Le septième continent
Chapitre VII
D’une voix entrecoupée, Charles Torn expliqua qu’il était avocat à Los Angeles. Mêlé à une affaire scandaleuse, la publicité accolée à son nom n’avait pas servi ses intérêts. Au contraire. Aigri et découragé, il avait cherché le salut dans l’annonce parue en onzième page d’un journal californien. Si sa démarche n’avait pas réussi, il se serait tiré une balle dans la tête. Il avait déjà acheté le revolver.
Pour l’instant, il ressemblait à une loque. Une loque qui s’accrochait à la vie, terriblement, désespérément. Il étreignait les mains de Jans, les serrait avec fougue, espoir :
— Tirez-moi de là, docteur ! Il serait trop stupide de mourir maintenant, comme une bête, en plein désert.
Edward lui cacha la vérité. Mais le doute ne subsistait plus. Torn était atteint de la même maladie dont souffrait Hokness. Les divers symptômes le confirmaient. Il tremblait, sans fièvre, et sa peau se refroidissait lentement.
Phil tira Jans à l’écart.
— Eh bien ? C’est grave ?
— C’est surtout inconnu, mystérieux, inguérissable, soupira le médecin. Comme Hokness.
— On ne peut pas le laisser là !
— Non, vous allez nous conduire jusqu’à Kassel. Nous emmènerons Torn. Chaque heure qui passe aggrave un peu plus son cas. Mais ici, nous ne pouvons pas le traiter.
— Il existe un traitement ? demanda John Phil avec espoir.
— Oh ! C’est beaucoup dire. Des moyens rudimentaires, basés sur la médecine des contraires.
Klin et Phil saisirent Torn par les chevilles et les aisselles. Il ne pouvait guère se tenir sur ses jambes et, de toute façon, il n’aurait jamais la force de revenir jusqu’à l’endroit où Kassel et Clara Leen attendaient.
Ils confectionnèrent une grossière civière avec un burnous. Ils y couchèrent Torn. Puis le groupe s’orienta vers l’ouest, sous l’implacable soleil.
— Nous devrions arriver avant la nuit, promit le commerçant. Mais Torn constitue un handicap.
— Laissez-moi ! gémissait l’avocat. J’entrave votre marche.
— Ne faites pas l’idiot ! dit John Phil. Maintenant que nous avons trouvé du secours, vous ne voulez quand même pas qu’on vous abandonne !
Cette réflexion entra dans l’esprit de Jans avec une certaine résonance douloureuse. Alors que Klin et Helen Cadwell se préparaient au départ, comme ils en avaient décidé unanimement, Edward avait demandé d’attendre vingt-quatre heures de plus.
Le lendemain, Jans avait conclu de partir avec Klin et Helen. Hokness ne souffrait pas. Il avait perdu totalement l’usage de la parole et il était plongé dans un état comateux, voisin de la mort. Pourtant, il vivait. Ses organes fonctionnaient au ralenti et n’éprouvaient plus le besoin de nourriture, de liquide. Comme un hiberné, il attendait un éventuel et improbable réchauffement.
Edward avait griffonné quelques mots sur un papier, à l’intention d’Hokness, au cas où celui-ci retrouverait ses facultés physiques et intellectuelles.
Il expliquait qu’il s’absentait pour plusieurs jours, pour un temps indéterminé, mais qu’il reviendrait.
Jans ne s’illusionnait guère. Hokness ne lirait jamais son message, mais le docteur partait sans arrière-pensée, avec la certitude d’avoir accompli tout ce qui était humainement possible pour l’industriel.
La température fraîchissait lorsque John Phil tendit la main devant lui et s’exclama :
— Voilà les rochers !
Ils étaient tous exténués, harassés. La peau leur cuisait, mordue, brûlée par le soleil, irritée par le sable. Un homme accourut à leur rencontre. C’était Mac Kassel, un médecin de Los Angeles. Son étonnement fut immense en retrouvant ses compagnons entourés par Jans, Klin et Helen Cadwell.
Kassel, Phil, Torn et Clara Leen vivaient dans des conditions exactement semblables à celles de Jans. Une grotte climatisée naturellement les protégeait des sautes extrêmes de température. Une source offrait une eau fraîche, tandis que des mains anonymes avaient stocké différents objets et provisions indispensables à une survie.
Ces gens, si précautionneux, connaissaient sûrement à la perfection les besoins des Hommes. Ils avaient déterminé, dosé, le matériel nécessaire à l’établissement d’une petite colonie au milieu d’une région particulièrement inhospitalière. Pourquoi s’acharnaient-ils à prolonger l’agonie inévitable des humains transplantés brutalement hors de leur planète ?
— Des points communs nous rapprochent, constatait Jans avec intérêt. Nous sommes, tous les huit, citoyens américains. Nous avons été partagés en deux groupes de quatre. Dans chaque groupe, un médecin et une femme.
Klin alluma une cigarette. Un feu, alimenté avec des racines de mandragore, illuminait la grotte et réchauffait Torn. Les silhouettes prenaient un peu des allures fantomatiques.
— Un médecin, ça s’explique. Mais une femme ?
— Facteur psychologique d’équilibre, répondit Jans sérieusement. Je ne l’explique pas autrement. En somme, ceux qui nous ont amenés ici veulent nous donner toutes les chances de survivre.
— Si c’est ça, leur annonce ! grimaça Clara Leen, déçue. Je m’attendais à mieux, du moins à quelque chose d’autre. Je ne pensais sûrement pas à une opération de survie.
— Raisonnons froidement, dit Edward en jetant une racine dans le brasier. L’annonce nous promettait la guérison, le retour à des facultés psychiques normales. Nous sommes guéris, incontestablement.
— Hum ! souffla Kassel à voix basse, désignant Torn endormi. Nous luttons contre une autre maladie. Qui peut affirmer que nous ne succomberons pas tous ?
— La question, mon cher confrère, n’est pas de savoir ce que nous réserve l’avenir. Je m’en réfère à l’annonce. Nous n’avons pas été joués. Une vie nouvelle s’offre à nous.
— Parlons-en ! grommela Clara Leen. Nous retombons dans la préhistoire.
— N’exagérons rien, rectifia Jans. Nous vivons une aventure exaltante qui, certes, nous éloigne de notre existence quotidienne. Personnellement, je ne regrette pas mon cabinet de New York, mes clients exigeants, mes responsabilités…
— Votre femme, docteur ? reprocha Helen Cadwell. Vous la chassez totalement de votre vie ?
Une vision éphémère traversa l’esprit d’Edward, mais ne s’y attarda pas.
— Jane ? J’avais décidé, arrêté mon suicide. A l’heure actuelle, je serais mort. L’annonce du Sun m’a sauvé. Vous pouvez, vous aussi, faire votre mea culpa. Vous ne seriez que des cadavres, encore une fois. Alors, tout ce qui m’attache au passé, je dois le rayer… Vous semblez regretter votre petite existence terrestre, Clara Leen.
— Oh ! Moi…, j’étais manucure dans un grand magasin de Los Angeles. Un spécialiste me soignait pour une dépression. J’avalais des tas de médicaments, sans résultat. J’étais découragée.
— Et vous, Kassel ?
— Des ennuis d’argent. Ça ne vous intéresserait pas particulièrement. Le suicide apparaissait comme une solution. L’annonce m’est tombée sous les yeux.
Le silence s’installa bientôt dans la grotte. Chacun se recueillait avec ses souvenirs. Puis l’heure tardive incita au repos. John Phil resta éveillé toute la nuit et alimenta sans cesse le feu près duquel Torn, sur son lit de camp, se rôtissait sans grand espoir.
Le lendemain, toute la journée, l’avocat demeura prostré, malgré les douches d’eau froide qu’on lui administrait. Ces tentatives, comme pour Hokness, n’apportaient qu’un soulagement mesuré.
— Torn sera irrécupérable, diagnostiqua Kassel.
— Je sais, soupira Jans. Vous auriez une idée sur l’origine de cette sclérose galopante ?
— L’analyse de la source montre une eau pure. L’air ne comporte aucun microbe. L’alimentation est stérilisée. Reste l’éventualité d’une contamination par piqûre.
— Les épines de cactus ne renferment pas d’animalcules, assura Edward. Je les ai examinées très sérieusement. D’ailleurs, Hokness affirmait qu’il n’avait jamais touché une plante grasse. N’empêche, il a attrapé la maladie.
— Est-ce vraiment une maladie, Jans ?
Celui-ci sursauta. Il regarda son confrère avec étonnement. Ce raisonnement le déroutait, le stupéfiait. Il n’aurait jamais eu l’idée d’émettre semblable hypothèse.
— Comment ça, Kassel ?
— J’évoque un état physiologique, permanent ou passager, nous l’ignorons encore, créé par notre transplantation hors de la Terre. Car je ne m’illusionne pas non plus. Nous avons quitté notre planète et nous évoluons dans un autre monde.
Cette éventualité amena Edward à repenser son diagnostic. Un état physiologique nouveau ne conduisait pas forcément à la pathologie. Mais des conséquences logiques en découlaient.
— Si cela était, Kassel, aucun d’entre nous n’échappera à cet état. Tôt ou tard, nous éprouverons tous les mêmes symptômes. Je m’étonne même, dans ce cas, que nous tardions à enregistrer ces manifestations.
Trois jours plus tard, alors que Torn glissait doucement dans la paralysie, Mac Kassel ressentit une grande lassitude.
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