Le poison
6 - Finale
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Finale
« J’espère que vous avez passé une bonne nuit. J’ai vu que vous dormiez encore et je n’ai pas voulu vous réveiller. Le café est prêt. Vous n’aurez qu’à le réchauffer. Il y a des œufs dans la glacière. Holy Love vient à 10 h 30. Si vous ne vous réveillez qu’après son arrivée, elle peut vous préparer votre petit déjeuner. Je téléphonerai vers midi. J’espère que vous aurez une journée tranquille et prendrez autant de repos que vous le désirez. Ne vous laissez pas ennuyer par Holy Love. Vous n’avez qu’à la renvoyer, si de l’avoir autour de vous vous dérange. Le ménage peut attendre jusqu’à demain. Affectueusement. – H. »
Des œufs. Il ne pouvait à ce moment imaginer quelque chose de plus écœurant que des œufs. Il chercha la pendulette d’Helen. Elle devait l’avoir emportée dans le living-room où elle avait dormi. Il entendit quelqu’un marcher dans la cuisine et réalisa après quelques minutes que c’était Holy Love. Cela voulait dire qu’il était dix heures et demie, peut-être pas loin de onze heures, ou même midi. Cela signifiait que le long week-end tirait à sa fin. Wick avait dit qu’ils seraient de retour le mardi matin (ils !) et il fallait trois bonnes heures pour revenir de la ferme.
Il avait dormi profondément depuis… quand ? Il n’avait aucune notion du moment où il s’était endormi, mais avait certainement reposé douze heures, si ce n’est plus. Il aurait dû se sentir dispos, mais ne l’était pas. Dès l’instant où il s’agita dans le lit, essaya de se lever, remua les jambes, il sentit à quel point il était vanné. Son cœur ne battait pas aussi fort qu’hier, mais était irrégulier et lui faisait mal. Il avait des vertiges. Réflexes et coordination n’étaient pas ce qu’ils auraient dû être. Quand il faisait un mouvement, il allait ou trop loin ou trop près. Sa respiration était encore haletante en dépit du long sommeil.
Il s’appuya contre les oreillers et resta immobile pendant un moment, la chambre s’arrêta de tourner. Des taches de soleil ondoyaient au plafond. Ou n’était-ce pas la lumière du soleil, mais bien plutôt quelque chose dans sa tête, une vision ou un rêve qui persistait encore après le sommeil. S’il ouvrait tout grand les yeux ou tentait de nouveau de s’asseoir…
Il se mit sur son séant, la pièce sembla juste un peu de travers. Non, ce n’était pas ce qu’il voulait dire. Décentrée, plus exactement. Pas ça non plus. Comment donc appelez-vous cela quand, dans une image coloriée, les formes sont mal déterminées et que la couleur se trouve au-dessus ou à côté de ce qu’elle est supposée colorier ? Ce matin, apparemment, il ne pouvait penser clairement ou voir droit. Le contour des objets était légèrement brouillé. De même sa vue, à moins qu’il ne fixât quelque chose et y maintînt son regard un moment. Quand il bougeait, l’objet bougeait aussi l’espace d’une seconde, puis reprenait sa place primitive. Sans doute, l’effet du paraldatif. Sodium amytif. Sédatif. N’importe quoi, bon Dieu ! En tout cas, ça ressemblait fort au lendemain d’une bonne cuite : un peu vaseux… pas du tout déplaisant. Vous n’aviez qu’à vous étendre et, pour ainsi dire, flotter hors du lit, et y prendre plaisir. Excepté qu’il avait mille choses à faire.
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Intoxication. Pifflocation . Il se souvint d’être allé une fois au cinéma avec sa mère, il y avait de cela tellement d’années qu’il était sans nul doute beaucoup trop jeune pour assister à ce genre de film. Mais sa mère n’avait pas su de quoi il s’agissait avant qu’ils n’eussent pénétré dans la salle ; alors, au cours d’une horrible scène montrant un homme qui, dans une affreuse taverne de l’ouest, titubait, trébuchait et, pour finir, s’étalait de tout son long le nez dans un crachoir, sa mère s’était mise à rire, embarrassée, et avait remarqué à haute voix en s’adressant à son voisin : « Il est piffloqué », se livrant ainsi à une innocente plaisanterie afin que Don ne prît pas à cœur la dégoûtante exhibition et ne laissât son esprit s’appesantir dessus. Depuis, il ne pouvait s’empêcher, chaque fois qu’il entendait le mot intoxiqué, de songer à l’autre. Ces deux mots évoquaient pour lui quelque chose de fort déplaisant, d’inconvenant, quelque chose qu’on se garde bien de mentionner. Il n’avait jamais établi de rapport entre lui-même et ces termes, ne s’était jamais considéré à aucun moment comme étant l’un ou l’autre. Honnêtement, il ne croyait pas les voir jamais employés ou prononcés. D’abord, pourquoi dire « intoxiqué », alors qu’ivre était ce que vous aviez à l’esprit, exprimait mieux votre pensée ?
Pourquoi, d’ailleurs, songer maintenant à ces choses, alors que vous étiez si peu ivre que vous vous cabriez à la seule mention de ces termes ? Et aussi si près de boire. Cela dépendrait de la rapidité avec laquelle il agirait.
Ainsi Helen allait téléphoner à midi. Il ne voulait pas répondre à son appel. Pourtant elle saurait qu’il l’entendrait, quelque profond que fût son sommeil, ou Holy Love y répondrait s’il ne le faisait lui-même et viendrait le réveiller. Il faudrait qu’il ne soit plus là. Il y avait songé dès l’instant où il avait ouvert les yeux. C’était, ce matin, la seule chose qui se fût présentée nettement à son esprit.
Il attendit que Holy Love eût traversé le vestibule, se rendant dans le living-room. Il balança alors ses pieds par-dessus le bord du lit et se mit debout. Jusqu’à présent, ça n’allait pas trop mal. Il se sentait assez fort, bien que peu d’aplomb sur ses jambes. Un grand froid se répandit par tout son corps comme si son sang ne coulait plus chaud. Il chancela et, quand il fit un pas, se mit à trembloter. Cela passerait sans doute aussitôt qu’il aurait bu son café. Il ouvrit la porte du placard d’Helen et y prit un de ses peignoirs qu’il jeta sur ses épaules, puis se dirigea vers la cuisine.
Assis à la petite table ripolinée, buvant du café, il eut soudain l’impression bizarre que quelqu’un se tenait debout derrière lui, le dominant de toute sa hauteur. Il savait que ce n’était pas réel, mais tourna cependant involontairement la tête. Il sentit une pression s’exercer sur son esprit, un poids presque physique l’écraser. Il continua à vouloir éviter la lourde main sur le point de se poser sur son épaule, ou faire brusquement volte-face, arrêtant ainsi la voix qui allait tonitruer son nom. Il s’inclina de nouveau sur son café afin de boire à même la tasse sans la soulever.
Ce n’était plus là des hallucinations. Il se demanda si ce n’était pas quelque chose de pire. Il se souvint, un certain matin à la ferme, d’avoir trouvé sur son bureau à son réveil un dictionnaire médical, ouvert à la page où étaient décrits les effets de l’alcool sur l’individu.
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La timide M Hansen (timide, hein ?), qui pour rien au monde ne
lui aurait soufflé mot sur le sujet ou admis en face qu’elle était au courant de son vice, avait lu, marqué le passage et laissé là le livre pour qu’il le vît. Amusé, il l’avait parcouru.
ALCOOLISME. – Œdème du cerveau affectant gravement les méninges dans les cas aigus et chroniques. On constate un épaississement de la dure-mère et de la pie-mère et une dégénérescence des tissus. Produit, du moins en partie, une inhibition de tout idéal et révèle les tendances anti-sociales. En conséquence, une grande variété de cas cliniques peuvent être enregistrés, spécialement quand l’état d’intoxication est acquis… i. e. Coma, amnésie, violence, automatisme. Le buveur invétéré est sujet à des crises de « delirium tremens », d’hallucinations chroniques et de démence.
Aigu : Symptômes : Rougeur de la face, rapidité du pouls, excitation mentale suivie de propos incohérents, respiration profonde, perte de coordination, pupilles dilatées, vomissements, délire, pouls ralenti, température au-dessous de la normale, jugement déformé, instabilité émotionnelle, incoordination musculaire, et finalement torpeur et coma.
Chronique : Symptômes : Tremblements légers ou violents, affaiblissement des facultés, sommeil agité, conjonctives enflammées, rougeur du nez, etc. Si l’état se prolonge, l’athérome des artères, la cirrhose du foie, la néphrite interstitielle chronique sont aptes à se développer. Il en résulte une altération des fonctions psychiques et des troubles du système nerveux central, entraînant des pertes de mémoire, un jugement diminué, l’incapacité de poursuivre ses occupations, un abaissement de la moralité et des habitudes. Les affections naturelles disparaissent…
Violence. Délire. Sommeil agité. Altération des fonctions psychiques. Quant à la disparition des affections naturelles, c’était si sacrément vrai qu’il s’en trouva offensé. Il était loin d’être amusé quand il eut terminé le passage. Pour la première fois de sa vie, il eut peur. En effet, la seule chose qu’il craignait était de perdre l’esprit, de détruire les fonctions et réactions de son cerveau, et il semblait que ce fût justement ce à quoi il s’efforçait. Si quelque chose pouvait jamais l’empêcher de boire, ce serait cette crainte-là. Était-ce ce qui lui arrivait maintenant ? Si c’était le cas, s’en rendrait-il compte ? Ou bien cela le prendrait-il en traître sans qu’il s’en aperçoive, le transformant soudain en un idiot divaguant, n’importe où, n’importe quand, sans avertissement préalable ? Ce poids derrière lui, au-dessus de lui, sur lui, était-il un signe précurseur ? Serait-ce alors une bénédiction déguisée, un signal que, s’il consentait seulement à faire usage de son intelligence déclinante, il était encore temps de se ressaisir avant qu’il ne fût trop tard ? « Entendu, madame Hansen, mais il est trop tard depuis des années… et je suis encore entier. » Par exemple :
Cette pression qui s’exerçait sur lui, cette sensation que quelqu’un se tenait debout derrière lui, l’encourageait à rassembler ses idées et à dresser un plan. Il lui fallait agir vite. La rapidité était aujourd’hui ce qui importait le plus. Il quitta la table et partit dans le couloir en reconnaissance.
Il passa la tête dans le living-room et dit : « Bonjour ! » Holy Love s’imaginait probablement les pires choses (qu’Helen et lui avaient passé la nuit ensemble), car elle répondit : « Bonjour ! » sans l’appeler par son nom et sans lever les yeux de son époussetage. Il se dirigea vers la salle de bains et, en passant, essaya la porte du placard. Fermée à clé.
Il entra dans la salle de bains et s’assit sur le bord de la baignoire. Bien entendu, Helen avait pris ses précautions et fermé soigneusement à clé le placard de l’entrée avant de se rendre à son travail. Elle ne gardait jamais une grande provision de whisky, mais une bouteille aurait suffi. Quelque part dans l’appartement, il y avait une clé s’adaptant à cette serrure, mais où ? Peut-être Holy Love l’avait-elle, ou savait-elle tout au moins où la trouver. Il ne se sentit pas le courage de l’affronter à nouveau, mais il pouvait appeler. Il se leva, se regarda dans la glace, et cria :
— Holy ? Pourriez-vous, je vous prie, ouvrir pour moi le placard du vestibule ?
À la vue de son œil, son cœur se serra.
— ’regrette, m’sieu Birnam, répondit-elle de l’autre pièce, j’ai point de clé.
Il fit semblant de ne pas l’avoir entendue :
— Hier soir, j’ai laissé quelque chose dedans et j’en ai besoin.
— ’regrette, j’ai point de clé.
Elle mentait, naturellement, mais que pouvait-il faire contre ça ? Il vit tout tourner autour de lui et se cramponna au lavabo. Eh bien ! il n’avait plus qu’à s’en retourner dans la chambre, essayer de s’habiller et attendre sa chance. Si jamais Holy Love sortait une clé de la poche de son tablier et ouvrait la porte du placard derrière son dos, que Dieu la protège et lui vienne en aide, à lui !
Il enfila ses chaussettes, sa chemise et son caleçon, puis s’allongea sur le lit. Il commença à respirer de nouveau avec peine et sentit une excitation grandissante naître en lui, une excitation qu’il ne pouvait ni maîtriser ni comprendre. Physique, probablement. Il ferma les yeux, essayant de calmer son souffle saccadé. Il lui fallait garder son sang-froid s’il voulait sortir d’ici et exécuter ce qu’il avait projeté. Il pensa avec intensité à son objectif et le nomma : il fallait qu’il eût réintégré son lit avant le retour de Wick.
Une fois rentré chez lui, ce serait alors pour de bon, pas moyen d’y couper. Cela signifierait garder le lit pendant plusieurs jours et souffrir d’une effrayante gueule de bois et de nerfs délabrés. Et il n’était pas dans ses intentions de supporter cet état de choses sans alcool pour le soutenir, de l’alcool à consommer peu à peu, quelques bouteilles dissimulées par-ci par-là dans des caches secrètes, un secours vers lequel se tourner quand les matinées s’annonceraient par trop insupportables. N’importe comment, n’importe où, il allait s’en procurer une demi-douzaine. Personne, bien entendu, ne croirait qu’il userait de cet alcool comme remède et que son intention était de n’en boire que le strict nécessaire et pas davantage, afin de rester sain d’esprit. Ils ne douteraient pas qu’il ne soit de nouveau déchaîné et que le week-end allait se prolonger toute la semaine et peut-être plus longtemps. Mais lui était plus avisé. Il savait admettre, lorsqu’il avait le dessous (temporairement), et reconnaître qu’il était temps de s’arrêter, de mettre un frein, pour être de nouveau sur pied et le demeurer pour une période d’une durée variable. Savait qu’au point où il en était, une autre journée comme celle d’hier (il ne se souvenait plus de ce qu’elle avait été, mais avait dû être terrible, s’il en jugeait par ses expériences passées) l’achèverait irrémédiablement, mettrait son cerveau en miettes et ferait de lui un dément, assis sur un siège les yeux fixes et ne reconnaissant personne, pas même lui. La seule façon de l’éviter était d’avoir une réserve sous la main pour les trois ou quatre jours abominables qui allaient suivre, puis, avec l’aide de l’alcool comme médicament, de revenir par degré à l’état normal en diminuant progressivement les doses quotidiennes, jusqu’à ce que vous ne le désiriez plus, on n’en ayez plus besoin. Qui le croirait ? Mais vous croyaient-ils jamais en rien ? Aussi pourquoi donc y prêter attention. N’importe comment, ils faisaient toujours des tas d’histoires.
Il sauta sur ses pieds. Il venait d’entendre Holy Love refermer une porte dans le vestibule. Il y courut et la vit traîner un aspirateur dans le living-room.
Elle ne l’avait certainement pas pris dans la salle de bains et ne pouvait prétendre qu’il se trouvât dans l’armoire à médecine. Il traversa le vestibule.
— Et ça, Holy Love ?
Elle le regarda.
— Quoi, ça, m’sieu Birnam ?
— Allez-vous m’ouvrir le placard ?
— ’regrette, j’ai point de clé.
— Où avez-vous pris l’aspirateur ?
— Dans la cuisine.
Il entra et s’assit sur le sofa. En chaussettes, il devait plutôt manquer de dignité, mais cela n’y changeait rien, elle ne l’en aurait pas moins traité comme un gosse.
— Qu’y a-t-il, Holy ? Vous a-t-on recommandé de ne pas me laisser avoir accès au placard du vestibule ?
À partir de ce moment, elle évita de le regarder.
— On m’a rien dit.
— Alors, donnez-moi la clé. Il faut que j’ouvre ce placard, j’ai quelque chose à y prendre !
— ’regrette, j’ai point de clé.
— Comment y êtes-vous entrée alors ?
— Entrée où ça ?
— Vous avez la clé dans la poche de votre tablier. Maintenant, donnez-la-moi ! entendez-vous ?
— M’sieu Birnam, si j’avais une clé, j’ vous la donnerais. Mais j’en ai point.
Pouviez-vous la lui prendre de force ? Il se leva et se hâta de retourner dans la chambre où il s’étendit de nouveau sur le lit. S’il était resté près d’elle une minute de plus, il l’aurait étranglée.
Il prêta l’oreille au bourdonnement plaintif de l’aspirateur. Elle n’allait pas nettoyer toute la journée. Quand elle aurait terminé, il faudrait bien qu’elle le range. D’après ce qu’il avait entendu dire du travail peu soigné d’Holy, elle aurait fini dans cinq minutes. En effet, ça ne tarda pas.
Il entendit le bruit de l’aspirateur mourir avec le même son que fait un disque quand on a oublié de remonter le gramophone. Il se mit de nouveau sur ses pieds et attendit, l’oreille aux aguets, les sens et les nerfs à fleur de peau.
Alors commença un duel absurde, avec le placard pour enjeu. Chaque fois qu’il entendait le pas d’Holy Love dans l’entrée, il passait dans la cuisine, y restait jusqu’à ce qu’il l’entendît de nouveau approcher et retournait alors dans la chambre. En chaussettes, il marchait sans bruit, et pourtant il ne la surprit à aucun moment en train d’ouvrir la porte du placard. Une ou deux fois, elle parut changer d’avis et rentra dans le living-room, alors qu’il revenait dans la cuisine.
Il était bouillant de rage. Irrité surtout contre lui-même de se prêter à ce manège idiot, de s’abaisser de la sorte, de s’être mis dans une situation impossible. Il aurait pu la tuer sans arrière-pensée.
Il entendit son pas dans le vestibule. Il passa la tête hors de la cuisine. Elle s’était éloignée. L’aspirateur se trouvait sur le plancher, devant la porte du placard. Il savait qu’il resterait là jusqu’à la Saint-Glinglin, aussi longtemps que lui, Don, demeurerait dans l’appartement. Il se précipita dans la chambre et enfila ses chaussures, mit sa cravate, son gilet, son veston. Il trouva son chapeau et le posa sur sa tête. Il allait faire maintenant une bonne scène et tirer une fois pour toutes les choses au clair.
Quand il entra dans le living-room, elle était à genoux devant la cheminée, la tête dans le foyer. À l’aide d’une brosse, elle balayait les cendres de la nuit précédente. Il la considéra, se demandant quelle était cette fois la meilleure manière d’entamer les pourparlers. Il serait maladroit de la mal disposer. Elle ne se laissait pas intimider. D’autre part, il lui était peu agréable de plaider avec elle, de quémander la clé. Il s’était suffisamment abaissé et humilié.
Ses yeux tombèrent sur un bronze qui se trouvait sur la cheminée : Romulus et Remus.
C’était une petite statue d’environ huit pouces de long sur quatre de haut, une réplique du fameux symbole de Rome, la louve allaitant les deux enfants accroupis sous elle. Le socle, entièrement en bronze et de forme oblongue, avait des coins aigus. Il l’avait choisie en Italie et rapportée pour Helen.
Il tendit la main dans sa direction. Il aimait cette statuette, l’avait toujours aimée, l’aimait déjà lorsqu’elle n’était qu’une illustration dans sa grammaire latine. Il avait couru Rome pour la découvrir le jour même de son arrivée, mais ne l’avait encore jamais considérée sous cet angle. Tout frémissement avait disparu de sa main, de son bras, de tout son corps. Il était mortellement calme et conscient de ses actes. Il regarda Holy Love à quatre pattes dans la cheminée et vit ses cheveux soigneusement séparés. Son estomac devint de glace ; il se détourna et se sauva dans la chambre.
Mélodrame ! De sa vie, il ne s’était trouvé dans une situation aussi abracadabrante. Il se fit l’effet d’un crétin. Son goût, son sens des convenances s’en trouvèrent offensés, il fut offusqué jusqu’au plus profond de son intelligence. Pour une fois, l’imbécile de psychiatre ne s’était pas trompé. L’ivrogne ira aussi loin que possible pour se procurer l’alcool dont il a un besoin désespéré. Aussi loin que possible. Mais pas si loin.
Il regarda d’un air hagard autour de la chambre. Il fallait qu’il sortît d’ici en vitesse. La machine à écrire d’Helen n’était pas sur le bureau. L’avait-elle emportée à dessein ? Dieu ! elle pensait à tout.
Non, pas à tout. Au dossier de la chaise du bureau était accrochée la courte jaquette de léopard d’Helen qu’elle avait sans doute donnée à garder pendant l’été. L’étiquette du fourreur était encore suspendue à un bouton. Il se saisit de la jaquette et se dépêcha de traverser l’entrée.
Juste comme il claquait la porte et dégringolait l’escalier, il entendit sonner le téléphone. Sonne, sonne, Helen, sonne toujours, et qu’Holy Love essaie donc d’expliquer cette bonne blague !
Il tourna à gauche et remonta en courant Bleecker Street dans la direction d’Abingdon Square. Il trouverait bien un M. Rabinowitz
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quelque part le long de la 8 Avenue et le magasin serait ouvert. Ils ne se ficheraient plus impunément de lui. Aujourd’hui, ce n’était pas Yom Kippour.
Tout le long du chemin, il n’eut de pensées pour personne, à peine pour lui-même. Il lui était égal qu’on le regardât ou s’étonnât de sa hâte, de la jaquette de léopard sur son bras ou de son œil tuméfié… Qu’ils pensent donc ce qui leur plaît ! Il luttait de vitesse avec le temps comme il ne l’avait jamais fait jusqu’ici. Il se sentait encore étourdi, mais cela provenait sans doute de cette course folle.
Il eut soudain la sensation étrange qu’il avait déjà fait tout cela, traversé cette même voie avec la même hâte et pour la même raison. Mais non, c’était autre part, une autre fois. Alors, il se souvint.
La nuit où il avait quitté l’Association, il avait erré de par la ville sans même savoir où il allait et pourquoi : son seul objectif était d’aller ailleurs et vite. Il avait arpenté les rues sombres du quartier des affaires jusqu’à ce qu’il fût las et dût s’arrêter. Il était arrivé devant une vitrine brillamment éclairée : une librairie, et dans le bas de la vitrine s’empilaient les pyramides d’exemplaires aux couvertures bariolées d’un roman édité tout récemment. Il s’était appuyé contre la vitrine pour se reposer un moment et avait regardé distraitement. Ses yeux étaient tombés sur le titre : Tales of the Jazz Age, et sur les folles silhouettes collégiales dessinées sur la couverture par John Held, junior. Il était resté étonné. C’était pour lui une nouvelle. Il ignorait que Fitzgerald eût publié un nouveau livre. Tout contre la vitre, on avait appuyé un exemplaire, maintenu ouvert à l’aide de bandes de
caoutchouc à la page d’une histoire intitulée : « May Day » 2. Il s’était penché et avait commencé à lire. Il avait lu la page de gauche, puis celle de droite, mais sans pouvoir aller plus loin. C’était du fameux travail. Il s’était redressé avec un soupir, se promettant de revenir le lendemain matin aussitôt la librairie ouverte et d’acheter un exemplaire. Il s’était retourné pour continuer son chemin et était resté cloué sur place. De sa vie, il ne s’était jamais senti aussi béat ni aussi stupide. Sacré bougre d’imbécile, si tu as en toi encore assez de curiosité et d’intérêt pour désirer savoir ce que contient ce livre, pourquoi alors, mon Dieu, te sauver ainsi ?…
Mais cette fois, n’est-ce pas, c’était bien différent. Il courait non pour s’enfuir, mais vers un but. Un peu plus loin que le numéro 5, il trouva ce qu’il cherchait et entra.
Le gras M. Rabinowitz (ou Weintraub ou Winthrop ou n’importe qui d’autre), dans une chemise grise de sueur, examina la jaquette de léopard sur toutes les coutures, la palpa, la retourna pour regarder la doublure, et finalement considéra l’étiquette. Dans l’attente de la décision, il crut qu’il ne pourrait se tenir debout plus longtemps. Dans la cage du caissier, une brunette piquante le regarda et il l’entendit retenir une exclamation. Ah ! oui, son œil, bien sûr. Eh bien ? Et après ? Il leva la tête et la contempla froidement. M. Rabinowitz retourna la jaquette et frotta du doigt la fourrure.
— Est-ce dangereux ?
Il ne comprit pas.
— Dangereux ?
— L’avez-vous volée ?
Il en demeura pantois. Jamais il ne se serait attendu à une chose pareille. Il en était si estomaqué qu’il ne réagit pas sur-le-champ. Sa colère ne commença à monter que lorsqu’il entendit sa propre voix répondre humblement :
— Non, elle appartient à ma femme. Je passerai la reprendre la semaine prochaine, si vous m’en donnez seulement…
— Entendu, je pense qu’elle vaut cinq dollars.
— Cinq dollars, mais c’est…
— Je vous en donne cinq. Il lui tendit un ticket et cinq des plus crasseux billets de un dollar qu’il eût jamais tenus dans la main, et les plus précieux.
Il se précipita hors de la boutique, avec les billets étroitement serrés dans sa paume.
Dans la rue, il les feuilleta de nouveau pour voir si réellement il y en avait bien cinq. Tout était juste, tout était magnifique. Il les roula et les fourra dans la poche extérieure de gauche sur sa poitrine, comme s’il voulait les écarter de sa vue aussi vite que possible.
En les enfonçant, ses doigts rencontrèrent de la résistance. Quelque chose bloquait l’ouverture. Il plongea la main et en retira une liasse de billets.
Il en resta pétrifié. Instantanément, il les refourra dans sa poche hors de vue et lança un coup d’œil alarmé autour de lui. Quelque chose d’absurde et de fantastique arrivait à sa cervelle. Allait-il se trouver mal sur le trottoir ? Au coin de la rue, ses yeux aperçurent la lumière bleue d’une entrée de métro. Il y courut et se précipita au bas des marches.
Il lui fallait pouvoir contempler en privé ce présent des dieux, les compter sans que personne ne l’observe. Il changea un des sales billets au guichet, mit une pièce de cinq cents dans la machine à tickets automatique et franchit le portillon. Sur la gauche, au bout du quai, se trouvaient des toilettes pour hommes. Il poussa la porte violemment et se rua à l’intérieur.
Deux hommes émergèrent soudain des urinoirs. Il les regarda, apeuré. Tous deux détournèrent la tête d’un geste naturel, avec une expression indifférente. Il s’engouffra dans l’un des W.-C. et laissa retomber la porte derrière lui ; puis s’assit pour attendre, ramassé sur lui-même, et retenant son souffle, l’oreille tendue pour écouter si les deux individus s’en allaient.
Il n’y avait pas un bruit. Il risqua un coup d’œil par un interstice de la porte et les aperçut, adossés au mur à quelque distance l’un de l’autre et faisant mine de s’ignorer mutuellement. Bon Dieu, qu’est-ce que cela signifiait ? Ils l’espionnaient. Des détectives ? Ils savaient ce qu’il mijotait là-dedans, qu’il avait sur lui cette somme à laquelle il n’avait aucun droit. Pourquoi ne s’en allaient-ils pas ? Comment filer d’ici s’ils ne partaient pas ? Ou, allaient-ils ouvrir la porte, le traîner dehors et l’emmener ? Attendaient-ils qu’il sortît l’argent de sa poche pour lui sauter dessus à l’improviste et le surprendre le tenant dans la main ? Un des hommes s’éclaircit la gorge légèrement et il entendit l’autre répondre par un toussotement analogue.
Il regarda de nouveau par la fente. Tous deux portaient des pardessus, les mains profondément enfoncées dans les poches et ramenées un peu en avant. Avaient-ils des revolvers ? Ils attendaient quelqu’un. Serait-ce lui ? En général, personne ne s’attarde dans les toilettes des hommes. Vous n’y attendez pas les trains. Ils ne lisaient pas de journal et regardaient dans le vide. Ils ne s’adressaient même pas la parole et faisaient semblant de ne s’être jamais rencontrés auparavant, de ne rien connaître l’un de l’autre, d’ignorer jusqu’à leur présence réciproque, pour son bénéfice. C’était évident. Combien de temps attendraient-ils avant de passer à l’action, ou de s’en aller ? Combien de temps pouvait-il attendre ? Il mit involontairement la main dans sa poche et tripota les billets. Où et comment était-il entré en possession de tout cet argent ? Il n’en avait aucune idée. Était-ce un effet de son imagination ? Un des hommes commença à chantonner. L’autre bougea ses pieds et s’appuya plus confortablement au mur. Tous deux levaient la tête de temps à autre et contemplaient le plafond.
Combien de temps cela allait-il durer ? Toutes les quelques minutes, une rame entrait dans la station avec un roulement sourd et la place entière tremblait et vibrait. Il entendit sa vieille ennemie qui lui ébranlait les nerfs : la cloche annonciatrice du départ du train, cependant ils demeuraient. Lui aussi. Rien au monde ne l’aurait traîné dehors. Il n’était pas assez idiot pour sortir et tomber dans leurs bras ouverts, ou risquer que l’un d’eux ne lève vers lui la poche de son manteau : « Alors, mon vieux copain, on les lâche ? » Il resterait là toute la journée si c’était nécessaire, dût l’état de ses nerfs empirer considérablement, mais il resterait.
Ils s’impatientaient. Il vit l’un des hommes regarder en l’air et faire des yeux le tour du local en un large cercle, finissant par un léger signe. L’autre hocha également la tête. Il se pencha en avant et contempla le sol pour qu’ils ne le surprissent pas en train de les regarder. Un autre convoi pénétra dans la station. Après son départ, un silence intolérable régna. Il attendit plusieurs minutes en un état de suspens insupportable, puis releva très légèrement la tête pour glisser un regard par la fente, évitant autant que possible d’attirer l’attention. Ils avaient disparu.
Il n’y avait personne. Absolument personne. Y avait-il même eu quelqu’un ? Il ne les avait ni vus ni entendus partir. Ils avaient dû s’en aller pendant le vacarme causé par le dernier train, mais il commençait à ne plus se fier à ses sens. S’ils étaient restés debout à l’attendre tout ce temps, pourquoi avaient-ils subitement abandonné la place ? Peut-être l’argent était-il aussi une illusion ? Il le sortit de sa poche.
Non, il était bien réel. Vingt-sept dollars en billets. Sans compter ceux que venait de lui remettre le prêteur. Tout au fond de la poche (il pouvait à peine l’atteindre du bout des doigts, il lui faudrait tourner le veston sens dessus dessous pour l’attraper) se trouvait une poignée de petite monnaie qui devait bien se monter à quelques dollars. Il attendit le grondement de la prochaine rame, se précipita alors au-dehors, traversa le quai et monta dans une voiture.
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Il descendit entre la 53 et 56 Rue et se hâta vers un magasin de liqueurs, pas celui au coin de sa rue, mais un autre dans la 56 e où il se rendait rarement. Il paya et se saisit de six demi-litres de whisky, essayant de quitter la boutique avec autant de calme qu’il lui fût possible.
La vieille Lincoln ne se trouvait pas devant la maison, mais une fois arrivé en haut, quand il ouvrit la porte, Mac aboya de sa corbeille. Il fila immédiatement dans sa chambre, laissa tomber le paquet dans le panier à linge sale du placard et se tint immobile, aux écoutes.
Aucun son ne lui parvint des autres pièces. Il avala pour affermir sa voix et appela : « Wick, es-tu là ? » Il entendit le tap-tap des griffes du scottie sur le parquet nu de l’entrée, et Mac entra pour le voir.
Il se mit à trembler de soulagement. Il était exténué et trempé de sueur et avait un besoin pressant d’alcool. Il avait agi vite, mais apparemment pas encore assez. Néanmoins, il avait eu de la chance. Wick était rentré, il est vrai, mais ressorti. Il lui fallait encore s’y prendre avec rapidité. Il attendrait avant de boire, voilà tout. Pour une fois, quelque chose était plus urgent.
Il ôta ses vêtements, ne conservant sur lui que son caleçon, et les jeta dans un coin du placard. Il sortit le paquet du panier à linge sale et en arracha l’emballage qu’il rejeta dans le fond. Il prit deux demi-litres et se rendit dans la salle de bains. Il souleva le lourd couvercle émaillé du réservoir d’eau des W.-C. qu’il posa sur le siège de la cuvette, saisit l’une des bouteilles par le goulot et la déposa avec soin dans l’eau à l’intérieur, la promenant tout autour du récipient jusqu’à ce qu’il fût certain qu’elle ne gênait pas le fonctionnement de la chasse. Il mit avec précaution l’autre bouteille du côté opposé et poussa de la main le poids de haut en bas pour s’assurer qu’il bougeait librement. Puis il ramassa le pesant couvercle et le remit en place. Il tira la chaîne pour vérifier que tout fonctionnait bien. Si l’eau s’arrêtait de couler, c’est que les bouteilles ne gênaient pas le mécanisme. Sans attendre que l’écoulement cessât, il courut dans la cuisine.
Il prit de la ficelle dans le tiroir de la table et en coupa deux bouts d’environ un mètre cinquante. Comme il rangeait la pelote, il entendit l’eau des W.-C. s’arrêter avec un soupir. Il empoigna un verre vide et se hâta de regagner sa chambre.
Il coucha deux bouteilles sur le lit et noua une ficelle autour de chaque goulot. Il souleva la fenêtre à guillotine de quelques centimètres et descendit l’une des bouteilles jusqu’à ce qu’elle fût suspendue au-dessous du rebord extérieur. Il attacha l’extrémité de la ficelle à un petit crochet qui servait l’été pour le store, fit de même avec l’autre bouteille, du côté opposé, puis referma la fenêtre et ajusta les rideaux, les laissant retomber en plis naturels sur le radiateur.
Il lui restait maintenant deux demi-litres, un pour qu’on le lui enlève le cas échéant, l’autre pour servir tout de suite. Il l’ouvrit et se versa un plein verre de whisky, puis cacha le second dans la bibliothèque où Wick était sûr de regarder quand il le trouverait ivre et endormi.
Il s’assit sur le bord du lit et commença à boire. En quelques minutes, il se sentit fatigué. Il emplit de nouveau le verre, le posa par terre près du lit et y grimpa.
Il songea à l’argent. Une belle rigolade, pour sûr. L’avoir baladé tous ces jours-ci dans la poche sur le devant de sa poitrine. Pour plus de sûreté. Si fichtrement en sûreté que lui-même ne l’y avait jamais trouvé. Qui aurait jamais pensé à regarder dans cette poche-là ? Qui y mettait jamais autre chose qu’un mouchoir et, qui plus est, un mouchoir dont on ne se sert jamais ? Tous ces billets entassés là, si serrés que la petite monnaie dans le fond n’avait même pas cliqueté lorsqu’il courait éperduement en quête d’argent. Il lui vint une inspiration.
Il sortit du lit, fouilla dans ses poches jusqu’au dernier cent pour rassembler l’argent qu’il y avait laissé et courut dans le living-room. Il disposa les billets sur la table en éventail, afin que chacun se remarquât. Au beau milieu, il fit une pile bien nette de la monnaie, comme une petite tour. En ce faisant, il admira la fermeté de sa main, sa main qui ne tremblait pas comme il arrangeait les pièces d’un
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demi-dollar, puis les quarters , puis les nickels , puis les pennies avec
les dimes 5 par-dessus. Cela satisferait Wick. Satisferait n’importe qui.
Il se dépêcha de retourner dans sa chambre. Se versa un autre verre, le but et se fourra au lit, heureux comme un roi.
Maintenant il attendait le retour de Wick. Qu’il arrive donc à n’importe quelle heure. C’était fini. Lui-même était rentré à la maison sain et sauf, et couché. Dieu sait comment et pourquoi, mais il avait une fois de plus échappé au pire. On ne pouvait prévoir ce qui arriverait la prochaine fois, mais pourquoi s’en inquiéter ? C’était fini et il ne s’était rien passé du tout. Pourquoi donc faisaient-ils toujours tant d’histoires ?
1. Jeu de mots sur piffle : bavardage, balivernes.
er
2. May Day : le 1 Mai, fête de la reine de Mai.
3. Un quarter = vingt-cinq cents.
4. Un nickel = cinq cents.
5. Une dime = dix cents.
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Charles Jackson
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