Le Sabotage
CHAPITRE II La «marchandise» travail
CHAPITRE II
La «marchandise» travail
Dans l'exposé historique qui précède, nous venons de constater
que le sabotage, sous l'expression anglaise de Go Canny, découle
de la conception capitaliste que le travail humain est une
marchandise.
Cette thèse, les économistes bourgeois s'accordent à la soutenir.
Ils sont unanimes à déclarer qu'il y a un marché du travail, comme il
y a un marché du blé, de la viande, du poisson ou de la volaille.
Ceci admis, il est donc logique que les capitalistes se comportent
à l'égard de la «chair à travail» qu'ils trouvent sur le marché comme
lorsqu'il s'agit pour eux d'acheter des marchandises ou des matières
premières: c'est-à-dire qu'ils s'efforcent de l'obtenir au taux le plus
réduit.
C'est chose normale étant donné les prémisses. Nous sommes
ici en plein jeu de la loi de l'offre et de la demande.
Seulement, ce qui est moins compréhensible, c'est que, dans
leur esprit, ces capitalistes entendent recevoir, non une quantité de
travail en rapport avec le taux du salaire qu'ils payent, mais bien,
indépendamment du niveau de ce salaire, le maximum de travail que
puisse fournir l'ouvrier.
En un mot, ils prétendent acheter non une quantité de travail,
équivalente à la somme qu'ils déboursent, mais la force de travail
intrinsèque de l'ouvrier: c'est, en effet, l'ouvrier tout entier—corps et
sang, vigueur et intelligence—qu'ils exigent.
Lorsqu'ils émettent cette prétention, les employeurs négligent de
tenir compte que cette «force de travail» est partie intégrante d'un être pensant, capable de volonté, de résistance et de révolte.
Certes, tout irait au mieux dans le monde capitaliste si les
ouvriers étaient aussi inconscients que les machines de fer et d'acier
dont ils sont les servants et si, comme elles, ils n'avaient en guise de
cœur et de cerveau qu'une chaudière ou une dynamo.
Seulement, il n'en est pas ainsi! Les travailleurs savent quelles
conditions leur sont faites dans le milieu actuel et s'ils les subissent,
ce n'est point de leur plein gré. Ils se savent possesseurs de la
«force de travail» et s'ils acquiescent à ce que le patron qui les
embauche en «consomme» une quantité donnée, ils s'efforcent que
cette quantité soit en rapport plus ou moins direct avec le salaire
qu'ils reçoivent. Même parmi les plus dénués de conscience, parmi
ceux qui subissent le joug patronal, sans mettre en doute son bien
fondé, jaillit intuitivement la notion de résistance aux prétentions
capitalistes: ils tendent à ne pas se dépenser sans compter.
Les employeurs n'ont pas été sans constater cette tendance
qu'ont les ouvriers à économiser leur «force de travail». C'est
pourquoi, certains d'entre eux ont habilement paré au préjudice qui
en découle pour eux, en recourant à l'émulation pour faire oublier à
leur personnel cette prudence restrictive.
Ainsi, les entrepreneurs du bâtiment, surtout à Paris, ont
vulgarisé une pratique, qui d'ailleurs tombe en désuétude depuis
1906,—c'est-à-dire depuis que les ouvriers de la corporation sont
groupés en syndicats puissants.
Cette pratique consiste à embaucher un «costaud» qui, sur le
chantier, donne l'élan à ses camarades. Il «en met» plus que
quiconque… et il faut le suivre, sinon les retardataires risquent d'être
mal vus et d'être débauchés comme incapables.
Une telle manière de procéder dénote bien que ces
entrepreneurs raisonnent à l'égard des travailleurs comme lorsqu'ils
traitent un marché pour l'acquisition d'une machine. De même qu'ils
achètent celle-ci avec la fonction productive qui lui est incorporée 4 ,
de même ils ne considèrent l'ouvrier que comme un instrument de
production qu'ils prétendent acquérir en entier, pour un temps donné, tandis qu'en réalité, ils ne passent de contrat avec lui que
pour la fonction de son organisme se traduisant en travail effectif.
[4] il y a cependant des cas où le vendeur d'une machine
ne cède pas intégralement à son acheteur la fonction
productrice de la dite machine. En exemple, certaines
machines à fabriquer les chaussures qui sont munies d'un
compteur enregistrant le nombre des chaussures produites et
qui sont vendues avec la stipulation que l'acheteur paiera
indéfiniment une certaine redevance par paire de chaussures
produite.
Cette discordance qui est la base des rapports entre patrons et
ouvriers met en relief l'opposition fondamentale des intérêts en
présence: la lutte de la classe qui détient les moyens de production
contre la classe qui, dénuée de capital, n'a d'autre richesse que sa
force de travail.
Dès que, sur le terrain économique, employés et employeurs
prennent contact, se révèle cet antagonisme irréductible qui les jette
aux deux pôles opposés et qui, par conséquent, rend toujours
instables et éphémères leurs accords.
Entre les uns et les autres, en effet, il ne peut jamais se conclure
un contrat au sens précis et équitable du terme. Un contrat implique
l'égalité des contractants, leur pleine liberté d'action et, de plus, une
de ses caractéristiques est de présenter pour tous ses signataires un
intérêt réel et personnel, dans le présent aussi bien que dans
l'avenir.
Or, lorsqu'un ouvrier offre ses bras à un patron, les deux
«contractants» sont loin d'être sur le pied d'égalité. L'ouvrier obsédé
par l'urgence d'assurer son lendemain,—si même il n'est pas tenaillé
par la faim,—n'a pas la sereine liberté d'action dont jouit son
embaucheur. En outre, le bénéfice qu'il retire de son louage de
travail n'est que momentané, car, s'il y trouve la vie immédiate, il
n'est pas rare que le risque de la besogne à laquelle il est astreint ne
mette sa santé, son avenir en péril.
Donc, entre patrons et ouvriers il ne peut se conclure
d'engagements qui méritent le qualificatif de contrats. Ce qu'on est
convenu de désigner sous le nom de contrat du travail n'a pas les
caractères spécifiques et bilatéraux du contrat; c'est, au sens strict,
un contrat unilatéral, favorable seulement à l'un des contractants,—
un contrat léonin.
Il découle de ces constatations que, sur le marché du travail, il
n'y a, face à face, que des belligérants en permanent conflit; par
conséquent, toutes les relations, tous les accords des uns et des
autres ne peuvent être que précaires, car ils sont viciés à la base, ne
reposant que sur le plus ou moins de force et de résistance des
antagonistes.
C'est pourquoi, entre patrons et ouvriers, ne se conclut jamais—
et ne peut jamais se conclure,—une entente durable, un contrat au
sens loyal du mot: il n'y a entre eux que des armistices qui,
suspendant pour un temps les hostilités, apportent une trêve
momentanée aux faits de guerre.
Ce sont deux mondes qui s'entrechoquent avec violence: le
monde du capital, le mondé du travail. Certes, il peut y avoir,—et il y
a,—des infiltrations de l'un dans l'autre; grâce à une sorte de
capillarité sociale, des transfuges passent du monde du travail dans
celui du capital et, oubliant ou reniant leurs origines, prennent rang
parmi les plus intraitables défenseurs de leur caste d'adoption. Mais,
ces fluctuations dans les corps d'armée en lutte n'infirment pas
l'antagonisme des deux classes.
D'un côté comme de l'autre les intérêts en jeu sont
diamétralement opposés et cette opposition se manifeste en tout ce
qui constitue la trame de l'existence. Sous les déclamations
démocratiques, sous le verbe menteur de l'égalité, le plus superficiel
examen décèle les divergences profondes qui séparent bourgeois et
prolétaires: les conditions sociales, les modes de vivre, les habitudes
de penser, les aspirations, l'idéal… tout! tout diffère!