Le Sabotage

Emile Pouget · Chapitre 4 sur 13

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Le Sabotage

CHAPITRE III Morale de classe

CHAPITRE III

 

 

Morale de classe

 

Il est compréhensible que, de la différenciation radicale dont

nous venons de constater la persistance entre la classe ouvrière et

la classe bourgeoise découle une moralité distincte.

Il serait, en effet, pour le moins étrange, qu'il n'y ait rien de

commun entre un prolétaire et un capitaliste, sauf la morale.

Quoi! Les faits et gestes d'un exploité devraient être appréciés et

jugés avec le critérium de son ennemi de classe?

Ce serait simplement absurde!

La vérité, c'est que, de même qu'il y a deux classes dans la

société, il y a aussi deux morales,—celle des capitalistes et celle des

prolétaires.

 

La morale naturelle ou zoologique, écrit Max Nordau, déclarerait que le

repos est le mérite suprême, et ne donnerait à l'homme le travail comme

désirable et glorieux qu'autant que ce travail est indispensable à son

existence matérielle. Mais les exploiteurs n'y trouveraient pas leur compte.

Leur intérêt, en effet, réclame que la masse travaille plus qu'il n'est nécessaire

pour elle, et produise plus que son propre usage ne l'exige. C'est qu'ils

veulent précisément s'emparer du surplus de la production; à cet effet, ils ont

supprimé la morale naturelle et en ont inventé une autre, qu'ils ont fait établir

par leurs philosophes, vanter par leurs prédicateurs, chanter par leurs poètes:

morale d'après laquelle l'oisiveté serait la source de tous les vices, et le travail

une vertu, la plus belle de toutes les vertus…

 

Il est inutile d'observer que cette morale est à l'usage exclusif des

prolétaires, les riches qui la prônent n'ayant garde de s'y soumettre:

l'oisiveté n'est vice que chez les pauvres.

C'est au nom des prescriptions de cette morale spéciale que les

ouvriers doivent trimer dur et sans trêve au profit de leurs patrons et

que tout relâchement de leur part, dans l'effort de production, tout ce

qui tend à réduire le bénéfice escompté par l'exploiteur, est qualifié

d'action immorale.

Par contre, c'est toujours en excipant de cette morale de classe

que sont glorifiés le dévouement aux intérêts patronaux, l'assiduité

aux besognes les plus fastidieuses et les moins rémunératrices, les

scrupules niais qui créent «l'honnête ouvrier», en un mot toutes les

chaînes idéologiques et sentimentales qui rivent le salarié au carcan

du capital, mieux et plus sûrement que des maillons en fer forgé.

Pour compléter l'œuvre d'asservissement, il est fait appel à la

vanité humaine: toutes les qualités du bon esclave sont exaltées,

magnifiées et on a même imaginé de distribuer des récompenses,—

la médaille du travail!—aux ouvriers-caniches qui se sont distingués

par la souplesse de leur épine dorsale, leur esprit de résignation et

leur fidélité au maître.

De cette morale scélérate la classe ouvrière est donc saturée à

profusion.

Depuis sa naissance, jusqu'à la mort, le prolétaire en est englué:

il suce cette morale avec le lait plus ou moins falsifié du biberon qui,

pour lui, remplace trop souvent le sein maternel; plus tard, à la

«laïque», on la lui inculque encore, en un dosage savant, et

l'imprégnation se continue, par mille et mille procédés, jusqu'à ce

que, couché dans la fosse commune, il dorme son éternel sommeil.

L'intoxication résultant de cette morale est tellement profonde et

tellement persistante que des hommes à l'esprit subtil, au

raisonnement clair et aigu, en restent cependant contaminés. C'est

le cas du citoyen Jaurès qui, pour condamner le sabotage, a excipé

de cette éthique, créée à l'usage des capitalistes. Dans une

discussion ouverte au Parlement sur le Syndicalisme, le 11 mai

1907, il déclarait:

 

Ah! s'il s'agit de la propagande systématique, méthodique du sabotage, au

risque d'être taxé par vous d'un optimisme où il entrerait quelque

complaisance pour nous-mêmes, je ne crains pas qu'elle aille bien loin. Elle

répugne à toute la nature à toutes les tendances de l'ouvrier…

 

Et il insistait fort:

 

Le sabotage, affirmait-il, répugne à la valeur technique de l'ouvrier.

La valeur technique de l'ouvrier, c'est sa vraie richesse; voilà pourquoi le

théoricien, le métaphysicien du syndicalisme, Sorel déclare que, accordât-on

au syndicalisme tous les moyens possibles, il en est un qu'il doit s'interdire à

lui-même: celui qui risquerait de déprécier, d'humilier dans l'ouvrier cette

valeur professionnelle, qui n'est pas seulement sa richesse précaire

d'aujourd'hui, mais qui est son titre pour sa souveraineté dans le monde de

demain…

 

Les affirmations de Jaurès, même placées sous l'égide de Sorel,

sont tout ce qu'on voudra,—voire de la métaphysique,—hormis la

constatation d'une réalité économique.

Où diantre a-t-il rencontré des ouvriers que «toute leur nature et

toutes leurs tendances» portent à donner le plein de leur effort,

physique et intellectuel à un patron, en dépit de conditions

dérisoires, infimes ou odieuses que celui-ci leur impose?

En quoi, d'autre part, la «valeur technique» de ces

problématiques ouvriers serait-elle mise en péril, parce que, le jour

où ils s'apercevront de l'exploitation éhontée dont ils sont victimes,

ils tenteront de s'y soustraire et, tout d'abord, ne consentiront plus à

soumettre leurs muscles et leurs cerveaux à une fatigue indéfinie,

pour le seul profit du patron?

Pourquoi ces ouvriers gaspilleraient-ils cette «valeur technique»

qui constitue leur «vraie richesse»—au dire de Jaurès—et pourquoi

en feraient-ils presque gratuitement cadeau au capitaliste?

N'est-il pas plus logique qu'au lieu de se sacrifier, en agneaux

bêlants sur l'autel du patronat, ils se défendent, luttent, et estimant

au plus haut prix possible leur «valeur technique» ils ne cèdent tout

ou partie de cette «vraie richesse» qu'aux conditions les meilleures,

ou les moins mauvaises?

A ces interrogations l'orateur socialiste n'apporte pas de réponse,

n'ayant pas approfondi la question. Il s'est borné à des affirmations d'ordre sentimental, inspirées de la morale des exploiteurs et qui ne

sont que le remâchage des arguties des économistes reprochant

aux ouvriers français leurs exigences et leurs grèves, les accusant

de mettre l'industrie nationale en péril.

Le raisonnement du citoyen Jaurès est, en effet du même ordre,

avec cette différence qu'au lieu de faire vibrer la corde patriotique,

c'est le point d'honneur, la vanité, la gloriole du prolétaire qu'il a

tâché d'exalter, de surexciter.

Sa thèse aboutit à la négation formelle de la lutte de classe, car

elle ne tient pas compte du permanent état de guerre entre le capital

et le travail.

Or, le simple bon sens suggère que le patron étant l'ennemi, pour

l'ouvrier, il n'y a pas plus déloyauté de la part de celui-ci à dresser

des embuscades contre son adversaire qu'à le combattre à visage

découvert.

Donc, aucun des arguments empruntés à la morale bourgeoise

ne vaut pour apprécier le sabotage, non plus que toute autre

tactique prolétarienne; de même, aucun de ces arguments ne vaut

pour juger les faits, les gestes, les pensées ou les aspirations de la

classe ouvrière.

Si sur tous ces points on désire raisonner sainement, il ne faut

pas se référer à la morale capitaliste, mais s'inspirer de la morale

des producteurs qui s'élabore quotidiennement au sein des masses

ouvrières et qui est appelée à régénérer les rapports sociaux, car

c'est elle qui réglera ceux du monde de demain.