Le poison
5 - La souris
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
5
La souris
Peu avant l’aube, il fut réveillé par le claquement de la porte de la rue qui se refermait, trois étages au-dessous. Ce ne fut en réalité qu’un son assourdi et distant, mais il s’étonna de l’avoir entendu et surtout que cela eût suffi à le tirer de son sommeil.
Il écouta. Des pas gravissaient l’escalier. Il les entendit traverser chaque palier. Sans en être tout à fait sûr, il lui sembla pourtant que deux personnes montaient. Oui, à présent, il en était certain. Il les entendit grimper les dernières marches et s’arrêter juste devant la porte de l’appartement.
Il resta étendu sur le dos sans bouger, les yeux clos afin de mieux percevoir le moindre mouvement. Il n’entendit rien pendant quelques minutes. Puis, soudain, la conversation parvint jusqu’à lui.
— Qu’allons-nous faire de Don ?
— Quel dommage.
— Il faut faire quelque chose.
— Nous ne pouvons continuer ainsi beaucoup plus longtemps.
— Lui non plus.
— Qu’allons-nous faire ?
— Que peut-on faire ?
— Que croyez-vous ?
— Et vous ?
— Qu’allons-nous faire de Don ?
La chose qui le terrifia fut que cette conversation ne lui parvenait que sous forme de chuchotements, chuchotements à vrai dire assez forts, haletants et sifflants, mais chuchotements tout de même. Les mots lui arrivaient à travers la porte d’entrée, le petit vestibule, la chambre à coucher, aussi nettement que si on les avait murmurés sur l’oreiller même.
Il savait que ce n’était qu’une hallucination auditive. Le début de la chute ? Le délire est une maladie de la nuit, il s’en souvenait. Il entendait des choses. Son ouïe était la sœur inférieure et stupide de ses autres sens. Dès qu’il ouvrit les yeux et regarda le plafond, le chuchotement cessa sur-le-champ. À peine les eût-il refermés qu’il recommença : Qu’allons-nous faire de Don ?
Ce qu’il fallait, c’était garder les yeux ouverts et fixés sur un objet quelconque. Porter sa vue sur un meuble, un bibelot. Il se souleva sur son oreiller, se pencha vers le bureau et regarda sans cligner des paupières le petit buste en plâtre de Shakespeare qu’il avait, contre vents et marées, trimballé avec lui des années durant dans tous les lieux où il avait échoué, en prenant le plus grand soin et ne l’ayant jamais oublié, ni perdu, ni laissé derrière lui, jamais mis en gage ou vendu. La conversation s’arrêta. Peut-être pourrait-il retrouver son sang-froid en essayant de se remémorer tous les autres bureaux, coiffeuses, commodes, bibliothèques et vitrines, tablettes de cheminée, armoires et tables de nuit, guéridons, étagères que le petit buste avait surmontés à un moment ou à un autre. C’était une petite figure pimpante et satisfaite qui, probablement, n’avait pas plus de ressemblance avec Shakespeare que lui, peut-être même n’en avait pas autant, mais à laquelle il était attaché. Il ferma les yeux et reposa la tête sur l’oreiller afin de faire un essai. Aussitôt les voix secrètes de dire : « Qu’allons-nous faire de Don ? Il ne peut continuer ainsi éternellement !… Il faut faire quelque chose… »
Il quitta le lit et se mit debout. Ce faisant, il s’aperçut tout à coup qu’il s’éclaircissait bruyamment la gorge comme pour avertir les chuchoteurs qu’il allait et venait dans la chambre. Rien n’aurait pu le faire se sentir plus idiot ; pour un peu, il aurait souri, car il savait pertinemment, même dans l’état d’épuisement où il se trouvait, qu’il n’y avait personne sur le palier. Une fois sur ses pieds, il eut vraiment conscience de son immense faiblesse. À peine fut-il capable d’atteindre la porte de la chambre, de la pousser et de regagner son lit.
Cela suffirait-il ? Mais toutes les portes du monde, les voûtes les plus impénétrables au son ne sauraient empêcher le mystérieux dialogue de parvenir jusqu’à lui. Autant y renoncer et écouter. Son imagination commençait à battre la campagne : il ferait aussi bien de s’y abandonner ! Il commençait à entendre et voir ce que, normalement, il n’aurait fait que penser. Il s’allongea sur le dos, croisa les mains derrière sa tête et s’abandonna à ces chuchotements, à ces sifflements où ses nerfs trouvaient maintenant leur apaisement. Il était fatigué. S’il ne résistait pas et les écoutait jusqu’au bout, peut-être se lasseraient-ils et s’en iraient-ils…
Qu’allons-nous faire de Don ?
Nous ne pouvons continuer ainsi plus longtemps.
Il ne peut pas.
Aucun de nous ne le peut.
Il se tuera.
Il nous tue, si seulement il le savait.
Il le sait.
Il faut faire quelque chose.
Il faut l’arrêter.
Pour son bien.
Pour le bien de tous.
Il ne pourra continuer de ce train-là beaucoup plus longtemps.
Il arrivera quelque chose de terrible.
Mais ça arrive déjà.
Qu’allons-nous faire de Don ?
À la fin, la lumière du jour les mit en fuite. Il ne les entendit pas s’en aller. Le susurrement devint de plus en plus faible, puis s’éteignit… « Le délire est une maladie de la nuit » … À mesure que la chambre s’emplissait de clarté, les bruits insolites disparaissaient. Il n’avait plus besoin d’écouter. Il pouvait maintenant fermer les yeux et dormir en toute tranquillité.
Mais dormir était hors de question. Ses nerfs, ses muscles, les tendons de ses jambes et de ses bras étaient déchirés comme s’il avait été écartelé sur une roue. Il ne put les soulager. Il se tourna et se retourna, cherchant une position meilleure pour se délasser dans l’espoir que le sommeil, l’apaisement tout au moins, viendrait. Mais l’instant suivant, il sentit ses orteils se retourner dans la direction de ses genoux, comme pris de crampes, puis se raidir comme s’ils cherchaient à toucher le pied du lit.
La crispation était telle que ses mollets devinrent douloureux. Il ne put détendre ses pieds pour leur permettre de reposer normalement et sans raideur dans leur position naturelle. Une seconde après, ils retrouvèrent leur souplesse, s’allongeant et se rétractant comme s’ils étaient possédés de quelque réflexe incontrôlable ; ainsi les pattes d’un animal qui vient d’être tué continuent-elles à s’agiter d’un mouvement convulsif. Couché sur le dos, il arqua ses vertèbres dorsales autant qu’il put le supporter, puis retomba sur le lit. Sans doute l’effort remettrait-il en marche le flot stagnant de la circulation. La détente le calmerait et il pourrait dormir… Mais non ! Chaque os de son corps craquait comme s’il avait été soumis le jour précédent à un exercice violent et inusité, chaque muscle courbaturé le crucifiait. Il était terrorisé à l’idée de ces crampes et, pour les éviter, il essaya en vain de s’allonger mollement les bras en croix, de se mettre en boule ou simplement sur le dos, bref dans toutes les attitudes imaginables et propices au sommeil.
Il se rappela cette fois, dans le petit hôtel d’Antibes, où il avait déjà souffert de cette crampe, de cette attaque, de cette contraction musculaire des jambes. Par une matinée éblouissante de soleil comme celle-ci, il était couché dans un large lit, se demandant à quelle heure une de ses connaissances de plage viendrait lui rendre visite et pourrait ainsi lui apporter à boire. Ses mollets se gonflaient et battaient d’une vie à eux, les tendons redressaient constamment ses orteils en l’air comme s’il s’était tenu debout sur ses talons, ou les tiraient en bas comme un danseur de ballets qui fait des « pointes ». Il gisait étalé et tendait désespérément l’oreille au bruit que ferait, en s’arrêtant à l’étage, le petit ascenseur poussif. Au plafond jouaient, pareilles à des feuilles de vigne, des taches de soleil, réverbérées par la mer qui étincelait au-dehors. À plusieurs reprises dans le courant de la matinée (ainsi que durant toute l’horrible nuit), le silence avait été déchiré par un cri à deux notes aigres et discordantes, qui ne semblait être rien de moins que celui des portes rouillées des Enfers s’ouvrant, grinçantes, au jour du Jugement dernier. Ce son exaspérant paraissait venir de l’extérieur et vous cassait les oreilles. On aurait dit que quelque géant furieux mettait en marche une pompe antique et monstrueuse. Chaque fois que ce bruit se produisait, il sautait presque hors du lit, mais ses jambes, continuant à travailler fiévreusement et à se contracter, refusaient de lui obéir. Soudain, l’une d’elles se dressa toute droite et il ressentit un terrible élancement comme si un coup de poignard lui avait été porté dans le gras du mollet. Il rejeta le léger édredon et, se courbant, empoigna à pleines mains sa jambe nue. Une grosseur, un bourrelet, apparut sous la peau. Comme il la regardait, l’excroissance se tordit et les muscles formèrent sous ses yeux un nœud aussi gros que la moitié de son poing. Pris de peur, il le pinça entre le pouce et l’index, le pressa, le tapa, puis lança sa jambe en l’air. Le nœud de chair alors se dénoua, la douleur lancinante disparut et il retomba épuisé.
À ce souvenir, il bondit hors du lit, redoutant une répétition de cette contraction atroce, effrayante. Marcher, voilà ce qui était indiqué ; se tenir debout. Mais il était trop épuisé pour rester sur ses pieds. Assis, alors. Il se traîna dans le living-room et se laissa tomber dans le fauteuil près de la fenêtre. Il songea à ce bruit infernal d’Antibes et se souvint comme il s’était trouvé bête lorsqu’il avait appris que c’était un âne en train de braire dans le jardin voisin, le premier qu’il eût jamais entendu.
Il faisait maintenant grand jour. À en juger par les apparences, c’était le milieu de la matinée, mais la pendulette de voyage marquait seulement 8 h 10. Qu’allait-il faire à présent avec le whisky ? Il en avait besoin comme jamais encore de sa vie il n’en avait eu besoin. Il perdrait les sens s’il n’avait rien à boire. Il lui fallait quelque chose pour l’aider à surmonter la dépression et la terreur de ce jour. Trois verres y suffiraient, rien que trois. Deux même, il n’en prendrait que deux. Oui, deux, pas plus, il jurait de s’en tenir à deux, si seulement il lui était permis d’en obtenir. Juste cette fois-ci, et rien qu’un seul…
Il n’y avait, bien entendu, pas une goutte d’alcool dans la maison. Il n’était même pas sûr de pouvoir se traîner jusqu’à la cuisine pour le cas où une bouteille s’y trouverait. Oh ! mais ce n’était pas sérieux. Il l’aurait ! Il y arriverait ! Son esprit s’éclaircit, il pensa à l’argent disparu. Qu’avait-il bien pu devenir ? Quel mauvais génie avait été cause de sa perte, quel démon pervers l’avait poussé à le jeter ? Avait-il réellement dépensé une telle somme ? D’ailleurs, en admettant qu’il le retrouve maintenant, il n’aurait plus la force de s’en servir. Il ne pourrait jamais gagner l’escalier, encore moins se changer avant de sortir. Ce jour qu’il avait tant redouté était donc arrivé, ce jour de détresse et de complète débilité où il serait physiquement incapable de sortir du pétrin. Il ne lui restait plus qu’à regarder en face cette chose, cette évidence, et le problème serait résolu : Aujourd’hui tu ne boiras pas, voilà tout.
Mais comment se faire à cette idée : s’observer en train de perdre la raison ? Comment assister impuissant à ce spectacle ? Comment même l’envisager ? Comment attendre, immobile, que se produise la catastrophe, alors que vous saviez qu’un verre d’alcool, un seul, la détournerait ? Ne préféreriez-vous pas dans ce cas trouver un moyen de vous détruire avant, même dans cet état d’impotence, plutôt qu’endurer ce qui n’est pas supportable ?
Comme mû par un ressort, il se dressa dans le fauteuil et s’aplatit contre le dossier, tandis qu’une langue de feu courait sur le tapis vers ses pieds. Il eut un sursaut d’effroi, elle avait disparu. Était-ce aussi une hallucination ? Non, pas en plein jour ! Le délire est une maladie de la nuit. C’était une illusion, un tour que lui jouaient ses yeux, le résultat de nerfs surexcités. Il arrive souvent que vous perceviez du coin de l’œil une lueur passagère, des lumières sautillantes qui s’évanouissent dès que vous tournez la tête. Ce n’était rien de plus, il en était certain. Il lança un coup d’œil vers la cheminée, et de nouveau la raie de feu zigzagua sur le tapis, comme si on avait versé un filet d’essence tout du long et approché une allumette. C’était si brillant, si pareil à une flamme qu’il semblait que ce fût la seule couleur dans la pièce, tel ce feu rouge-orange des réclames de l’Etna. Il reposa ses pieds à terre avec prudence et continua de surveiller l’étendue du tapis. Aussi longtemps qu’il garderait les yeux fixés dessus…
Il ne faisait aucun doute qu’il se trouvait dans une dangereuse condition physique. Son cœur semblait sans cesse sur le point de s’arrêter. Il battait, manquait un coup, cependant jamais jusqu’à l’arrêt total, puis repartait avec une telle insistance frénétique qu’il lui était impossible de trouver une position où il ne l’entendit pas, qu’il fût assis, couché ou adossé. Il le sentait frapper contre les parois de sa poitrine, à coups irréguliers et inquiétants, mais le plus intolérable était qu’il l’entendait avec autant de netteté que si sa propre oreille avait été collée à sa poitrine : des battements désordonnés, tantôt forts, tantôt doux, manquant parfois plusieurs coups à la file, si longtemps silencieux qu’il se dressait, pris de terreur, et, affolé, écoutait s’il allait repartir.
« Il souffrit mille morts »… aaah ! Bien pis que mille, c’était une mort unique, qui se prolongeait en d’infinies tortures, une mort qui ne mourait pas. Vous continuiez à mourir et puis à mourir ; cela vous prenait tout le jour et toute la nuit, et cependant il vous fallait mourir encore plus, avec toujours une autre mort en perspective… ça n’en finissait plus et n’en finirait jamais. C’était plus que n’en pouvait supporter le cœur humain, ou le cerveau : c’était de l’insanité consciente… À tout moment son cerveau allait éclater d’horreur et il deviendrait fou à lier. Mais il n’éclata pas, la folie bienfaisante ne s’empara pas de lui, il était là, tassé sur lui-même, écorché vif mais bien vivant, les yeux écarquillés pour mieux voir la pièce familière devenir un trou noir prêt à l’engloutir quand il sombrerait dans l’inconscience, les oreilles tendues pour saisir le premier craquement annonciateur de la débâcle finale. Le téléphone sonna.
Le bruit transperça sa vessie comme une pointe acérée et un flot d’urine chaude inonda ses cuisses, mais il n’était plus capable d’y prendre garde ni même de changer de place. Le téléphone sonnait dans la chambre à coucher, sonnait et sonnait. Il sonnait rouge, jaune, orange, comme la cloche horripilante qui retentit dans le métro lorsqu’un train va quitter la station ; comme l’alarme hurlante du cinéma lors de la tentative d’évasion des détenus. Ce n’était pas si terrible, on pouvait le supporter. Il savait ce que c’était et que ce ne pouvait devenir pire. Les peurs du moment étaient moins à craindre que ces horribles imaginations. Il pouvait les endurer et peut-être même y rapporter ses pensées.
Il ne se demanda pas qui cela pouvait être. Il se contenta d’écouter. Les pièces silencieuses résonnaient de la sommation métallique, il n’avait aucunement l’intention d’y répondre. Il n’en avait pas la force. Enfin la sonnerie cessa. Aussitôt le silence devint aussi bruyant que le téléphone braillard. Il défit sa ceinture et sa braguette, déboutonna son caleçon et laissa glisser les deux vêtements le long de ses jambes jusqu’à ses pieds. Pour le présent, c’était tout l’effort qu’il fut capable de fournir. Il se rassit dans une extase d’épuisement.
Le téléphone se fit de nouveau entendre. Comme un dard. Un dard qui aiguillonna son attention. Torturé d’incertitude, il écouta le son prolongé, puis la longue pause qui suivit, de nouveau le son prolongé, puis de nouveau la longue pause, ce son monotone et crispant du système automatique. Afin de retrouver son calme, il essaya de concentrer son attention sur les intervalles de silence. Duraient-ils plus longtemps que les sonneries ? Il tenta de les mesurer en comptant. Pendant chaque pause (avec, chaque fois, plus d’espoir), il avait un moment d’anxiété haletante, alors qu’il commençait à espérer que la prochaine se prolongerait d’une seconde, puis d’une autre, et encore d’une autre, que le silence étoufferait le bruit et régnerait une fois de plus dans la maison. La sonnerie retentit.
Dans sa ville natale, les téléphones ne sonnaient pas ainsi, tout au moins pas dans la maison de sa mère, lorsqu’il était petit garçon. Selon l’opérateur, le son en était bref ou long, mais, de toute façon, irrégulier. Vous saviez même parfois qui était de service, à la manière dont le téléphone sonnait. Madge, par exemple, envoyait toujours trois coups brefs, Doris, deux longs…
Ça lui fit du bien de penser au pays. Il y pensa délibérément, avec passion… Il se vit assis au premier rang sur un banc dans le sanctuaire, du côté réservé aux hommes et aux garçons, portant des vêtements d’enfant de chœur tout propres, tout frais : la longue soutane noire et le surplis de toile blanche empesée. Il sentit la gêne et l’irritation causées par son col à la Buster Brown, comme il tournait la tête pour surveiller le ministre en train de préparer la communion. Au-delà du tapis rouge, venant du bas-côté réservé aux femmes, lui parvenait la voix de sa mère, se détachant parmi toutes les autres, la chaude voix de contralto qui se faisait entendre jusque dans le coin le plus reculé de la nef avec autant de facilité que le soprano le plus aigu. Il la regarda, assise au milieu des femmes et des jeunes filles. Elle lui sourit, montrant ses dents parfaites et éblouissantes, et cligna de l’œil imperceptiblement. Il avait entendu dire que M. Harrison avait souvent déclaré à sa femme qu’il n’allait le dimanche à la
chapelle que pour contempler Mme Birnam, et se demanda si c’était vrai… L’abside était inondée de soleil. C’était une magnifique matinée d’été. Les rayons lumineux ruisselaient à travers les vitraux verts et jaunes, et l’assemblée baignait dans une douce lumière sous-marine, comme si l’endroit se fût trouvé sous l’eau. De l’autre côté de la table de communion, son petit frère Wick était agenouillé au pied de l’autel, les bras le long du corps, sans s’appuyer à rien. Don voyait que le bord de son surplis blanc voletait légèrement. Wick attendait pour aider M. Brittain au cours du service, et Don en attendait la fin pour dire à Wick (sa mère aussi probablement) qu’on apercevait ses sales chaussettes écossaises sous sa soutane. Derrière le mur, du côté des hommes, il entendait le bruit sourd des pédales de bois qui insufflaient l’air dans les tuyaux de l’orgue… Le pasteur était prêt à donner la communion. Sa mère se leva en compagnie des autres femmes et marcha jusqu’à la grille où elles s’agenouillèrent les unes à côté des autres sur la marche recouverte de moquette rouge. Toutes les têtes étaient inclinées à l’exception de la sienne. Les coudes appuyés sur la balustrade, les mains croisées sous le menton, elle regardait droit devant elle et semblait perdue dans ses pensées comme il l’était lui-même en contemplant cette mère si belle, si exquise, avec son profil clair, son nez droit, ses joues veloutées, ses joues rosées et si douces, comparables aux pétales d’une rose…
Le téléphone sonna de nouveau. Il n’avait aucune notion du temps écoulé durant cette petite incursion dans le passé, cette rêverie voulue. Elle ne l’avait ni rafraîchi ni réconforté, ou si cela s’était produit la sonnerie du téléphone s’était chargée de tout abolir, avait réveillé ses nerfs douloureux, son cœur tumultueux, ses craintes de ce qui allait lui arriver. Le téléphone persista. Ne restait-il pas par hasard une goutte infinitésimale au fond de cette bouteille poisseuse sur la table ? S’il s’en trouvait une, il lui serait impossible de l’atteindre et il ne savait que trop qu’une telle goutte, en admettant qu’il y en eût une, ne contribuerait dans les circonstances présentes qu’à aggraver son état actuel.
Il se rappela soudain qu’il n’avait pas mangé. Il n’avait pas avalé une seule bouchée depuis le départ de Wick ; combien de jours y avait-il de cela ? Il n’était jamais capable de manger quand il buvait. C’était la dernière chose à laquelle il pensait et la dernière dont il avait envie, et maintenant la seule pensée de la nourriture – même sachant qu’elle l’aiderait à surmonter sa faiblesse et le rendrait capable de sortir pour se procurer de l’alcool – lui donna un haut-le-cœur. Était-il possible de rester si longtemps sans manger et d’être encore debout ? Certes, puisque c’était déjà arrivé si souvent. Il songea au sandwich qu’il avait décidé d’acheter un ou deux jours auparavant (quand était-ce ?) et se demanda ce qui l’en avait empêché. Depuis il n’avait consommé aucun aliment. Mais il n’y pensa ni ne s’en étonna beaucoup plus, car une autre idée prit possession de son esprit : aussi interminable et angoissante que puisse être cette longue journée, elle ne pourrait manquer de finir à un moment donné. Mais qu’est-ce que cela n’annonçait pas ? Oui, le délire est une maladie de la nuit, mais – et c’est bien pis – il ne vient jamais lorsque vous êtes en train de boire. Seulement quand vous vous arrêtez. Et c’était bien là ce qui le terrifiait. Il s’était arrêté, et n’avait aucun moyen de recommencer. Dans l’impossibilité de sortir et de se procurer de l’alcool, pris au piège pour la journée entière, sans pouvoir en obtenir une goutte, de quoi serait faite la nuit ? C’était une perspective si atroce qu’il essaya aussitôt de s’occuper à quelque chose.
Il se pencha en arrière et se dépétra de son pantalon et de son caleçon qui s’étaient enroulés autour de ses pieds. Il les ramassa et les laissa tomber sur le côté, loin du tapis. Certains hommes, lorsqu’ils entendent la cornemuse, ne peuvent retenir leur urine… Il en avait été de même pour lui la première fois qu’avait sonné le téléphone, le téléphone qui depuis n’avait cessé de se faire entendre. Il en était presque toujours ainsi dans le métro lorsque le tintement suraigu de la cloche, tel un jet de flammes métalliques, le cinglait au cerveau et aux reins. Il contempla le pantalon et le caleçon, en tas au pied des rayons de livres, et s’interrogea : était-ce la première fois qu’il les quittait ?… Depuis quand ? Il se souvint vaguement d’avoir changé de vêtements, quand cela ?… et n’était-ce pas seulement de chemise ? À un moment dans la salle de bains ? Inutile d’essayer de se souvenir. Il ne se rappelait rien de tous les événements passés depuis qu’il s’était mis à boire le jour du départ de Wick. Chaque journée d’ivresse avait aboli la précédente, il en était toujours ainsi, toujours… et qui pouvait en comprendre le bienfait ? Le bienfait et, parfois, la terreur… la terreur parce que vous viviez dans l’appréhension perpétuelle et mortelle d’avoir commis quelque action irréparable, pour laquelle vous ne pourriez témoigner si on vous en demandait compte. Qui le croirait jamais ? Je suis responsable, oui, tout en ne l’étant pas ; c’est moi qui l’ai fait ; mais ce n’était pas moi ; ce n’était pas moi…
Une seule personne le comprenait, une seule parmi tous les gens qu’il connaissait, parmi les rares amis qui lui restaient : Helen. Elle, et elle seule, savait qu’il n’était littéralement pas lui-même quand il buvait, qu’on ne pouvait le tenir pour responsable de ce qu’il avait dit ou fait. Quelqu’un d’autre que Don parlait et agissait. Lorsqu’il arrivait chez elle éméché et lui demandait de l’épouser, elle ne voulait pas l’écouter ; elle s’y refusait obstinément bien que ce fût ce qu’elle désirait le plus au monde. Elle était trop intelligente pour l’écouter à de tels moments. (Qu’importait qu’il ne le lui demandât jamais autrement ? Elle ne voulait pas l’avoir de cette façon.) Elle en savait davantage qu’une de leurs relations à tendances romanesques qui proposait la solution, oh ! combien idéale : « Pourquoi ne vivez-vous pas avec lui, c’est cela dont il a besoin, prenez ensemble un appartement où vous vous installeriez tous les deux, il est perdu et solitaire, il a besoin d’amour, il a besoin de vous, pourquoi alors ne pas vivre tout simplement avec lui ? » Helen ne voulait pas non plus prendre ce conseil au sérieux. Il avait besoin d’amour en effet (qui n’en a pas besoin ?), mais devait tout d’abord reprendre ses esprits afin de savoir ce qu’est l’amour et s’il le souhaitait. Elle était aussi bien plus avisée et honnête (envers elle aussi bien qu’envers lui) que ceux qui lui conseillaient : « Épousez-le et réformez-le. » Beaucoup de femmes saisiraient une telle occasion par les cheveux, l’idée leur plairait, elles épouseraient le type et le réformeraient. Mais pas Helen. Elle avait tout de suite mis le doigt sur la plaie : c’était prendre avantage sur un homme, quand il est à terre ; elle ne l’aurait certainement pas accepté dans de pareilles conditions. Elle savait que si une « réforme » pouvait être envisagée elle ne devrait dépendre entièrement que de lui. Son intérêt à lui passait bien avant le sien. Si jamais un tel miracle se produisait, peut-être alors écouterait-elle ; mais jusque-là…
Pris de boisson, il n’était plus Don. Helen le savait et n’était pas non plus sans savoir qu’il serait aussi bouleversé, aussi scandalisé qu’elle par quelque acte insensé commis alors qu’il se trouvait en état d’ébriété, quand, plus tard, il l’apprendrait (car, certainement, sur le moment il n’en avait pas eu conscience). C’est pourquoi elle ne lui reprochait jamais de boire lorsqu’il était en train de le faire. C’est pourquoi elle n’élevait jamais une plainte ou une protestation, tout au moins pas devant lui. Elle marchait avec patience dans son sillage, faisait semblant de prendre au sérieux ses mensonges et ses fantaisies. Elle restait assise à l’écouter lorsque, par caprice, il voulait lui faire la lecture, bien qu’elle saisît à peine une syllabe de son bredouillage confus ; elle l’accompagnait quand, soudain, il lui prenait envie d’aller au cinéma ou au théâtre voir une pièce qu’il n’était pas en état d’apprécier et au milieu de laquelle il se levait et partait. Elle le suivait de son mieux dans toutes ses lubies ou inspirations impulsives, attendant avec calme le moment où il en aurait fini avec ses incartades et reviendrait vers elle. Lorsqu’il arrivait complètement soûl, elle le recevait, le gardait et prenait soin de lui (bien que l’héberger comme un invité équivalût à recevoir chez soi un hystérique perfide et rusé) ; elle le nourrissait et le soignait, sans un mot de blâme, pendant tout le temps que durait cette crise d’intoxication, puis, quand il était remis et de nouveau en possession de ses facultés, le jetait dehors. Combien de fois ne s’était-il pas vu ainsi flanqué à la porte de la maison d’Helen, ne s’était-il pas entendu dire de ne jamais revenir ! Elle avait mal au ventre de tout cela : c’était ses propres termes, des mots d’autant plus vulgaires et significatifs que cela ne lui ressemblait guère de s’exprimer ainsi. Il se plaignait souvent de ce qu’elle fût tellement plus gentille quand il était soûl que lorsqu’il était sobre et se tenait convenablement : qu’est-ce que cela voulait dire ? Et à quoi bon alors faire des efforts si ça ne vous rapportait qu’un bon coup sur la gueule ? À cela, elle répondait avec cette simplicité qui la caractérisait et qui en disait long : « Quand vous êtes tout à fait bas et sous l’empire de l’alcool, vous avez besoin de moi. Alors vous êtes humble et me voulez. Mais aussitôt tiré d’affaire, je ne vous suis plus nécessaire. »
Le téléphone sonnait, mais il pensait maintenant à autre chose et son oreille restait sourde au bruit. Il pensait aux pièces qu’ils étaient allés voir sous l’impulsion du moment et comment ils s’étaient levés et étaient partis tout aussi brusquement au beau milieu, comment il avait bavardé tout le long du chemin en venant du Village, s’exclamant sur le talent de la star… Helen ne l’avait-elle pas vue dans Sandalwood ou Spellbound, ou Mariners. Avait-elle vu Mariners et, oh ! Dieu, They Knew What They Wanted, Seigneur, quelle artiste ! la plus grande femme de théâtre de notre temps. Puis alors, durant la pièce, son attention qui n’arrivait pas à se fixer, son agitation croissante, cette sensation qu’il ne tarderait pas à suffoquer s’il n’obtenait sur-le-champ quelque chose à boire, cette nécessité soudaine de se lever et de sortir avant le second acte, et Helen le suivant sans mot dire. Oh ! bien entendu, elle le suivait ! Ne craignait-elle pas de le voir remettre ça ? N’était-ce pas plus important que tous les artistes du monde ? En même temps que naissait sa colère (tous les deux remontant en silence, dans l’obscurité, le passage sur le côté), naissait aussi sa pitié ; c’était vraiment ignoble et honteux qu’Helen ne pût, ne serait-ce qu’une fois, profiter d’une pièce en sa compagnie… Il pensait à certaines fois où il éprouvait le besoin de faire la lecture à Helen dans son intérêt, de lui lire quelque chose qui méritait d’être connu, quelque chose qui l’emballait lui, et, bon sang, elle devait l’aimer aussi. Il lisait, lisait toujours (la courte nouvelle favorite ou un passage d’un roman célèbre), et les mots ne sortaient pas correctement, du moins pas de sa bouche. Lui-même entendait les élisions peu naturelles, les consonnes bredouillées et inintelligibles, mais persévérait, tout comme s’il articulait à la perfection. Helen, bien qu’elle fût une piètre dissimulatrice, ignorait comme lui la parole épaisse et ânonnante et feignait de comprendre. Et lorsque, après avoir terminé, il s’exclamait : « N’est-ce pas wunderbar ? » et recevait son acquiescement, comme il se maudissait alors d’avoir mutilé les lignes magnifiques, de ne pas avoir été assez sobre pour profiter de l’opportunité qui s’offrait à lui de révéler ce passage à Helen, se maudissait d’avoir feint d’ignorer sa prononciation affreuse, d’avoir bénéficié de l’attention simulée d’Helen et usé du mot wunderbar… Encore plus amer était le souvenir de ces fois où il avait demandé à Helen de l’épouser. « Téléphonez à votre père, téléphonons-lui immédiatement, dites-lui que nous allons nous marier ce week-end, ou ce soir ! » Il se faisait l’effet d’un salaud quand il apercevait des larmes dans ses yeux et qu’elle souriait en secouant la tête et refusait de répondre. Il avait alors une plus forte envie que jamais de l’épouser, et de l’épouser sur-le-champ (ce qui le blessait lorsqu’il prononçait ces mots, c’était de savoir qu’elle ne l’accepterait pas, et il ne pouvait l’en blâmer le moins du monde, bien qu’il ne l’en aimât que davantage, l’aimât au moment même avec sincérité et attendît avec une impatience fébrile le jour où ils seraient enfin unis). Et tandis qu’elle se détournait et s’affairait à une tâche ou à une autre afin qu’il n’aperçût pas ses yeux, il continuait à dépeindre leur mariage (pour couvrir leur embarras réciproque, sachant pourtant qu’il la blessait beaucoup plus et, nom de Dieu ! pourquoi ne s’arrêtait-il pas !), le mariage qui devait alors avoir lieu aussitôt qu’il leur serait possible de tout organiser, ils prendraient son frère comme garçon d’honneur, Wick serait si heureux, si content (Dieu ! est-ce Wick qu’il épousait !), et iraient à la petite-église-du-coin, il avait toujours désiré se marier à la… Oh ! Jésus, ne savait-il jamais quand s’arrêter !
Pas étonnant qu’elle le mît à la porte aussitôt qu’il était capable de se tenir sur ses jambes. Pas étonnant qu’elle ne pût supporter de l’avoir auprès d’elle, tournant en dérision par son silence même le thème qu’il n’avait cessé de rabâcher la soirée précédente, le thème impérial qui n’était jamais rien de plus qu’un heureux prologue…
Mais il y avait des années de cela. Au moins deux. Il n’approchait jamais plus de sa maison, surtout quand il buvait. Il était prévenu. Dieu merci ! il n’ignorait plus qu’il était préférable d’éviter les gens quand il se soûlait, Helen en particulier. Jamais plus il ne la laisserait le voir dans cet état, ne lui donnerait une chance de veiller sur lui pour avoir ensuite le plaisir de le jeter dehors. Combien de fois ne l’avait-elle pas flanqué à la porte ! Il souhaita avoir reçu un dollar chaque fois qu’il s’était vu ainsi expulsé de la maison d’Helen, ou en cadeau une bouteille de whisky, ou un verre, ou une simple goutte !
Le téléphone retentit à nouveau. Il était resté longtemps silencieux, mais sonna à présent comme si c’était une communication des plus urgentes. Il serra les paupières et grinça des dents. Il se rappela comment le central de sa ville natale (était-ce dans un autre monde, dans une autre vie ?) lui avait parfois téléphoné pour l’avertir qu’il ferait bien de se dépêcher s’il voulait prendre rendez-vous avec Dorothy ; Harry Fox essayait de l’appeler, mais sa ligne était occupée…
Rêveries du foyer… Des larmes sentimentales glissèrent de ses paupières closes, lorsqu’il se vit dans son premier uniforme de scout avec une foule d’autres enfants de tous les âges, debout sur la vaste pelouse en face de la vieille école en briques rouges. Le chef des scouts, le principal et certains des professeurs remettaient à chacun des drapeaux de coton raide et disposaient les enfants en groupes,
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par classe, et en double file. C’était Decoration Day , un brillant et chaud matin de mai, presque comme le plein cœur de l’été. Qu’il se sentit fier lorsqu’on fit quitter aux scouts leurs classes respectives pour les placer en tête du défilé. Il n’envia même pas Harold Jenkins qui portait le grand drapeau de la troupe avec, au sommet, l’aigle d’or et une cordelière blanche qui se balançait dans les plis flottants. Il lui suffisait d’être en uniforme et en avant avec le reste de la troupe… Que quelqu’un d’autre mène ou porte le drapeau, il aurait bien le temps quand il serait plus grand. Au bas de la rue, la fanfare se mit à jouer. Sa tête en éclata presque. Ils devaient rejoindre les vieux soldats et la musique en face du parc, et de là gagner le cimetière. Le chef des scouts donna un coup de sifflet et ils se mirent en marche… Tous les magasins étaient fermés, les longs stores baissés, le soleil dardait ses rayons ardents et aveuglants sur les façades des maisons. Les gens massés le long des trottoirs agitaient des drapeaux. Les précédant, plusieurs autos découvertes dans lesquelles avaient pris place le maire, les pasteurs et les directeurs des différentes écoles, tous en habit de cérémonie, roulaient lentement. Chacun d’eux tenait un petit drapeau qu’il agitait en direction de la foule ; ils portaient fixés au revers de l’habit de larges insignes aux rubans de satin. Les voitures étaient garnies de banderolles rouge, blanc, bleu, et les roues en étaient drapées. Derrière marchaient les vieux soldats, quelque trente ou quarante splendides vieillards à cheveux blancs, droits et fiers. Leurs uniformes étaient bleu foncé, presque noirs. Certains portaient de drôles de petites casquettes qui avaient l’air d’avoir été aplaties sur le devant, un ou deux étaient coiffés de ces longs bicornes pointus comme ceux qu’on met quand on se déguise en amiral, le bord relevé et garni d’une sorte de brosse blanche. Tous avaient des épées. Le grand-père d’Harold Jenkins se trouvait là ainsi que celui de Melwyn Ostler, ceux de beaucoup d’autres enfants également… Au cimetière, sous les ormes et les saules qui laissaient filtrer une lumière tamisée sur les tombes couvertes de fleurs et semblables à des jardins privés, ils se groupèrent sur le terrain inégal autour d’une tribune ornée d’étamine, le maire prononça un discours, quelqu’un lut une prière et des roulements de tambour retentirent : le vieux M. Bickerton s’avança, leva son clairon bossué, mais brillamment astiqué, et souffla la sonnerie aux morts. Chacun ôta son chapeau. Il écouta au garde-à-vous et des frissons le parcoururent. Il regarda M. Peach, le chef des scouts, qui se tenait un peu à l’écart, la tête inclinée, et fut soulevé d’une vague d’affection et d’amour. Quel homme bon et merveilleux, quel excellent père il ferait ! Ah ! en avoir un comme lui… Le clairon se tut et un groupe de vétérans s’avança et tira une salve. Le matin radieux fut troublé par la détonation et une seconde plus tard, dans le silence surprenant qui suivit, le craac sec de la décharge fut renvoyé en écho par le remblai du chemin de fer au-delà du cimetière. Une légère fumée bleutée s’éleva en spirales du canon des fusils dans l’air lumineux, flottant parmi les arbres, sombre ou transparente selon qu’elle passait du soleil à l’ombre ou de l’ombre au soleil. Ses narines furent agréablement chatouillées par l’odeur piquante de la poudre…
Sa nostalgie de se retrouver enfin au foyer, et pour de bon à la maison, fut si grande que cela devint de la détresse, puis du désespoir. Le téléphone sonna. Bon sang ! il devenait maboul de sentimentalité ! Cette pitié de soi-même l’acculerait au suicide ! Ou désirait-il entraîner quelqu’un d’autre avec lui dans la mort ? Que son attention s’arrêtât à une telle pensée, qu’il connût qu’il pourrait en être ainsi, le fait même qu’il en avait conscience lui fit croire qu’il n’en arriverait jamais là, tout comme sa conviction qu’un ivrogne est capable de n’importe quelle violence, mais n’ira jamais jusqu’au meurtre, l’empêcherait de commettre cette violence et certainement ce meurtre. Mais cela impliquait-il le meurtre de soi-même ?
Si sa mère se doutait à ce moment qu’il se trouvait ici, pensant, désirant, souhaitant la mort ! Si Wick, si Helen le savaient ! Et
M me Wertheim, Sam, Gloria, les frères Kappa U, les maîtresses de Sophie de l’autre côté du mur, M. Mc., le caissier de Juan-les-Pins, l’imbécile de psychiatre, n’importe quel M. Rabinowitz… qui le croirait ? Tous ! Nul n’avait de raison de douter qu’il en arriverait jamais là ; pas un qui ne sût (à condition qu’ils fussent avisés ou conscients) que c’était là sa fin logique. Qu’attendait-il donc ? Chacun d’eux avait vu ou aurait pu voir germer en lui cette semence de destruction ; et avec le temps… Tous ceux qui l’avaient connu ne s’attendaient à rien de moins. Ils n’en attendaient que la nouvelle. Tous étaient prêts à s’exclamer : « Très triste, mais il est mieux là où il est. » Ou : « Ça m’étonne seulement qu’il ne l’ait pas fait plus tôt. »
Tous ? Dorothy ? Anna ? M lle Dawson ? Non, jamais Dorothy. Ni
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Anna. Certainement pas M Dawson. Il avait intentionnellement perdu tout contact avec Dorothy depuis l’âge de dix ans, il lui avait laissé prendre au pied de la lettre tout ce dont il s’était vanté et elle y croirait toujours. Anna l’avait repoussé loin d’elle avant qu’il ne fût devenu la loque qu’il était à présent et alors qu’il possédait encore
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une chance. M Dawson pouvait continuer à projeter pour lui cette vie enchantée (l’avait probablement fait) que laissaient présager les charmantes dispositions enfantines dont il avait fait montre (oh ! Seigneur, ça vous écœure rien que d’y penser) à l’âge de huit ans. À huit ans, grand Dieu !
« Je crois que tu vas devenir quelqu’un de tout à fait épatant », avait dit Dorothy quand il avait quitté la maison ; puis, comme se parlant à elle-même, avait ajouté : « Même si je ne suis pas tout à fait certaine de la place qui m’est réservée dans ta vie. » Et lui ? Qu’avait-il répondu ? À sa honte, il avait protesté avec modestie (n’ayant entendu que la première partie de ce qu’elle avait dit et non le reste, cette petite allusion triste à elle-même) : « Dorothy ! » Autant dire : « Oh ! allons donc », ou : « Flatteuse. » À sa honte ? Mais tout ce qui concernait Dorothy était à sa honte, non parce qu’il lui avait permis de l’aimer alors que lui ne l’aimait pas, de l’aimer si longtemps qu’elle n’avait jamais plus été capable de s’attacher à un autre, mais parce qu’il l’avait laissée croire en lui. Aurait-elle foi en lui maintenant ? Croirait-elle qu’il fût sur le point de mettre finalement à exécution le seul vrai accomplissement équitable qu’il n’avait que trop remis ?…
Et Anna – le croirait-elle ? –, Anna qui avait dit : « Je ne vaux rien pour toi, va retrouver cette Helen dont tu radotes tellement que ça finit par m’assommer », pensant par ces paroles lui faire le bien que jusqu’alors elle n’avait pas été capable de lui causer. Combien plus pourtant n’avait-elle pas fait pour lui (bien que l’ignorant) quand elle avait, sur le bateau, formulé une remarque singulière… Elle ne pouvait naturellement apprécier à sa juste valeur la signification que revêtaient cette interrogation et cette accusation, quoique la réponse et la sentence qui en découlaient, en admettant qu’elles fussent sincères, l’eussent affectée autant que lui… Ils avaient passé à Paris la semaine qui avait précédé leur embarquement, courant de droite et de gauche pendant cinq jours, battant et rebattant la ville, ici et là, en compagnie de Kees, toutes les nuits et la plus grande partie des journées. Un soir, à Armenonville, alors qu’il dansait avec Anna, elle lui avait dit soudain d’un ton sérieux : « Il y a une question que je te poserai quand nous serons sur le bateau. » Son cœur s’était serré, mais il avait souri et répondu : « Pose-la moi tout de suite. » Elle avait secoué la tête : « Non, je veux attendre que nous soyons seuls et loin d’ici. Je te le demanderai quand nous serons à bord. » Il aurait préféré l’entendre à ce moment et l’avait interrogée de nouveau quand ils étaient retournés à leur table. Cela paraissait sérieux et il aurait voulu l’amener à poser cette question en présence de Kees, Kees avec qui il aurait pu blaguer et rire de toute cette histoire, plaisantant de telle sorte qu’il aurait détourné les pensées d’Anna du sujet épineux. Mais en vain ! Elle avait voulu attendre jusqu’à ce que le bateau eût quitté le port. Et la première nuit en mer, dans la cabine d’Anna, alors que l’émotion l’étreignait dans l’attente de ce qu’elle allait dire, elle lui avait demandé, à brûle-pourpoint : « Pourquoi ne couches-tu avec moi que lorsque tu es soûl ? » Il s’était esclaffé de ravissement. Il savait qu’elle était bougrement dans son droit, les raisons ne lui manquaient pas de le lui demander ; dans son soulagement que ce ne fût pas pis, il en avait ri comme d’une plaisanterie excessivement drôle et il avait hurlé : « Parce que je suis toujours soûl ! » Il ne l’avait pas convaincue, il le savait à la façon dont elle l’avait regardé. Mais une fois à New York, de la manière dont il l’avait négligée, Anna s’était vite rendu compte qu’il se trouvait de nouveau entre les mains d’Helen et probablement à l’abri, son éducation européenne enfin terminée. Il n’était certainement pas destiné à finir ainsi…
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Ce ne serait jamais venu non plus à l’esprit rêveur de M Dawson qui s’était tellement entichée de lui en seconde qu’il ne devait jamais plus être capable pour le reste de sa vie de prouver la fausseté de ses allégations, mais il allait aujourd’hui lui donner une bonne fois un démenti formel. « Chère Madame Birnam, avait-elle écrit de sa belle écriture “Méthode Palmer”, j’aimerais vous dire, mais sans aucun doute vous le savez déjà, que vous avez un petit garçon dont vous pouvez être fière le jour de sa huitième année. Il est de toute la classe l’enfant le plus parfait, le plus attirant, le plus gentil que j’aie jamais connu, sans parler de son intelligence. J’espère de tout mon cœur que Dame Fortune lui sourira et que Bonne Chance s’attachera à ses pas durant une vie longue et heureuse. Très sincèrement vôtre, Ruth Dawson. »
Huit ans ! Qu’elle était donc stupide, cette vieille fille sentimentale et larmoyante d’avoir écrit une lettre pareille ! Une lettre que l’on conservait pour la lui montrer chaque fois qu’il rendait visite à sa mère. Qu’elle le voie donc maintenant assis là, oppressé, suant, agité de tremblements nerveux. Qu’Anna le voie donc, elle aussi ! Bonnes créatures, tenez-vous à la vie ? Voici un couteau comme les autres … Vous qui fondez des espoirs enthousiastes sur ceux qui promettent, qui regardez le jeune favorisé de la nature et savez – savez – que celui-ci ira loin (oh ! loin, en vérité), que cela vous serve de leçon à tous ! Quel droit avaient-ils de prendre ainsi avantage sur lui à l’âge de huit ans ? Quel droit, à l’âge de dix-huit ans ? Des mots écœurants, mais qui lui avaient fait plaisir. Mlle Dawson et Dorothy (et combien d’autres encore ?). Je n’ai besoin que d’enfoncer cela dans mon cœur… Et vous tous, pauvres gens, périrez…
Huit ans. À peine l’âge de raison, encore moins le commencement de la sagesse. Cela avait débuté avec sa dixième année au départ de son père. Sagesse si l’on veut. Et non au moment même où ce dernier avait abandonné son foyer, mais bien des mois après, quand il avait commencé à réaliser que son père ne reviendrait plus. Parfait que lui le réalise, il pouvait encaisser ; mais il fallait que personne d’autre ne s’en doutât… personne ! Pourtant les gens le remarquèrent. Ils l’arrêtaient dans la rue pour l’interroger, l’appelaient à leur porte de service pour lui donner un biscuit et demander : « Votre père sera-t-il là pour Thanksgiving ? » – « Oh ! oui, papa sera là, il revient toujours
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à la maison pour les fêtes. » – « Il n’y était pas pour Labor Day. » – « Ça n’est pas un vrai jour de fête ! Pas comme Thanksgiving ». – « Le 4 Juillet en est un. » – « Oui, mais papa n’a pu obtenir dans le train une… je crois qu’on appelle ça une place réservée. Mais il sera là sans faute pour Thanksgiving. » Il avait joué cette comédie jusqu’au jour en question, sachant tout le temps que… Thanksgiving passé, les gens avaient recommencé : « Votre papa sera-t-il là pour Noël ? » Au bout d’un certain temps, ils cessèrent de le questionner. C’est alors que sa honte devint profonde : ils savaient.