Le Sabotage
CHAPITRE PREMIER Quelques jalons historiques
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER.—Quelques jalons historiques. 3
CHAPITRE II.—La «marchandise» travail 22
CHAPITRE III.—Morale de Classe 27
CHAPITRE IV.—Les procédés de Sabotage 32
CHAPITRE V.—L'Obstructionnisme 55
CONCLUSIONS 65
CHAPITRE PREMIER
Quelques jalons historiques
Le mot «sabotage» n'était, il y a encore une quinzaine d'années,
qu'un terme argotique, signifiant non l'acte de fabriquer des sabots,
mais celui, imagé et expressif, de travail exécuté «comme à coups
de sabots.»
Depuis, il s'est métamorphosé en une formule de combat social
et c'est au Congrès Confédéral de Toulouse, en 1897, qu'il a reçu le
baptême syndical.
Le nouveau venu ne fut pas, dès l'abord, accueilli par tous, dans
les milieux ouvriers, avec un chaleureux enthousiasme. Certains le
virent d'assez mauvais œil, lui reprochant ses origines roturières,
anarchiques et aussi son… immoralité.
Malgré cette suspicion, qui ressemblait presqu'à de l'hostilité, le
sabotage a fait son chemin… dans tous les mondes.
Il a désormais les sympathies ouvrières. Et ce n'est pas tout. Il a
conquis droit de cité au Larousse, et nul doute que l'Académie,—à
moins qu'elle n'ait été sabotée elle-même avant d'être parvenue à la
lettre S de son dictionnaire,—ne se résolve à tirer au mot
«sabotage» sa plus cérémonieuse révérence et à lui ouvrir les pages
de son officiel recueil.
On aurait cependant tort de croire que la classe ouvrière a
attendu, pour pratiquer le sabotage, que ce mode de lutte ait reçu la
consécration des Congrès corporatifs. Il en est de lui comme de
toutes les formes de révolte, il est aussi vieux que l'exploitation
humaine.
Dès qu'un homme a eu la criminelle ingéniosité de tirer profit du
travail de son semblable, de ce jour, l'exploité a, d'instinct, cherché à
donner moins que n'exigeait son patron.
Ce faisant, avec tout autant d'inconscience qu'en mettait M.
Jourdain à faire de la prose, cet exploité a fait du sabotage,
manifestant ainsi, sans le savoir, l'antagonisme irréductible qui
dresse l'un contre l'autre, le capital et le travail.
Cette conséquence inéluctable du conflit permanent qui divise la
société, il y a trois quarts de siècle, le génial Balzac la mettait en
lumière. Dans La Maison Nucingen, à propos des sanglantes
émeutes de Lyon, en 1831, il nous a donné une nette et incisive
définition du sabotage:
Voici,—explique Balzac.—On a beaucoup parlé des affaires de Lyon, de la
république canonnée dans les rues, personne n'a dit la vérité. La république
s'était emparée de l'émeute, comme un insurgé s'empare du fusil. La vérité, je
vous la donne pour drôle et profonde.
Le commerce de Lyon est un commerce sans âme, qui ne fait pas
fabriquer une aune de soie sans qu'elle soit commandée et que le paiement
soit sûr. Quand la commande s'arrête, l'ouvrier meurt de faim, il gagne à peine
de quoi vivre en travaillant, les forçats sont plus heureux que lui.
Après la révolution de juillet, la misère est arrivée à ce point que les
CANUTS ont arboré le drapeau: Du pain ou la mort! une de ces proclamations
que le gouvernement aurait dû étudier. Elle était produite par la cherté de la
vie à Lyon. Lyon veut bâtir des théâtres et devenir une capitale, de là des
octrois insensés. Les républicains ont flairé cette révolte à propos du pain, et
ils ont organisé les CANUTS qui se sont battus en partie double. Lyon a eu ses
trois jours, mais tout est rentré dans l'ordre, et le canut dans son taudis.
Le canut, probe jusque là, rendant en étoffe la soie qu'on lui pesait en
bottes, a mis la probité à la porte en songeant que les négociants le
victimaient, et a mis de l'huile à ses doigts: il a rendu poids pour poids,
mais il a vendu la soie représentée par l'huile, et le commerce des soieries
a été infesté d'étoffes graissées, ce qui aurait pu entraîner la perte de Lyon et
celle d'une branche du commerce français… Les troubles ont donc produit les
«gros de Naples» à quarante sous l'aune…
Balzac a soin de souligner que le sabotage des canuts fut une
représaille de victimes. En vendant la «gratte» que, dans le tissage
ils avaient remplacée par l'huile, ils se vengeaient des fabricants
féroces,… de ces fabricants qui avaient promis aux ouvriers de la Croix-Rousse de leur donner des baïonnettes à manger, au lieu de
pain… et qui ne tinrent que trop promesse!
Mais, peut-il se présenter un cas où le sabotage ne soit pas une
représaille? Est-ce qu'en effet, à l'origine de tout acte de sabotage,
par conséquent le précédant, ne se révèle pas l'acte d'exploitation?
Or, celui-ci, dans quelques conditions particulières qu'il se
manifeste, n'engendre-t-il pas,—et ne légitime-t-il pas aussi,—tous
les gestes de révolte, quels qu'ils soient?
Ceci nous ramène donc à notre affirmation première: le sabotage
est aussi vieux que l'exploitation humaine!
Il n'est d'ailleurs pas circonscrit aux frontières de chez nous. En
effet, dans son actuelle formulation théorique, il est une importation
anglaise.
Le sabotage est connu et pratiqué outre Manche depuis
longtemps, sous le nom de Ca'Canny ou Go Canny, mot de patois
écossais dont la traduction à peu près exacte qu'on en puisse
donner est: «Ne vous foulez pas.»
Un exemple de la puissance persuasive du Go Canny nous est
donné par le Musée Social 1 :
[1] o Circulaire n 9, 1896.
En 1889, une grève avait éclaté à Glasgow. Les dockers unionistes
avaient demandé une augmentation de salaire de 10 centimes par heure. Les
employeurs avaient refusé et fait venir à grands frais, pour les remplacer, un
nombre considérable de travailleurs agricoles. Les dockers durent s'avouer
vaincus, et ils consentirent à travailler aux mêmes prix qu'auparavant, à
condition qu'on renverrait les ouvriers agricoles. Au moment où ils allaient
reprendre le travail, leur secrétaire général les rassembla et leur dit:
«Vous allez revenir travailler aujourd'hui aux anciens prix. Les employeurs
ont dit et répété qu'ils étaient enchantés des services des ouvriers agricoles
qui nous ont remplacés pendant quelques semaines. Nous, nous les avons
vus; nous avons vu qu'ils ne savaient même pas marcher sur un navire, qu'ils
laissaient choir la moitié des marchandises qu'ils portaient, bref que deux
d'entre eux ne parvenaient pas à faire l'ouvrage d'un de nous. Cependant, les
employeurs se déclarent enchantés du travail de ces gens-là; il n'y a donc
qu'à leur en fournir du pareil et à pratiquer le Ca' Canny. Travaillez comme
travaillaient les ouvriers agricoles. Seulement, il leur arrivait quelquefois de se
laisser tomber à l'eau; il est inutile que vous en fassiez autant.»
Cette consigne fut exécutée et pendant deux ou trois jours les dockers
appliquèrent la politique du Ca' Canny. Au bout de ce temps les employeurs
firent venir le secrétaire général et lui dirent de demander aux hommes de
travailler comme auparavant, moyennant quoi ils accordaient les 10 centimes
d'augmentation…
Voilà pour la pratique. Voici maintenant pour la théorie. Elle est
empruntée à un pamphlet anglais, publié vers 1895, pour la
vulgarisation du Go Canny:
Si vous voulez acheter un chapeau dont le prix est de 5 francs, vous
devez payer 5 francs.
Si vous ne voulez payer que 4 francs, il faudra vous contenter d'un
chapeau d'une qualité inférieure.
Un chapeau est une marchandise.
Si vous voulez acheter une demi-douzaine de chemises à 2 fr. 50 chaque,
vous devez payer 15 francs. Si vous ne voulez payer que 12 fr. 50, vous
n'aurez que cinq chemises.
Une chemise est une marchandise.
Les employeurs déclarent que le travail et l'adresse sont de simples
marchandises, comme les chapeaux et les chemises. «Très bien, disons-
nous, nous vous prenons au mot.»
Si le travail et l'adresse sont des marchandises, les possesseurs de ces
marchandises ont le droit de vendre leur travail et leur adresse exactement
comme le chapelier vend un chapeau ou le chemisier une chemise.
Ils donnent valeur pour valeur. Pour un prix plus bas vous avez un article
inférieur ou de qualité moindre.
Payez au travailleur un bon salaire, et il vous fournira ce qu'il y a de mieux
comme travail et comme adresse.
Payez au travailleur un salaire insuffisant et vous n'aurez pas plus le droit
à exiger la meilleure qualité et la plus grande quantité de travail que vous n'en
avez eu à exiger un chapeau de 5 francs pour 2 fr. 50.
Le Go Canny consiste donc à mettre systématiquement en
pratique la formule, «à mauvaise paye, mauvais travail!» Mais il ne
se circonscrit pas à cela seul. De cette formule découlent, par voie
de conséquence logique, une diversité de manifestations de la
volonté ouvrière en conflit avec la rapacité patronale.
Cette tactique, que nous venons de voir vulgarisée en Angleterre,
dès 1889, et préconisée et pratiquée dans les organisations
syndicales, ne pouvait pas tarder à passer la Manche. En effet,
quelques années après, elle s'infiltrait dans les milieux syndicaux
français.
C'est en 1895 que, pour la première fois, en France, nous
trouvons trace d'une manifestation théorique et consciente du
sabotage:
Le Syndicat National des Chemins de fer menait alors campagne
contre un projet de loi,—le projet Merlin-Trarieux—qui visait à
interdire aux cheminots le droit au syndicat. La question de répondre
au vote de cette loi par la grève générale se posa et, à ce propos,
Guérard, secrétaire du syndicat, et à ce titre délégué au Congrès de
l'Union fédérative du Centre (parti Allemaniste) prononça un
discours catégorique et précis. Il affirma que les cheminots ne
reculeraient devant aucun moyen pour défendre la liberté syndicale
et qu'ils sauraient, au besoin, rendre la grève effective par des
procédés à eux; il fit allusion à un moyen ingénieux et peu coûteux:
«… avec deux sous d'une certaine manière, utilisée à bon escient,
déclara-t-il, il nous est possible de mettre une locomotive dans
l'impossibilité de fonctionner…»
Cette nette et brutale affirmation, qui ouvrait des horizons
imprévus, fit gros tapage et suscita une profonde émotion dans les
milieux capitalistes et gouvernementaux qui, déjà, n'envisageaient
pas sans angoisses la menace d'une grève des chemins de fer.
Cependant, si par ce discours de Guérard, la question du
sabotage était posée, il serait inexact d'en déduire qu'il n'a fait son
apparition en France que le 23 juin 1895. C'est dès lors qu'il
commence à se vulgariser dans les organisations syndicales, mais
cela n'implique pas qu'il fut resté ignoré jusque là.
Pour preuve qu'il était connu et pratiqué antérieurement, il nous
suffira de rappeler, comme exemple typique, un «mastic» célèbre
dans les fastes télégraphiques:
C'était vers 1881, les télégraphistes du Bureau central, mécontents du tarif
des heures supplémentaires de nuit, adressèrent une pétition au ministre
d'alors, M. Ad. Cochery. Ils réclamaient dix francs, au lieu de cinq qu'ils
touchaient, pour assurer le service du soir à sept heures du matin. Ils
attendirent plusieurs jours la réponse de l'administration. Finalement, celle-ci
n'arrivant pas, et, d'un autre côté, les employés du Central ayant été avisés
qu'il ne leur serait même pas répondu, une agitation sourde commença à se
manifester.
La grève étant impossible, on eut recours au «mastic». Un beau matin,
Paris s'éveilla dépourvu de communications télégraphiques (le téléphone
n'était pas encore installé).
Pendant quatre ou cinq jours il en fut ainsi. Le haut personnel de
l'administration, les ingénieurs avec de nombreuses équipes de surveillants et
d'ouvriers vinrent au bureau central, mirent à découvert tous les câbles des
lignes, les suivirent de l'entrée des égoûts aux appareils. Ils ne purent rien
découvrir.
Cinq jours après ce «mastic» mémorable dans les annales du Central, un
avis de l'administration prévenait le personnel que dorénavant le service de
nuit serait tarifé dix francs au lieu de cinq. On n'en demandait pas plus. Le
lendemain matin, toutes les lignes étaient rétablies comme par enchantement.
Les auteurs du «mastic» ne furent jamais connus et si l'administration en
devina le motif, le moyen employé resta toujours ignoré 2 .
[2] o Le Travailleur des P. T. T. , n de septembre 1905.
Désormais, à partir de 1895, le branle est donné.
Le sabotage qui, jusqu'alors, n'avait été pratiqué
qu'inconsciemment, instinctivement par les travailleurs, va—sous
l'appellation populaire qui lui est restée,—recevoir sa consécration
théorique et prendre rang parmi les moyens de lutte avérés,
reconnus, approuvés et préconisés par les organisations syndicales.
Le Congrès confédéral qui se tint à Toulouse, en 1897, venait de
s'ouvrir.
Le préfet de la Seine, M. de Selves, avait refusé aux délégués du
syndicat des Travailleurs municipaux, les congés qu'ils demandaient
pour participer à ce Congrès. L'Union des syndicats de la Seine
protesta, qualifiant avec juste raison ce veto d'attentat contre la
liberté syndicale.
Cette interdiction fut évoquée à la première séance du Congrès
et une proposition de blâme contre le préfet de la Seine fut déposée.
L'un des délégués,—qui n'était autre que l'auteur de la présente
étude,—fit observer combien peu M. de Selves se souciait de la
flétrissure d'un congrès ouvrier.
Et il ajouta:
«Mon avis est qu'au lieu de se borner à protester, mieux vaudrait entrer
dans l'action et qu'au lieu de subir les injonctions des dirigeants, de baisser la
tête quand ils dictent leurs fantaisies, il serait plus efficace de répondre du tac
au tac. Pourquoi ne pas répliquer à une gifle par un coup de pied?…»
J'expliquai que mes observations dérivaient d'une tactique de
combat sur laquelle le Congrès serait appelé à se prononcer. Je
rappelai, à ce propos, l'émotion et la peur dont le monde capitaliste
avait tressailli lorsque le camarade Guérard avait déclaré que la
minime somme de dix centimes… dépensée intelligemment,…
suffirait à un ouvrier des chemins de fer pour mettre un train, attelé
de puissantes machines à vapeur, dans l'imposibilité de démarrer.
Puis, rappelant que cette tactique révolutionnaire à laquelle je
faisais allusion serait discutée au cours du Congrès, je conclus en
déposant la proposition ci-dessous:
Le Congrès, reconnaissant qu'il est superflu de blâmer le gouvernement—
qui est dans son rôle en serrant la bride aux travailleurs—engage les
travailleurs municipaux à faire pour cent mille francs de dégâts dans les
services de la Ville de Paris, pour récompenser M. de Selves de son veto.
C'était un pétard!… Et il ne fit pas long feu.
Tout d'abord, la stupéfaction fut grande chez beaucoup de
délégués qui, de prime abord, ne comprenaient pas le sens
volontairement outrancier de la proposition.
Il y eut des protestations et l'ordre du jour pur et simple enterra
ma proposition.
Qu'importait! Le but visé était atteint: l'attention du Congrès était
en éveil, la discussion était ouverte, la réflexion aguichée.
Aussi, quelques jours après, le rapport que la Commission du
boycottage et du sabotage soumettait à l'assemblée syndicale était-il
accueilli avec la plus grande et la plus chaleureuse sympathie.
Dans ce rapport, après avoir défini, expliqué et préconisé le
sabotage, la Commission ajoutait:
Jusqu'ici, les travailleurs se sont affirmés révolutionnaires; mais, la plupart
du temps, ils sont restés sur le terrain théorique: ils ont travaillé à l'extension
des idées d'émancipation, ont élaboré et tâché d'esquisser un plan de société
future d'où l'exploitation humaine sera éliminée.
Seulement, pourquoi à côté de cette œuvre éducatrice, dont la nécessité
n'est pas contestable, n'a-t-on rien tenté pour résister aux empiétements
capitalistes et, autant que faire se peut, rendre moins dures aux travailleurs
les exigences patronales?
Dans nos réunions on lève toujours les séances aux cris de: «Vive la
Révolution Sociale», et loin de se concréter en un acte quelconque, ces
clameurs s'envolent en bruit.
De même il est regrettable que les Congrès affirmant toujours leur fermeté
révolutionnaire, n'aient pas encore préconisé de résolutions pratiques pour
sortir du terrain des mots et entrer dans celui de l'action.
En fait d'armes d'allures révolutionnaires on n'a jusqu'ici préconisé que la
grève et c'est d'elle dont on a usé et on use journellement.
Outre la grève, nous pensons qu'il y a d'autres moyens à employer qui
peuvent dans une certaine mesure, tenir les capitalistes en échec…
L'un de ces moyens est le boycottage. Seulement, la
Commission constate qu'il est inopérant contre l'industriel, le
fabricant. Il faut donc autre chose.
Cet autre chose: c'est le sabotage.
Citons le rapport:
Cette tactique, comme le boycottage, nous vient d'Angleterre où elle a
rendu de grands services dans la lutte que les travailleurs soutiennent contre
les patrons. Elle est connue là-bas sous le nom de Go Canny.
A ce propos, nous croyons utile de vous citer l'appel lancé dernièrement
par l'Union Internationale des Chargeurs de navires, qui a son siège à
Londres:
«Qu'est-ce que Go Canny?
«C'est un mot court et commode pour désigner une nouvelle tactique,
employée par les ouvriers au lieu de la grève.
«Si deux Écossais marchent ensemble et que l'un coure trop vite, l'autre
lui dit: «Marche doucement, à ton aise.»
«Si quelqu'un veut acheter un chapeau qui vaut cinq francs, il doit payer
cinq francs. Mais s'il ne veut en payer que quatre, eh bien! il en aura un de
qualité inférieure. Le chapeau est une marchandise.
«Si quelqu'un veut acheter six chemises de deux francs chacune, il doit
payer douze francs. S'il n'en paie que dix, il n'aura que cinq chemises. La
chemise est encore une marchandise en vente sur le marché.
«Si une ménagère veut acheter une pièce de bœuf qui vaut trois francs, il
faut qu'elle les paye. Et si elle n'offre que deux francs, alors on lui donne de la
mauvaise viande. Le bœuf est encore une marchandise en vente sur le
marché.
«Eh bien, les patrons déclarent que le travail et l'adresse sont des
marchandises en vente sur le marché,—tout comme les chapeaux, les
chemises et le bœuf.
«—Parfait, répondons-nous, nous vous prenons au mot.
«Si ce sont des marchandises nous les vendrons tout comme le chapelier
vend ses chapeaux et le boucher sa viande. Pour de mauvais prix, ils donnent
de la mauvaise marchandise. Nous en ferons autant.
«Les patrons n'ont pas le droit de compter sur notre charité. S'ils refusent
même de discuter nos demandes, eh bien, nous pouvons mettre en pratique
le Go Canny—la tactique de travaillons à la douce, en attendant qu'on nous
écoute.»
Voilà clairement défini le Go Canny, le sabotage: A MAUVAISE PAYE,
MAUVAIS TRAVAIL.
Cette ligne de conduite, employée par nos camarades anglais, nous la
croyons applicable en France, car notre situation sociale est identique à celle
de nos frères d'Angleterre.
Il nous reste à définir sous quelles formes doit se pratiquer le sabotage.
Nous savons tous que l'exploiteur choisit habituellement pour augmenter
notre servitude le moment où il nous est le plus difficile de résister à ses
empiétements par la grève partielle, seul moyen employé jusqu'à ce jour.
Pris dans l'engrenage, faute de pouvoir se mettre en grève, les travailleurs
frappés subissent les exigences nouvelles du capitaliste.
Avec le sabotage il en est tout autrement: les travailleurs peuvent résister;
ils ne sont plus à la merci complète du capital; ils ne sont plus la chair molle
que le maître pétrit à sa guise: ils ont un moyen d'affirmer leur virilité et de
prouver à l'oppresseur qu'ils sont des hommes.
D'ailleurs, le sabotage n'est pas aussi nouveau qu'il le paraît: depuis
toujours les travailleurs l'ont pratiqué individuellement, quoique sans méthode.
D'instinct, ils ont toujours ralenti leur production quand le patron a augmenté
ses exigences; sans s'en rendre clairement compte, ils ont appliqué la
formule: A MAUVAISE PAYE, MAUVAIS TRAVAIL.
Et l'on peut dire que dans certaines industries où le travail aux pièces s'est
substitué au travail à la journée, une des causes de cette substitution a été le
sabotage, qui consistait alors à fournir par jour la moindre quantité de travail
possible.
Si cette tactique a donné déjà des résultats, pratiquée sans esprit de suite,
que ne donnera-t-elle pas le jour où elle deviendra une menace continuelle
pour les capitalistes?
Et ne croyez pas, camarades, qu'en remplaçant le travail à la journée par
le travail aux pièces, les patrons se soient mis à l'abri du sabotage: cette
tactique n'est pas circonscrite au travail à la journée.
Le sabotage peut et doit être pratiqué pour le travail aux pièces. Mais ici,
la ligne de conduite diffère: restreindre la production serait pour le travailleur
restreindre son salaire; il lui faut donc appliquer le sabotage à la qualité au
lieu de l'appliquer à la quantité. Et alors, non seulement le travailleur ne
donnera pas à l'acheteur de sa force de travail plus que pour son argent, mais
encore, il l'atteindra dans sa clientèle qui lui permet indéfiniment le
renouvellement du capital, fondement de l'exploitation de la classe ouvrière.
Par ce moyen, l'exploiteur se trouvera forcé, soit de capituler en accordant les
revendications formulées, soit de remettre l'outillage aux mains des seuls
producteurs.
Deux cas se présentent couramment: le cas où le travail aux pièces se fait
chez soi, avec un matériel appartenant à l'ouvrier, et celui où le travail est
centralisé dans l'usine patronale dont celui-ci est le propriétaire.
Dans ce second cas, au sabotage sur la marchandise vient s'ajouter le
sabotage sur l'outillage.
Et ici nous n'avons qu'à vous rappeler l'émotion produite dans le monde
bourgeois, il y a trois ans, quand on sut que les employés de chemin de fer
pouvaient, avec deux sous d'un certain ingrédient, mettre une locomotive
dans l'impossibilité de fonctionner.
Cette émotion nous est un avertissement de ce que pourraient les
travailleurs conscients et organisés.
Avec le boycottage et son complément indispensable, le sabotage, nous
avons une arme de résistance efficace qui, en attendant le jour où les
travailleurs seront assez puissants pour s'émanciper intégralement nous
permettra de tenir tête à l'exploitation dont nous sommes victimes.
Il faut que les capitalistes le sachent: le travailleur ne respectera la
machine que le jour où elle sera devenue pour lui une amie qui abrège le
travail, au lieu d'être comme aujourd'hui, l'ennemie, la voleuse de pain, la
tueuse de travailleurs.
En conclusion de ce rapport, la Commission proposa au Congrès
la résolution suivante:
Chaque fois que s'élèvera un conflit entre patrons et ouvriers soit que le
conflit soit dû aux exigences patronales, soit qu'il soit dû à l'initiative ouvrière,
et au cas où la grève semblerait ne pouvoir donner des résultats aux
travailleurs visés: que ceux-ci appliquent le boycottage ou le sabotage—ou
les deux simultanément—en s'inspirant des données que nous venons
d'exposer.
La lecture de ce rapport fut accueillie par les applaudissements
unanimes du Congrès. Ce fut plus que de l'approbation: ce fut de
l'emballement.
Tous les délégués étaient conquis, enthousiasmés. Pas une voix
discordante ne s'éleva pour critiquer ou même présenter la moindre
observation ou objection.
Le délégué de la Fédération du Livre, Hamelin, ne fut pas des
moins enthousiastes. Il approuva nettement la tactique préconisée et
le déclara en termes précis, dont le compte rendu du Congrès ne
donne que ce pâle écho:
Tous les moyens sont bons pour réussir, affirma-t-il. J'ajoute qu'il y a une
foule de moyens à employer pour arriver à la réussite; ils sont faciles à
appliquer pourvu qu'on le fasse adroitement. Je veux dire par là qu'il y a des
choses qu'on doit faire et qu'on ne doit pas dire. Vous me comprenez.
Je sais bien que si je précisais, on pourrait me demander si j'ai le droit de
faire telle ou telle chose; mais, si l'on continuait à ne faire que ce qu'il est
permis de faire on n'aboutirait à rien.
Lorsqu'on entre dans la voie révolutionnaire, il faut le faire avec courage,
et quand la tête est passée, il faut que le corps y passe.
De chaleureux applaudissements soulignèrent le discours du
délégué de la Fédération du Livre et, après que divers orateurs
eurent ajouté quelques mots approbatifs, sans qu'aucune parole
contradictoire ait été prononcée, la motion suivante fut adoptée à
l'unanimité:
Le syndicat des Employés de commerce de Toulouse invite le Congrès à
voter par des acclamations les conclusions du rapport et à le mettre en
pratique à la première occasion qui se présentera.
Le baptême du sabotage ne pouvait être plus laudatif. Et ce ne
fut pas là un succès momentané,—un feu de paille, conséquence
d'un emballement d'assemblée,—les sympathies unanimes qui
venaient de l'accueillir ne se démentirent pas.
Au Congrès confédéral suivant, qui se tint à Rennes en 1898, les
approbations ne furent pas ménagées à la tactique nouvelle.
Entre les orateurs qui, au cours de la discussion prirent la parole
pour l'approuver, citons, entre autres, le citoyen Lauche,—
aujourd'hui député de Paris: il dit combien le syndicat des
Mécaniciens de la Seine, dont il était le délégué, avait été heureux
des décisions prises au Congrès de Toulouse, relativement au
boycottage et au sabotage.
Le délégué de la Fédération des Cuisiniers se tailla un beau
succès et dérida le Congrès, en narrant avec humour le drolatique
cas de sabotage suivant: les cuisiniers d'un grand établissement
parisien, ayant à se plaindre de leur patron, restèrent à leur poste
toute la journée, fourneaux allumés; mais, au moment où les clients
affluèrent dans les salles, il n'y avait dans les marmites que des
briques «cuisant» à grande eau… en compagnie de la pendule du
restaurant.
Du rapport qui clôtura la discussion—et qui fut adopté à
l'unanimité,—nous extrayons le passage suivant:
… La Commission tient à indiquer que le sabotage n'est pas chose neuve;
les capitalistes le pratiquent, chaque fois qu'ils y trouvent intérêt; les
adjudicataires en ne remplissant pas les clauses de bonne qualité de
matériaux, etc., et ils ne le pratiquent pas que sur les matériaux: que sont
leurs diminutions de salaires, sinon un sabotage sur le ventre des prolétaires?
Il faut d'ailleurs ajouter que, instinctivement, les travailleurs ont répondu
aux capitalistes en ralentissant la production, en sabotant inconsciemment.
Mais, ce qui serait à souhaiter, c'est que les travailleurs se rendent compte
que le sabotage peut être pour eux une arme utile de résistance, tant par sa
pratique que par la crainte qu'il inspirera aux employeurs, le jour où ils sauront
qu'ils ont à redouter sa pratique consciente. Et nous ajouterons que la
menace du sabotage peut souvent donner d'aussi utiles résultats que le
sabotage lui-même.
Le Congrès ne peut pas entrer dans le détail de cette tactique; ces
choses-là ne relèvent que de l'initiative et du tempérament de chacun et sont
subordonnées à la diversité des industries. Nous ne pouvons que poser la
théorie et souhaiter que le sabotage entre dans l'arsenal des armes de lutte
des prolétaires contre les capitalistes, au même titre que la grève et que, de
plus en plus, l'orientation du mouvement social ait pour tendance l'action
directe des individus et une plus grande conscience de leur personnalité…
Une troisième et dernière fois, le sabotage subit le feu d'un
congrès: ce fut en 1900, au Congrès confédéral qui se tint à Paris.
On vivait alors une période trouble. Sous l'influence de Millerand,
ministre du commerce, se constatait une déviation qui avait sa cause
dans les tentations du Pouvoir. Bien des militants se laissaient
aguicher par les charmes corrupteurs du ministérialisme et certaines
organisations syndicales étaient entraînées vers une politique de
«paix sociale» qui, si elle eût prédominé, eût été funeste au
mouvement corporatif. C'eût été pour lui, sinon la ruine et la mort,
tout au moins l'enlizement et l'impuissance.
L'antagonisme, qui s'accentua dans les années qui suivirent,
entre les syndicalistes révolutionnaires et les réformistes, pointait.
De cette lutte intestine la discussion, ainsi que le vote sur le
sabotage furent une première et embryonnaire manifestation.
La discussion fut courte; Après que quelques orateurs eurent
parlé en faveur du sabotage une voix s'éleva pour le condamner:
celle du président de séance.
Il déclara que «s'il n'avait pas eu l'honneur de présider, il se serait
réservé de combattre le sabotage proposé par le camarade Riom et
par Beausoleil»; et il ajouta qu'il «le considérait comme plus nuisible
qu'utile aux intérêts des travailleurs et comme répugnant à la dignité
de beaucoup d'ouvriers.»
Il suffira, pour apprécier à sa valeur cette condamnation du
sabotage d'observer que, quelques semaines plus tard, il ne
«répugna pas à la dignité» de ce moraliste impeccable et scrupuleux d'être nanti, grâce aux bons offices de Millerand, d'une sinécure de
tout repos 3 .
[3] Il s'agit de M. Treich, alors secrétaire de la Bourse du
Travail de Limoges et fougueux «guesdiste»… nommé peu
après receveur de l'enregistrement à Bordeaux.
Le rapporteur de la Commission de laquelle ressortissait le
sabotage, choisi pour son travail sur la «marque syndicale», était un
adversaire du sabotage. Il l'exécuta donc en ces termes:
Il me reste à dire un mot au sujet du sabotage. Je le dirai d'une façon
franche et précise. J'admire ceux qui ont le courage de saboter un exploiteur,
je dois même ajouter que j'ai ri bien souvent aux histoires que l'on nous a
racontées au sujet du sabotage, mais, pour ma part, je n'oserais faire ce que
ces bons amis ont fait. Alors, ma conclusion est que si je n'ai pas le courage
de faire une action, ce serait de la lâcheté de ma part d'inciter un autre à la
faire.
Je vous avoue que, dans l'acte qui consiste à détériorer un outil ou toute
chose confiée à mes soins, ce n'est pas la crainte de Dieu qui paralyse mon
courage, mais la crainte du gendarme!
Je laisse à vos bons soins le sort du sabotage.
Le Congrès n'épousa cependant pas les vues du rapporteur. Il fit
bien un «sort» au sabotage, mais il fut autre que celui qui lui était
conseillé.
Un vote eut lieu, par bulletins, sur cette question spéciale—
d'improbation ou d'approbation du sabotage—et il donna les
résultats suivants:
Pour le sabotage 117
Contre 76
Bulletins blancs 2
Ce vote précis clôtura la période de gestation, d'infiltration
théorique du sabotage.
Depuis lors, indiscutablement admis, reconnu et accepté, il n'a
plus été évoqué aux Congrès corporatifs et il a pris rang définitivement au nombre des moyens de lutte préconisés et
pratiqués dans le combat contre le capitalisme.
Il est à remarquer que le vote ci-dessus, émis au Congrès de
1900, est déjà une indication du tassement qui va s'effectuer dans
les organisations syndicales et qui va mettre les révolutionnaires à
un pôle, les réformistes à l'autre. En effet, dans tous les Congrès
confédéraux qui vont suivre, quand révolutionnaires et réformistes
se trouveront aux prises, presque toujours la majorité révolutionnaire
sera à peu près ce qu'elle a été dans le vote sur le sabotage,—soit
dans la proportion des deux tiers, contre une minorité réformiste d'un
tiers.