Le poison

Charles Jackson · Chapitre 4 sur 6 · partie 1/2

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Le poison

4 - Le rêve

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

4

 

Le rêve

 

Comme un poisson des grandes profondeurs qui remonte à la surface, à l’air libre et au soleil, il reprit conscience, émergeant du sombre abîme dans un monde de blancheur qui ne lui rappela rien de ce qu’il avait jamais pu voir. La lumière du jour était éblouissante. Il entendit des voix très proches, parlant presque à son oreille, qui s’entretenaient paisiblement d’un ton professionnel sur un arrière-plan où s’entremêlaient des cris perçants, des gémissements, des soliloques et des marmottements confus. Il gisait sur le ventre, des doigts se promenaient le long de son dos, appuyant par endroits sur son épine dorsale. Il se retourna lourdement, comme un cétacé hors de l’eau, et se trouva couché sur un lit bas, guère plus haut qu’un matelas, si bas, en réalité, que les deux hommes qui l’examinaient se tenaient à genoux sur le bord.

Aussi surpris que lui, ils le regardèrent d’abord dans un silence impersonnel, puis recouvrèrent la parole.

— Juste un moment, retournez-vous de l’autre côté et restez tranquille, je vous prie, fit l’un d’eux ; et l’autre ajouta : « Tranquille, bébé ! »

Ils devaient s’être attendus à ce qu’il allait dire, et voici qu’il le disait, le disait dans une avalanche de mots comme s’il ne les avait pas écoutés et se sentait trop exaspéré, furieux et offensé, pour se tenir tranquille :

— Que se passe-t-il ? où suis-je ? que me faites-vous ?

— Recouchez-vous, ça ne prendra pas plus d’une seconde, dit le premier homme, et le second murmura le classique : « Ça ne vous fera aucun mal », alors que lui hurlait de nouveau le non moins classique :

— Où suis-je ?

— Vous êtes à l’hôpital.

— Pour quelle raison ?

— Restez tranquille, petit.

— Quel hôpital ?

— La salle des alcooliques.

Il n’y comprenait goutte. Il s’était éveillé hors de lui, tout au moins amèrement vexé et indigné, parce qu’il ne réalisait pas où il se trouvait, parce qu’on prenait avantage sur lui et qu’il ne savait pas qui étaient ces deux hommes. De quel droit le touchaient-ils ? Et maintenant qu’il entendait autour de lui ce boucan semblable à celui d’un asile d’aliénés, il était outragé de cette autre atteinte à sa tranquillité.

— Qui fait tout ce potin ?

— Les autres.

— Les autres quoi ?

— Malades. Maintenant, retournez-vous et laissez-vous aller, il n’y en a que pour un instant.

— Que croyez-vous donc pouvoir me faire ? Et d’abord, qui êtes-vous ?

— Nous voulons prélever un peu de votre liquide céphalorachidien. Ça soulage la pression sur le cerveau.

— Une ponction lombaire, bébé !

Il comprit soudain :

— Oh ! non, vous ne le ferez pas !

Il leva les genoux jusqu’à sa poitrine ; à ce geste, sa tête vibra et il ressentit une douleur intense au-dessus des yeux.

Les deux hommes se redressèrent et s’écartèrent un peu du lit. L’un posa les mains sur les hanches. Celles de l’autre y étaient déjà.

Il aperçut alors la seringue et l’aiguille, et plus distinctement aussi les deux hommes. L’un, petit, chauve, l’air agréable, était d’âge moyen. Le docteur probablement, bien qu’il ressemblât davantage à un professeur ou à un instituteur. L’autre était un grand gaillard d’une trentaine d’années, bien découplé, fort et bien bâti. Tout en possédant une charpente d’athlète, ses muscles étaient peu apparents et il donnait une impression de mollesse, sans doute parce qu’il était gras. Debout, avec un léger sourire sur le visage, il ressemblait à un énorme matou assoupi, indifférent, se suffisant à lui-même, mais qui dissimulerait une âme de rapace.

— Qu’y a-t-il, de quoi avez-vous peur ? demanda l’homme à l’air de docteur.

— Je n’ai peur de rien !

— Alors, pourquoi ne vous laissez-vous pas faire ?

— Parce que je ne le veux pas. Vous ne m’en ferez pas une, à moi !

— Une ponction lombaire n’a jamais fait de mal à personne. Ici, nous passons notre temps à en faire.

— Pas à moi, non pas à moi !

Il avait la terreur des ponctions lombaires, car on s’en était servi au sanatorium comme moyen d’anesthésie et un de ses amis en était resté paralysé ; et non temporairement, comme on l’avait cru tout d’abord, mais de façon permanente.

— Vous devez vous rendre à la raison. Vous avez beaucoup trop d’alcool dans votre organisme. Cela aidera à vous éclaircir les idées et à diminuer la pression. Comprenez-vous ?

— Bien sûr, je comprends. Pour qui me prenez-vous ?

— En outre, vous avez une fracture du crâne.

— Une fracture du crâne ?

— Une légère fêlure entre la tempe droite et l’œil.

— Je ne vous crois pas.

Sa tête douloureuse démentait cette affirmation, mais, malgré tout, il ne le croyait pas.

— Les rayons X l’ont indiquée très distinctement. Cependant, ce n’est pas grave. Il n’y a pas de véritable fracture.

— Mais comment cela s’est-il produit ?

— Ne nous le demandez pas, bébé, dit le plus grand des deux hommes en souriant. Vous nous êtes arrivé dans cet état-là.

— Comment suis-je venu ici ? Je n’ai pas demandé à être…

— C’est l’ambulance qui vous a amené. Maintenant, allons-y. C’est pour votre bien. Après, vous vous sentirez mille fois mieux.

— Je me sens très bien à présent.

C’était faux. Sa tête éclatait, mais n’en était-il pas toujours ainsi les matins comme celui-ci ?

— Vous refusez ? demanda celui qui ressemblait à un docteur.

— Certes oui ! Vous ne me ferez pas ça, à moi !

Le petit homme se tourna vers l’autre et lui parla comme si Don n’existait pas, ou comme s’il ne comprenait pas l’anglais.

— Dans ce cas, je crois qu’il n’y a rien à faire, Bim. Maintenant qu’il a repris connaissance, nous ne pouvons agir sans son consentement. Le malade semble sain d’esprit et capable de prendre ses propres décisions.

— Mettez-le à l’épreuve, docteur.

Ce dernier se retourna vers Don :

— Comment vous appelez-vous ?

— Don Birnam, répondit-il avec hauteur.

— Où habitez-vous ?

— Trois cent onze, 55e Rue.

— Manhattan ?

— Certainement !

— Quelle est votre profession ?

— Profession ? Je… Ma foi, je n’en ai pas pour le moment.

— En chômage ?

— Il ne m’a pas l’air d’un chômeur, fit l’autre avec un sourire. Du moins pas d’après les vêtements qu’il portait.

Don baissa les yeux machinalement. Il était vêtu d’une courte chemise blanche, faite d’une étoffe lourde, raide et rugueuse comme de la grosse toile, qui atteignait à peine les genoux. Elle était nouée dans le dos : il en sentait le nœud épais entre les omoplates. Il fut révolté du spectacle qu’il devait présenter, révolté du sourire de l’homme. Mais il remarqua que ce n’était pas de lui qu’il riait. C’était juste une habitude, une expression figée sur ce visage semblable à celui d’un félin endormi.

— En quelle année sommes-nous ? reprit le docteur.

— Pourquoi me posez-vous des questions absurdes ?

— En quelle année sommes-nous ?

— Dix-neuf cent trente-six !

— Quel mois ?

— Octobre.

— Quel jour est-ce aujourd’hui ?

Oh ! oh ! Voilà quelque chose dont il n’était pas tout à fait sûr.

— Quel jour est-ce ? insista le docteur.

— Je… je regrette ; je crains de ne pas le savoir. Lundi ou mardi, sans doute, mais je…

Ciel ! si c’était mardi, il fallait qu’il rentrât à la maison, il fallait qu’on le trouvât installé bien sagement dans son lit, le week-end terminé avant le retour de Wick. Il fallait qu’il sortît d’ici, et en vitesse.

— Comment vous appelez-vous ?

— Je vous l’ai dit. Don Birnam.

— Où habitez-vous ?

— Trois, un, un, 55e Rue, Manhattan.

— Trois cent onze ?

— J’ai dit trois, un, un. Ce qui signifie trois cent onze dans n’importe quelle langue, n’est-ce pas ? Du moins était-ce ainsi quand j’allais en classe.

Le docteur se tourna vers son acolyte :

— Ça va, Bim. Donnez-lui un peu de paraldéhyde et laissez-le partir. Dix grains. Si vous avez besoin de moi, je suis dans la salle des femmes.

Il s’éloigna.

Tout d’un coup, Don ne put le voir s’en aller ainsi.

— Docteur, appela-t-il. Attendez une minute !

Le docteur continua son chemin sans se retourner.

Le grand gaillard regarda Don en louchant légèrement.

— Que voulez-vous ?

— Quel jour sommes-nous ?

— Dimanche.

— Oh !

Il retomba, soulagé.

— On vous a amené ici hier après-midi.

— Dans une ambulance, vraiment ?

— Et comment ! Aussi éteint qu’une lampe, avec un magnifique œil au beurre noir.

Instinctivement, Don leva la main et toucha des doigts l’œil en question.

— Dommage. De beaux yeux. Réellement de très beaux yeux.

La voix n’avait ni consistance ni timbre. L’intimité perceptible, mais chuchotée, de quelqu’un qui parle de son oreiller au plus profond de la nuit.

— Vous désirez vous voir ?

D’une poche de sa blouse, il sortit une petite glace ronde qu’il tint entre le pouce et l’index.

Don recula.

— Non, merci.

— Qu’y a-t-il ?

— Rien.

— Qu’est-ce qui vous prend, bébé ?

Furieux, Don leva les yeux. Mais il n’était pas dans une position à se mettre en colère. Il lui fallait tout supporter jusqu’à ce qu’il sortît d’ici, ou tout au moins jusqu’à ce qu’il eût récupéré ses vêtements.

— Êtes-vous docteur ? demanda-t-il pour dire quelque chose.

— Non.

— Assistant ?

— Non.

— Alors quoi ?

— Infirmier.

Il sourit, puis de façon à peine perceptible :

— Ça va ?

— Qu’est-ce qui va ?

— Ça vous va ?

Il sourit comme amusé en lui-même – un peu agacé, mais cependant amusé – d’une petite plaisanterie dont lui seul connaissait le secret. Rien de risible, plutôt un sujet de méditation continuelle.

Don éprouvait une trop grande gêne pour le regarder en face.

— Qui est l’autre type ? demanda-t-il en détournant les yeux.

— Le docteur Stevens. Vous a-t-il plu ?

— Écoutez. N’a-t-il pas dit que je pouvais m’en aller ?

— Entendu, bébé ! Patientez un moment. Je vais le chercher.

— Mes vêtements ?

— Le paraldéhyde. Vous aimerez ça.

Il s’éloigna sans bruit.

Quand il se trouva à une distance suffisante, Don se retourna sur son matelas pour l’observer s’en aller. Il marchait dans la salle d’un pas feutré et égal, comme s’il avait aux pieds des pantoufles d’étoffe et qu’il se rendît, chez lui, dans la salle de bains, incroyable de nonchalance et de je-m’en-fichisme. C’était enrageant. « Mais tu n’as pas besoin de le regarder, n’est-ce pas ? » Il s’allongea sur le ventre, se refusant à en voir davantage.

Bien qu’il ne crût pas à cette fracture du crâne, il commença à réaliser le pétrin dans lequel il s’était fourré. La salle des alcooliques. Cette fois, il y était bien. Et il y reviendrait inévitablement, c’était même étonnant qu’il ne s’y fût encore jamais trouvé. « C’est là ta place, autant t’habituer à cette idée. En attendant, supporte-le avec patience et tiens-toi tranquille jusqu’à ce que se présente une chance d’en sortir ; puis, après, prends tes précautions pour que ça ne se reproduise plus jamais. Mais il ne se passait rien… rien de tout ceci n’était vrai. Tu as mal à la tête, mais tu ne ressens certes pas la douleur que tu sais avoir. Tu ne trembles pas… pas plus que d’habitude. Tu ne transpires pas… pas plus que d’habitude. Tout est si peu réel que tu ne souffres même pas ; tu attends simplement ton heure. » Il regarda autour de lui.

Il se trouvait dans une longue salle, au plafond élevé et au sol cimenté, qui ne renfermait que des lits, la plupart si bas qu’ils ressemblaient plutôt à des grabats. Seuls deux ou trois étaient de hauteur normale, mais bordés de planches sur les côtés comme pour les enfants. Il supposa que l’idée était de vous empêcher de tomber ; et les lits bas, pour éviter que vous ne vous blessiez en tombant de trop haut.

Sur le matelas voisin du sien, un homme, qui avait l’air d’un messie émacié (à cause de son visage maigre et décharné), gisait, les yeux au plafond. Une barbe de deux ou trois jours recouvrait sa figure ; les joues étaient creuses, les yeux, grands et tristes. Ses jambes pâles sortaient de dessous la courte chemise de façon impressionnante, comme celles d’un cadavre à la morgue. On aurait pu le croire mort, n’eût été le tremblement convulsif qui l’agitait des pieds à la tête d’une secousse continue. Il était parcouru de légers frémissements réguliers, constants, précis, comme si un moteur délicat opérait sous lui, dans le matelas même.

Plus loin, un nègre d’âge mûr bredouillait Dieu sait quoi, de toute la force de ses poumons. Nul n’y prenait garde et ne cherchait à découvrir la cause de ses lamentations. Sur le lit d’en face, un autre nègre se mit à genoux, souleva sa chemise et urina sur le sol. Personne ne parut y faire attention ou y attacher d’importance, et moins que tout autre un homme aux traits intelligents qui s’appuyait au mur non loin de là, vêtu d’un peignoir raide et fané que retenait fermé une épingle de sûreté : il regardait autour de lui d’un air aussi indifférent que possible, prenant grand soin d’éviter les yeux de chacun. Son embarras faisait peine à voir. Don sentit que l’homme l’avait effleuré du regard, mais, à l’instant même où il s’en rendit compte, celui-ci avait déjà légèrement détourné les yeux sur sa gauche. Même en s’y efforçant, il aurait été impossible d’arrêter ce regard fuyant. D’autres hommes, vêtus d’identiques peignoirs fanés ou de courtes chemises ouvertes dans le dos, allaient et venaient sans relâche entre les rangées de lits ou entraient et sortaient continuellement des deux salles du fond d’où semblaient provenir la plupart des cris. Il régnait une forte odeur de désinfectant et de pieds sales.

Il ne pouvait croire à sa présence en ce lieu, ni qu’on l’y eût amené dans une ambulance qui faisait marcher sa sirène à travers les rues comme les ambulances qu’on voit dans les films ou celle qui se lançait hier à toute vitesse entre les piliers du L. Vous ne pouviez rouler dans un de ces engins sans vous en apercevoir. Cependant, c’est ce qui s’était passé. Une de ces machines infernales l’avait emporté en zigzagant follement par les rues de la ville tandis qu’un interne, assis à ses côtés, prenait son pouls ou sa température, s’arc-boutant à l’approche des virages. « D’abord, comment en es-tu arrivé là ? Où as-tu été ramassé… et par qui ? Qui ou quoi t’a occasionné une fracture du crâne… en admettant que tu en aies une ? » Il ne se rappelait que de la bouteille laissée sur la table du living-room.

Bim, l’infirmier, réapparut dans la salle, marchant comme un chat. Il en avait la couleur : un mélange de brun et de jaune. Il sourit de loin à Don, leva les sourcils et remua légèrement la tête d’un côté à l’autre. Il y avait quelque chose de dédaigneux dans chacun de ses mouvements, une indifférence, une insolence, qui cependant sollicitaient l’attention… et l’obtenaient, comme Don le réalisa. Il pesta contre lui-même. « Pourquoi faut-il que tu le remarques, pourquoi le regardes-tu ? » Mais cette sorte de coquetterie était si outrée, si narquoise, qu’on ne pouvait la prendre au sérieux. On ne devait pas s’y arrêter et s’en exaspérer. Peut-être le mec faisait-il tout simplement le clown.

Il s’approcha du lit de Don d’un pas traînant et lui tendit un petit verre épais, à demi rempli d’un liquide incolore.

— Voici votre drogue, bébé. Imaginez-vous que c’est du gin. Cela n’y ressemble-t-il pas ?

— Posez-le, je vous prie.

À cause du tremblement de ses mains, il n’osait prendre le verre sous les yeux de l’autre. Mais l’infirmier, que Dieu le damne ! semblait toujours devancer vos pensées.

— Allez-y, je ne regarde pas.

— Pour quoi est-ce ?

— Pour la tête et les nerfs. Ça vous rafraîchira les idées. Non, ne le reniflez pas, buvez-le.

Il fit semblant de regarder ailleurs. Don saisit le petit verre et en avala le contenu d’un trait. C’était le plus infect breuvage qu’il eût jamais eu dans la bouche, et ce n’était pas peu dire, plus amer que ce dont il avait jamais entendu parler (le goût et l’odeur nauséabonde le poursuivraient durant des semaines) ; mais de façon presque instantanée et miraculeuse, le battement dans sa tête s’apaisa, son cœur se calma, ses mains cessèrent de trembler. Il se sentit lucide et normal ; toute trace de malaise et de crainte disparut. Il ne put y croire et regarda l’infirmier avec stupeur.

— Comment s’appelle cette drogue ?

— Paraldéhyde.

— Quoi ?

— Paraldéhyde.

Il avait parfaitement entendu, mais voulait qu’il répétât le nom, voulait le graver pour toujours dans sa mémoire. Il aurait désiré pouvoir l’écrire afin de ne jamais, jamais l’oublier.

L’infirmier s’assit à côté de lui.

— Ça va mieux, petit ?

Les mots étaient un murmure sans vibration, intime et confidentiel comme la voix de Marlène Dietrich. Vous étiez désarmé vis-à-vis de lui. C’était au-delà de vos moyens de remettre le type à sa place.

Mais ce sourire sempiternel l’irrita plus encore que la voix.

— Qu’y a-t-il de si drôle ?

— Rien. J’étais seulement en train de me demander…

— Quoi ?

— Vous n’avez encore jamais été ici ?

— Non.

— Vous en êtes sûr ?

— Oui.

— Vous avez peut-être raison. Je me serais souvenu de vous. Vous a-t-on déjà dit que vous ressemblez à Ronald Colman ?

Si seulement tu étais assez intelligent pour en rire ou pour riposter.

— En plus jeune, mais les mêmes yeux, le même front soucieux. C’est chic.

— Dites donc, maintenant que j’ai bu ce truc-là, vous pourriez…

— Voulez-vous parier quelque chose ?

— Non.

— Je parie que ce n’est pas pour vous la dernière fois.

Il posa une main sur le genou de Don – et, ce qui était singulier, d’une manière tout à fait impersonnelle – et secoua la tête dans la direction de l’homme appuyé au mur que Don avait remarqué peu de temps auparavant.

— Vous voyez celui-là, là-bas ? Il ne nous regarde pas, mais ne perd pas un mot de ce que nous disons. Eh bien ! c’est un récidiviste. Je parie que je l’ai déjà vu six fois cette année, et nous ne sommes qu’en octobre. Il travaille dans la publicité. Charmant garçon, d’ailleurs.

Pour dissimuler son embarras, Don s’absorba dans la contemplation de son verre.

— Et mes vêtements ?

— Pourquoi cette précipitation ? Il n’est pas midi. De plus, n’oubliez pas que c’est dimanche. Vous n’arriverez pas à vous procurer de l’alcool avant cet après-midi.

Le voilà qui, une fois de plus, a lu dans ton esprit.

— Écoutez, ne puis-je avoir mes vêtements ? Le docteur a dit… je l’ai entendu dire que…

— Allons, allons, du calme, bébé. Je vais aller vous les chercher, puisque ça vous démange tellement.

Il se leva et s’éloigna sans se presser.

Paraldéhyde ! Était-ce bien ce mot-là, avait-il bien compris ? Dieu ! il se pourrait que ce soit la découverte de sa vie. Tant qu’il y aurait dans l’univers une drogue telle que le paraldéhyde…

Le docteur Stevens pénétra de nouveau dans la salle. Il était accompagné d’un homme plus âgé, vêtu d’un complet de ville. Ils s’arrêtèrent au milieu et regardèrent autour d’eux tout en bavardant. Le docteur indiqua du doigt d’abord un malade, puis un autre, ne prenant même pas la peine de baisser la voix. « Maintenant, celui là-bas… » Et quand, alarmé, le malade en question commença à réagir en manifestant une appréhension excitée et apeurée, les deux hommes lui tournèrent lentement le dos et se mirent à en regarder un autre et à discuter à son sujet. Ils auraient pu être en train de visiter une galerie de tableaux ou d’admirer distraitement les diverses plantes et fleurs d’une serre chaude.

Ils s’approchèrent et firent halte entre le matelas de Don et le suivant.

— Quant à ce bonhomme-là – ils désignaient le messie aux yeux fixes –, il nous est arrivé hier soir. Il prétend qu’il n’avait eu qu’un verre de bière.

À peine l’homme maigre et décharné eût-il pris conscience du fait qu’il se trouvait en observation que le moteur invisible dissimulé quelque part dans le matelas commença à accélérer le mouvement, précipitant les frémissements qui parcouraient son corps entier comme un souffle ride d’ondulations multiples la surface d’un lac. La sueur perla au-dessus des yeux hagards et pleins d’effroi, mais anxieux de plaire, anxieux de prouver qu’il pouvait se dominer et calmer la trépidation de ses nerfs. Lorsque le docteur lui adressa la parole, une nouvelle poussée de sueur inonda son visage.

— Combien de verres aviez-vous bus ? demanda ce dernier à voix haute, tout comme s’il parlait à quelqu’un dur d’oreille.

— Une, docteur. Rien qu’une.

— Une quoi ?

— Rien qu’une bouteille de bière, docteur.

— Comment vous appelez-vous ?

— Oui, docteur.

— Comment vous appelez-vous ?

— John Haspeth.

— Comment l’épelez-vous ?

— Haspeth, docteur.

— Comment l’épelez-vous ?

— John Haspeth.

Le devant de sa chemise collait à sa poitrine en larges taches noirâtres.

— Vous voyez comme il commence à transpirer, fit le docteur. Dans une minute ou deux, la literie entière sera trempée. C’est parce que nous nous entretenons de lui. Et remarquez les pieds et les jambes, et, ma foi, tout le corps pendant que nous y sommes. Les frissons empirent. Si nous restons ici assez longtemps, il sera si violemment convulsé qu’il dégringolera de son matelas. C’est dû à l’effort de concentration et à la conscience de son état. Si nous lui tournons le dos, le tremblement ira très vite en diminuant.

Le malade les observait, écoutant avec une attention passionnée et inquiète, suspendu à chacun des mots prononcés par le docteur, et les frémissements redoublèrent quand le praticien s’adressa une fois de plus à lui.

— Quelle est votre profession, John ?

— Je suis peintre, docteur.

— Peintre en bâtiments ?

— D’enseignes. Je peins des enseignes.

— Où habitez-vous ?

— Oui, docteur.

— Quel jour sommes-nous ?

— Jour ?

— Quel jour sommes-nous ?

— Mercredi, docteur.

— Quel mois ?

— Oui, docteur.

— Quel mois, quel mois est-ce ?

Il leva une main à sa bouche, mais elle frappa son menton en saccades répétées, il la laissa alors retomber et agrippa les bords du matelas pour essayer d’arrêter le mouvement convulsif. Puis, comme si son retard à répondre menaçait de précipiter la catastrophe, il balbutia, essoufflé :

— Janvier.

— Quelle année ?

— Année, docteur ?

— En quelle année sommes-nous ? Est-ce dix-neuf cent trente-quatre, trente-cinq, six ou sept ?

— Trente-six, docteur.

Maintenant, la vibration des muscles semblait avoir atteint son paroxysme. Les mains et les bras pompaient de bas en haut ; les jambes se contractaient comme celles d’une marionnette ; le tronc entier rebondissait sur le lit.

Les deux hommes contemplèrent ce spectacle en silence, assistant à cette lutte horrible sans, pour ainsi dire, manifester aucun intérêt. Le docteur reprit :

— Combien de verres aviez-vous bus ?

Le patient remonta les épaules, s’évertuant au calme.

— Un seul, docteur, rien qu’un seul. Rien qu’un verre.

— Je croyais que vous aviez dit une bouteille.

— Oh ! non, docteur. Rien qu’un verre. Seulement une toute petite goutte.

— Goutte de bière ?

— De whisky, docteur. Rien qu’un petit verre.

— Ça va.

Le docteur se tourna pour parler à son ami.

— Docteur ! docteur ! appela le malade. N’allez-vous pas me donner quelque chose ?

— Non, non ; pas maintenant. En attendant, vous pouvez prendre dans le hall tout ce dont vous avez envie ; ça se trouve dans un bocal sur le bureau. Allez vous servir vous-même. Vous savez où c’est. Prenez-en autant que vous voulez.

— Que veut-il ? demanda l’homme au complet de ville.

— Un médicament. Un sédatif. Je lui ai dit de prendre des tablettes de sels de fruits. Nous encourageons cela autant que possible. Mais pas de sédatifs durant la journée. Vous voyez, nous nous efforçons de maintenir et de restaurer le cycle du sommeil normal… de les garder éveillés pendant le jour. Si nous les faisions dormir à présent, ce serait toute la nuit un vacarme à réveiller les morts. Celui que vous apercevez là-bas s’est précipité ce matin vers trois heures et demie à toute allure contre le mur. Il croyait que c’était l’océan et voulait y plonger. Une telle chose ne se serait pas produite de jour. Le délire est une maladie de la nuit.

Comme les deux hommes s’éloignaient en direction des autres salles, le messie aux yeux fixes commença à s’affaisser peu à peu dans une véritable mare de sueur, une tache ovale et grise l’entourant presque complètement.

Le délire est une maladie de la nuit. Seigneur ! quelle expression. Aussi belle qu’un alexandrin. Une chose dont on devait se rappeler et prendre note… se rappeler pour une raison toute différente du paraldéhyde … Quelle chance qu’on vous l’ait fait connaître. Mais pouvait-on s’y fier ?

Ah ! voilà l’infirmier Bim avec ses vêtements. Il suivait l’allée centrale d’un petit pas élastique, tenant le paquet roulé contre sa poitrine, les bras passés autour et les mains jointes par-devant. Il les déposa sur le matelas et défit la ficelle qui les retenait ensemble. Les vêtements s’éparpillèrent en désordre.

— Les voici, bébé.

— Où puis-je m’habiller ?

— Ici même.

Il s’écarta avec un sourire, s’adossa au mur les bras croisés et se mit à surveiller… d’un air détaché, naturel et indifférent. C’était tout simplement intolérable. Personne n’aurait pu donner l’impression de se sentir davantage chez soi, de prendre ses aises avec plus de laisser-aller, que cet homme avec son air d’avoir la place entière à sa disposition. Il n’était pas normal de se tenir avec une telle indolence.

Don fouilla dans le tas jusqu’à ce qu’il eût trouvé son caleçon. Terriblement conscient de sa position, il lança les jambes par-dessus le bord du matelas, se trémoussa et se tortilla jusqu’à ce qu’il eût réussi à l’enfiler sous sa chemise. Comme il commençait à se vêtir avec gaucherie, une image ridicule se présenta à son esprit : celle de Pola Negri dans un vieux film, assise à une table en face d’un officier prussien lascif et débauché. Par un stratagème de prise de vues et comme pour faire comprendre au public que Noah Berry la déshabille des yeux, la robe disparaît, la laissant nue.

Il entendit la voix ronronnante : « Trois, un, un, avez-vous dit ? » Dans l’intention de manifester son irritation, Don leva brusquement les yeux. Cela ne servit à rien. Mais la question lui donna une inspiration… une inspiration effrontée, étant donné l’aspect des choses. En effet, c’était une effronterie que de prendre cet avantage.

— Dites, Bim, serait-il possible d’avoir un peu de paraldéhyde ?

L’infirmier secoua la tête :

— Le docteur a ordonné dix grains. Vous les avez eus.

— Écoutez. Ne pourriez-vous m’en avoir un peu plus ? M’en refiler quelques-uns ? Je veux dire, pour emporter. Dans une petite fiole, par exemple ?

— Non, ça ne marche pas. Mais je vais vous dire ce que je peux faire.

— Quoi ?

— Je pourrai une fois vous en apporter chez vous.

— Non, merci.

— Êtes-vous dans l’annuaire, bébé ?

— J’ai dit : non, merci ! Oubliez cela.

Il trouva ses chaussures et les enfila. Quand il se mit debout, il fouilla dans ses poches pour chercher son argent. Pas un billet. Quatre pièces de monnaie dans une poche de son gilet, un point c’est tout. Il n’en fut pas autrement étonné… En ce qui concernait l’argent, rien désormais ne pouvait plus le surprendre. Apparemment, il était dans l’ordre des choses que chaque fois qu’il arrivait à mettre la main sur une petite somme, il devait la perdre, la perdre et toujours la perdre. Il regarda autour de lui, cherchant son chapeau.

— Où est mon chapeau ?

— Vous êtes certain que vous en aviez un ?

— Bien sûr que j’avais un chapeau !

— Ils ne m’en ont pas remis avec vos vêtements, mais je vais aller voir.

Don le regarda partir ; la charpente et la carrure d’un conducteur de camion, mais la démarche souple et indolente, provocante même, d’un danseur. Il se rassit sur le lit, se sentant abandonné et voyant à regret s’éloigner la silhouette irritante de Bim, car, maintenant, il l’acceptait et savait pourquoi…

Et voilà que le rêve se présentait à l’envers ; une projection à rebours de ses désirs et aspirations imaginaires ; l’envers du tableau, la partie qui est toujours tournée contre le mur. La fleur de la graine qu’il portait en lui voyait à présent le jour dans tout son épanouissement malsain, ad terrorem et ad nauseam. C’était l’aspiration à l’état nu et cru, une aspiration basse, une erreur de la nature, aussi bizarre et indéniable que les silhouettes de sa vie imaginaire étaient étranges, menteuses et hors d’atteinte. Tout ce qu’il souhaitait devenir, et devenait dans ce monde à lui, lui était ici renvoyé dénaturé. Lui-même se tenait à mi-chemin entre son idéal et cette fange… à égale distance de l’un et de l’autre. Mais aussi – oh ! oui, aussi ! – loin de l’un que de l’autre. S’il éprouvait un malaise en la présence paralysante de Bim, n’avait-il pas également des raisons de se sentir réconforté ? Ou alors de se trouver à mi-chemin ne signifiait-il rien, rien du tout ?

Dieu merci ! dans une minute, il serait hors d’ici. Il n’avait jamais appartenu à cette engeance, même pas durant ces quelques heures d’internement. Il ne pouvait s’identifier avec l’endroit, ni avec l’individu, assis sur ce lit, attendant qu’on lui apporte son chapeau. Il n’avait rien de commun avec lui, ce n’est pas à moi que tout cela arrive. Il regarda la salle en spectateur.

Une jeune femme était entrée, venant sans doute chercher un malade en état de rentrer chez lui. Celui-ci attendait ses vêtements, et la jeune femme s’était assise sur une chaise à son chevet. Ils causaient. Don remarqua que le jeune homme s’animait au cours de l’entretien, parlant avec feu et enthousiasme ; et, bien qu’il ne pût saisir un mot de leur conversation, il savait ce que ce dernier disait… les plans qu’il faisait, il allait chercher une situation, peut-être s’en iraient-ils à la campagne, tout ce qu’il lui fallait c’était un bon emploi, il s’y sentait maintenant tout disposé, cela lui servirait de leçon et n’arriverait jamais plus… c’était impossible… après tout, ça n’avait peut-être pas été une mauvaise chose que ça se fût produit, peut-être était-ce nécessaire pour lui ouvrir les yeux, eh bien ! l’expérience était la bienvenue… il ne la regrettait aucunement étant donné ce qu’il ressentait… jamais plus de sa vie il ne toucherait à une goutte d’alcool… il allait rester sobre, elle pouvait attendre et voir, il trouverait un emploi et jamais – non jamais plus – elle ne repasserait par là, ni lui non plus…

La jeune femme acquiesçait de la tête comme Helen.

Le docteur Stevens et son invité rentrèrent dans la salle. Ils s’arrêtèrent au pied du lit de Don.

— Quant à celui-ci, il est arrivé avec une légère fracture du crâne. Sans nul doute, il avait fait une chute – ils tombent toujours ! – et heurté sa tête entre la tempe droite et l’œil. Sans grand dommage, une simple contusion. Mais il y a plusieurs vaisseaux de rompus, ce qui explique la violente ecchymose. Les nerfs de surface sont probablement aussi endommagés. Il se pourrait fort bien que pendant quelque temps, pour le reste de sa vie peut-être, l’endroit demeure insensible. J’ai remarqué, en l’examinant, qu’il ne paraissait rien éprouver. Tenez, touchez.

Don essaya de regarder ailleurs, mais sans succès. Si Wick, si sa mère, si Helen le voyaient en ce moment, ils en mourraient de honte. Mais pas lui. Ce qui arrivait n’avait aucune portée ; d’abord parce que cela n’arrivait pas, et, ensuite, parce que personne ne le savait, et moins que tout autre l’homme qui se penchait sur ce malade anonyme et touchait du doigt sa tempe droite.

— Sentez-vous quelque chose ?

Il ne put répondre et se contenta de secouer la tête.

— Il boit probablement depuis des jours, dit le docteur. On a trouvé dans son sang une grande quantité d’alcool. Nous avons essayé de lui faire une ponction lombaire, mais il s’y est opposé. Il est revenu à lui juste à ce moment-là et a refusé net. Il a l’air d’un homme intelligent et se trouve à l’heure actuelle en pleine possession de ses facultés. Nous n’avons donc rien d’autre à faire que de le laisser partir. Il est tout à fait normal. L’infirmier vous a-t-il donné le paraldéhyde ?

Don fit oui de la tête en manière d’acquiescement. L’autre homme l’étudiait distraitement, perdu dans ses pensées. Ce n’était pas Don qu’il voyait, ni personne d’autre. Don lui retourna son regard, mais sans résultat. Il n’y eut ni reconnaissance ni échange.

— Vous sentez-vous mieux depuis que vous l’avez pris ?

De nouveau il inclina la tête en signe d’assentiment.

— Je croyais, docteur, remarqua l’homme au complet de ville, que vous m’aviez dit ne leur donner jamais de sédatif durant la journée ?

— Oh ! celui-ci est prêt à rentrer chez lui et nous voulons qu’il soit capable de regagner son domicile. Il ne faut pas qu’il ait une défaillance en chemin.

— Qu’arrivera-t-il alors ? Va-t-il recommencer ?

— C’est probable. En général, c’est ce qu’ils font. Mais cela ne dépend plus de nous. La plupart nous reviennent tôt ou tard. Pas le genre de celui-ci toutefois – ceux-là ont les moyens d’être soignés dans les cliniques privées ou dans les sanatoriums –, mais les autres. Ici, nous ne pouvons guère les aider, encore moins les guérir. C’est plutôt un centre de triage. Nous nous contentons de les remettre sur pied et de les faire sortir le plus vite possible.

— Je vois. Les miséreux reviennent. Les riches s’en vont dans les maisons de santé et font une cure.

— Il n’y a pas de cure possible, si ce n’est de cesser de boire. Et combien y en a-t-il qui le peuvent ? Ils n’en ont pas la volonté, voyez-vous. Quand ils se sentent mal en point comme celui-ci, ils prennent la résolution de s’arrêter, mais, en réalité, ils ne le désirent pas. Ils n’ont pas le courage d’admettre qu’ils sont des alcooliques ou que l’alcool les tient. Ils s’imaginent qu’ils peuvent en prendre et en laisser… et ils en prennent. Si, par peur ou pour toute autre raison, ils s’arrêtent, ils tombent alors dans un tel état d’euphorie et de bien-être qu’ils en deviennent trop confiants. Ils se croient débarrassés et assez sûrs d’eux pour recommencer, se promettant de se contenter d’un verre, de deux au plus, et, ma foi ! c’est la vieille histoire qui se répète. Réellement dommage. Vous et moi ne pouvons nous représenter ce dilemme parce que l’alcool n’a pas pour nous la même signification que pour eux.

Le docteur se tourna vers Don :

— Pourquoi ne partez-vous pas ? Vous y êtes autorisé, vous savez ?

— J’attends mon chapeau.

Les deux hommes échangèrent un coup d’œil et se mirent à rire, puis s’éloignèrent.

Il aurait pu s’administrer des coups de pied pour avoir répondu si bêtement. Il s’était rendu si parfaitement ridicule, si grotesque, que, pour la première fois ce matin-là, il ressentit de la honte. Oh ! Dieu, quelle différence cela faisait-il ? Personne ne savait qu’il avait échoué là, et, ici, personne ne savait ou ne cherchait à savoir qui il était. Malgré cela, il avait honte. Il se leva, s’approcha de la petite fenêtre munie de barreaux située à la tête de son lit, et regarda au-dehors. Au-dessous de lui passaient autobus et voitures. Les gens déambulaient sur les trottoirs. Qui, parmi toutes ces personnes, connaissait ceux qui se trouvaient en haut dans ce bâtiment, ce qui se passait dans cette salle, quels drames se jouaient dans l’esprit des êtres qui y étaient enfermés ? Combien de fois avait-il lui-même descendu ou remonté cette rue et passé devant l’édifice où il était à présent en train de regarder à l’extérieur, sans avoir jamais accordé une minute d’attention à cette place, sans avoir jamais songé qu’un jour… Il n’y avait jamais pensé, tout simplement parce que de telles choses ne peuvent arriver. Pas à des hommes comme lui, pas aux gens de son monde…

— Ils m’ont répondu que vous n’aviez pas de chapeau.

Il se retourna et trouva Bim à ses côtés.

— Ils prétendent que vous n’en portiez pas quand vous êtes arrivé.

— Je n’en portais pas ?

— C’est ce qu’ils m’ont dit, bébé.

Il s’écarta du mur. Bizarre, il marchait avec assez d’assurance. Un peu faible, mais néanmoins solide sur ses jambes. L’effet du paraldéhyde n’était pas encore passé, en admettant que ce soit cela qui le fasse se sentir ainsi. Il fallait que ça dure jusqu’à ce qu’il atteigne la maison.

— Voulez-vous me montrer comment on sort d’ici ?

— Bien sûr, donnez-moi le bras.

— Je n’en ai pas besoin. Merci.

Ils traversèrent la salle, Don, les yeux fixés droit devant lui pour éviter de rencontrer les regards envieux, craintifs ou moqueurs qu’il sentait de toutes parts dirigés vers lui.

— Il faut que vous vous arrêtiez au bureau pour signer un papier.

— Quoi ?

— Un papier pour dégager l’hôpital de toute responsabilité. Parce que vous avez refusé de vous soumettre au traitement.

Dans le hall, une infirmière lui tendit un formulaire imprimé et un porte-plume sans lever les yeux de son travail. En face d’elle, sur le bureau, se trouvait ouvert un grand bocal à demi plein d’épaisses pastilles blanches, probablement les sels de fruits auxquels le docteur avait fait allusion.

— Ici, petit.

Bim posa le doigt à l’endroit où il devait signer.

Don prit le porte-plume. Son esprit fit un bond en arrière, il se souvint de matins semblables, durant cet été à Juan-les-Pins, des matins d’agonie quand, à la banque, il s’efforçait, parfois pendant plus d’une heure, de contrôler le tremblement de sa main avant d’être capable de signer la lettre de crédit sous les yeux du caissier attentif. Chaque fois que son tour venait de se présenter au guichet, il cédait sa place, s’en allait s’asseoir dehors et s’absorber dans la contemplation du bleu incroyable de la mer ; il respirait profondément, essayant de reprendre son calme et d’oublier l’argent, dont il avait pourtant besoin, le porte-plume, la signature indispensable et le caissier impassible. Quand il était suffisamment remis, il allait reprendre sa place au bout de la queue et la même scène pénible et énervante se répétait. Mais, aujourd’hui, à sa grande surprise – à celle de Bim aussi très probablement –, sa main traça son nom de façon claire et nette. Paraldéhyde !… il devait s’accrocher à ce mot-là et ne jamais, jamais l’oublier.

— Je vais vous conduire jusqu’à l’ascenseur, bébé.

La traversée du hall et l’attente furent une épreuve plus pénible qu’il n’aurait pu le supposer. Ils suivirent le couloir en silence jusqu’à ce que l’infirmier s’arrêtât et pressât un bouton dans le mur. Il s’appuya alors contre la cloison et regarda Don.

Jamais de sa vie, celui-ci n’avait subi pareil tourment… et pourquoi ce supplice ? Il ne savait. Le sang lui monta à la tête d’exaspération et d’embarras lorsqu’il sentit les yeux de l’infirmier s’appesantir sur lui. Il aurait voulu rentrer sous terre et ne savait dans quelle direction tourner son regard. Il attendit dans un état d’incertitude ridicule… déraisonnable, étrange, bizarre. Il ne savait quelle contenance adopter en l’occurrence. Si seulement le type lui parlait, proférait un petit mot d’avis, lui disait de ne pas s’en faire… Il sentit, plutôt qu’il ne le vit, le singulier sourire et lutta pour y résister. Mais ce fut en vain, il ne put se retenir plus longtemps. Contre sa volonté, il leva les yeux et regarda.

— Écoute, bébé. (La voix était si basse, si douce, qu’il put à peine entendre.) Je te connais.

À cet instant, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, il vit l’intérieur brillamment éclairé et l’expression étonnée qui se dessina sur le visage des gens qui s’y trouvaient (les vaisseaux rompus, la violente ecchymose ?) ; il entra et, vivement, leur tourna le dos. À travers la porte vitrée, il aperçut l’infirmier lever les sourcils en signe d’adieu, puis le sol céda sous ses pieds.

Comme il sortait dans le soleil éclatant et gagnait la rue, une ambulance franchit la porte cochère. Dang-dang-dang-dang-dang… gang-gang-gang-gang… dang-dang-dang… Il se dirigea vers l’arrêt de l’autobus, au coin, prit dans la poche de son gilet une pièce de monnaie et monta dans le premier qui se présenta.

Il alla s’asseoir tout au fond sur la dernière banquette. Il aurait aussi bien pu rester à l’avant. Les voyageurs se retournèrent – et continuèrent à se retourner – pour l’examiner. Le conducteur inclina légèrement la tête pour l’apercevoir dans le rétroviseur. Assis bien droit, il fixa son regard par la fenêtre d’un air distrait, essayant de prouver par son indifférence que, de sa vie, il n’avait porté de chapeau… bien qu’un chapeau fût à ce moment ce qu’il désirait le plus au monde, presque autant que le litre à moitié plein qui l’attendait sur la table du living-room.

Il grimpa l’escalier quatre à quatre et réalisa, comme il arrivait en haut, que cet état de torpeur et sa cure étaient de nouveau à portée de sa main. Mais il n’y avait plus de whisky. Il n’y avait que son chapeau sur la table du living-room. Pas même une bouteille vide, pas davantage trace d’emballage, de bouchon ou de capsule. Tout ce qui traînait sur la table avait disparu et on avait remis la pièce en ordre.

Wick était-il revenu à l’improviste ? Helen était-elle passée ? Dans ce cas, Mac serait dans son panier et Helen aurait laissé un mot. Mais quelqu’un avait emporté la bouteille, avait agi en ennemi.

M me Foley ? Il alla dans la cuisine regarder si le flacon se trouvait sous l’évier, où il était dans les habitudes de garder le whisky. Il revint bredouille et se dirigea vers la salle de bains. Dans la glace au-dessus du lavabo, il enregistra pour la première fois les ravages causés par sa chute.

La prunelle de son œil droit était striée de rouge. Tout autour, sur un espace grand comme la paume de la main et qui allait de la tempe à l’oreille droite, s’étendait l’ecchymose dont le docteur avait si froidement apprécié l’importance. Une tache tout à la fois pourpre, rouge, noire et jaune : elle paraissait à vif et molle comme si un doigt pouvait y pénétrer profondément. Elle ressemblait à une fontanelle palpitante et le faisait maintenant souffrir comme si le coup venait de lui être porté. Il se précipita dans le living-room, empoigna son chapeau, alla dans la chambre prendre sa montre-bracelet, la remonta et la régla sur la pendulette du Hollandais, gagna la porte d’entrée, et descendit rapidement, mais sans bruit, l’escalier.

Sam était fermé – il s’écoulerait encore une bonne demi-heure avant qu’il n’ouvre. Il colla son visage au carreau et regarda à l’intérieur. Sam, assis à une table du fond, lisait un journal ; Gloria, debout près de lui, peignait ses cheveux. Il frappa sur la vitre avec sa montre.

Sam leva les yeux, s’avança de quelques pas et lui fit signe de faire le tour et d’entrer par la porte de côté. Il ignorait qu’il y en eût une, mais après avoir cherché, il la trouva facilement. Il pénétra dans le couloir qui conduisait à l’escalier et aux appartements du dessus, et, effectivement, Sam ouvrit une porte qui donnait sur ce couloir.

— Maintenant, Sam, écoutez-moi et ne vous mettez pas en colère. (Sam se pencha et l’examina de près.) Il me faut une bouteille de whisky. Il me la faut. Tenez, prenez cette montre.

— Allons, monsieur Birnam, ce n’est pas une chose à faire, dit Sam. J’ai déjà un tiroir rempli de montres.

— Il faut que vous me donniez une bouteille, Sam. Il le faut absolument. Prenez-la en attendant que je puisse aller demain à la banque.

Sam tripota la montre, trop embarrassé pour regarder son œil amoché.

— Je ne sais pas trop, monsieur Birnam…

— Je vous en prie, Sam. Je me suis trouvé dans un accident. Je ne me sens pas bien du tout.

Quelque chose dans l’intonation étrange et désespérée de sa voix l’avertit que Sam ne refuserait pas. Et, en effet, il rentra dans le bar chercher du whisky.

Gloria avait suivi la scène de la table.

— Charmant garçon, fit-elle quand leurs regards se croisèrent. Chic type. Agissez-vous souvent comme cela ? En posant des lapins aux gens ?

— Que voulez-vous dire ?

— Vous savez bien de quoi je parle. Vous n’avez pas besoin de faire celui qui ne comprend pas. J’ai attendu, attendu, attendu, jusqu’à… Mon Dieu, où avez-vous ramassé cet œil poché ?

L’attente lui devint intolérable ; mais il attendrait jusqu’à la tombée de la nuit si c’était nécessaire. Il entendit Sam à l’intérieur du bar froisser un sac en papier.

— Mince alors, il est réussi ! C’est Teddy qui vous l’a donné ?

Aussitôt sur ses gardes, il lui jeta un coup d’œil soupçonneux.

— Qui est Teddy ?

— Votre femme, idiot.

Que pouvait-elle bien raconter ? Se fichait-elle de lui ? Sam apparut à la porte avec une bouteille enveloppée dans un sac. Il la lui arracha des mains, cria « Merci » et s’enfuit. Une piquée ! Où avait-elle, bon Dieu ! pêché cette idée fantastique qu’il avait une femme ?…

Comme il gravissait les dernières marches de l’escalier, il entendit sonner le téléphone dans l’appartement. Il attendit, essoufflé, sur le palier que le bruit cessât avant d’entrer. Il se retourna et surveilla la porte de l’appartement où vivaient les deux dames avec leur chienne Sophie. Si jamais la clenche tournait et que la porte s’ouvrît… Le téléphone s’arrêta de sonner, il tourna la clé et entra.

Le premier verre en main, il s’assit pour résoudre le problème du chapeau et du litre à moitié plein. Mais, bien sûr. Certainement. Les deux dames de l’appartement du devant. Maintenant, il se souvenait. Se rappelait l’aimable petite discussion dans l’escalier : « Après vous. — Non, après vous… », puis la première chute, et enfin la seconde. C’est ce dont il se souvenait en dernier. Il avait dû se cogner la tête et perdre incontinent connaissance.

Que firent-elles alors ? Appelèrent-elles la police ? L’expédièrent-elles dans une ambulance ? Il l’ignorait. Néanmoins, il devinait certaines des choses qu’elles avaient faites. Elles avaient trouvé son chapeau au bas de l’escalier et demandé à Dave, le portier, de les laisser pénétrer dans l’appartement, puis, une fois là, avaient posé son chapeau sur la table. Elles avaient remarqué le désordre, tout rangé et tout nettoyé, l’avait par là même nettoyé lui aussi, en emportant cette vilaine bouteille, cause de tout le mal. Que c’était donc gentil et de bon voisinage de lui venir ainsi en aide. Quelles chères amies, douces, empressées et pleines d’attention. Chiennes, va !

Peut-être riras-tu de tout cela demain. Peut-être, après un verre, pourras-tu commencer à en sourire. Et peut-être dans une demi-heure te sera-t-il possible de te lever et d’aller les remercier d’avoir pris si grand soin de ton chapeau et de ton appartement, puis, alors, donner à la petite Sophie un bon coup de pied dans la gueule… Sophie qui, sans aucun doute, avait couru comme une dératée à travers chaque pièce, flairant Mac, pendant que ses maîtresses s’affairaient à remettre de l’ordre. Il connaissait d’avance la suite. Dans quelques jours, après le retour de Wick, on taperait doucement à la porte. Son frère irait ouvrir, l’une des dames serait là, tenant la bouteille à demi-vide par le goulot entre le pouce et l’index ; après avoir jeté un coup d’œil par-dessus l’épaule de Wick pour s’assurer que Don ne se trouvait pas dans les parages, elle chuchoterait toute l’histoire, puis sa voix se hausserait au diapason normal, au fur et à mesure des mots : « … et alors, n’est-ce pas, étant donné les circonstances, nous avons pensé… vous comprenez… »

Bien entendu, Wick comprendrait. Et lui aussi. C’est pour cela que tu cherches à tirer le meilleur parti possible des moments qui se présentent, pour cela que tu saisis l’occasion par les cheveux, que tu prends tout ce que tu peux attraper pendant qu’il en est temps, pour cela que tu dors quand brille le soleil…

Il était maintenant à la maison pour de bon. Il ne sortirait plus de toute la journée. Il ne lui était d’ailleurs plus possible d’emprunter de l’argent (pas le dimanche) ou de se procurer d’autre whisky avant le lendemain. Il lui faudrait faire durer celui-ci. Eh bien ! un litre devrait le mener un bon moment à condition d’y aller doucement et de prendre un livre. Une fois que tu auras tout avalé, lentement, aisément, à intervalles réguliers, en une succession de verres plus enchanteurs les uns que les autres, peut-être auras-tu envie de dormir, et dormiras-tu jusqu’à ce que les bars ouvrent dans la matinée.

Rien ne le pressait, il pouvait s’y prendre tout à loisir. Il se sentait déjà beaucoup mieux, mais, après tout ce qu’il avait enduré, il ne voulait pas éprouver trop rapidement cette sensation de bien-être. Ça s’empare de vous furtivement, et avant même que vous ne le sachiez, vous êtes de nouveau prêt à vous remettre en route. Ce n’était pas du tout son désir aujourd’hui. Pour une fois, son instinct lui indiquait où trouver la sécurité.

À présent qu’il avait un bon verre, un verre décent, il s’installa confortablement et se remémora l’instant du départ dans le hall, cet instant avant que ne descendît l’ascenseur. « Écoute, bébé. » La voix ronronnante pareille à celle de Marlène Dietrich. « Je te connais. »

Entendu, l’ami. Vous avez gagné. Vous saisissez tout, vous le type averti qui n’êtes pas né d’hier. Ainsi que Bim l’avait deviné, il avait conscience de dégringoler la pente, il se connaissait assez pour savoir et admettre que Bim avait toutes les raisons de dire ce qu’il avait dit… mais seulement dans la mesure où Bim voyait en lui le complice en puissance qu’est chaque alcoolique : le garçon enlisé dans l’adolescence, dévoyé, détourné ; l’adulte encore incapable à trente-trois, six, neuf ans, de faire en avant le pas qu’il a manqué lors de sa dixième année ; le pauvre diable démoralisé et déséquilibré par la chose même sur laquelle il croyait pouvoir compter pour restaurer la confiance dans son « moi » effrayé et perplexe ; le fils de bonne famille égaré dans les sentiers tortueux du vice dont la seule pensée lui donne la nausée, mais qu’il considère cependant comme son repaire naturel et inévitable aussi longtemps que le poison restera le modus vivendi de son existence ; l’influençable dont les caractéristiques innées, quelles qu’elles aient été au début, se confondent et se mêlent aux caprices du premier compagnon qui offre sa camaraderie ou pire ; l’encagé qui voit tomber ses propres barreaux, le renégat qui s’ignore et qui, par là même, se condamne à n’importe quelle infamie.

Avec l’œil perspicace de ceux de son espèce, Bim avait tout découvert. Entendu, jusque-là ça pouvait aller. Mais cet œil trop perspicace de Bim avait aussi discerné des marques et des significations là où il n’y en avait point. Don lui reconnaissait le droit d’affirmer ses convictions, de proclamer ses opinions, mais ces types avertis qui ne sont pas nés d’hier et qui connaissent soi-disant tout peuvent cependant se trouver bien loin de la vérité.

Ce que Bim ne concevait pas, c’était que l’alcoolique n’est pas capable de choisir son destin et que, pour cette raison même, les affinités qu’il semble révéler ne sont tout au plus que fortuites, accidentelles, transitoires. Tout d’abord, si l’ivrogne ne buvait pas, il ne serait pas un ivrogne et, par conséquent, ne saurait être un frère en puissance. N’être pas soi-même était une chose incompréhensible pour le nonchalant Bim dont la seule croyance dans la vie était justement de rester soi-même, sans égard à qui ou à quoi que ce fût ; au diable tout le reste ! Que le monde serait donc un endroit merveilleux si chacun voulait seulement se montrer tel que la nature l’a créé… merveilleux pour Bim ! Du moment que lui le pouvait, pourquoi donc pas les autres ? Mais des millions d’êtres n’avaient rien à montrer, même parmi les ivrognes. Et des millions d’autres pouvaient se permettre d’être eux-mêmes sans avoir à se présenter sous des apparences différentes de ce qu’ils avaient toujours été. Pour Don, la voie de laquelle Bim lui faisait signe était une route sans issue, sans ignominie peut-être, mais assurément vaine, inutile et futile, sans attrait, sans perspective, avec nulle part une chance de bâtir. À coup sûr, Bim en savait plus long : il savait qu’on ne peut y échapper par la morale ou le raisonnement. Ou cette route pour vous existe ou elle n’existe pas. Très bien, alors ! Mais n’est-il pas possible de la contourner dès l’instant qu’on en connaît l’existence ? Et non pas faire un détour par peur, mais bien plutôt par angoisse à l’idée de tout ce que, une fois engagé dans cette voie, on devra abandonner de toutes les plus nobles aspirations du soi qui ainsi ne seront jamais remplies. Mais c’était trop protester ! Pourquoi discuter, pourquoi se tourmenter ou s’irriter, pourquoi gaspiller tant de temps là-dessus alors que tout se résumait à ceci : les ivrognes, évidemment, se ressemblent tous, mais pas plus à Bim (nécessairement) que ce dernier ne ressemble aux autres infirmiers ou les autres infirmiers à lui. Pouvait-on le lui dire ? Pas même dans mille ans. Et pourquoi se donner cette peine, lui fournir l’opportunité de lever les sourcils encore plus haut qu’il l’avait déjà fait ? Pourquoi se préoccuper d’autre chose que du verre de whisky à portée de sa main ?…

Continuer : partie 2 sur 2