Le septième continent

M.-A. RAYJEAN · Chapitre 14 sur 21

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Le septième continent

Chapitre XIV

 

 

Kassel s’éveilla avec un affreux mal de tête. Il avait le crâne lourd. Mais, dès qu’il ouvrit les yeux, il s’aperçut que quelque chose avait changé pendant la nuit.

Il sauta hors de son lit et se précipita vers Jans. Il le secoua, vainement. Le docteur new-yorkais ne bougea pas. Il restait immobile, comme Klin, comme Helen Cadwell.

Phil et Clara Leen se levèrent à leur tour. Ils éprouvaient, eux aussi, des maux de tête.

— Nous avons dormi comme des abrutis, diagnostiqua Kassel. Presque artificiellement.

— Comment ça ? sursauta Clara.

— Eh bien ! au moyen de diverses substances. L’éventail ne manque pas. Il va des substances chimiques aux ondes hypnotiques.

— Mais Jans ? s’étonna John Phil.

Ils avaient atteint l’océan et ils avaient perdu la trace de Klin et de ses compagnons. Ils avaient décidé de revenir à leur point de départ et, quand ils étaient arrivés, fourbus, harassés par plusieurs jours passés dans le désert, ils avaient découvert Klin et Helen Cadwell, immobiles, figés sur leur lit de camp.

Sans difficulté, Kassel avait diagnostiqué la maladie. Klin, Helen, rejoignaient Torn et Hokness dans le camp des handicapés, des inutiles, des impotents. Ils avaient probablement contracté le mal pendant leur voyage et Mac se demandait comment ils avaient pu arriver jusqu’ici dans un tel état.

Mais l’absence de Jans ne s’expliquait pas. En effet, le docteur de Los Angeles, Phil et Clara Leen cherchèrent dans une vaste zone autour de l’amas rocheux. Ils ne trouvèrent pas Edward.

Aussi, ce matin, en s’éveillant, on comprenait mieux la stupéfaction de Kassel en apercevant son collègue, mystérieusement revenu pendant la nuit. Toutes les hypothèses, même les plus hardies, s’ad-mettaient.

— Dans cet état, Jans n’a pu arriver seul jusqu’ici, conclut Mac. Quelqu’un l’a conduit.

— Qui ? interrogea Clara.

— Mystère. Peut-être l’individu chauve, à lunettes. Ça m’étonnerait qu’il nous ait abandonnés complètement.

John Phil hocha la tête. Les événements le déroutaient.

— Nous n’avons même pas découvert les traces d’un véhicule dans le sable. Or, vous croyez que Jans serait revenu à pied, avec l’individu chauve, à lunettes ?

— Oh ! à pied, sûrement pas. Les traces s’effacent et tout dépend de la nature du véhicule. En tout cas, on nous a bel et bien endormis afin de masquer le retour de mon confrère.

— D’autres questions se posent, toutes aussi énigmatiques, dit la jeune manucure. Nous pourrions même nous en poser à longueur de journée. Nous sommes entrés dans le mystère au moment où nous répondions à l’annonce du journal.

— Bah ! Déjà, remarqua John, cette annonce dissimulait quelque chose d’étrange, par son texte. La police aura sûrement flairé une affaire louche.

— La police, gloussa Clara Leen, ne viendra pas nous chercher ici ! Si seulement nous pouvions savoir pourquoi Jans n’était pas avec Klin et Helen, lorsque nous sommes arrivés ! Le nœud gordien se dénouerait.

Elle se tourna vers Kassel.

— Vous ne pouvez rien faire pour votre confrère ?

— Non, dit Mac, impuissant. C’est trop tard. J’aurais pu essayer la méthode des contraires, méthode qui m’a réussi. Mais la maladie avait été prise dans sa période d’incubation. Tandis que, pour Jans…

Il soupira.

— Pourtant, ajouta-t-il, nous avons tous bu des extraits de cactus. Ce liquide, apparemment, paraît nutritif, car il ôte la faim. Mais, contrairement à ce que croyait mon collègue, il ne préserve pas de la maladie.

Pendant des jours, s’attendant eux-mêmes à tomber malades, Kassel, Phil et Clara Leen veillèrent leurs compagnons. Mais veillaient-ils des vivants, ou des cadavres ?

 

*

* *

 

Une nuit, Jans reprit conscience. Il sortit de sa léthargie. Les yeux grands ouverts, il sonda les ténèbres. Il devina une masse sur sa poitrine, quelque chose de phosphorescent. Immédiatement, il pensa à Hooa. D’ailleurs, une onde télépathique frappa son subconscient.

— N’ayez pas peur. C’est moi, Hooa. Je suis venu en une nuit, de l’océan. Il fallait absolument que je vous prévienne. J’ai besoin de vous.

L’étonnement grandit chez Edward. Il essaya de coordonner ses idées, de profiter au maximum de son moment de lucidité.

— Pourquoi nous avez-vous guéris, puis à nouveau anesthésiés ?

— Jamais je n’ai ordonné aux Fargs de vous inoculer les antidotes. Quand vous avez fui notre antre, j’étais le premier étonné, stupéfait. Je ne m’explique pas ce qui s’est passé. Puis les Fargs m’ont rapporté que vous étiez à nouveau en léthargie. Cette nuit, un groupe d’entre eux m’a accompagné. Ils vous ont inoculé les antidotes. Je tiens à ce que vous soyez conscient.

— Pourquoi avez-vous quitté votre repaire pour venir jusqu’ici, au péril de votre vie ? Je croyais que cette possibilité vous était interdite.

— Non, nous pouvons sortir la nuit, comme nos ancêtres. J’ai jugé que j’arriverais ici avant le jour. Je repartirai la nuit prochaine.

Kassel, Phil et Clara Leen dormaient, d’un sommeil naturel. Dans un coin de la grotte, réunis en essaim, les Fargs veillaient. A la moindre alerte, ils se précipiteraient sur les humains et les piqueraient.

Le Ksiss poursuivit son dialogue silencieux. Il sentait la peau du Terrien contre la sienne.

— Des Zonds parcourent le septième continent. Ils ont débarqué depuis plusieurs jours, à bord de véhicules volants. Equipés de combinaisons protectrices, ils ne risquent pas les piqûres des Fargs.

— Hum ! fit Jans. Cette précaution, de la part des Zonds explique qu’ils ont connaissance de l’existence des Fargs, de leurs méthodes d’action.

Hooa restait inquiet. Sa pensée devint pressante :

— Justement, j’aimerais que vous enquêtiez au sujet des intentions des Zonds. Nul doute, ce sont eux qui vous ont amenés ici, vous et vos compagnons.

— Enquêter ? Comment ?

— Je vous le répète. Des Zonds parcourent le désert. Ils s’arrêtent parfois devant les cactus, les plantes grasses, et ils se livrent à un travail que les Fargs ne comprennent pas, qu’ils ne peuvent pas expliquer. Les Fargs ne sont pas dotés d’une intelligence très poussée. J’aimerais des informations complémentaires.

— Vous comptez sur moi ?

— Oui. En échange, je vous accorde la liberté de vos mouvements. Les Fargs ne vous inquiéteront plus.

Pleinement conscient du service que le Ksiss lui demandait, Edward comprit qu’il tenait sa chance. Il ne la laissa pas s’échapper. Il exigea certaines conditions.

— Je voudrais aussi que mes compagnons soient tirés de leur état léthargique. Tous, Hokness, comme Torn.. Vous n’avez rien à craindre de nous.

— En admettant que j’accepte, dit Hooa, vous m’aiderez ?

— Oui. J’aurai besoin de l’appui de mes compagnons. Car le désert est vaste.

— Très bien, je donnerai des ordres aux Fargs. Mais ceux-ci attendront que je sois reparti. Pendant la journée, je me cacherai dans la grotte. Je partirai dès la nuit tombée. Après quoi, les Fargs agiront. D’ailleurs, si vous tentiez de nuire aux Ksiss, mes auxiliaires vous rappelleraient que vous restez à leur merci. J’accepte vos conditions si vous acceptez les miennes.

Le pacte conclu, Hooa ne prolongea pas le contact télépathique. Il promit de revenir lorsque les Terriens disposeraient des informations nécessaires. Il se réfugia au plus profond de la grotte annexe et les Fargs, intervenant, replongèrent Jans dans le néant.

Toute la journée, le Ksiss demeura dans l’obscurité. Ni Kassel, ni Phil, ni Clara Leen, ne soupçonnèrent sa présence. Puis, à la première heure de nuit, l’étrange créature des ténèbres s’échappa dans un grand froissement d’ailes. D’une traite, elle franchit des dizaines et des dizaines de kilomètres. Il lui fallait absolument arriver à l’océan avant le jour.

Alors, les Fargs se jetèrent sur les Terriens. Les antidotes coulèrent dans le sang de Jans, de Klin, d’Helen Cadwell, et même de Torn. Ce fut comme une résurrection.

Kassel, Phil et Clara Leen n’en croyaient pas leurs yeux. Ils crièrent au miracle. Mais Edward leur expliqua la vérité.

— Maintenant, dit-il, nous devons aider les Ksiss, sous peine de retomber dans notre état léthargique. Si les Zonds parcourent le désert, nous les découvrirons et nous connaîtrons leurs projets.

— Hum ! toussa Klin. Croyez-vous qu’ils se laisseront approcher ?

— Préparez-vous, ordonna Jans, confiant. Nous partons. Mais nous nous diviserons en équipes. Nous augmenterons ainsi nos chances.

En trois groupes, ils s’éparpillèrent dans le désert.

 

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