Le poison
3 - La farce
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La farce
Quelque part un téléphone sonnait. Il ouvrit les yeux. Où était-il ? à la maison, chez sa mère ? Oh ! ici.
Il écouta. La sonnerie retentit six ou sept fois, puis cessa. Il referma les yeux, soulagé.
La sonnerie se fit entendre de nouveau. Elle venait de la chambre à coucher, le transperçant comme le dard de quelque vilain moucheron métallique dont il était impossible de se débarrasser. Quelqu’un, sans doute, avait cru s’être trompé de numéro et rappelait. Comme il n’avait nullement l’intention de répondre, cela n’avait aucune importance ; mais le fait d’être maintenant tout à fait réveillé en prenait une bien plus grande.
Finalement, le téléphone s’arrêta pour de bon de sonner. Il examina la pendulette : 9 h 30. La pièce était baignée de la clarté éblouissante du soleil que reflétait le mur de la maison de rapport, sise de l’autre côté du jardin. Il tourna la tête sur l’oreiller et regarda autour de lui afin de voir où était passée la bouteille. Il l’aperçut. Oh ! naturellement, elle se trouvait sur la table. Un bon gros litre. Aussi grand que nature et deux fois aussi vide.
Quand donc apprendrait-il une fois et pour toutes, quand donc serait-il une nuit, un jour, assez avisé, assez intelligent, assez sobre, pour se préoccuper de mettre quelque butin en réserve pour le lendemain ? Fallait-il donc qu’il consommât toujours le stock entier ? Allait-il continuer ainsi à se laisser toujours et toujours pincer comme un imbécile et par nul autre que lui ?
Il se leva pour vérifier s’il ne restait vraiment rien, pas même une dernière petite goutte. Oui, hélas ! vide : la bouteille l’était bien réellement. On pouvait pour cela s’en rapporter à lui, à ce porc ivre de la nuit précédente, à ce crétin imbécile. Ne remettez jamais au lendemain ce que vous pouvez boire aujourd’hui : c’est bien moi ! Debout près de la table, il réalisa à quel point il se sentait faible. La gueule de bois. Et une bonne. Dieu merci ! il était habillé et n’aurait pas à en passer par là, à tâtonner avec les boutons, ni à résoudre le problème insoluble que représentent les lacets de chaussures. Il frissonna, les nerfs vibrants comme ceux d’un terrier impatient, parcouru des pieds à la tête de légers frémissements : une brève, mais véritable paralysie. Pas si brève cependant. Et maintenant, qu’allait-il faire ?
Le marchand de liqueurs devait être ouvert. Les employés ne pouvaient pas être tellement en retard. Ce ne serait pas un de ces dimanches atroces et terrifiants. Quel jour sommes-nous ? Il supposa que c’était samedi. Supposa ? Il n’avait pas perdu conscience à ce point-là : c’est samedi. Il était probablement sale comme un cochon, un bon coup de rasoir devait être indiqué, cela ne tirait d’ailleurs pas à conséquence, étant donné la courte distance qu’il avait à parcourir et les quelques minutes que durerait son absence. Mais y arriverait-il ? Son cœur battait la chamade et il se sentit, sans motif, tout haletant. Il soufflait comme une fournaise. À chaque halètement, son cœur tambourinait un peu plus fort. Il se mit à suer à la seule pensée de l’escalier.
Maudit imbécile ; crénom ! qu’est-ce qui n’allait pas avec sa cervelle, en admettant qu’il en possédât une ? À quoi rimaient ces appels téléphoniques qui, par leur sonnerie intempestive, vous arrachaient à la seule paix qui vous fût accordée, si vous ne pouviez pas prendre votre revanche sur eux en téléphonant à votre tour à quelqu’un d’autre, au liquoriste, par exemple. « Nous livrons à domicile ». Il ne se ferait jamais à l’idée que les marchands de liqueurs figurent dans l’annuaire pour ce qu’ils sont… et pas autrement. Bon sang ! pour un peu, ils y énuméreront bientôt les trafiquants de stupéfiants. STUPÉFIANTS – Voir NARCOTIQUES.
Il ramassa sa veste et son gilet, car il lui fallait d’abord de l’argent. Il voulait le compter et l’avoir sous la main lorsque le livreur arriverait. Ça la ficherait mal de tenir le type sur le seuil qui le contemplerait en train de fouiller dans ses poches avec des mains tremblotantes, d’autant plus tremblotantes que quelqu’un serait là à l’observer. Il s’assit et attira vers lui le veston et le gilet dont il visita chaque poche.
Il posa la veste à terre : l’argent devait se trouver dans son pantalon. Rien dans le veston et rien dans le gilet. Il s’appuya sur une hanche pour fouiller dans la poche droite ; puis sur l’autre pour fouiller dans celle de gauche. Il commença alors à être saisi de frousse.
Il se leva. Il enfonça profondément les deux mains dans ses poches de côté. Puis chercha dans les deux poches arrière. Il continua ses investigations avec le gousset réservé à la montre. Il empoigna le gilet et en explora les quatre poches. Il prit le veston et tâta la poche de côté ainsi que la petite pour la monnaie, qui se trouve dans celle de droite. Il retourna la veste et enfonça la main dans la profonde poche intérieure où il trouva quelques vieilles lettres, mais pas d’argent. Même pas cinq cents.
Il emporta veste et gilet sur le divan, s’assit et se livra à de nouvelles recherches. Il n’était quand même pas idiot à ce point-là, il savait que l’argent devait se trouver quelque part, il y en avait hier pour plus de vingt-cinq dollars. Serait-il possible qu’il ait tout dépensé ? Sapristi, qu’avait-il donc bien pu faire hier soir ? Où était ce sale argent ? Qui l’avait à présent ?
À sa connaissance, il était certain de n’avoir reçu personne dans l’appartement, donc on ne l’avait pas volé. Cette constatation ne lui fut d’aucun secours. Et cette certitude était-elle absolue ? Jusqu’où allait-elle, que dissimulait-elle, que renfermait-elle ? Quelques épisodes au début de la journée d’hier, et ensuite néant. Il ne se souvenait guère que d’un film de gangsters avec des hurlements de sirène et des pétarades de mitraillettes. Les whiskys, oui, bien sûr, il se les rappelait ; ici et là ; principalement chez Sam. Mais il n’avait certainement pas dépensé vingt-cinq dollars chez Sam. Vous ne pouvez pas dépenser vingt-cinq dollars chez Sam, quels que soient vos efforts. Et Dieu sait, s’il devait le savoir ! Plus que quiconque, il l’avait essayé.
À présent, il ne pouvait plus mettre à exécution son projet de téléphoner au magasin de spiritueux. Demander qu’on lui envoie ceci ou cela, et dire au type quand il arriverait que vous ne paieriez que plus tard. C’est une chose qu’il n’avait encore jamais osée et il ne croyait pas qu’il aurait jamais ce toupet. Peut-être un jour, il ne savait pas, et d’abord comment le saurait-il ? Il pourrait, obéissant à une impulsion irréfléchie, à une inspiration spontanée, ou encore, dans un moment d’alarme, arracher le paquet des mains du bonhomme, lui donner une poussée et lui refermer la porte au nez. Il préférerait de beaucoup être ainsi brutal, plutôt que d’entonner la vieille ritournelle comme quoi il se trouvait soudain de façon inexplicable sans un rond, mais s’attendait à chaque instant à recevoir un mandat télégraphique. Il ne pouvait dégringoler aussi bas. Pourquoi même y songer ? Il n’avait pas encore complètement perdu la boule, n’est-ce pas ? Il allait trouver un autre moyen. Le jour où il ne trouverait plus un nouveau stratagème, mieux vaudrait pour lui crever.
Ma foi, on ne pouvait pas dire que ce soit un tour inédit, mais ça rendait toujours. Il alla dans la chambre et commença à emballer sa Remington portative ; il sortit l’étui poussiéreux de dessous le bureau, y mit la machine, frappa à plusieurs reprises sur le spacer jusqu’à ce qu’il se trouvât au centre et prêt à fonctionner, puis referma le couvercle.
Combien de fois la pauvre vieille machine à écrire ne s’était-elle pas déjà trouvée chez le prêteur sur gages. Et pourquoi pas ? Valait-elle davantage que ses complets, ses bons complets anglais, ou que ses confortables pardessus ? Ils avaient déjà été au clou des dizaines de fois et ne s’en portaient pas plus mal. Ça lui faisait plus de mal à lui qu’à eux. Trois dollars cinquante pour un complet de chez Hogg & Sons dans Hanover Square, cinq pour un pardessus de Gabarsky à Zurich, c’était une bonne plaisanterie ! Mais cette plaisanterie, vous ne pouviez l’apprécier, en rire et vous en ficher royalement que si vous aviez quelques verres dans le ventre, sous votre ceinture de chez Brook qui ne vous rapporterait pas cinq cents.
Le téléphone sonna et lui fit faire un saut de carpe. Il empoigna la machine à écrire, quitta la pièce d’un bond et referma la porte derrière lui. Après avoir posé la machine sur le plancher de la petite entrée, il alla dans la salle de bains voir quelle touche il avait.
Il fallait qu’il se rase. Il ne pouvait pas sortir avec cette binette. Ça irait à la rigueur pour se rendre chez le marchand du coin, mais pas pour aller jusqu’à la boutique du prêteur, celle où il s’adressait
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d’ordinaire, entre la 58 et la 59 Rue. Il ôta sa cravate, rentra le col de sa chemise et commença de se raser.
Bien que ses mains fussent agitées de tremblements, il y réussit. Contemplant fixement son visage dans la glace, la sueur qui perlait sur son front, il sut qu’il ne couperait pas à une journée de misère s’il ne se procurait pas une bouteille. Il était bon pour une de ces journées de cauchemar, mais, mon Dieu, pas aujourd’hui, ce serait au-dessus de ses forces. Mais pourquoi pleurnicher et se lamenter ainsi ? La machine à écrire n’était pas tellement vieille, elle vaudrait toujours bien cinq dollars.
Qui avait téléphoné ? Oh ! Helen, sans aucun doute. Elle lui téléphonait pour savoir ce qu’il faisait pour le week-end : pourquoi ne viendrait-il pas dîner ce soir, ou demain, ou ces deux jours-là ? Désolé. Il avait déjà ses plans tout prêts pour le week-end, merci – il comptait le passer ici même –, ou il les aurait aussitôt qu’il aurait obtenu de l’argent.
Qu’était devenu l’argent ? Il ferait mieux de chercher de nouveau. Non, il n’allait pas se rendre fou en recommençant. Il avait déjà cherché. Se pourrait-il qu’il l’ait donné, jeté, perdu ? Pas de danger, surtout dans un cas pareil, quand, par suite de votre état, l’argent revêt une telle importance. À de pareils instants, personne au monde ne s’accrochait plus désespérément que lui à son argent. Ah ! une idée. L’aurait-il caché, aurait-il été assez prudent et avisé pour songer à le dissimuler. Ç’aurait bien pu arriver, il s’était déjà livré à des trucs semblables dans la crainte qu’on ne le lui retirât ; mais, hier soir, il n’avait pas atteint un tel degré d’ivresse et, en outre, il n’y avait personne dans les parages pour l’inciter à le cacher. Wick était à la campagne.
Helen, cela va de soi, essayait de surveiller ses faits et gestes. Cette histoire de matinée à l’Opéra ne l’avait pas trompée ; ce prétexte de ne pas se sentir assez bien n’avait pas pris. Il connaissait ces innocentes invitations à dîner. Elle n’avait nul désir de le nourrir, fichtre non ! Ce qu’elle voulait, c’était lui faire subir une inspection, voir s’il était présentable, quelle tête il faisait, si ses mains tremblaient. Il les connaissait bien ces petits soupers des samedis et dimanches soir à Bleecker Street, si charmants et confortables, si pointilleusement à l’heure, si diablement à l’heure qu’on ne vous laissait même pas seul assez longtemps pour chiper une bouteille dans le placard de l’entrée, là où elle gardait l’alcool (« gardait » est le mot juste). À peine osiez-vous aller aux W.-C. Et si vous vous y aventuriez, elle trouvait un prétexte pour vous suivre jusque dans le hall afin de vérifier si c’était bien la porte de la salle de bains que vous ouvriez et non celle du placard. Puis les heures interminables, passées assis dans le petit living-room, si délicieusement installé, pendant qu’elle cousait et que vous étiez à l’agonie, mourant du besoin d’alcool, baigné de sueur, vous efforçant de suivre une conversation dont vous ne saisissiez pas le premier mot, attendant l’occasion propice pour jeter à la dérobée un coup d’œil sur votre montre, essayant de décider si dix heures était une heure convenable – ou encore trop tôt – pour s’esquiver, et cela éveillerait-il les soupçons d’Helen ? Puis, alors, vous précipitant au bar le plus proche – pas celui de l’autre côté de la rue, car Helen, bien entendu, serait à la fenêtre, mais celui passé le coin où elle ne pouvait vous apercevoir.
Il rangea rasoir et blaireau et claqua la porte de la petite armoire. Le bruit le fit sursauter. Nom de Dieu ! il devait être dans un fichu état. Il l’était. Il lui parut soudain qu’il ne pouvait plus faire un pas, ni même se tenir sur ses jambes. Il but un verre d’eau et réussit à retourner s’asseoir dans le large fauteuil du living-room.
Il haletait. Peut-être s’il demeurait assis un moment, son cœur se calmerait-il. Il fallait que quelque chose se déclenchât bientôt, il ne pouvait en supporter davantage. Mais Rabinowitz ou quelque autre n’allait certainement pas téléphoner pour dire : « Avez-vous aujourd’hui une machine à écrire à mettre en gage ? Si vous le désirez, j’enverrai le garçon. » Parviendrait-il seulement à gagner la chambre pour répondre au téléphone ?
C’était la prostration complète. Il touchait le fond de la misère physique. Le fond, bon Dieu ! Il n’y a pas de fond, aussi longtemps que subsistent en vous l’envie, le désir, des intentions, des besoins. Votre cœur et vos poumons fonctionnent encore sans accroc… si l’on veut ! Vos yeux restent grands ouverts, vous entendez, vous pensez ; que demandez-vous de plus ? Ce sont des facultés. Pour s’en servir. Il se leva. Mais en vain. La tête lui tourna, il se sentit plus faible et malade. Il se rassit. Crois-tu donc être capable d’atteindre la
58 e Rue ? Ta vie dût-elle en dépendre ? Et de plus, chargé de cette sacrée machine à écrire ? Non seulement y arriver, mais en revenir ? Et, par-dessus le marché, te lancer à travers ce trafic infernal, au milieu du bruit et du tumulte d’une ville surpeuplée qui t’affolent à en perdre la raison, du son et de la furie qui te font jaillir les yeux des orbites ? N’est-ce pas aussi effrayant que la perspective de passer seul ici, privé de ton viatique empoisonné, cette longue après-midi ?
Ça le bouleversait rien que d’y songer. Il ferma les yeux, se laissa aller en arrière, essayant de se détendre un instant, d’oublier cette angoisse s’il le pouvait. Soudain, et de façon inexplicable, un épisode sans rapport avec le moment présent, jaillissant de sa mémoire, lui revint à l’esprit. Un de leurs amis, un homme marié, leur avait un jour téléphoné, à Wick et à lui, les priant d’être assez aimables pour garder dorénavant les talons de leurs billets de théâtre. Leur en restait-il par hasard quelques vieux dans leurs poches de complets ? Oh ! c’était idiot à expliquer, mais… vous voyez, sa fille, âgée de trois ans, avait trouvé quelque part un ticket de vestiaire et pour une raison ou une autre – vous connaissez les enfants ! – s’était prise d’une passion subite pour ce chiffon de papier. Elle l’appelait son « billet », l’emportait partout dans la poche de son petit peignoir au moment de son souper, le reprenait après son bain, puis s’en allait le montrer à toutes les personnes invitées à dîner. Malheureusement, l’autre jour, la bonne avait lavé le peignoir et jeté le « billet » de Mary. Cela semblait jouer un grand rôle dans sa vie – vous savez ce que c’est (Le saviez-vous ? Vous en seriez-vous jamais douté ?) – et il se demandait si Don ou Wick aurait par chance un vieux talon ou deux jusqu’à ce que sa femme et lui aient l’occasion de se rendre de nouveau au théâtre… L’attitude du père au téléphone, son air de ne pas y attacher d’importance pour mieux dissimuler une inquiétude réelle, tout cela était trop charmant pour s’exprimer en mots, par trop gentil ; quels ânes devenaient les pères (sa colère monta), quels ânes les enfants faisaient de leur père…
S’il y avait le feu, il serait parfaitement capable de sortir d’ici. Mais le pourrait-il ? Si un incendie éclatait, il se lèverait, sortirait, descendrait l’escalier et gagnerait la rue. Ou ne lui serait-ce pas possible ? Il tendit l’oreille comme pour entendre le signal d’alerte, mais ne put que penser à cette cloche stridente et frénétique qui déchirait les ténèbres du cinéma, tandis que la fille maussade et impassible passait à travers le rayon détecteur de métal ; la cloche qui, plus tard, envahissait l’écran et la salle entière au moment de la tentative d’évasion. Si, réellement, une cloche pareille se mettait à résonner, il serait sur ses pieds et dehors en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, prostré ou non. De même, s’il avait la perspective de pouvoir se procurer une bouteille de whisky après son petit échange avec M. Rabinowitz. Il se leva.
Après avoir trouvé son chapeau, son veston et son gilet, il se traîna jusqu’à la salle de bains pour s’examiner dans la glace. Remarquerait-on quelque chose si on le regardait ? Était-ce par trop évident ? Il essaya de se persuader qu’en ce qui concernait les gens, il avait l’air normal, mais lui savait qu’il n’en était rien. Il savait ce qu’il éprouvait, que tout le trahissait (les traces laissées sur son visage, sa démarche, cette façon symptomatique de lancer les jambes) ; il savait qu’il lui faudrait éviter tous les regards posés sur lui, qu’il n’oserait jamais fixer les gens dans les yeux ou adresser la parole à qui que ce soit avant d’avoir réussi à se procurer de l’alcool, car alors il s’effondrerait. S’il se tenait bien en mains, s’il fermait les yeux et les oreilles à toute immixtion – l’épuisement, la peur, les bruits de la ville –, alors il pourrait réussir. Pourrait ? Il le devait. L’avait souvent fait. Il ramassa la machine à écrire dans l’entrée et descendit l’escalier.
Dieu merci ! il faisait frais. Froid même. Ça l’aiderait à atteindre la
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58 Rue et à en revenir. Exprès, il n’avait pas mis son pardessus, car il n’ignorait pas qu’à peine arrivé au milieu du pâté de maisons et avant même de tourner le coin, il suerait comme un homme dans un bain de vapeur. Il suait déjà. Il réussit à atteindre le coin et prit la direction du nord, tombant dans l’enfer de hurlements, de vacarme, de bousculade qu’est la 2 e Avenue un samedi matin.
Il passa successivement devant le marchand de liqueurs (ça
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pouvait attendre, il reviendrait) et devant le A & P d’où M. Wallace, debout dans la vitrine, essaya de lui faire signe, sans leur accorder un regard ; devant le restaurant-bar de son ami Sam, devant la charcuterie dont il avait été une fois le débiteur et où il devait peut-être encore dix dollars à M. Schultz, toujours sans un regard. Intentionnellement, il passa tous ces endroits sans les remarquer, parce que, s’il détournait les yeux de son objectif, il s’affalerait sur le sol. Les trois boules d’or ternies se balançaient, dans le lointain, au-dessus de la rue, sur le même trottoir et à une distance de trois blocs de maisons environ ; aussi longtemps qu’il garderait les yeux fixés dans leur direction et mettrait avec persévérance un pied devant l’autre (tout en respirant profondément pour calmer, s’il le pouvait, les battements de son cœur), elles se rapprochaient de lui. Au-dessus de sa tête, le L gronda avec un bruit pareil à celui que font des tonnes de charbon précipitées sur un glissoir de fer.
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Arrivé au tournant de la 56 Rue, il fit halte. Ses nerfs étaient dans un tel état de tension qu’il n’osa pas se fier à ses sens. À différentes reprises, il regarda le signal électrique qui réglait le trafic, pour être bien certain que la voie fût libre avant de s’aventurer loin du refuge que représentait le bord du trottoir, et même alors il ne fut pas convaincu. Il descendit sur la chaussée, puis remonta vivement sur le trottoir. Il n’était pas frappé de cécité et ne pouvait prier quelqu’un de le faire traverser. Du reste, il aurait été incapable d’ouvrir la bouche pour demander quoi que ce soit. Il fit une nouvelle tentative : des klaxons s’étranglèrent de colère, des freins furent appliqués brutalement sur les pneus dans un crissement de caoutchouc.
Combien de fois s’était-il promené ainsi, dans New York et d’autres villes, par des matins semblables à celui-ci ? Des matins où il se demandait si, réellement, il n’allait pas s’écrouler évanoui, à peine les premiers pas esquissés et avant même d’avoir atteint le lieu de sa destination : magasin de spiritueux, prêteur sur gages, un bar, son lit… Des matins d’angoisse inexplicable et déraisonnable, parce que quelqu’un, profitant d’un moment où il n’était pas sur ses gardes, allait intercepter son regard et planter ses yeux carrément dans les siens. Un jour, à Boston, marchant le long de l’Esplanade, il aperçut un homme émerger d’un urinoir et venir dans sa direction. L’homme se trouvait encore à distance, mais, bientôt, tous deux allaient se rencontrer et se croiser ; il n’y avait pas d’autre issue, comment l’éviter, comment y échapper ? Si cet homme attrapait son regard, le fixait ou lui parlait, il tomberait à terre. Les yeux rivés sur le pont de Charles River qui se découpait au loin sur l’horizon, il poursuivit son chemin dans une si grande confusion d’esprit qu’il en devint aveugle et sourd, les dents serrées, les mains collées au corps, raides et crispées… Un autre jour, alors qu’il remontait Commercial Street à Provincetown, en quête d’un pêcheur portugais à qui acheter un demi-litre de cette boisson qui ressemble à de la « grappa » et qu’ils nomment « pruneau », il avait enfilé une de ces petites allées qui courent sur la droite, loin de la mer, véritables havres où se réfugier, flâner et se reposer un instant, jusqu’à ce que le ou les inconnus qui s’approchaient, en route vers l’intérieur de la ville, se fussent éloignés… Mais ici, pas de fuite possible loin de cette foule d’étrangers qui vous observent ! Il vous faut regarder droit devant vous et continuer ; si vous évitez de les voir, peut-être alors passerez-vous inaperçu.
Il huma les odeurs huileuses et épicées des boutiques de comestibles. Il passa les petits magasins d’antiquités remplis de vieilleries charmantes, ébréchées et coûteuses, où un jeune homme immaculé et habillé de façon irréprochable flâne derrière la vitrine, tout en surveillant la rue. Les Uniprix ressemblaient tellement à ceux de sa ville natale, avec leurs façades rouges ou jaunes, qu’il préféra n’y pas penser. Un homme lui barra le chemin et il se détourna pour contempler un étalage de faire-part de mariage d’un goût particulièrement raffiné, dans la vitrine de la Société commerciale d’imprimerie. Presque à chaque pas, on trouvait un bar, certains affectant le genre « cottage », d’autres le style 1900, rappel du bon vieux temps. Les trottoirs étaient encombrés de femmes avec des scotties ou des bassets, et de femmes accompagnées d’enfants.
Il atteignit l’entrée de Rabinowitz et se heurta à une grille de fer. Il recula et leva les yeux. On avait tiré une grille en travers de la porte du magasin et on l’avait soigneusement verrouillée.
Il contempla les vitrines où s’entassaient bagages, cannes à pêche, gants de base-ball, montres, bijoux, guitares. Il regarda la grille cadenassée. Quelqu’un était-il mort ? Il reprit la direction du nord.
Un tour cruel et diabolique ! Mais, quelque part sur le chemin, il en découvrirait bien un autre… L’avenue était bourrée de prêteurs sur gages. Il loucha sur la distance et, pas d’erreur, quelques pâtés de maisons plus loin, trois boules d’or se balançaient au-dessus du trottoir, du côté opposé. Il se remit en marche et, tout de suite,
plongea dans l’enfer de la 59 e Rue.
Des camions armés de klaxons asthmatiques se ruaient dans cette artère pour gravir la pente menant au pont, cette immense structure de ferraille résonnante et grinçante qu’est Queensborough Bridge. Là, le trafic était aussi incohérent qu’un asile d’aliénés. Des trolleys brimballaient avec un bruit assourdissant en grimpant la côte. Au-dessus, le L explosait à intervalles réguliers avec le rugissement et la rapidité surnaturels d’un train-fusée jailli de l’espace cosmique. Semblable à un somnambule vivant un cauchemar, il passa à travers ce grondement inhumain, les yeux rivés sur son but, tressaillant violemment à chaque explosion apocalyptique et n’ayant plus dans son cerveau fiévreux qu’un seul objectif : la fin de ce rêve insensé et la délivrance du réveil.
En titubant, il monta la rampe légère qui mène à la 60e Rue, et se retrouva au milieu du marché de légumes et de fruits, aux étalages entassés à même le trottoir comme sur des petites voitures ; boulangeries, fleuristes, entrepreneurs de pompes funèbres, boutiques à louer, ferblantiers, peintres, coopératives. Les odeurs. Le spectacle. Les cheveux teints et les perruques ; les pauvres ; les costumes roses et verts des comédiens nègres ; les hommes chauves et sans chapeau qui rapportent de l’épicerie à la maison ; les musiciens aveugles ; les grosses, grosses femmes, les millions de femmes à la tête entourée d’un foulard, les millions de femmes enceintes. Le bruit. Et dans les intervalles laissés par les trains qui
passaient au-dessus des têtes, le son du L dans la 3e Avenue pareil au roulement lointain du ressac.
Quel cerveau démoniaque baptisa du nom de « portative » une portative ? C’était un poids mort qui vous tirait en bas, vous alourdissait, vous déboîtait le bras de l’épaule et vous retenait sur place. C’était un solide bloc de plomb, mais un bloc de plomb qui se transformerait en or pur, pourvu que vous puissiez le traîner suffisamment loin. La sueur coulait dans son dos en ruisselets, il la sentait dégouliner de ses aisselles à l’intérieur de sa chemise ; ses pieds le cuisaient comme si les trottoirs avaient été de la lave en ébullition.
Une fois de plus, les trois boules d’or se balançaient au-dessus de sa tête. L’entrée du magasin (bien loin d’être aussi engageant que celui de M. Rabinowitz, mais, somme toute, une boutique de prêteur, avec la caisse dans le fond !) était, elle aussi, fermée d’une grille de fer munie d’un cadenas. Il n’accorda à l’endroit qu’un simple coup d’œil en coin, dans la crainte que quelqu’un ne le surprît en train d’examiner la façade, ne s’aperçût de sa contrariété et ne se dît : « Voilà encore un ivrogne pris de court, il venait mettre quelque chose au clou dans l’espoir de pouvoir s’administrer une nouvelle cuite. » Il affecta une grande indifférence, sourit comme amusé : mais, voyons, il ne s’était arrêté que pour voir à quoi ressemblait un de ces drôles d’endroits ! D’un geste naturel, il fit passer la poignée de la machine à écrire dans sa main gauche et reprit son chemin. Le long des rues, sur sa droite, il entrevit des rangées d’arbres, de charmantes maisons aux ravissantes façades grises, beiges, roses ou noires, certaines ornées de petits balcons blancs en fer forgé : les habitations des riches. Il se détourna de cette vue et s’efforça de distinguer ce qu’il y avait plus loin. Il trouva ce qu’il cherchait. Au delà de cinq pâtés de maisons – ou était-ce quatre, on ne peut jamais bien calculer.
Un énorme édifice d’un rouge sombre occupait tout un bloc entre
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la 65 et la 66 Rue, la Centrale électrique n 1. Cela rappelait quelque peu le fort de la baie de Naples et paraissait plus vieux, bâti pour une plus longue durée que tout ce qu’il avait pu voir dans New York. Sa solidité en ferait encore une réalité longtemps après que la dernière boutique du dernier prêteur sur gages serait close à jamais. Des gosses avaient couvert le bas des murs d’inscriptions gribouillées à la craie, moyen de communiquer les uns avec les autres et aussi espoir d’atteindre un monde adulte et indifférent par le canal d’imprécations, d’injures ou de propos cancaniers, propres à leur génération. « Richard Adams aime Sandra Gold ». « Va te faire b… ! ». « Mlle Ellison, P.S. 82, va mourir la semaine prochaine… ne ratez pas ça ! » Il passa devant et les laissa derrière lui.
Il côtoya de larges portes de garages où de belles voitures étincelaient dans l’obscurité de l’intérieur. Puis vinrent des crémeries et des restaurants ; des drapeaux américains à l’étamine rouge-blanc-bleu ; des boutiques vacantes ; les barbiers et les coiffeurs ; les pharmacies ; cette vision de l’avenir qu’offre l’hôpital de New York au
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bas des 68 et 69 Rues ; les réparateurs de radio et les électriciens ; les blanchisseurs, les tailleurs, les fourreurs, les teinturiers ; les bars (tavernes, cafés, grills, clubs) ; les petites voitures des marchands des quatre-saisons ; les jeux de boules, les magasins d’articles de voyage ; les brasseries, les cider-stuben, les lieder clubs, les turnverein et les singverein ; les cinémas interlopes, les bistros mal famés.
Il se demanda si, dans toute cette populace, se trouvait un individu de son espèce. Si oui, déambulait-il, lui aussi, en proie à ce désespoir muet et terrible qui frôle de près l’effondrement ? Sous ce contrôle inhumain de l’halluciné ? Sursauterait-il aussi, serait-il en proie aux spasmes qui lui feraient évacuer ses intestins ? S’affaisserait-il sur le trottoir en un tas immonde, si quelqu’un l’approchait pour demander le chemin ? Passait-il, lui aussi, inaperçu ? Ou était-il épié, pisté, repéré à chaque minute, surveillé sans être protégé, par quelqu’un qui, dans cette cohue, marchait sur ses talons, attendant qu’il s’écroulât ? Mais il ne tomberait pas ; il marcherait, si c’était nécessaire, jusqu’au Jugement dernier, mais on n’assisterait pas à sa chute. Il frémit de tout son corps lorsque les voitures du L roulèrent avec fracas au-dessus de sa tête. Quand les trains freinaient à l’arrivée en gare, c’était comme si on marchait sous un gigantesque jeu de boules dont les quilles s’entrechoquent sans cesse avec un bruit de tonnerre et des cra-a-a-cs à vous percer le tympan.
Cela lui rappela vaguement une scène de La Grande Parade, il y avait des années de cela (tout ce qui arrivait dans les romans ou dans les films lui apparaissait-il donc toujours plus empreint de réalité que la vie même ?), une scène qui représentait des troupes américaines montant à l’attaque sur une pente boisée : les hommes avançaient lentement, obstinément, le fusil à la main, le visage figé dans une expression de détermination farouche et effrayante ; ils allaient lourdement, droit devant eux, dans un mouvement d’une monotonie à la fois terrifiante et inexorable que n’arrêtaient ni l’éclatement des obus, ni la fumée, ni les gaz, ni le tir des tanks, ni leurs morts… Il ne se frayait pas un passage dans la foule. Il poursuivait sa route en trébuchant, mais avec prudence, profitant avec gaucherie, mais précision, d’un ralentissement ou d’une éclaircie pour se faufiler, se recroquevillant sur lui-même ou se tournant de côté pour éviter d’être heurté ou bousculé par des mères de famille grosses comme des montagnes ; par ces terreurs que sont les moutards montés sur patins à roulettes ; les voitures renfermant des bébés rouges et endormis ; les petites filles enlacées qui bavardent avec animation ou dérivent rêveusement comme si elles se trouvaient dans un champ parsemé de pâquerettes ; les pathétiques petites filles aux cheveux raides qui portent des lunettes ou des appareils dentaires ; les fillettes aux ongles rouges, robustes, agressives et conscientes de leur sexe ; les garçons à la voix de basse ; les hommes en chemises de polo avec les seins qui pointent ; les jeunes pères tristes et hargneux ; les flics ; les gosses bondissants et hurlants, à l’air bête ou mélancoolique ; les Allemands, les Juifs ; les jeunes femmes aux robes de satin et de soie noire ondoyante ; les femmes grasses aux souliers à hauts talons ; les femmes d’un vieux, oh ! si vieux monde, aux yeux lointains ; les maigres femmes à la peau blafarde ; les énormes femmes obèses, pareilles à des tonneaux de graisse, qui marchent en se dandinant. Une marchande italienne abandonna soudain sa petite voiture, l’agrippa par le bras et hurla dans ses oreilles en scandant ses imprécations : « Monsieur, il me trompe ; monsieur, il me trompe, venez à mon secours, venez à mon secours, venez à mon secours ! » Pris de panique, il recula et s’enfuit en chancelant.
La grille de fer était tirée devant la porte de la boutique. (Il est Hans Castorp, égaré dans les montagnes derrière le Berghof, pris dans les tourbillons d’une tempête de neige qui l’aveugle et le suffoque, et qui se retrouve, après un périple épuisant et fantasmagorique, à la grange à foin ou au refuge des bergers devant lesquels il est passé plusieurs fois sans les voir, en décrivant cet arc de cercle qui le ramène inlassablement à son point de départ, tout comme ce long week-end.) Il manipula distraitement le petit cadenas, ne laissant paraître aucun signe de sa rage grandissante. Qui était piqué ? Pas lui ! Les prêteurs sur gages sont ouverts le samedi, il n’était pas détraqué à ce point ! Bien sûr, le samedi est pour eux le jour du sabbat ; mais pincez donc un Juif à fermer boutique le jour de la semaine le plus propice aux affaires.
Il regarda à travers la vitre. Il n’y a rien au monde de plus
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touchant que des cannes à pêche dans la 2 Avenue. Elles pendaient dans la vitrine par dizaines, formant une frange au premier plan. À travers et derrière cette frange, on pouvait apercevoir des violons, des mandolines, des banjos, des guitares, des cithares, des instruments de musique de toutes sortes. Un service à cocktail en argent martelé, voyant et de mauvais goût, avec un monogramme à moitié effacé (M. Mc. ?), trônait au milieu des gants et des masques de base-ball. Il y avait une machine à écrire portative couverte d’étiquettes, souvenirs de voyage en Europe. Un énorme accordéon se répandait dans le coin de la vitrine comme un diable jailli de sa boîte et trop épuisé pour la réintégrer. Disposées sur de petits cartons blancs, des dizaines de montres fulguraient. Sur des centaines d’autres cartons blancs, chatoyaient, vraies ou fausses, des bagues de diamant. Un col de vison était enroulé, telle la bête endormie, sur le disque rond d’un vieux petit phonographe dont on avait enlevé le pavillon pour le rendre plus moderne. Il leva la tête et son visage plein de mélancolie lui apparut au fond d’un vieux miroir à raser démodé, exactement semblable à celui que possédait son père et qui se trouvait encore à l’heure actuelle sur l’étagère de la salle de bains dans la maison de sa mère. Ses doigts étaient en feu, sciés par la courroie de cuir qui tirait sa main. Le prochain prêteur se trouvait-il encore loin ?…
La rue, sur sa gauche, était pavoisée de drapeaux et d’ampoules électriques en l’honneur de quelque fête religieuse ou foraine. Un ivrogne, pieds nus, gisait en travers d’une porte, des mères et leurs rejetons l’enjambaient ou le contournaient sans même le remarquer. Les fenêtres des seconds étages, de chaque côté de la rue, débordaient de femmes qui se penchaient au-dehors, de rideaux sales, de literie tachée, d’hommes en sous-vêtements en train de lire les éditions spéciales. Les taxis qui passaient étaient pareils à des jardins mobiles et individuels de lumières rouges et jaunes. Une ambulance fila à toute vitesse entre les piliers du L, son klaxon glapissant à peine perceptible dans le tapage ahurissant qui venait d’en haut. Il scruta l’horizon, cherchant les trois boules d’or, et une histoire idiote lui revint à l’esprit…
Une histoire du livre de « Lectures choisies » de troisième ou quatrième année. Un petit garçon s’est égaré en fin d’après-midi, au coucher du soleil, loin de sa maison. Il erre dans les collines avoisinantes, collines qui, cependant, lui paraissent étrangères. Sur l’une d’elles, au loin, il aperçoit une maison aux fenêtres en or : le soleil couchant frappe la maison et embrase les vitres. Le petit garçon descend dans une vallée peu profonde et grimpe en direction de la maison, et voilà qu’elle a des carreaux qui ne sont pas plus en or que ceux de la demeure grisâtre qui est la sienne. Mais de nouveau, là-bas, au loin, se trouve une autre maison dont les fenêtres dorées se transforment, elles aussi, en vitres ternes à mesure qu’il s’en approche. Puis une autre encore, sur une autre éminence, et ainsi de suite jusqu’à ce que, pour finir, il s’aperçoive que sa propre maison, loin à l’horizon, a des fenêtres d’or splendide comme n’en possédait aucune autre. Il se hâte et, hélas ! ne trouve là aussi que du simple verre ; mais il est au foyer, en sécurité, heureux…
Idiot et mortifiant ; pourquoi, Seigneur, fallait-il qu’il se souvînt de cela juste à cette minute ! Il était trempé de sueur, à bout de souffle, mais si résolu dans sa détresse, et maintenant plus que jamais, à trouver ouverte cette boutique de prêteur (ils ne pouvaient avoir tous une mort dans la famille), qu’il ne sentait même plus cette douleur cuisante dans les mollets et dans le dos.
Les tabacs, les miroitiers, les étals en plein vent où se débitent les hamburgers, les caféterias, les kiosques à journaux, la faïence et la porcelaine, en piles dans des paniers d’osier ; la brasserie Rupert qui
s’étend de la 92 e e à la 93 Rue, sans âge et européenne à souhait, comme une chose que vous avez marquée dans votre Baedeker pour ne pas oublier d’aller la visiter ; les quincailleries, les encadreurs, les tapissiers, les merceries et les serruriers (On fait les clés), les déménagements et transports, les marchands de sodas et de sucres d’orge, les laiteries ; les bas exposés sur les trottoirs (des tables et des tables de boîtes et de boîtes de bas) ; les horreurs du marché aux puces ; les milkbars, les comptoirs de jus d’orange, les machines à peser, les poissonneries aux monstres béants et puants ; les visages slaves, les nègres et les beaux Espagnols, les flâneurs, les clochards, les chats, les chatons, les chiens qui aboient ; les Uniprix, le linoleum et la literie, les soldes et les ventes au rabais ; les magasins d’ameublement, les bottiers, les charcuteries, les magasins à louer ; les laboratoires d’analyses, les bandages herniaires et les suspensoirs, les ceintures abdominales et chirurgicales, les préservatifs, les fournitures pour chambres de malade ; les horlogers, les tubes à raies rouges des coiffeurs ; les millions d’échelles de secours ; les odeurs ; le vacarme du L pareil à une avalanche de bombes du 4 Juillet ; les bijouteries ; les mets sino-américains ; les doreurs et les bronzeurs, les souliers de sport ; les studios de photographies, laissant filtrer de leurs tubes au néon un éclairage lunaire et sautillant, d’un mauve livide, sur les noces de métèques aux atours resplendissants ; les pâtisseries allemandes et italiennes, les confiseries ; les magasins de spiritueux ; les boutiques closes des prêteurs sur gages ; les aperçus interminables sur le pont de Triboro, au bas de chaque rue sur la droite…
Holà ! une minute s’il vous plaît, attendez une seconde et allez-y en douce, en voici un dont la grille n’est pas tirée.
Il s’approcha à pas prudents. Il respirait avec tant de force qu’il était sûr que ce soufflet de forge devait être audible à tous. Il regarda de tous côtés autour de lui pour voir s’il était le point de mire des passants, puis pénétra dans l’entrée entre les deux vitrines d’étalage, l’entrée dépourvue de grille. Il toucha la clenche de la porte, la tourna, la secoua et la trouva coincée. Il se recula pour reprendre haleine.
Il essaya de nouveau la porte, s’arc-bouta contre elle et poussa. Il frappa au carreau, martela du poing le chambranle, abrita ses yeux d’une main et regarda à l’intérieur. Il vit les banjos, les couteaux, les fusils, les complets, les fourrures ; il aperçut la cage du caissier où se trouvait l’argent. Il écrasa son nez et son front contre la vitre, écarquillant les yeux. Nul ne prit garde à lui, à l’exception d’un chic mannequin en smoking qui portait une large bande rouge drapée en ceinture. Une lampe électrique à la lumière crue brûlait au plafond.
Il glissa contre la porte, prêt à défaillir.
Deux petits hommes endimanchés, coiffés de chapeaux melons, se penchèrent hors d’un couloir sombre à côté de la boutique. « Qu’est-ce qui vous brend ? » l’interpella l’un d’eux dans un murmure à la fois fort et rapide. « Qu’est-ce que vous voulez ? »
Son visage se plissa de rides obliques comme s’il allait fondre en larmes. Il réussit néanmoins à maîtriser sa rage impuissante et lutta pour reprendre son souffle, effrayé, s’il ne se retenait pas de toutes ses forces, d’éclater en lamentations. Il secoua de nouveau le bec-de-cane avec violence (le carreau en vibra dans son cadre), puis y renonça. « Pourquoi n’ouvrez-vous pas, que se passe-t-il, pourquoi êtes-vous tous fermés ? »
Les deux hommes se regardèrent d’un air incrédule, puis l’un projeta sa tête hors du recoin obscur et grogna : « Qu’est-ce qui vous brend , c’est Yom Kippour ! »
Il en resta abasourdi. Plaisantaient-ils ? Il les regarda sans comprendre, et quand l’un des hommes ajouta : « Allez, déguerpissez ! » il s’écarta, craintif, et s’en retourna comme s’il n’avait jamais été dans ses intentions de s’arrêter du tout, et qu’il s’était trompé d’endroit. Il reprit son chemin, comprenant seulement qu’il lui fallait maintenant revenir sur ses pas et rentrer chez lui. Qui pouvait s’être livré à une plaisanterie aussi saumâtre, et dans quel but, oui, dans quel but ? – il n’en saisissait pas du tout la portée, ne serait jamais capable de la saisir. La courroie de la poignée pénétrait profondément dans la paume de sa main, il la fit glisser jusqu’au bout de ses doigts qui, aussitôt, commencèrent à lui faire mal. Il fixa les yeux dans le lointain de l’avenue grouillante et se mit en route. Arrivé au premier carrefour sur le chemin du retour, il regarda avec attention, avant de se risquer sur la chaussée, si c’était le signal rouge ou vert, mais, à la place, ses yeux rencontrèrent la plaque portant le nom de la rue, et, cette fois, il comprit.
Il s’arrêta, frappé de stupeur, et la transpiration perla sous les bords de son chapeau et coula le long de son visage, il la sentit glisser
lente et chaude derrière ses oreilles. C’était la 120e Rue. Quelle blague ! Mais il n’y avait vraiment pas de quoi rire, ou alors, un rire si énorme et ignoble qu’il ne renfermait aucune gaieté ; si retentissant, si inhumain, qu’on ne pourrait supporter de l’entendre. Il resta cloué sur place, sidéré à la pensée qu’il avait été capable de couvrir une pareille distance… Soixante-cinq blocs d’immeubles… Il s’en émerveilla d’autant plus qu’il gardait présent à la mémoire son état
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de lassitude et de panique lorsqu’il avait atteint le coin de la 55 Rue et s’était engagé dans la 2 e Avenue.
Il admit qu’après tout ce n’était que comique, mais d’un comique au mode si vaste qu’il n’offrait aucune base à la compréhension humaine : c’était tout simplement effroyable et renversant. Revivant les tourments qui l’avaient assailli au passage des premières maisons (se souvenant qu’il avait cru ne plus pouvoir avancer d’un pas dans la
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59 Rue, et y avait cependant réussi ; se rappelant son effroi à chaque traversée ; revoyant en pensée la distance qui séparait chaque enseigne de prêteur des suivantes, toujours si éloignées les unes des autres ; et la prochaine se trouvait-elle encore loin ?), il n’aurait pu supposer une minute qu’il eût accompli tout ce trajet. Baigné de sueur après cet effort surhumain, il laissa le tumulte du trafic le presser de toute part, souriant dans son émerveillement et son étonnement d’un pareil exploit. Les gens se bousculaient autour de lui, des trolleys se secouaient comme des boîtes à clous, des klaxons hurlaient, des camions bondissaient avec fracas sur la chaussée, et, au-dessus de sa tête, le L explosait spasmodiquement comme des mines dans une carrière. Qu’est-ce qui vous brend ?
C’était une farce ; rien qu’une farce. Bien entendu, ils plaisantaient, et l’homme avait voulu se payer sa tête. Yom Kippour prêtait toujours à la rigolade ; ce n’était rien qu’une de ces farces de youtre ; mais à un moment comme celui-ci, comment avaient-ils osé lui jouer un tour pareil ? Fébrile, affaibli, il demeurait là, les yeux absents et brillants, avec la machine à écrire qui lui arrachait le bras, tel un débris de fer qu’attirerait un aimant gigantesque enfoui profondément au centre de la Terre, telle une coulée d’acide qui se corroderait un chemin dans les entrailles du globe pour atteindre la Chine et l’entraînerait en même temps dans son sillage. Il s’égarait dans un délire d’épuisement, usé et consumé à l’extrême, mort de fatigue sur ses pieds, jusqu’à ce que, soudain, la complète signification de cette farce lui apparût : comment allait-il rentrer ?
Il ne pourrait parcourir en sens inverse tout ce chemin, tous ces miles. Qu’est-ce que cela pouvait bien représenter – vingt-cinq pâtés de maisons pour un mile ? Ou dix ? Oh ! non, non, vingt c’était déjà plus que suffisant, inhumain, impossible… impossible sans une impossible période de détente, impossible, pas possible… Ce n’était pas faisable, réellement pas faisable. Quelques cents, c’est tout ce qu’il lui fallait, cinq cents pour le trajet en autobus, mais autant rêver d’un verre plein que de cinq cents. « Tu ne peux avoir ni l’un, ni l’autre, tu ne peux les demander. Il n’y a personne au monde à qui tu aurais actuellement le courage de t’adresser pour les quémander. Tu n’es plus capable de rentrer, voilà tout. Et tu ne peux pas non plus te coucher au coin de la rue, t’appuyer à ce poteau et te laisser peu à peu glisser jusqu’à ce que tu reposes confortablement sur le trottoir, et d’abord tu ne trouveras jamais à boire de cette façon-là ; personne ne va s’approcher de toi pour t’offrir un verre ; non, pas même si tu es en train d’agoniser, et pourtant, n’es-tu pas mourant ?… »
Il attendit, chancelant, au coin de l’avenue tumultueuse, comme s’il était en extase et transporté tout à coup bien loin, bien des années en arrière. Pour une raison quelconque, l’image de sa mère se présenta à son esprit, surgie de cet enfer de bruits furieux qu’était la rue. Cette pensée fut la bienvenue et il se mit à songer à elle. Comme dans un rêve, il s’accota un instant au poteau (un instant seulement) et concentra ses pensées sur elle. Le spectacle trop riche qui se déroulait sous ses yeux s’effaça et il ne vit plus qu’elle. C’était comme si elle lui parlait, ou mieux encore, était là, présente mais silencieuse. Lui aussi se trouve là, enfant comme autrefois. Couché sur le côté dans le hamac sur la véranda, il se pelotonne et, bien à l’abri de l’air, jouit de la fraîcheur agréable d’une après-midi de printemps pluvieux, un chandail jeté sur les épaules et les bras serrés contre la poitrine. Quelque malaise, aussi imaginaire que passager, le retient cette après-midi loin de l’école, et sa mère, bien que soupçonnant à demi la supercherie, s’y est prêtée – ainsi qu’elle le faisait presque toujours dans ces occasions-là, il ne sait trop pour quelle raison, à moins que ce ne soit pour éviter les discussions ou qu’elle aussi ne se plaise à cette idée. Elle sort de la maison et, contrariée, rajuste le chandail sur ses épaules en murmurant qu’il veut sans doute attraper la mort. Plus tard, il l’entend à différentes reprises s’approcher de la fenêtre afin de voir s’il est toujours bien couvert. Il songe à ses camarades de classe regardant sa place vide et se demande si le professeur s’intéresse à son état de santé. Il se sent désolé de l’inquiétude qu’il cause à sa mère et ne l’en aime que davantage. Il se demande aussi ce que chacun est en train de faire au moment présent et, débordant d’affection, regrette leur absence à tous. À de rares intervalles, une auto passe, rapide, dans la rue paisible, et les pneus font un bruit de succion sur l’asphalte mouillé et boueux. Autrement, il n’y a plus que le bruit de la pluie par toute la ville. Recroquevillé sur lui-même, il fait semblant de dormir, jouissant de l’impression voluptueuse que le temps ne compte plus, de la présence rassurante de sa mère qui va et vient dans la maison ; il écoute le son plaisant de la pluie qui ruisselle le long de la vigne épaisse recouvrant la véranda et déborde des gouttières avec des glouglous, et chérit cette journée grise et délicieuse, insouciant de la fuite des heures. Sans un souci, sans une inquiétude au monde, quel rêve merveilleux… Le L rugit au-dessus de sa tête avec le fracas d’une digue qui s’écroule, mais tout ce qu’il perçoit, c’est la sonnerie du téléphone dans le salon, le pas pesant de sa mère venant de la cuisine pour y répondre, le craquement familier du fauteuil d’osier quand elle s’y asseoit et sa belle voix grave qui dit « Allô ? ». Il se dresse pour écouter, essayant de deviner qui cela peut être… et le tumulte de New York enfle brusquement, submergeant tout…
Une demi-heure à peine s’était écoulée, trente minutes au maximum, quand il laissa choir la machine à écrire sur le carreau de la salle de bains (en tombant l’étui s’ouvrit) et arracha son veston, sa cravate, sa chemise et tous ses vêtements mouillés avec une sorte de fureur frénétique, angoissé et terrifié à l’idée de ne pouvoir atteindre son objectif avant que l’anéantissement total ne le terrassât. Il s’était
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rué tête baissée dans la 1 Avenue, et, tout au long de cette fuite éperdue et trébuchante, avait lutté contre le temps et l’épuisement – battant, si l’on peut dire, l’effondrement aux points – et, très vite (tout au moins c’est ce qu’il lui avait semblé), était arrivé à la maison. La 1re Avenue avait été une inspiration folle et heureuse : le quartier et ses alentours seraient différents, il éviterait ainsi de revenir par la même route et le temps n’en semblerait que plus court. De tout le trajet du retour, il ne se rappelait pas un seul détail, sa mémoire n’en avait retenu aucun, il n’en avait rien vu, ne l’avait pour ainsi dire pas accompli, fuyant à l’aveuglette dans une sorte de vide, de délire délibéré, imposé et voulu, car s’il s’était arrêté, avait réalisé la situation et constaté l’étendue qui lui restait encore à parcourir, ou seulement remarqué les plaques des rues qui mesuraient les considérables progrès effectués, il se serait écroulé. Il était vaguement conscient que c’était là un fait incroyable. Il n’avait pas eu la force de
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parvenir jusqu’à la 59 Rue, et certainement pas la force de faire tout ce chemin depuis la 20e Rue, pourtant il en avait été capable, parce que… parce qu’il avait eu recours à quelque chose de plus puissant que la simple force ? Parce qu’il avait concentré son attention sur quelque chose qui dominait son effroi ? C’est l’alcool qui avait été le stimulant – le besoin et le manque d’alcool. Sans lui, il n’aurait pu accomplir une telle prouesse et se serait épargné bien des souffrances s’il avait été assez intelligent pour s’en souvenir, lorsque la fatigue et les nausées l’attaquaient en vagues successives et menaçaient de le faire s’étaler. Avec l’espoir de s’en procurer à la fin du voyage, il ne savait où ni comment (mais était certain d’y parvenir d’une manière ou d’une autre, n’y avait-il pas toujours réussi ?), il aurait passé à travers le feu. Il se précipita sous une douche trop froide et fit disparaître les dernières traces de sueur.
En quelques secondes il eut revêtu des vêtements propres et secs, fut suffisamment habillé pour courir emprunter dix dollars à M. Wallace au A & P, entrer acheter un litre de whisky, escalader l’escalier par bonds la bouteille à la main, en arracher l’emballage, l’ouvrir et se verser une rasade, le tout en l’espace de cinq minutes. Et comme il écoutait le bruit du liquide dans le verre, il pensa au calvaire gravi au cours des dernières heures, au temps écoulé dans les affres, à ce que ça lui avait coûté moralement, d’agonie, et physiquement, de sueur, et sentit renaître son courage. Tenant le verre d’une main tremblante, il n’en éprouva presque plus le besoin. Pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ? se demanda-t-il avec un sourire étonné. Il ne lui était pas venu à l’idée de s’adresser à M. Wallace. Il n’y avait pensé qu’à son retour. « Que ne me serais-je pas alors épargné. » C’en était presque amusant ! Si ce matin il s’était trouvé dans son assiette, et non pas accablé de fatigue et abruti par un mal aux cheveux tenace, il aurait aussitôt songé à ce moyen facile et rapide. Que cette équipée ferait donc une bonne histoire à conter un jour en compagnie choisie. Comme il en rirait avec eux. Le Voyage sur le Rhin de Don Birnam. Fameux ! Il but.
Si seulement, durant cette longue épreuve, il avait été normal, s’il n’avait pas eu à faire appel à tout son pouvoir de concentration, à toute son énergie, pour réussir à poser un pied devant l’autre et maintenir son équilibre, il aurait réalisé, avant de s’aventurer plus loin, que quelque chose n’était pas dans l’ordre habituel. Une ou deux boutiques de prêteurs fermées – trois au plus – lui auraient fourni la preuve que personne n’était en ligue contre lui, si ce n’est la saison et ce jour férié. Une coïncidence de cette nature ne se produit pas deux fois dans une vie, n’arrive à personne, mais il fallait, bien entendu, que ça lui arrivât, à lui, et c’était arrivé. Il lui serait difficile de l’expliquer quand il raconterait l’anecdote (anecdote !). Les gens supposeraient qu’il l’avait inventée de toutes pièces, choisissant juste le jour du Yom Kippour pour rendre son récit plus caractéristique. En tout cas, ça leur serait égal aussi longtemps que c’était une bonne histoire, pas plus que ça ne les intéresserait d’apprendre ou d’entendre les détails cruels, pénibles et déplaisants que dissimulait en réalité cette farce. Ça ne ferait que les embarrasser, ils y croiraient encore moins qu’au fait, déjà assez incroyable en soi, d’une pareille coïncidence. D’abord, pourquoi y ajouteraient-ils foi, ne ressemblait-il pas à tout le monde, n’était-il pas propre, soigné, respectable ? Les gens appartenant à leur milieu ne sont pas victimes d’incidents semblables. Étaient-ils, eux ou lui, des clochards du Bowery ?
Le poison qui coulait dans ses veines le réchauffa instantanément, infusant une vitalité nouvelle à toute sa carcasse fatiguée, à ses jambes et ses bras douloureux ; une sensation grandissante de bien-être, intense et brûlante et telle qu’il n’en avait plus éprouvée depuis des mois, lui semblait-il, l’envahit. Ma foi, la réalité est souvent plus étrange que la fiction, et pour le prouver et rendre l’histoire encore plus absurde, il n’aurait garde d’oublier l’épisode relatif à l’Italienne frénétique (surtout ne pas omettre son langage épique) qui s’était pendue à son bras et l’avait effrayé au point de le faire jaillir hors de sa peau, en hurlant : « Monsieur, il me trompe ! » Mais qui goberait tout cela ? Personne. D’ailleurs, n’était-ce pas mieux ainsi ? Ne serait-ce pas plus drôle – ne l’en aimerait-on pas davantage – si on conservait l’impression agaçante de ne pouvoir découvrir si l’aventure était véridique ou rien qu’une vaste fumisterie, de les laisser en tirer eux-mêmes la conclusion ainsi que l’avait fait l’auteur du Guardsman ? Ils le regarderaient avec un sourire un peu jaune, l’œil mi-clos, essayant de deviner s’il se payait leur tête. Il les paierait de retour.
Il se versa un plein verre de whisky, puis se rendit dans la salle de bains pour étudier dans la glace le jeu de physionomie le plus approprié à la circonstance. Sérieux, naturellement ; les sourcils légèrement levés ; les yeux francs, grands ouverts ; avec, peut-être, la suggestion d’un soupir réprimé (comme si ses souvenirs étaient pour l’instant trop douloureux) ; puis alors… alors, le lent sourire, si désarmant et attrayant que tous en oublieraient leur rancune et l’aimeraient de nouveau malgré tout. Dans le miroir de la petite armoire, il aperçut ses vêtements imprégnés de transpiration, jetés en tas sur le carreau, et les poussa du pied sous le lavabo.
Tous ? Qui ? Oui, qui, par exemple ? Aimé de qui ? Et, pour commencer, à qui raconterait-il jamais cette histoire ? Qui l’accueillerait avec bienveillance, lui et son ou ses histoires ? Quels gens s’assemblaient jamais autour de lui afin qu’il les charmât d’anecdotes spirituelles, vraies ou fausses ? Quand se trouvait-il jamais être le centre d’une réunion ou d’un groupe, ne seraient-ils que deux ou trois ? Qui, à part son frère et Helen, désirait de nos jours entretenir des rapports avec lui ? En effet, il était l’attraction, celui dont on parle quand ils se trouvaient réunis tous trois, mais pour des raisons bien différentes de celles dont il venait de rêver à l’instant… Il est vrai que l’imbécile de psychiatre avait déclaré que sa seule valeur était celle représentée par les embêtements qu’il occasionnait. Le seul moyen qu’il avait d’attirer l’attention sur lui était d’être une cause d’inquiétude pour les autres ; ne réussissant pas à acquérir la célébrité d’une autre manière, il s’y efforçait en devenant une calamité ; il s’arrêterait probablement de s’enivrer si on cessait de parler et de s’inquiéter de lui. Le malade essaie par des cajoleries d’attirer l’attention et la sollicitude des bien-portants en leur jetant au visage son narcissisme infantile : des mots, des mots, des mots. Le malade utilise une technique de l’hystérie afin d’exploiter sa maladie, en vue d’un gain éphémère. Quelle notion ridicule, qu’en savait-il, lui, les autres, n’importe qui ? Comment savaient-ils pourquoi vous agissiez d’une certaine façon, alors que personne au monde, vous y compris, ne connaissait la raison qui vous y poussait ? Il se détourna, écœuré, et aperçut contre la baignoire la machine à écrire avec son étui entrouvert (la portative schizogone). Mais le Cauchemar des Avenues n’était plus qu’un mauvais rêve qui allait s’effaçant, une chose qui n’était jamais arrivée, ou, si elle était arrivée, ce n’était que dans son imagination, un épisode avec lequel régaler des compagnons qui ne seraient jamais les siens. Avec pas loin de sept dollars en poche, un litre à peine entamé sur la table, un verre à
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demi-plein à la main, il n’avait plus besoin désormais de la 2 Avenue.
Le verre à demi-plein se trouvait vide, la bouteille, presque achevée ; quelques instants plus tard, il restait à peine un demi-litre. Soudain alarmé, il regarda la bouteille. De façon aussi subite, l’alarme fit place à un sentiment de ravissement et il se congratula. Bon Dieu ! allait-il, pour une fois, ne pas se laisser prendre de court ? Il avait de l’argent, il était en pleine possession de ses facultés et de ses forces, loin d’être ivre mort et bien loin encore de la nécessité impérieuse qui ne se ferait sentir que bien après – allons, tant mieux ! Il bondit.
Cet argent ! L’avait-il encore ? Peut-être devrait-il le tenir serré dans chaque poing, les billets liés ensemble par une ficelle remontant le long des bras, à l’intérieur des manches, et passant en travers des épaules comme celle qui tenait les moufles de confection familiale, qu’il avait l’habitude de porter pour se rendre à l’école. Il sourit à cette idée délicieuse. Mais l’argent ? Comme il extrayait les billets de sa poche, tous au complet apparemment, il se demanda de nouveau ce qu’il avait pu advenir de toute cette somme qu’il avait sur lui la nuit dernière. Il n’avait certainement pas tout dépensé. Si c’était le cas, il ne se sentirait pas si ravigoté aujourd’hui. Et puis baste ! Qu’importe ! ça lui était bien égal, maintenant qu’il avait tous ces billets en main, des billets aussi bons que les autres, qui avaient autant de valeur qu’un million et qui représentaient pour une fois autant de bouteilles qu’il pouvait le souhaiter, et davantage encore.
Pourvu qu’il puisse aller et revenir. Mais oui, bien sûr. Il se sentait très, très bien, peu solide sur ses jambes, il est vrai, mais bien assez fort, et pétillant comme les feux de l’enfer. Ah ! les choses qu’il éprouvait, qu’il pensait ! Son esprit sembla quitter son corps, devenir plus grand que lui-même, tout comprendre. Bien entendu qu’il était soûl (merde ! il le savait), mais c’était ressentir cette supériorité quasi divine, une supériorité consciente de soi, mais non moins supérieure pour cela. Plus grand que la vie. Avec toujours la certitude rassurante que, au-delà de la crête, l’attendait Léthé l’incomparable, Léthé qui absorberait cette nouvelle rechute, effacerait l’extase déclinante, ferait disparaître Helen, Wick, tout ce monde extérieur, ignorant et hostile. Plus grand que la vie. Mais oui ! c’est pour cela qu’il buvait ! Mais qui pouvait espérer comprendre ? Qui, sinon lui, auteur de son propre destin ?
Il allait, aujourd’hui, causer une meilleure impression dans le magasin, dans le cas où sa hâte les aurait surpris la fois précédente et où ils auraient eu quelques soupçons. Il allait mettre une cravate, un veston et même un gilet… un chapeau également. Il sifflota comme il arpentait l’appartement tout en faisant ses préparatifs ; sur le point de franchir le seuil de la porte, il se retourna et regarda la bouteille de whisky aux trois quarts vide. Puis, avec le geste grandiloquent d’un matador ou d’un metteur en scène un peu voyant indiquant une réplique, il la désigna du doigt : « Toi, reste-là ! fit-il d’un ton sourd et menaçant. Ne disparais pas, n’essaie pas de te cacher, ou de t’évaporer ! Je reviens tout de suite. »
Au sommet de l’escalier, il entendit des gens sur le palier du dessous. Il se pencha par-dessus la rampe et vit les deux dames qui habitaient l’appartement du devant avec leur chienne Sophie. Elles l’aperçurent qui regardait en bas, alors que, chargées de paquets, elles commençaient à gravir les premières marches. Ils reculèrent simultanément.
— Montez donc, dit-il, j’attendrai.
— Non, non, monsieur Birnam, descendez, vous.
Il ôta son chapeau et s’inclina avec galanterie :
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— Après vous , je ne suis pas pressé, je peux attendre.
— Je vous en prie, monsieur Birnam, descendez, répéta une des dames. Nous avons toutes sortes de paquets et de petites choses… et puis il y a Sophie.
— Très bien, alors, fit-il. Je vous remercie.
Il commença à descendre en souriant, son chapeau à la main.
Il se sentit tomber. Une sensation inouïe, toute de légèreté ; un agréable petit froid au creux de l’estomac. Et avec quelle facilité il atterrit sans mal au bas des marches, se moquant de lui-même et n’éprouvant aucune douleur – aussi facile que de se coucher.
Le chien aboya, les deux dames poussèrent des cris aigus :
— Oh ! monsieur Birnam ! êtes-vous blessé ?… Oh !
Lâchant leurs paquets, elles se penchèrent sur lui.
Il se releva avec un sourire.
— Mais pas du tout, pas du tout, je ne suis même pas tombé !
— Pas tombé, miséricorde !
— Je veux dire, reprit-il, que c’est presque comme si je n’étais pas tombé, de la façon dont c’est arrivé. On dit que si vous tombez avec souplesse… Hello ! petite Sophie.
Les deux dames échangèrent un regard.
— Monsieur Birnam, êtes-vous sûr d’être tout à fait bien ?
— Absolument certain, je ne me suis fait aucun mal, ne vous inquiétez pas. Au revoir. Je suis désolé de vous avoir causé tout ce tintouin. Au revoir, Sophie.
Il traversa le palier d’un pas léger et s’apprêta à descendre les dernières marches.
Pouvoir filer est une bonne chose. Cet imbécile de pied lui manqua comme auparavant… C’était facile, délicieux… Il entendit les femmes hurler et vit avec un sourire s’approcher la boule du pilastre de l’escalier, tel un marteau grossissant à vue d’œil, brandi et prêt à frapper.
1. Abréviation pour : Great Atlantic and Pacific Company, et qui sert à désigner une importante maison d’alimentation dont on trouve des filiales dans chaque ville des États-Unis.
2. En français dans le texte.
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