Le septième continent
Chapitre V
— Je n’y comprends rien, soupira Jans en ôtant les embouts d’un stéthoscope de ses oreilles. Poumons, cœur, paraissent normaux, de même que la tension artérielle. Le thermomètre n’indique aucune élévation de température.
— Qu’est-ce que j’ai, docteur ? s’inquiéta Hokness, allongé sur son lit de camp. Je ressens des picotements dans tout le corps.
Klin et Helen Cadwell regardèrent Edward avec insistance. Ils mettaient toute leur confiance en lui, mais le médecin ne pouvait pas opérer de miracle. Il se trouvait devant un cas exceptionnel, déroutant, inexplicable.
— L’absence d’un matériel approprié empêche une analyse sanguine complète. C’est dommage. Nous aurions pu peut-être y puiser des renseignements intéressants.
— Il y a un microscope, dit Philip.
— Je sais. Je ne compte guère sur cet instrument rudimentaire pour diagnostiquer la maladie d’Hokness. Si encore il s’agissait d’un microscope électronique !
L’industriel plongea dans un sommeil paisible, voisin de la torpeur. Klin attira Edward à l’écart.
— Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Hokness présente les symptômes d’une asthénie accentuée. Malaises généraux, fatigue intense, voire affaiblissement psychique. Mais l’origine de ces troubles m’échappe.
— Virus ? grimaça Philip.
— Possible, mais pas absolument obligatoire. N’oubliez pas que nous sommes sur une autre planète que la Terre.
Klin avait trouvé des cigarettes parmi les objets accumulés dans la grotte annexe. Il en fuma une nerveusement.
— Nous risquons la contagion, si c’est un virus.
Les heures s’écoulèrent et l’état d’Hokness ne s’améliorait pas, malgré l’administration de doses massives de vitamines C et B. L’emploi d’antibiotiques restait hasardeux, l’absence de fièvre prouvant qu’il n’y avait pas infection caractérisée.
Le lendemain, l’industriel éprouva une légère gêne de la parole. Il formait difficilement ses phrases, avec hésitation, et bégayait parfois. Ce symptôme annonçait une aggravation. Il était incapable de se lever et ne tenait plus sur ses jambes. Le rythme cardiaque et pulmonaire fléchit légèrement, ainsi que la tension artérielle, mais sans causer d’alarme.
Jans séria les questions. Seul, le malade pouvait l’aider.
— Il faut que vous me décriviez avec exactitude vos symptômes, Hokness, insista Edward. Peut-être pourrai-je traquer la vérité. J’ai examiné quelques gouttes de votre sang au microscope. Je n’ai décelé aucun animalcule, ou micro-organisme.
— Je suis fichu, docteur, gémit le gros homme, livide.
— Non. Nous lutterons jusqu’au bout. Aidez-moi. Qu’est-ce que vous ressentez exactement ?
— D’abord ce fourmillement sur tout le… le corps. Il persiste, depuis le début. J’éprouve… j’ép… un certain froid intérieur.
— Comment ça ? Précisez.
— On dirait que… que mes vaisseaux charrient des glaçons. Touchez ma peau. Elle est froide comme celle d’un lézard, d’un serpent.
— Je sais, dit Jans en inclinant des paupières.
— Et puis… et puis…
Hokness avait un regard vague, lointain. Parfois, il se raidissait, il se convulsait. Cela se traduisait par des contractures intenses, de plus en plus prolongées.
— Tétanies, soliloqua le médecin, diagnostiquant ces symptômes.
— Et puis, docteur, mes membres pèsent, pèsent terriblement. Je dois avoir du plomb dans le corps. J’ai comme l’impression que… que tout se durcit en moi. Mes muscles, mes organes, ma chair…
Edward prit une décision. Il se tourna vers Klin et vers Helen Cadwell, qui attendaient avec anxiété. Ils ne s’illusionnaient guère sur l’éventuelle guérison d’Hokness. Son état empirait d’heure en heure.
— Prenez des gants, et des pioches. Vous trouverez des racines séchées. Déterrez-les. Il faut faire du feu. Beaucoup de feu.
Les deux jeunes gens obéirent sans demander d’explication. Avec l’acharnement du désespoir, malgré la chaleur accablante, ils creusèrent le sable et arrachèrent les mandragores les plus proches. Ils en firent un tas dans la grotte.
Jans craqua une allumette et mit le feu à ce combustible. Les racines flambèrent sans difficulté et dégagèrent une fumée âcre, un peu nauséabonde. Les Terriens toussèrent, même Hokness. Une chaleur intense se dégagea du brasier, alors qu’au-dehors la nuit tombait et glaçait l’atmosphère.
L’industriel remua ses membres avec beaucoup plus de facilité. Il se souleva même sur son séant, mais l’effort l’obligea à se recoucher.
— Je me sens mieux, dit-il. Le froid a quitté mon corps.
Ils firent du feu pendant toute la nuit. Au matin, si l’état d’Hokness ne s’était pas amélioré, il ne s’était pas aggravé. Sa difficulté à s’exprimer avait régressé.
Jans, les traits tirés par une nuit sans sommeil, nota le résultat de son initiative. Il conclut :
— Nous luttons avec des moyens empiriques. Je crois qu’il faut créer une différence brutale de température : de la chaleur, la nuit ; du froid, le jour. Tout au moins retardons-nous ainsi l’évolution du mal.
— Le jour… Comment va-t-on créer du froid ? s’inquiéta Klin. Nous n’avons pas de la glace.
— La nuit, il faudra récupérer de l’eau dans tous les récipients dont nous disposons. Vous l’avez constaté, la source coule pendant la nuit et fournit une eau très fraîche. Nous donnerons des douches à Hokness pendant la journée.
Durant les jours qui suivirent, Jans, Klin et Helen Cadwell se relayèrent avec acharnement. La nuit, ils brûlaient des mandragores dont ils trouvaient des provisions en abondance dans le désert, et, le reste du temps, ils humidifiaient le corps d’Hokness. Il était certain qu’ils ne pourraient pas, indéfiniment, maintenir ce rythme de vie, d’autant qu’ils n’avaient trouvé là qu’un moyen bien modeste pour stopper l’évolution de la maladie inconnue.
— A ce régime, s’inquiéta Helen Cadwell, Hokness risque d’attraper une bonne pneumonie. Le remède deviendrait pire que le mal.
— Pourtant, s’entêta Jans, nous avons acquis un premier résultat. L’évolution pathologique est freinée.
— Elle ne régresse pas, soupira Klin.
L’industriel dormait. Il mangeait très peu et perdait l’appétit, et même le besoin de boire. Il s’affaiblissait, mais très progressivement, comme si son organisme luttait désespérément. Avec régularité, ses battements cardiaques diminuaient. Ils passaient à quarante pulsations-minute. Sa tension artérielle baissait parallèlement et toutes les fonctions de ses organes se ralentissaient.
— Il ne s’en tirera pas, malgré nos efforts, constata sombrement l’étudiante en chimie. C’est grotesque. Il voulait se suicider, parce qu’il avait fait faillite. Il s’achemine quand même inévitablement vers la mort, vers une autre mort.
— Pourtant, nous luttons de toutes nos forces, de toute notre énergie, pour conserver Hokness en vie, murmura Jans. Ça signifie que nous sommes guéris de notre état dépressif, que nous aspirons à vivre, ou plutôt à survivre.
— Pourquoi l’homme de la villa ne revient-il pas ? maugréa Klin. Il doit savoir ce qu’a Hokness. Il est capable de choses prodigieuses et son silence ne s’explique pas.
— Rien ne s’explique, dit Edward. Nous sommes entrés dans une vie nouvelle. Je me demande si toute cette planète est occupée par le désert. Nous n’avons pas les moyens de le vérifier. Rien, hormis nos jambes, notre volonté. Pour Hokness…
— Eh bien ! insista Helen, devant l’hésitation du médecin. Dites la vérité. Nous sommes assez courageux pour la supporter. D’ailleurs, nous ne nous illusionnons pas.
— Hokness paraît frappé de sclérose généralisée. Les tétanies précèdent la paralysie. Dans quelques jours, il aura perdu en totalité l’usage de la parole et du mouvement. Mais ses organes fonctionnent, normalement, seulement moins vite, comme s’ils se trouvaient en état d’hibernation.
La situation devenait franchement inquiétante, d’autant que Klin, Helen, ou Jans, n’étaient pas à l’abri de la maladie. Or, s’ils succombaient à leur tour à cette sclérose galopante ? Etait-ce ce que recherchaient les mystérieux annonceurs du Sun ?
Edward achevait l’examen d’un fragment d’épine de cactus. Sous le microscope, il n’avait rien décelé d’anormal, ni parasites, ni microbes. Sinon que les cactus renfermaient une énorme quantité d’eau, sans doute absorbée au cours des nuits, très froides.
L’origine de la maladie restait donc inconnue. Une analyse d’air ne montrait pas, non plus, la présence de bacilles pathogènes.
— Klin, décida Jans, il faut absolument que vous découvriez l’homme de la villa, l’homme qui nous a amenés ici. Vous partirez avec Helen, aussi loin que vous le pourrez. Vous traverserez le désert. L’eau nécessaire, vous la trouverez dans les cactus. Elle abonde.
— Mais vous, docteur ? demanda Philip.
— Moi ? Je ne peux pas abandonner Hokness. Le pauvre est intransportable.
— Si… si vous tombez malade, à votre tour, pendant notre absence ?
— Le risque s’adresse à vous aussi. Aucun de nous n’est à l’abri.
Klin et Helen Cadwell décidèrent qu’ils partiraient avant l’aube. Ils profiteraient des heures encore fraîches de la nuit. Mais une terrible anxiété burinait les traits des deux jeunes gens. Dans le désert, le risque d’attraper la maladie n’était-il pas plus grand ?
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