât la dernière représentation du cirque. Il ferma le livre et le remit sur son rayon, se remémorant cet instant avec tant de netteté que des larmes de pitié lui vinrent aux yeux : pitié pour l’enfant, pour lui-même, pour le peintre, il ne savait trop pour qui.

« Je dois être dans une fichue condition pour me mettre dans un état pareil pour… pour rien », dit-il. « Ou bien est-ce parce que j’en ai envie ? » Il s’adressa au chien éveillé : « En ai-je envie, Mac, dis-le-moi, toi. » Il regarda le chien fixement. « Eh bien ? » Le chien le fixa à son tour. « Est-ce que je me laisse aller, ainsi que ton super-r-r-be maître l’a dit ? (Cela en triplant le « r » comme un acteur.) Est-ce que je cherche à donner le change, ou tout cela n’est-il qu’un pur effet de mon imagination ? Et si ce n’est de la mienne, de qui alors ? » Voilà une pensée pour aujourd’hui, conclut-il en lui-même. Il se leva. « Mac, tu exagères, personne ne croirait qu’il y a quelque chose qui ne va pas ! Tu as l’air tout à fait bien ! Et quand je dis que tu as l’air bien, nom de Dieu ! tu dois te sentir bien, entends-tu ? » Il s’amusait maintenant ; pourtant, quoiqu’il eût atteint le summum même du plaisir, il se fatigua vite ; le chien aussi. « Qui est-ce qui est cinglé maintenant ? » se dit-il, lassé, tout en se rasseyant.

Ses doigts rencontrèrent les bords d’un petit livre, coincé entre le coussin et le bras du fauteuil. Il le retira et en regarda le titre. C’était un exemplaire de Gens de Dublin de James Joyce que son frère était en train de lire. Il l’ouvrit et commença à le parcourir au hasard, articulant chaque mot avec soin dans un murmure et apportant une attention exagérée à la forme des mots, mais aucune au sens de ce qu’il lisait. C’était comme certaines fois, en de semblables circonstances, où, les nerfs tendus, désespéré, il était sorti en quête d’un film français et que, assis toute une après-midi dans quelque cinéma sans air, il se concentrait sur le volubile bavardage de l’écran, parce qu’il croyait que quelques heures d’une telle concentration, même s’il ne cherchait pas à saisir le sens, auraient sur lui un effet bienfaisant. Aussi lut-il pendant quelques minutes, pensant qu’il pourrait lire le texte jusqu’au bout et même le relire une seconde fois avant que son frère ne revînt. « Ne serait-ce pas là une surprise pour Wick », se dit-il avec un sourire, cependant que ses lèvres formaient d’autres mots : « Le baromètre de ses passions annonçait une période de tumultueux désordres. » Le sourire s’effaça et ses yeux devinrent fixes. Il reprit sa lecture.

Le poids, l’oppression avaient disparu. Il se sentit positivement allégé, joyeux. Il réalisa que les mots l’avaient délivré de l’impression aiguë de suspens qu’il ressentait depuis que son frère l’avait quitté. Voilà ce qu’il avait attendu, ce que probablement, au fond de son subconscient, il avait su de tout temps devoir arriver. C’était comme si un commutateur avait été tourné, une porte ouverte brusquement, pour lui montrer le chemin. Il laissa tomber le livre, et après avoir apostrophé le chien, en disant : « C’est de moi qu’ils parlent. De moi ! », haussa les épaules, les mains ouvertes, les paumes en l’air, en un large geste, ajoutant : « Pourquoi suis-je un pareil imbécile ? Pourquoi résister ou attendre ? » Il regarda autour de lui, les sourcils levés, tel un comédien, vers un public imaginaire, un public où il aurait été chacun des spectateurs en train de contempler l’exécutant avec ironie et dans un mépris silencieux. Il exagéra son jeu, forçant sa voix pour son propre compte et, tournant son embarras en dérision : « Je vous laisse juges, gentlemen, Mac, vous tous, fit-il à haute voix ; traitez-moi d’amateur, si vous voulez, mais c’est le rôle ! Que peut-on y changer ? »

Il renonça à sa pitrerie et se leva. Il alla à la radio et ramassa le billet d’un dollar. « Du calme ! du calme, Mac, dit-il, on a tout le temps. » Il prit son veston sur le dossier du fauteuil. « Toute l’après-midi, continua-t-il. Le temps de sortir et largement celui de revenir… Largement ! » Le scottie l’observait de sa corbeille. Boutonnant son veston, il alla dans la cuisine pour voir si on avait pensé à mettre de l’eau pour le chien.

Sur la table se trouvait une enveloppe adressée à M me Foley. Il s’en empara et la tint à la lumière, puis la déchira et manipula les quatre billets de cinq dollars qu’elle contenait. « Mon Dieu, vingt ! dit-il. Pourquoi vingt ? » Sans doute, la paie de M me Foley pour le mois. Elle venait mettre de l’ordre deux fois par semaine, et souvent à midi pour promener le chien. Il fourra les billets dans sa poche, fit une boulette de l’enveloppe et la lança par la fenêtre.

Il l’entendit rebondir sur l’escalier de secours et resta debout un moment, contemplant sans le voir le terne mur de briques qui lui faisait vis-à-vis. Soudain, il pensa à Wick. Il devait maintenant être à l’Opéra. Helen, aussi, serait là, assise à côté de lui dans la grande salle presque obscure (elle ne s’y rend qu’à cause de toi…). Tous deux étaient en train de regarder la scène brillamment éclairée, le départ du navire qui forme le thème du premier acte, et, de temps en temps, l’un d’eux se penchait vers l’autre en chuchotant quelque chose au sujet du spectacle. Pas sur lui ; ils ne parleraient plus de lui ! Surtout parce qu’il était leur unique préoccupation et que ni l’un ni l’autre ne voulait le laisser paraître. Helen se demandait si c’était vrai qu’il ne se sentait pas bien ou s’il était de nouveau déchaîné. Et Wick se demandait si Helen avait accepté son excuse. En général, elle se fichait pas mal des opéras ; son frère aussi, très certainement, étant donné les circonstances. Wick fixait la scène, à demi-tourné vers Helen, pour saisir ce qu’elle allait chuchoter, et pensait : « Et s’il n’est pas là quand je rentrerai ? S’il est sorti ? » Don se sentit désolé de l’inquiétude qu’il savait leur causer ; cependant, il ne put s’empêcher de sourire. Il leur gâtait la représentation cent fois plus que s’il avait été assis là entre eux deux et avait discouru à voix haute sur la musique.

En sortant de la cuisine, il alla s’examiner devant la glace de la salle de bains. « Les jours prochains, se dit-il en arrangeant sa cravate, je regarderai probablement dans ce miroir plus souvent qu’il n’est bon pour un mortel. » Il cligna de l’œil. « Cela prouve, toutefois, à quel point je me connais moi-même. » Avant de partir, il se retourna et regarda le chien. « Te tracasse pas, Mac, t’en fais pas pour l’argent de la mère Foley. Je serai de retour à temps pour le lui remettre en personne, dit-il. Je t’avertis dans le cas où quelqu’un te le demanderait. » Il claqua alors la porte, fit un essai pour voir si la serrure avait bien joué et descendit l’escalier.

La 55e Rue était froide, même pour un mois d’octobre. Il songea à remonter en courant prendre son pardessus, mais le temps était précieux ! En outre, sa destination, son refuge se trouvaient juste au coin…

Une fois le verre devant lui, il se sentit mieux. Il ne le but pas immédiatement. Maintenant qu’il le pouvait, il n’en éprouvait plus le besoin. Au contraire, il s’offrit le luxe de l’ignorer pour un temps. Il alluma une cigarette, sortit plusieurs enveloppes de sa poche, déplia et parcourut une vieille lettre, rangea le tout et commença à chantonner doucement. Puis il se joua la comédie subtile et étudiée de l’ennui : il se regarda dans la glace sombre du bar, comme perdu dans ses pensées ; tripota son verre, le tournant et le retournant ou le faisant glisser d’avant en arrière sur la surface mouillée du comptoir ; dansa d’un pied sur l’autre ; lança un regard dans la direction d’un couple d’inconnus qui se tenaient au bar un peu plus loin, les toisant de haut, une minute ou deux, d’un œil critique, et, estima-t-il, d’une façon aristocratique. Et quand, pour en finir, il leva le verre jusqu’à ses lèvres, ce fut avec un air excédé qui semblait dire : « Ma foi, je suppose que je ferais aussi bien de le boire, maintenant que je l’ai commandé. »

Il pensa de nouveau à Helen et Wick. Étrange, ce lien qui les unissait ! Ils étaient plus proches que s’ils avaient été des amis de toujours, aucune affinité, aucun intérêt ne les accordaient l’un à l’autre. Ils n’avaient en réalité aucune raison de se lier d’amitié. La seule chose qui les rapprochât, c’était lui, Don. À part lui, ils n’avaient aucun point commun. Il était capable par sa mauvaise conduite, non moins que par sa bonne, d’en faire des alliés plus étroits que s’ils avaient été frère et sœur. Comme ils ne faisaient qu’un quand les choses allaient bien pour lui ! Comme ils s’unissaient encore davantage quand il était déchaîné ! S’ils pouvaient le voir en ce moment ! Ou peut-être ne se doutaient-ils que trop de ce qu’il était en train de faire à cet instant même. Et puis, merde, pourquoi pas ? C’était arrivé déjà si souvent…

Gloria ondula jusqu’à lui et posa une main sur son épaule. Il s’écarta de façon imperceptible, désireux de ne pas l’offenser, mais, cependant, demeurant suffisamment distant pour qu’elle ne se mît pas certaines idées en tête. Gloria était ici une sorte de nouveauté : ça ne lui plaisait pas du tout ! Pourquoi, bon Dieu, un restaurant-bar de

la 2e Avenue essayait-il de lancer une « entraîneuse » ? Pourquoi ? Il ne voulut pas la traiter grossièrement en présence de Sam, mais crut bon de leur rappeler qu’il n’appréciait pas ce genre d’exhibition. Il était attaché à ce bar ; pourtant, il était différent de la plupart de ceux qui le fréquentaient. Ils l’avaient sans aucun doute remarqué. Gloria n’avait pas plus de vingt ans. Blonde, mince sans être maigre, elle portait une robe de satin mordoré aux reflets cuivrés. Elle réclamait toujours une cigarette ; aussi en mit-il un paquet sur le comptoir dans l’espoir de détourner son attention.

— Hello-o-o ! fit-elle. Où étiez-vous ? Je ne vous ai pas vu depuis des jours et des jours. (Elle prit une cigarette.) Vous étiez parti ?

— Oui.

— Vous êtes rudement chic. Un nouveau complet ?

Il ne répondit pas.

— Vrai, on n’est pas copains aujourd’hui… Qu’est-ce qu’il y a ?

— En fait, dit-il, j’étais en train de… réfléchir.

— Oh ! ça va, fit-elle. Je reviendrai peut-être boire un verre avec vous, plus tard. Hein ?

— Bravo !

Elle gagna le fond du bar et commença à parler à deux autres clients.

Il avait fini son verre, mais n’en avait même pas senti le goût. Autant dire de l’eau. Bizarre, il n’en avait pas éprouvé la plus légère excitation. Il se sentit seulement détendu, pour la première fois depuis des jours, si détendu que cela ressemblait presque à de la lassitude. Il fit un signe de tête à Sam qui posa un autre whisky devant lui.

Il avait dit la vérité : il était bien en train de réfléchir. Habituellement, il aimait à bavarder des heures avec Sam : ils étaient de vieux amis et parfois il se prenait à penser à Sam comme à l’une des personnes à laquelle il tenait le plus au monde. Mais aujourd’hui, il n’en avait pas envie. Il fut soudain complètement à plat, sans aucun ressort. Il avala son verre d’un trait et en redemanda un autre. Pendant que Sam débouchait une nouvelle bouteille, il s’observa dans le miroir au-dessus du bar.

C’était une figure attachante ; pas d’hésitation à cet égard ! La glace était juste assez terne pour qu’il lui semblât y apercevoir un étranger plutôt que lui-même. Avec une complète objectivité, il considéra l’image et commença à l’étudier si intensément qu’il fut presque surpris de voir son expression se transformer sous son propre regard et refléter une sollicitude intéressée.

Sans aucun doute possible, le visage accusait ses trente-trois ans, mais pas davantage. Le front était bien modelé ; les yeux, sombres, grands et profondément enfoncés. Les narines du nez aquilin et plutôt long se dilataient légèrement. Elles aussi étaient bien dessinées, et prêtaient à la physionomie l’air ardent d’un pur-sang. La moustache, peu épaisse, était noire ; plus fournie, il aurait pu contempler l’intéressant et tragique visage d’Edgar Allan Poe. La bouche, grande et charnue, portait une perpétuelle expression de mécontentement, de mélancolie, et par là même était attirante. Il aimait les deux plis profonds qui, de chaque côté des narines, couraient vers la bouche, encadrant à demi l’ébauche d’un sourire amer. Il aimait aussi les trois rides horizontales qui barraient son front. En réalité, elles n’étaient pas horizontales car, au-dessus de l’œil droit, elles remontaient pour éviter le sourcil continuellement levé, et si bien fixé par l’habitude qu’il n’était jamais capable de le ramener au niveau de l’autre sans le froncer. Il prit le verre que Sam avait posé devant lui et commença à boire.

Il se souvint d’une fille qui, en classe, était assise derrière lui pendant la première année de latin, une bavarde, le genre de folle qui passe son temps à se demander à quoi elle ressemble quand elle dort, ou autres questions de ce goût-là. Une fois, elle lui avait confié : « Savez-vous que le visage humain est une chose passionnante ? Je songeais au vôtre, l’autre jour, et je pensais que si quelqu’un me demandait quelle est votre expression habituelle, je répondrais : l’Animation. » Elle s’était arrêtée pour juger de l’effet produit, mais sa sincérité ne faisait aucun doute. « Même au repos, votre visage est animé. Vous avez toujours l’air si vivant, si intéressé… je dirais même : inquisiteur. » Il n’avait ressenti aucun embarras, et quand elle lui avait demandé ce qu’il voyait dans son expression à elle, il avait répondu n’importe quoi, l’esprit déjà ailleurs, ou occupé à digérer ce qu’elle venait de dire. L’animation, hein ? Pourtant le visage que lui renvoyait la glace n’était ni animé ni vivant. Il gardait une expression de désillusion affectée que l’effet de l’alcool n’arrivait même pas à effacer.

me

Il regarda sa montre. M Foley serait là dans un quart d’heure.

Encore le temps de prendre un autre verre… deux tout au plus. Tout en poussant son verre dans la direction de Sam, il s’examina de nouveau.

Les glaces semblaient avoir joué dans sa vie un rôle fichtrement important. Une, en particulier, lui revint à la mémoire : celle de la salle de bains à la maison, il y avait longtemps de cela. Quand il n’était encore qu’un gosse de quatorze, quinze ans, et qu’il écrivait un poème chaque soir avant d’aller se coucher, il le commençait et le terminait tout d’une traite, cela dût-il le mener jusqu’à deux ou trois heures du matin. Alors, cette glace avait pris pour lui une bien plus grande importance que son lit. Car, quoi de plus naturel alors, de plus nécessaire, de plus pressant même, après avoir achevé un poème, que d’aller s’y contempler pour voir s’il était encore le même homme ! Cette nuit, à cette table de travail, un des événements importants de la vie venait de se produire. Avec humilité, presque inconsciemment et en toute innocence, il s’était assis et était devenu l’instrument grâce auquel un poème avait été composé et écrit. Incrédule et bouleversé, il se sentait poussé vers ce miroir pour y découvrir sur son visage les traces d’une telle expérience. Souvent des larmes sincères lui venaient aux yeux. Comment cela était-il arrivé ? Pourquoi avait-il été choisi, lui ? se demandait-il humblement, avec gratitude. Presque avec effroi, il lisait et relisait son œuvre. Sur le moment, elle lui paraissait merveilleuse ; mais le serait-elle encore le jour suivant ? Il levait les yeux des feuillets griffonnés et raturés, prêtant l’oreille aux bruits nocturnes. Tout était silencieux. Il songeait à ses frères qui reposaient dans les pièces voisines ; à sa mère, au rez-de-chaussée. Tous endormis, ignorants de ce qui venait d’éclore dans cette chambre, cette nuit, à cette table. Fier et méprisant, il murmurait : « Lourdauds ! » L’auraient-ils su, la juste appréciation d’un tel moment les eût dépassés infiniment. Soudain, il les oubliait, pas au point, toutefois, de traverser le hall de son pas habituel et insouciant. Au contraire, il marchait à pas de loup, retenant son souffle et tendant l’oreille pour saisir le moindre signe d’agitation dans les chambres à coucher obscures (trop souvent, un de ses frères, réveillé, l’avait surpris à trois heures du matin et raconté au petit déjeuner que la lumière avait brûlé la nuit entière dans la chambre de Don ; quelles récriminations alors !… Pourquoi, au lieu de dormir comme un garçon normal, rêvassait-il à son bureau ? Et quelles furieuses réprimandes pour avoir fait monter de façon considérable les notes d’électricité !… S’ils avaient su combien tout cela était honteux, humiliant, quand on pensait au poème qui le justifiait !). Allumant dans la salle de bains, il se confrontait dans la glace avec son image. Les grands yeux enfantins, avides et scrutateurs, lui retournaient son regard ; les joues étaient enflammées, les lèvres entrouvertes dans une expression d’attente. Il étudiait chaque trait de cette physionomie en alerte, et était à tel point éveillé qu’il lui semblait qu’il ne dormirait jamais plus. Il devait sûrement y avoir un signe, une marque, une altération quelconque, une ride légère trahissant une maturité nouvelle ! En vain, il inspectait le front, la bouche, les yeux fixes. Le visage qui lui faisait vis-à-vis était aussi limpide, aussi désespérément jeune qu’auparavant.

Il se sentit ému, amusé au souvenir de ces instants… instants qui s’étaient répétés des dizaines et des dizaines de fois tout au long de son adolescence. Il saisit son verre et le vida. Il lui vint alors une idée. Supposons que la claire vision dans le miroir de la salle de bains s’efface et (comme une surimpression dans un film) fasse place à cette image au-dessus du bar. Supposons que ce jeune garçon… Supposons que l’on puisse modifier le cours du temps et que l’enfant d’il y a vingt ans, lorsqu’il se regardait dans le miroir, s’y soit vu à l’âge de trente-trois ans, tel que lui s’y voyait à présent. Qu’aurait-il pensé, ce garçonnet ? L’aurait-il accepté ?… Était-ce là ce qu’il eût rêvé de devenir ? L’eût-il admis l’espace d’une seconde ? Troublé, embarrassé, il détourna son regard et fit signe à Sam de remplir son verre.

Au fond de la salle, les deux clients étaient partis. Gloria, assise à une table, se limait les ongles. Il l’observa maintenant avec la plus complète indifférence, puis, craignant qu’elle ne le surprît en train de l’examiner et ne vît là une invite à venir le retrouver, il se retourna vers le bar et saisit machinalement le verre plein qu’on venait de poser devant lui.

Mais attendez… bien sûr qu’il l’aurait accepté ! C’était clair comme le jour, une véritable révélation (soudain il se sentit plus vif, plus alerte, plus lucide mentalement qu’il ne l’avait jamais été de sa vie). Ce gosse, s’il avait pu voir le visage de l’homme d’aujourd’hui, l’aurait certainement apprécié, il l’aurait aimé ! Poe, Keats, Byron, Dowson, Chatterton… tous ces hommes exceptionnels, misérables, insouciants, qui s’étaient consumés de bonne heure et de façon définitive dans une tragique splendeur, avaient été des idoles pour l’enfant. Pas pour lui, le génie normal qui vit heureux jusqu’à un âge avancé (génie, en vérité ! Comment un génie pourrait-il être heureux, normal… et surtout vivre longtemps ?), acclamé de tous (acclamé de son vivant ?), comblé d’honneurs, d’amour, obéi et entouré d’amis. (« Je ne dois surtout avoir l’air de rien. ») Oui, l’adolescent romantique aurait été satisfait : oui, il aurait acquiescé de toute l’ardeur de son âme juvénile : l’expression amère de ces yeux le consacrait poète, et le jeune garçon l’eût approuvé dans toute la joie de son assentiment.

Un immense dégoût le saisit brusquement. Dégoût et mépris de soi-même, reproche d’avoir enflé sa personnalité hors de toutes proportions avec la triste réalité. Alors, telle une fusée, jaillit l’idée de génie. Oh ! combien géniale ! Et comme elle s’empara de ses pensées, prenant possession de son cerveau exalté, si fébrile et alerte qu’il se sentit, à ce moment même, capable de résoudre n’importe quel problème posé dans l’univers. Il s’agita, impatient de ce qui allait venir, dansant d’un pied sur l’autre et s’efforçant de recouvrer son calme. Maintenant, un instant, laissez-moi d’abord commander un autre whisky et réfléchir tranquillement… Ça vient trop vite…

L’histoire de ce jeune garçon et de cet homme : une nouvelle brève, classique dans sa composition et dans son contenu. Une Mort à Venise, prise dans le sens artistique et pas autrement. Le titre : « Reflet dans un miroir. » Quoi d’autre ? Le miroir (dans le titre) se rapporterait tout d’abord au verre dans lequel il buvait et d’où sortait cette multitude d’imaginations fantasques ; puis l’idée, se brouillant et se confondant peu à peu de façon subtile avec le verre du miroir, n’évoquerait plus, pour finir, dans l’esprit du lecteur que ce miroir au-dessus du bar, miroir dans lequel le protagoniste retrouve sa jeunesse… « Reflet dans un miroir »… Début : par une après-midi d’octobre pareille à celle-ci, un homme, debout dans un bar de la

2e Avenue, un homme, comme lui, boit un verre de whisky, plusieurs verres. Il se regarde dans le miroir qui lui fait face. Les pensées affluent : détails, incidents, noms, idées, idées. S’il lui avait été possible à cet instant d’écrire assez vite, il aurait été capable de composer sa nouvelle dans toute sa perfection finale et sans qu’il soit nécessaire d’y apporter, par la suite, un changement, une correction quelconque, du début étincelant à la dernière phrase, note sublime d’une ironie grave et profonde. Et toutes les choses entre-temps… les choses !… Ce déchirement (ce dernier abandon) quand son père avait quitté la maison, le laissant à sa solitude… Tout ou presque tout se rattachait à son enfance, avec, comme point culminant, les poésies et l’épisode de la glace de la salle de bains. Ensuite Dorothy, le

cauchemar de la Fraternité 1, de nouveau Dorothy, son départ de la

maison, le Village 2 et la prohibition. Mrs. Scott, le Rochambeau (le Bremen , le La Fayette, le Champlain, le de Grasse) ; les années passées à Davos dans un sanatorium ; sa longue liaison avec Anna ; la soûlographie ; Juan-les-Pins (et ce week-end qui avait duré deux mois, à cent dollars par jour) ; les prêteurs sur gages ; l’alcool, les actions inconcevables, les gens auxquels on se trouve mêlé ; les étés à Provincetown, les hivers à la ferme ; les livres commencés et abandonnés, les courtes nouvelles inachevées ; l’alcool, l’alcool, l’alcool ; l’imbécile de psychiatre… l’imbécile, l’imbécile de psychiatre ; et, pour terminer, Helen, la bonne Helen qu’il avait pensé devoir épouser un jour et dont il savait maintenant qu’il ne l’épouserait jamais ; Helen qui avait toujours raison, qui, cette après-midi, entendait Tristan jusqu’au dernier acte, mais bien décidée à résister, à refuser de se laisser entraîner et séduire par cet opéra, décidée surtout à ne l’écouter et à ne le prendre que pour ce qu’il valait et tel que lui-même ne serait capable de l’écouter et de le juger qu’après des années d’une idolâtrie passionnée… Des tirades entières lui vinrent à l’esprit en succession éblouissante, formées à la perfection et toutes prêtes à être couchées sur le papier. Où trouver un crayon, du papier ?… Il termina son verre.

me

L’heure. Seize heures. M Foley devait être arrivée. Qu’elle aille

au diable ! Tout cela était rudement plus important. Mais, attention, doucement. Encore heureux qu’il n’y ait pas de papier, donc pas de danger de commencer impulsivement une œuvre qui demandait à être composée plus tard, à tête reposée – quand, alors ? peut-être ce soir, demain certainement – et avec tout le calme et l’autorité

qu’exigeait une pareille entreprise. Un 3 tour de force. C’est ainsi que les critiques jugeraient cela, ils ne pourraient faire autrement ; mais, bon Dieu, quel était le problème avec tour de force pour que ce terme soit devenu l’équivalent d’un sarcasme ? Cela ne voulait-il pas dire une exécution brillante, et le mot de « brillant » donnait-il prise à la raillerie ? Son esprit s’emballa. Et s’il disait : « Comme dans une glace ternie » ? ou bien « Dans une glace ternie » ? Non, on s’en était servi jusqu’à satiété. C’était usé ! Dans ce pays, chaque femme écrivain l’avait employé à plusieurs reprises, ou si elle ne l’avait déjà fait, c’était tout simplement renversant… « Reflet dans un miroir » était parfait… Il se représentait les piles d’exemplaires entassés dans les vitrines des libraires en pyramides branlantes (il se vit entrant et adressant au libraire quelque bon mot préparé à l’avance, tel que : « J’apprécie l’honneur que vous faites à mon livre de l’exposer ainsi en masse à l’étalage comme une denrée indispensable à chaque foyer, mais ne pourriez-vous ajouter une notice disant : “Envoyez-moi dix couvre-livres et vous recevrez gratuitement une vie illustrée de l’auteur ?” Merde, c’était trop long pour être spirituel, il lui faudrait abréger cela). Il se vit dans le métro, jetant un coup d’œil par-dessus l’épaule de quelqu’un et souriant d’entendre une jeune fille confier à une autre : « Ça n’a ni queue ni tête » (naturellement, si, par là, elle

voulait dire un « conte 4 à dormir debout »…). Il se vit aussi lisant avec amusement une lettre embarrassée de sa mère, regrettant qu’il n’ait pas publié un livre qu’elle puisse montrer aux voisins : pourquoi n’écrivait-il pas quelque chose qui soit « d’intérêt humain » ? Après avoir jeté un regard furtif autour de lui, il prit son verre et porta un toast silencieux et mélancolique à l’intérêt de l’humanité, puis se mit à boire.

Soudain écœuré, toute cette élucubration ne lui parut plus qu’une vaste blague. Comment avait-il pu se laisser ainsi entraîner, être assez fou pour rêver d’une entreprise aussi grotesque, pour perpétrer, même en imagination, une pareille ineptie, inventée de toutes pièces et aussi ordinaire, aussi banale, aussi équivoque, aussi enfantine, et (offense suprême) aussi sentimentale ? Euphorie ! Muse perfide ! Que de crimes on commet en ton…, etc., etc. Voilà une phrase dont il pourrait faire usage… Et, oh ! encore une autre : le dénouement ! Le dénouement surgit dans son esprit, aussi clair et réel que s’il le voyait imprimé. Le héros, après un long enchaînement de scènes bigarrées, évoquant sa vie passée (la tirade durerait-elle jusqu’au Jugement dernier ?), le héros, alors, décide de quitter le bar et, ce même jour, en un lieu quelconque, par n’importe quel moyen – pas pour son propre compte, bien sûr, mais pour Helen –, il se tue. Le mot de la fin : « Elle l’aimerait jusqu’à son dernier jour, dans une atmosphère de roman. » Parfait ! Et maintenant – oh ! encore meilleur ! – le passage suivant, la nouvelle conclusion : à la dernière page, une simple petite phrase qui occuperait, à elle seule, un paragraphe à la suite du précédent : « Mais il savait qu’il n’en ferait rien… »

Comme ils en disaient long, ces mots, comme ils en disaient long sur lui-même ! Ils désarmaient le lecteur vis-à-vis du héros, et davantage encore vis-à-vis de l’auteur, comme si celui-ci, apparaissant entre son lecteur et le texte, disait : « Vous voyez ? Je ne suis pas mort, après tout. Je suis rentré chez moi et j’ai écrit ce que vous venez de lire. Et Helen, direz-vous, qu’est-elle devenue ? Vous vous demandez si nous nous sommes mariés ? » Un haussement d’épaules. « Qui sait ?… »

« Sam, un autre whisky. » Pour célébrer… remarqua-t-il à mi-voix. Pour célébrer quoi ? Une sensation poignante d’ennui, de lassitude s’empara de lui de façon si brutale qu’il en chancela presque. Il eut envie de poser sa tête sur le marbre mouillé du comptoir et de pleurer. « Des larmes ! Des larmes vaines, je sais fichtrement bien ce que ça signifie. » Il se jugeait de nouveau avec une lucidité impitoyable, il aurait pu meurtrir ses poings l’un contre l’autre et maudire cette double vision de soi qui le rendait capable d’en voir trop, qui l’y forçait, quoiqu’il fût sûr que pendant tout ce temps passé au bar et aux yeux d’un observateur fortuit, il n’avait ni changé d’un iota ni bougé d’un millimètre et ne semblait avoir d’autre préoccupation que celle de régler ses consommations. Quelque chose d’indéfinissable buvait maintenant avec lui, en lui, pour lui ; il s’aima et se haït en même temps, ainsi que ce cochon de Sam. Il se débattit, s’efforçant de penser comme avant d’une façon claire. Vivre et louer Dieu dans une médiocrité bienheureuse (Tonio ! frère spirituel !), se sentir chez soi dans le monde, avec quelle colère pleine d’amertume il enviait cet état, et ceux qui s’y trouvaient : Sam, par exemple, ici présent, occupé à verser son whisky. Pouvaient-ils, ces gens-là, imaginer ce que représente d’inspiration l’ébauche d’un tel récit ; rien que l’ébauche, donc encore moins le pouvoir de l’écrire ? Pouvaient-ils imaginer comment, après avoir été capable de l’inventer et non moins capable d’en maîtriser les difficultés, et possédant en plus l’aptitude à le rédiger, pouvaient-ils comprendre comment il se faisait que vous n’avez pas réussi pour la bonne raison que vous n’avez pas réussi à l’écrire du tout ? Pourquoi, comment ? La réponse n’était nulle part ; l’alcool était tout… Quelle bénédiction que d’avoir tout cet argent en poche, mais il lui en fallait davantage, bien davantage, en perspective d’une telle orgie. Sam, pauvre homme ignorant, comme tu te trouves loin de ton pays natal, tu as quitté ton verdoyant comté d’Irlande pour ce bouge au clinquant bon marché, sombre et puant le whisky, charmant et paisible asile, en vérité ! Certes, la plus belle lumière du monde, c’est cette lumière au-dehors, sur les briques,

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sous le L , ces flaques d’or ourlées d’une ombre noire, cette rue pavée de dalles dorées, cette clarté aux rayons obliques, plus beaux et plus purs que les rayons du soleil filtrant au travers d’un vitrail de cathédrale. Pourquoi Cézanne avait-il peint les collines bleutées et les champs monotones de France ? Qu’il peigne ça, pour l’amour de Dieu ! Ou bien, que moi, que Moi, je le fasse ! Il sut tout à coup avec certitude de quelle manière il fallait s’y prendre et vida son verre d’un mouvement inspiré qui le poussait en même temps à se précipiter au-dehors et à consacrer ce qu’il avait d’argent à l’achat d’un matériel de peintre et à faire un essai. Il commanda un autre whisky, l’avala, et regarda de nouveau, afin de graver la scène et l’éclairage dans son esprit : l’or avait disparu, les rayons s’étaient voilés, les briques rouges et noires, diluées dans une nuit au néon.

Une main se posa sur son épaule : Gloria. Il tressaillit et se retourna.

— Pourquoi ne venez-vous pas vous asseoir et manger un morceau avec moi ? Je vais prendre quelque chose maintenant.

— Quoi ? Quelle heure est-il donc ?

— Le quart.

— Cinq heures et quart ?

— Six heures.

— Je regrette… je suis déjà… invité à dîner.

En l’espace d’une minute, il était déjà loin, anxieux d’être rentré avant Wick.

Il s’arrêta chez le marchand de spiritueux du coin pour acheter un demi-litre de whisky. Il fit semblant de délibérer un moment et de considérer les différentes marques, sachant pourtant qu’il achèterait, comme c’était son habitude – et cela, qu’il ait peu ou beaucoup d’argent en poche –, la bouteille dont le prix n’atteignait pas tout à fait un dollar. En effet, il redoutait invariablement de se trouver à court d’argent et d’être ainsi privé de son whisky ; aussi n’achetait-il que la qualité la moins chère, pour faire durer son avoir plus longtemps. D’ailleurs, tous les alcools se ressemblent ! Il scruta les étagères avec ce sentiment de gêne qu’il éprouvait chaque fois qu’il se trouvait dans un magasin de spiritueux : il ne pouvait jamais surmonter l’impression qu’il n’avait pas le droit de se trouver là, que les commis et les clients l’observaient en se faisant des signes. (Regardez donc qui est là, vous ne le reconnaissez pas ?) Jaloux, il enviait ceux qui entraient dans la boutique et achetaient une bouteille de l’air détaché d’une ménagère choisissant de l’épicerie au cours d’une sortie matinale. Il désigna la marque qu’il voulait et, en échange, remit un billet d’un dollar.

La Lincoln était devant la maison : tout à fait le genre de vieille bagnole qui aurait pu appartenir aussi bien à une poule de Beacon Hill qu’à une négresse de Sugar Hill. Il se demanda si c’était là la preuve que son frère était revenu, puis se rappela qu’il avait été convenu que le garage enverrait la voiture vers cette heure-là. Avant de monter, il lui fallait savoir si Wick était arrivé, bien dissimuler la bouteille dans une poche intérieure et composer son expression et son attitude avant d’entrer. Il passa par la grande porte et traversa le hall dans toute sa longueur en direction du jardin.

Dans l’appartement, la lumière était allumée. Les deux fenêtres du living-room et celle de l’unique chambre à coucher étaient éclairées. La chambre à coucher était la sienne, puisqu’il était l’aîné – Wick dormait sur le divan du living-room. Il s’assit dans l’obscurité sur un banc au fond du jardin et leva la tête. Il allait attendre quelques minutes à l’air frais, reprendre des forces, se calmer. La nuit était froide ; cependant, il ouvrit son veston et ôta son chapeau. Il s’épongea le front avec son mouchoir et sortit de sa poche la lourde bouteille qu’il posa sur le banc, mais, craignant de l’oublier en s’en allant, l’y remit aussitôt.

Il se souvint du jour où ils avaient visité l’appartement, lorsque, debout dans le local vide, ils avaient regardé par la fenêtre le petit jardin qui s’étendait derrière la maison. Il était entouré de trois côtés d’une haute palissade de planches, peinte en blanc, enjolivée de grandes fleurs jaunes faites au pochoir et d’une vigne verte, énorme et fantastique. « Dieu, c’est tordant ! » s’était écrié Wick, ravi, en éclatant de rire, et lui avait fait chorus. Sans nul doute, c’était ce détail qui avait décidé son frère : ils loueraient l’appartement parce que l’endroit avait plu à celui-ci et qu’il vivait maintenant de l’argent de Wick. Il lui en était reconnaissant, mais ça le laissait indifférent ; cela était arrivé durant une de ces périodes intermédiaires – de plusieurs semaines – pendant lesquelles il s’arrêtait de boire, jurait qu’il ne boirait jamais plus et le croyait. Wick, pour l’y aider, avait risqué le coup et loué l’appartement pour eux deux ; avec une gaieté feinte et en faisant toutes sortes de projets pour l’hiver (afin de mieux se convaincre que ni l’un ni l’autre n’avaient de préoccupations en tête), ils avaient emménagé.

Combien de temps cela avait-il duré ? Il ne devait pas songer à cela à présent ; il ne le pouvait et ne le voulait. Il demeura assis près de la palissade blanche, les yeux sur les fenêtres éclairées. Wick était seul avec Mac. Ils l’attendaient. Il boutonna son veston, se leva et transféra la bouteille dans sa poche revolver, puis tâta pour voir si elle ne faisait pas une bosse trop visible. Ça irait à condition de laisser son veston ouvert. Il se rassit. Pourquoi diable n’avait-il pas acheté deux bouteilles comme d’habitude, de telle sorte que si on lui en prenait une, il lui en restait encore une autre ? Il mettait toujours exprès une bouteille dans une poche de côté, elle sautait aux yeux, et quand on la découvrait et la lui confisquait, il protestait, furieux et outragé, puis se retirait indigné dans sa chambre. Là, il n’avait plus qu’à sortir l’autre bouteille et à la cacher.

Où n’avait-il pas déjà dissimulé de bouteilles ? Dans la poche de sa vieille pelisse, accrochée dans le placard et qu’il ne portait jamais, derrière des livres, ça va de soi ; dans des bottes, des vases, sous des matelas…

La silhouette de son frère apparut dans l’embrasure de la fenêtre de la chambre à coucher. Il en aperçut l’ombre sur la vitre, puis comme il s’asseyait au bureau – son bureau –, les contours de la tête et des épaules. Il frissonna d’excitation, mais il n’avait pas besoin de s’effrayer. Wick ne regarda pas de son côté. Il semblait simplement s’être assis là et fixer un point droit devant lui. Il n’écrivait pas, car il tenait la tête droite. Que faisait-il donc, nom d’un chien ! que pouvait-il bien ficher tout ce temps ? Il réalisa que Wick devait se trouver là depuis dix ou quinze minutes au moins, il était difficile de dire au juste. L’attente lui devint intolérable. Son cœur battait à se rompre, une envie terrible d’ouvrir la bouteille et de boire s’empara de lui, mais il n’osa pas bouger, bien qu’il se rendît compte que si, par hasard, son frère jetait un coup d’œil de son côté, il resterait parfaitement invisible dans le jardin obscur. Il aurait désiré rentrer maintenant, monter et pénétrer dans l’appartement en disant : « Tu vois, je ne suis pas sorti, me voici. Je ne suis pas en train d’errer, Dieu sait où ; ne t’en fais pas, inutile désormais de te tracasser à mon sujet. » Mais il n’en eut pas le courage, sa vie en eût-elle dépendu. Ou alors, lancer une pierre contre le carreau et hurler : « Wick, c’est moi, je suis ici dans le jardin, assis sur le banc à prendre l’air ; ne t’inquiète pas, je t’en prie. Je me trouve ici et tu peux partir pour la ferme maintenant ou attendre encore un petit instant, juste quelques minutes, et j’irai avec toi. » Brusquement, il se mit à pleurer.

Toute sa vie, il se rappellerait ce moment-là avec des larmes. Mais ne pleurnichait-il ainsi que parce qu’il avait bu ? Non, il n’était, hélas, que trop réel, ce moment d’effrayante lucidité. Son cœur se brisa presque de chagrin pour son frère, pour lui-même, pour tous deux. Il pleura comme il n’avait jamais plus pleuré depuis sa petite enfance. Rien ne viendrait-il arrêter ces larmes ? Son frère là-haut, si proche de lui, et pourtant si loin de se douter que pendant qu’il attendait, Don était là, en bas, à le guetter, sachant qu’il s’inquiétait de son absence et s’interrogeait pour savoir quelle décision prendre : comment l’aider ? partir ou rester ? Il n’eut pas le courage de l’observer plus longtemps. Il posa sa tête sur le banc et pleura. Il cacha son visage dans ses bras croisés afin d’étouffer ses sanglots. « Il faut à tout prix que cela cesse… Je ne regarderai pas de nouveau avant plusieurs minutes, alors il sera certainement parti. » Il se calma à grand-peine, transféra la bouteille dans une poche de côté, puis s’étendit sur le dos, les yeux fermés, et attendit. Quand au bout d’un instant il souleva les paupières, les fenêtres étaient sombres.

Tout de suite, automatiquement, il fut sur ses gardes, son instinct en éveil. Il se redressa, tous les sens en alerte. Était-ce une ruse ? Wick l’épiait-il dans l’obscurité, attendant qu’il rentrât ? Il sourit. Il serait facile de s’en assurer. Avec une prudence de cambrioleur – jouissant de son excitation et s’en faisant un jeu –, il traversa le jardin, puis le hall, furtivement, sur la pointe des pieds, et gagna l’entrée. L’auto avait disparu.

Rasséréné, maintenant tout à fait gai et heureux, il monta l’escalier. L’air piquant du soir l’avait rafraîchi, et il se réjouit à l’idée de pouvoir enfin boire. À peine eut-il allumé qu’il chercha le scottie. La corbeille était vide. Il trouva un papier sur la table du living-room :

« Je suis vraiment navré. Fais attention, je t’en prie. Je m’en vais à la ferme. J’aimerais te laisser Mac, mais je crains que tu n’oublies de lui donner à manger. Si tu as besoin de quelque chose, téléphone à

me

Helen. Quant à l’argent de M Foley, ça devrait te suffire jusqu’à ce

que je revienne. Je te recommande une fois de plus d’être prudent. »

Wick savait-il qu’il le ferait se sentir d’autant plus coupable que son message ne contenait pas un seul mot de reproche ? Bien sûr, voyons, qu’il le savait ! Il se refusa à y penser : « Il ne faut pas ; il ne faut pas que j’y pense, surtout à présent », se dit-il. Il avait bien d’autres problèmes : celui de l’argent, en particulier.

Il était sept heures et demie, Wick était parti bien tard pour effectuer le long trajet qu’il avait à parcourir avant d’atteindre la ferme ; mais il ne s’agissait pas de songer à cela maintenant. Il sortit une liasse de billets de sa poche et en fit le compte. Le total se montait à plus de quinze dollars. Il lui fallait s’en procurer davantage. Il alla à la cuisine chercher un verre, ouvrit la bouteille et se versa à boire.

Le problème de l’argent ! Il était convaincu que s’il avait de l’argent – si, par exemple, on lui en léguait soudain un tas, ou s’il en trouvait, ou s’il en volait –, il se tuerait en un mois. Eh bien ! pourquoi pas, après tout ? C’était son affaire personnelle. S’il voulait se soûler à mort, qui cela regardait-il en dehors de lui ? Mais avec cette manie qu’avait son frère, son jeune frère qui mieux est, de lui refiler au compte-gouttes, comme à un enfant, un argent qui pourtant lui appartenait en propre, il ne lui était même plus possible de porter un complet à repasser sans avoir au préalable consulté Wick, de donner les pourboires dans les restaurants, Wick réglant lui-même l’addition, de payer comptant ses achats puisqu’il ne disposait que de cinquante cents par jour pour ses cigarettes. Cette pensée seule le rendit fou furieux. Il allait s’en procurer, de l’argent, toujours, toujours plus d’argent, et acheter autant de bouteilles qu’il lui plairait, mais en prenant soin cependant de garder assez sur lui pour en acheter encore bien davantage. Comment ? Il y avait trente-six moyens, et jusqu’à présent il avait toujours découvert le bon truc, souvent même un subterfuge inédit, sauf, bien entendu, quand il était physiquement incapable de se lever et de sortir. Dorénavant, il allait éviter d’être ainsi pris au piège, il aurait dans la maison même des bouteilles et des bouteilles. Pour une fois, il serait prévoyant et s’arrangerait pour en accumuler une provision suffisante.

Dès le second verre, il fut prêt. Avant de partir, il alla dans la salle de bains voir de quoi il avait l’air. Il se sourit dans la glace. Il paraissait très bien… En fait, il semblait merveilleusement bien. « Mais n’oublie pas, fit-il à voix haute, que tu frôles le danger. » Il hocha la tête en signe d’acquiescement avec l’image que reflétait la glace, esquissa un sourire, cligna de l’œil et tourna le commutateur. Dans le vestibule, il décrocha son pardessus du portemanteau. Il s’apprêtait à tourner le bouton de la porte quand il entendit les deux femmes qui occupaient l’appartement du devant monter l’escalier avec leur chien. Celui-ci s’arrêta devant la porte et renifla, l’une des deux femmes dit : « Assez, Sophie. Viens ici. » Il entendit le chien trotter sur le palier et une porte se refermer. Il écouta encore un instant, puis se rendit compte qu’il pouvait sortir.

La blanchisserie de Mme Wertheim, au milieu du bloc de maisons, était fermée, mais il aperçut de la lumière dans l’arrière-boutique et M me Wertheim, seule, qui repassait. Il frappa au carreau. Elle leva les yeux de la planche à repasser, posa son fer, et, après avoir hésité, s’approcha avec lenteur, incertaine, essayant de voir qui cela pouvait bien être. (C’est l’étudiant Raskolnikov.) Il frappa de nouveau pour la rassurer. Parvenue à la porte, elle s’abrita les yeux de ses mains. Il lui sourit. Quand elle l’eut reconnu, elle fit son drôle de salut à l’allemande et lui ouvrit.

— Guten Abend, gnädige Frau, chantonna-t-il, parlant fort, comme toujours lorsqu’il s’adressait à un étranger.

— Comment allez-vous, monsieur Birnam ?

— Je me demande si vous pourriez me rendre un service, bitte ?

— Très volontiers. Qu’est-ce que c’est ?

— Mon frère s’est absenté pour le week-end, et je viens de m’apercevoir qu’il a emporté le carnet de chèques.

— Oh ! Voulez-vous un chèque en blanc ?

— Non, ne vous dérangez pas, danke. Pourriez-vous à la place me prêter quelques dollars jusqu’à lundi ? Juste pour le week-end.

— Voyons. Combien voulez-vous ?

— Oh ! vingt dollars, bitte schön. Cela me suffira.

— Oh ! mon Dieu ! (Elle sourit, mais en même temps fronça les sourcils d’un air perplexe.) Bon ! je suppose que je peux le faire, monsieur Birnam. Seulement, êtes-vous sûr que ce soit bien ?

— Pour aller jusqu’à lundi, madame Wertheim.

— Je veux dire… commença-t-elle.

Puis elle parut changer d’avis :

— Un moment, je vous prie. Mais, entrez donc !

Elle gagna le fond de la boutique, resta un moment à compter des billets sous la lampe, tandis qu’il attendait dans une excitation fébrile, puis revint vers lui. Elle lui tendit l’argent, hochant légèrement la tête avec une expression d’incertitude.

Il prit les billets sans les regarder et les fourra dans sa poche, puis lui sourit cordialement :

— Je vous remercie beaucoup, madame Wertheim. Je vous

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remercie mille fois , dit-il, et il regagna la rue.

Au fond du taxi qui l’emportait rapidement vers le Village, il eut un sourire, un sourire de triomphe. Comme cela avait été facile ! Pauvre M me Wertheim. Bien entendu, elle ne pouvait guère dire non. Il connaissait assez les Européens pour le savoir. Il avait joué à l’aristocrate vis-à-vis du paysan, du paysan qui n’ose jamais refuser quoi que ce soit à l’aristocrate, qui n’en attend rien de moins et considère comme un honneur d’être imposé par cette classe privilégiée, charmante et irresponsable, qui, sa vie durant, reste endetté, sa famille et lui, afin de garantir à l’aristocratie son droit de naissance. Ce paysan, qui peut-être perdrait sa foi si lui, Don, et ses semblables se rangeaient et devenaient productifs, travailleurs et sobres comme lui ; qui sourit avec indulgence, admiration, affection même, à des faiblesses qui, chez ses propres enfants, ne mériteraient rien moins qu’une bonne correction. Maintenant qu’il avait en poche vingt dollars de plus, c’est ainsi que, dans un moment de clairvoyance

me

subite, il se représentait M Wertheim et lui-même. « Chez Jack,

Charles Street », cria-t-il au chauffeur. Il se carra confortablement dans le fond de la voiture, ravi de cet aperçu de la grande vie qu’il venait d’offrir à une reconnaissante M me Wertheim.

Tout cela, bien entendu, était absurde ; il le savait. L’épisode, il en était persuadé, n’avait aucune signification, même quand il rêvait

tout éveillé (M me Wertheim n’avait pas besoin de lui et n’avait consenti qu’à cause de son frère) ; il maudit cette habitude ridicule qu’il avait de vouloir toujours exhiber ses fantaisies au moment où elles atteignaient leur point culminant. Lui-même n’y prenait plus aucun plaisir, passé les deux ou trois secondes qui suivaient leur conception : elles naissaient, se développaient, explosaient, le tout au même instant, le laissant sans autre chose qu’un sentiment de dégoût de lui-même pour avoir fait une fois de plus l’imbécile. Ça lui était égal de faire le crétin, ça ne tirait pas à conséquence. Mais il ne lui plaisait guère de s’en apercevoir ; il abominait cette connaissance de soi ! Il se faisait alors l’effet de posséder une double personnalité, à la fois supérieure et inférieure à lui-même ; le soûlaud et le tempérant. Ni dans l’un ni dans l’autre de ces rôles il ne lui était permis de se laisser aller. Dans aucun des deux il ne se sentait maître de la situation.

Quel désir démoniaque l’incitait maintenant à aller chez Jack ? Quand l’ivrogne l’avait-il suggéré ? Ou plutôt le sobre ? Il n’était pas sans savoir que lorsqu’il était ivre, il préférait s’enivrer seul, alors que sobre, il buvait ou commençait à boire de compagnie ; encore trouvait-il souvent très vite quelque prétexte pour s’excuser (pas pour longtemps, naturellement, tout au moins le croyait-il et les autres aussi), et disparaître pour le reste de la soirée ou de la semaine. Quelque vestige de sens social l’avertissait-il alors, le prévenait-il qu’il fallait mieux qu’il s’enivre seul, minimisant ainsi les risques d’ennuis fâcheux ? Une dernière bribe d’orgueil subsistait-elle au milieu de son ivresse pour lui rappeler qu’ivre il n’était jamais complètement lui-même ? Il admit qu’il n’était plus suffisamment sobre pour aller chez Jack boire au bar avec d’autres gens, fussent-ils de parfaits étrangers. Pourquoi le faire, alors ? Et pourquoi le Village ? Pourquoi, de tous les endroits de New York, choisir Jack (il n’y était plus retourné depuis l’époque où, comme speakeasy, il jouissait d’une grande vogue) ? Un instant, comme s’il flairait un piège, il eut envie d’agir avec circonspection. Il eut le pressentiment de complications futures, la prémonition, la sensation de ce danger contre lequel il s’était lui-même mis en garde en se regardant dans la glace. Il s’interrogea : tout cela n’était-il qu’un effet de son imagination ? Était-il une fois de plus en train de dramatiser avec l’idée de s’amuser ?

Chez Jack, il y avait deux bars : l’un au rez-de-chaussée, l’autre à l’étage supérieur. De la rue, il gagna directement l’escalier du fond. On entendait des rires et le son d’un piano provenant d’en haut. Il monta et se trouva de plain-pied avec le bar du premier. Il y avait peu de monde ; sans doute était-il encore trop tôt. Deux jeunes gens qui avaient l’air de joueurs de football se tenaient au bar. Un instant il pensa y aller lui aussi, mais préféra s’asseoir à une des petites tables, sur la longue banquette qui courait tout autour de la salle. Un garçon s’approcha et il commanda un gin-vermouth, concession sentimentale au souvenir de son bar favori de Zurich ; pourtant, depuis son retour, il n’avait plus consommé de gin-vermouth. Le garçon demanda s’il désirait enlever son pardessus. Non, il gardait son manteau. Il déclara, d’un air ennuyé, qu’il ne comptait rester que quelques minutes et s’accorda le plaisir de prononcer quelques mots aimables en français. À sa grande surprise, le garçon serra les lèvres à la manière de Charles Boyer et répliqua avec une si grande volubilité, un accent parisien si exagéré, que le son même en était obscène. Une succession de vilains bruits sortit de sa bouche comme si, en pensées, il se complaisait à des fellatio, pedicatio, irrumatio et cunnilinctus. Cette réflexion lui parut si comique qu’il tourna la tête pour dissimuler un sourire. Il fit alors des yeux le tour de la salle ; il eut l’impression d’être à part, de se tenir à l’écart et de dominer tout ce qui l’environnait. Il commença à se représenter dans le rôle d’un observateur qui fait une incursion dans le domaine de la Science des phénomènes sociaux et pensa que les autres aussi se demandaient peut-être qui il était. Ce soir donc, il garderait ses distances, faisant preuve d’un détachement absolu et se plaisant dans son anonymat.

Plusieurs tables étaient occupées par des couples, garçons et filles. Il les disséqua ainsi que les as du football qui se trouvaient au bar. De ceux-ci, les épaules étaient larges et droites, si pareilles à des planches (une autre idée sublime !) que leurs cous semblaient émerger d’un pilori. Il observa tour à tour le barman, les garçons, le pianiste.

Un jeune homme grassouillet, au visage de bébé – Dannie ou Billie ou Jimmie ou Hughie quelque chose, – assis à un petit piano, braillait des chansons sales. Hommes et femmes se raidissaient dans l’attente des allusions à double sens ; la phrase équivoque une fois lancée, ils se regardaient d’abord comme horrifiés, puis se mettaient à rire follement, plus follement que ne le méritait la plaisanterie, renchérissant les uns avec les autres sur leurs appréciations. Il y avait

des rengaines intitulées : « La “Tante” de la 23 e Rue » ou « Peter et le petit trou » ; camping, tante, fagot, viande étaient des mots sur lesquels on jouait fréquemment. Hommes et femmes échangeaient alors des regards entendus et s’esclaffaient bruyamment. Au bar, incertains, les deux athlètes s’agitaient sans comprendre ; le jeune homme au visage joufflu tantôt souriait tantôt boudait la salle ; ses doigts gras couraient sur les touches en un accompagnement aussi monotone et simplifié qu’un déshabillage de femme. Don, lui, ne ressentait qu’un mépris ironique pour l’atmosphère de sophistication bon marché de l’endroit – provinciale, pas moins ! Il commanda un autre gin à l’italienne.

Maintenant il s’amusait. Il spécula sur l’impression qu’il donnait aux autres. Si on le regardait, si on se livrait à des suppositions à son sujet, on devait avoir décidé qu’on se trouvait en présence de cette chose rarissime : un Américain qui sait boire. Il buvait seul et avec calme… un apéritif qui plus est ! Il prenait son temps et ne s’occupait de personne. De toute évidence, il avait l’habitude de boire. Probablement avait-il eu cette habitude toute sa vie, et chez lui : toujours des vins à sa table, des liqueurs après le dîner, ce genre de choses, enfin ! L’alcool n’était plus pour lui une nouveauté. Ce n’était pas un breuvage qu’on pût commander sans réflexion, comme un whisky qu’on engloutit d’un trait de façon à pouvoir en commander immédiatement un autre, et en avaler ainsi autant que possible entre l’heure présente et minuit… Tel était l’effet qu’il croyait produire et il s’y efforça consciencieusement. Avec de l’argent dans la poche et plusieurs jours devant lui avant le retour de Wick, il avait toutes les chances de jouer au gentleman qui boit en solitaire, tout en écoutant et en se divertissant tranquillement de voir les autres gens en ribote, alors que lui savoure un gin-vermouth qui, pour ce qu’ils en savent, pourrait aussi bien être un Dubonnet ou un xérès…

Un couple entra et s’installa à la table voisine, prenant place à ses côtés sur la banquette : encore un type avec une jeune fille. Il leur lança un regard de coin d’un air complice, évitant de les fixer, afin de ne pas laisser échapper cette chance de pouvoir les observer sans être lui-même remarqué : un charmant jeu d’adresse ! La jeune fille enleva sa fourrure, qu’elle posa avec son sac sur la banquette entre elle et lui, à quelques centimètres de la place qu’il occupait. Il essaya de la situer, d’imaginer de quel milieu elle sortait, quelles étaient ses occupations. La fourrure était assez belle, de la martre ! Il regarda le sac. Du crocodile avec un grand fermoir de cuivre doré et, dans le coin, un monogramme de même métal : M. Mc. Son compagnon portait un complet de tweed gris qui avait dû coûter un bon prix, si rugueux et épais qu’il semblait tissé de brindilles, d’effilures de chanvre et d’éclats de charbon. À cette idée, il sourit de contentement – n’est-ce pas là exactement le genre de costume qu’il porterait ? se dit-il – et sourit de nouveau, car, bien entendu, il n’y aurait jamais pensé si le jeune homme n’avait pas eu cette sorte de complet. Cette remarque le ravit, c’était la preuve que son esprit fonctionnait avec précision et atteignait son maximum de rendement ; hyperconscience que l’on n’acquiert qu’à ce degré d’intoxication. Eh bien ! il ne dépasserait pas cette limite, il s’amusait vraiment trop, enchanté de se sentir aussi indifférent à ce qui se passait autour de lui.

Il lorgna le sac de nouveau. Qu’y avait-il dedans ? Des petits riens féminins, sans doute, des jouets d’un instant ; Dieu ! quelles expressions merveilleuses, quelle félicité ! Qui d’autre que lui pourrait les avoir conçues ! Subitement, l’espace d’une seconde, il eut le désir fou de relire Shakespeare, de se précipiter chez lui et de s’installer avec Antoine et Cléopâtre ; de s’imprégner avec volupté de la précieuse magie de cette langue, peut-être le seul plaisir véritable de ce monde. Impulsion stupide et irraisonnée, d’ailleurs, car Shakespeare était là, serait là toujours, chaque fois qu’il en sentirait le besoin. Désormais, il lui faudrait réserver à cette lecture deux heures par jour de façon régulière, pourquoi pas le soir, par exemple ? Il avait le temps, beaucoup trop de temps devant lui… Ses yeux se posèrent à nouveau sur le sac.

M. Mc. : Irlandaise ou Écossaise ? Elle était attirante, cette fille, avec ses cheveux noirs, son teint éblouissant. Est-ce qu’ils couchaient ensemble ? Était-il gentil pour elle ? Probablement encore trop jeunes, l’un et l’autre, pour s’apprécier physiquement. Lui se laissait, sans nul doute, emporter par sa propre jouissance ; elle, ne se préoccupait que de la sienne, et aucun des deux ne s’inquiétait des sensations de l’autre. Se rendait-il compte de ce que son corps lui apportait, à elle ? Et elle, s’oubliait-elle suffisamment pour apprécier le corps du mâle ? Posait-elle la tête sur son ventre, aimait-elle à sentir sur elle la poitrine et les cuisses de l’homme ? Était-il puissant ? Tout à coup, ces questions prirent une importance capitale, il n’y eut plus que ça qui l’intéressât, qui fût essentiel, dangereux, excitant. Il se sentit plein d’audace et d’exaltation, plus grand que nature. Si la jeune fille s’éloignait et que le jeune homme se trouvât seul, il s’avancerait et apprendrait une chose ou deux, égayé de sa propre hardiesse et du choc qu’éprouverait le garçon. Et si ce dernier s’en allait en laissant la fille, si, regardant de son côté, elle l’apercevait et qu’il lui adressât la parole, s’il se rapprochait d’elle, s’ils partaient, rentraient ensemble, ah ! il lui montrerait alors ce qu’est un homme, un vrai ! Le tout ne faisait plus qu’un pour lui, il vivait le présent comme un dieu qui choisit à volonté. Le sac retint son regard, que pouvait-il contenir ?

Il commanda un autre gin-vermouth et se concentra de nouveau sur la salle. Bizarre ! Assis là, et ignoré des autres, il était le seul qui fût véritablement envié, le seul qui voyait. Le fait qu’ils dépendaient tous les uns des autres, alors qu’il n’était solidaire que de lui-même – un être complet, libre et sans aucune attache –, lui donna le sentiment d’une supériorité, d’une perfection touchant au divin. Il sourit avec bienveillance et se sentit si loin, si en dehors de tout, qu’il aurait pu être invisible. Invisible, il l’était ! Il lui avait fallu faire plusieurs signes au garçon avant que celui-ci ne les remarquât ; quant au barman, il n’avait pas lancé un seul regard dans sa direction ; non, pas une fois depuis qu’il était arrivé ; le pianiste à la figure poupine, lui, n’avait d’yeux que pour les couples des deux sexes qui n’en avaient que pour eux-mêmes. S’il s’évaporait dans l’air, se dissolvait sans même laisser flotter derrière lui une nuée légère comme un cirrus (au fait, pourquoi n’avait-il jamais regardé ce qu’était un cirrus ?), nul ne s’en apercevrait. Plus tard, le garçon ne trouverait qu’un verre vide, une table inoccupée, et se demanderait à quel moment il s’en était allé.

S’il soulevait ce sac, l’attirait vers lui et le couvrait d’un pan de son pardessus, qui le verrait ? Que pouvait-il bien y avoir dedans, quelle somme d’argent ? À quoi cela ressemblait-il de voler une bourse (c’est quelque chose, ce n’est rien, c’est à moi, c’est à lui), qu’éprouvait-on ? Serait-ce amusant et quelle sorte de satisfaction cela lui causerait-il ? Il fut la proie d’agitations diverses : la curiosité de savoir ce que contenait le sac le tourmentait ; il pourrait se servir de l’argent (une somme rondelette, peut-être) ; il voulait aussi se rendre compte, pour son profit personnel, s’il lui serait permis de s’échapper en l’emportant… ayant ainsi accompli le crime parfait ! Absurde ! Et pourtant, sur une petite, toute petite échelle, ce serait tout à fait ça. Ensuite, il retournerait le sac à sa propriétaire, mais seulement après en avoir soustrait et utilisé l’argent. Il était probable que son adresse se trouvait à l’intérieur. Dans ce cas, il renverrait le sac par la poste, accompagné d’un petit mot anonyme, spirituel et charmant, et signé : « M. X…, qui est aussi parfois M. W… ou Y… » Oh, à coup sûr il saurait employer cet argent (il se demanda à combien se montait la somme, il fallait qu’il le sût), mais il voulait surtout jouir de la sensation qu’il éprouverait à s’enfuir avec son larcin ; il voulait avant tout se prouver à lui-même qu’il en était fort capable. Ce serait là une nouvelle expérience, différente de toutes celles qu’il avait tentées auparavant. Certes, ce risque méritait d’être couru ; autrement, de quelle manière un homme enrichirait-il sa vie, sinon par de nouvelles expériences, et en subissant l’attrait qu’offrent les millions de possibilités qui forment la trame d’une existence variée. Tout essayer, entreprendre n’importe quoi ! « Vivre dangereusement » ! Mais il se désintéressa vite de ces digressions philosophiques et reporta toutes les forces de sa volonté, toute l’astuce et la vigilance de son cerveau surexcité sur la réussite de sa tentative.

De sa vie, il n’avait été aussi sûr de lui, aussi maître de ses mouvements, de ses gestes, de ses muscles. Il se sentait si calme, si complètement à l’aise, tellement chez lui, qu’il décida de prolonger son plaisir aussi longtemps que possible, d’en savourer chaque seconde et d’en extraire le maximum. Il allait prendre le sac et rester. Peu pressé de s’en aller, il ne bougerait pas, mais, bien au contraire, s’attarderait. Peut-être même commanderait-il une autre consommation, confiant et assuré que personne ne s’était douté de ce qu’il avait fait et que même si l’on s’apercevait de la disparition du sac, il serait impossible de le soupçonner de l’avoir subtilisé. Un seul regard suffisant à leur prouver que la question ne se posait même pas. Il serait ridicule qu’un homme aussi bien habillé, aussi réservé, un gentleman… Il effleura le sac du bout des doigts et l’approcha de lui de quelques centimètres.

Naturellement, personne n’y prêta attention ; il l’attira alors encore plus près, puis fit signe au serveur de lui apporter un autre gin-vermouth. Le garçon arriva et posa le verre devant lui. Il scruta son visage. Le sac était là, à côté de lui, frôlant son manteau, sous les yeux mêmes de l’homme qui n’en avait rien vu. Il saisit le verre par sa tige mince et but avec lenteur. À la fois onctueux, sucré et amer, c’était un merveilleux apéritif – pourquoi commandait-il jamais autre chose ? – mais trop lent, trop subtil, pour son goût. Il aimait que l’effet soit immédiat, la chaleur instantanée. Toutefois, c’était agréable et tout à fait ce qui lui convenait au moment même : un alcool plus fort pouvait attendre, il avait en perspective des heures, et des jours… Il fit lentement tourner la tige du verre entre le pouce et l’index, souleva de l’autre main un pan de son manteau et en recouvrit le sac.

Ça pouvait durer ainsi indéfiniment ; si ça lui chantait, il passerait toute la nuit là, dissimulant le sac ; il pouvait même le poser devant lui sur la table, et en inventorier le contenu tout à loisir. Pour ce que chacun y prenait garde ! Que les gens étaient donc insouciants et peu observateurs… alors que lui était si rusé et subtil, que rien ne lui échappait. Une idée le frappa. Ce pourrait être amusant, une fois dans la rue – mettons dans une demi-heure au plus tard –, ce pourrait être amusant de revenir, de monter de nouveau l’escalier, et, s’approchant du couple interloqué, de leur adresser la parole en disant : « Voici votre sac, voyez comme cela m’a été facile, vous ne vous étiez même pas aperçus, n’est-ce pas, qu’il avait disparu ? » Le jeune homme se lèverait à demi, la jeune fille regarderait sur la banquette à côté d’elle et s’écrierait : « Par exemple, par tous les… ! » Ce ne serait pas rigolo de vous sauver avec un sac si, par la suite, vous ne pouviez pas vous en vanter et prouver combien vous aviez été malin et avec quelle facilité vous vous en étiez tiré. Tout serait raté.

Mais il avait besoin de l’argent ; il le lui fallait maintenant à tout prix. Ensuite, sa seule préoccupation serait de se débarrasser du sac, de l’abandonner dans quelque endroit impossible et invraisemblable, d’où il ne réapparaîtrait jamais, jamais plus dans sa vie ou dans celle de n’importe qui.

L’attente était enivrante, il était rempli d’admiration pour son extraordinaire exploit, son adresse et sa finesse. À ceux qui l’observaient (personne ne l’observait), il croyait donner seulement l’impression d’être peu intéressé, ennuyé et en proie à des pensées mélancoliques. Il attira le sac contre sa hanche, serra plus étroitement son manteau autour de lui d’un geste naturel et se mit à siroter son vermouth.

Quoiqu’il eût fini son verre, il resta là quelques minutes avec, sur le visage, une expression perplexe (sourcils froncés, moue légère, tête inclinée) qui laissait entendre qu’il jouait avec l’idée de commander un autre vermouth. Avec un haussement d’épaules presque imperceptible, il se décida, appela le garçon, examina l’addition avec soin, et paya d’un air las, en donnant un généreux pourboire. Le garçon le remercia et s’en alla. Il fit glisser le sac sous son bras, à l’intérieur du pardessus, et s’attarda à sa place encore une minute ou deux. Il déchira l’emballage de cellophane d’un paquet de cigarettes et en fit une boule qu’il jeta sur la table, puis il choisit une cigarette, la tapa légèrement et l’alluma. Pensif, il regarda flamber l’allumette jusqu’à l’extrémité de ses doigts, et la lâcha juste à temps. Il prit son chapeau et se leva, repoussant la table qui grinça d’une façon désagréable. Il inclina la tête en passant devant le barman pour dire bonne nuit.

En haut de l’escalier, il s’arrêta pour examiner une affiche qui annonçait un bal au Village, comme désireux d’apprendre le nom de l’artiste. Derrière lui, une vague de rires balaya la salle. Il se retourna et regarda avec un sourire indulgent ces hommes et ces femmes convulsés d’hilarité à quelque nouveau jeu de mots du chanteur ; puis, se détournant, il descendit l’escalier, son chapeau à la main.

Au rez-de-chaussée, le bar était plein à craquer. Il traversa lentement la longue salle en direction de la rue, regardant les buveurs entassés d’une manière détachée et lointaine. C’était lui, le spectateur, et toujours invisible. En vérité, il aurait pu être aussi invisible que ce personnage de la mythologie, tellement son passage à travers la salle bondée passa inaperçu et sa présence peu remarquée parmi toutes ces réjouissances. Près de la sortie, il s’arrêta et se regarda dans une glace, mettant à profit un intervalle entre deux hommes assis au bar sur des tabourets. Il lissa ses cheveux en arrière et mit son chapeau qu’il ajusta avec soin. Il surveilla l’effet ainsi obtenu et, après un dernier coup d’œil approbateur dans la glace, reprit son chemin.

Un portier imposant lui ouvrit la porte. Il fouilla dans sa poche pour un pourboire et laissa tomber quelques pièces de monnaie dans la main gantée. Quelqu’un derrière lui toucha son épaule. Il se retourna. Il y avait là le barman, le garçon et les deux jeunes gens du premier étage. Il leva les sourcils et sa bouche esquissa un sourire interrogateur.

— Rendez-nous ce sac, fit l’un d’entre eux d’un ton égal, lent et pesant.

Il remarqua que la salle entière était devenue silencieuse et chaque visage, au bar, tourné vers la porte, les yeux braqués sur lui.

— Mais, certainement, dit-il d’un ton aimable, le voici.

Il sortit le sac de sous son manteau et le remit directement à la jeune fille avec un léger salut.

Jamais il ne se rappellerait ce qui fut dit alors, qui parla, et dans quel ordre. Le jeune homme marmotta des menaces et le garçon dit :

— Appelle un flic, Mike se trouve au coin.

La jeune fille murmura :

— Ça ne fait rien, ça ne fait rien du tout, j’ai mon sac, c’est tout ce que je voulais, je vous en prie, laissez-le s’en aller.

Le barman gronda :

— Si jamais vous remettez les pieds ici, si jamais je vous revois…

Debout, interloqué, au milieu de tous, il essaya, d’un sourire à la fois patient et poli, d’expliquer la situation :

— Pourquoi toutes ces histoires, ce n’est qu’une plaisanterie, j’ai vraiment agi sans réfléchir, je ne l’ai pas fait sérieusement, je voulais seulement un peu…

Le portier posa de grosses mains sur ses épaules, lui fit faire demi-tour et lui donna une telle bourrade qu’il crut son cou disloqué. Il se retrouva dans la rue.

Après avoir recouvré ses esprits, il rajusta son manteau, remit son chapeau droit et s’éloigna d’un pas lent et mesuré, essayant de ne pas entendre ce que le portier criait après lui, de ne pas voir le petit groupe de chauffeurs de taxi qui le contemplaient avec un mépris silencieux. Il se força à marcher sans hâte, aussi délibérément que possible, mais, parvenu au coin de la rue, une fois hors de vue, ses jambes se mirent à trembler avec une telle violence qu’il put à peine garder son équilibre. Il crut qu’il allait s’effondrer, il eut envie de s’effondrer, de renoncer, de tomber, de faire semblant d’être complètement soûl afin qu’un passant inconnu le ramasse et prenne soin de lui. Il pensa à Helen, dans Bleecker Street, et recula, terrorisé. Il parvint en trébuchant jusqu’à Sheridan Square et prit un taxi. Après avoir donné son adresse, il s’écroula dans l’obscurité sur le siège arrière comme si c’était son lit, son lit à lui, autrefois, à la maison. Durant le trajet, il sombra dans un oubli bienfaisant. Immobile, apaisé, il sentit un calme semblable à celui de la mort se répandre dans ses veines avec une si grande intensité qu’il fut à peine capable de se réjouir à la pensée qu’une bouteille presque pleine l’attendait dans l’appartement. Était-ce cela qu’il avait tant cherché ? Il avait atteint la phase où une seule chose comptait : boire, boire toujours, boire davantage, et demain, boire encore, jusqu’à l’anéantissement total.

 

É

1. Nom donné aux États-Unis par les étudiants à leurs associations.

2. Greenwich Village : quartier des artistes, à New York.

3. En français dans le texte.

4. Jeu de mots, impossible à traduire en français : tail signifiant queue, et tale, un conte, et les deux mots se prononçant de la même façon.

5. Abréviation familière pour Elevated : métro aérien.

6. En français dans le texte.

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