Le septième continent

M.-A. RAYJEAN · Chapitre 8 sur 21

Pages du PDF

Le septième continent

Chapitre VIII

 

 

Jans ne tergiversa pas. Il attira Kassel à l’écart.

— Vous voulez vous soumettre au traitement ? Car, naturellement, je ne peux pas vous y forcer. Mais vous savez ce que vous risquez.

— Traité ou pas, je risque la même chose ! dit le docteur de Los Angeles en haussant les épaules.

La gravité de son cas ne l’effrayait pas. Il gardait tout son sang-froid et cela traduisait un système nerveux magnifiquement équilibré. On se demandait comment Kassel, pendant un moment, avait pu songer au suicide. Il avait l’étoffe d’un homme volontaire, obstiné, que le découragement n’abattait pas.

— Décidez, Kassel ! insista Jans. Si vous ne croyez pas en la médecine des contraires…

— Mais si, Jans ! Ne vous irritez pas. Je prends la chose du bon côté. Je ne voudrais pas affoler mes compagnons. Vous pouvez faire ce que vous voudrez.

— Bien. Nous battrons peut-être de vitesse la maladie, car votre cas ne se présente pas de la même façon que ceux d’Hokness ou de Torn. Vous ressentez une fatigue intense, mais pas encore de tremblements. Vous entrez dans la période d’incubation.

Mac quitta ses vêtements. Il apparut, torse nu, un peu bardé de graisse superflue. Il s’allongea sur le sol sableux.

— Grouillez-vous. Ça commence à me piquer sur la peau.

Jans mobilisa Klin et Phil. Il leur recommanda d’apporter de l’eau, beaucoup d’eau. Ils en avaient recueillie pendant la nuit et ils la destinaient à Torn. Mais ils avaient abandonné la partie, pour l’avocat. Le malheureux n’absorbait guère plus que des liquides, et encore avec difficulté. Il ne s’exprimait que par hoquets et il perdait lentement conscience. Son état ne le préoccupait pas. Il vivait hors du temps.

Klin et Phil remplirent des bassines de plastique et ils en déversèrent le contenu sur Kassel. Celui-ci serra les dents, crispa les mâchoires et n’émit aucune plainte. L’eau le glaçait jusqu’aux os et un grand tremblement l’agita.

— Continuez, fit Edward. Ça vous picote toujours. Kassel ?

— Moins, mais toujours un peu.

— Vous savez, il me vient une idée, soudain…

— Laquelle ?

— Je la garde pour moi jusqu’a ce que je la confirme. C’est peut-être idiot, vous comprenez, je ne voudrais pas vous donner de fausses illusions.

— Bah ! Au point où j’en suis ! soupira Mac, en frissonnant.

Jans s’obstina et resta muet. Mais il se livra à une curieuse besogne qui suscita un grand étonnement chez ses compagnons. Il passa une éponge sur le corps de son confrère et il recueillit soigneusement cette eau de lavage.

Tandis que Klin et Phil vidaient sur Kassel les derniers récipients pleins d’eau, Edward se retirait dans la grotte annexe. Il alluma un manchon au gaz et l’approcha du microscope.

Il opéra une préparation, plaçant quelques gouttes d’eau qu’il avait recueillie, sous la lamelle de l’instrument d’optique. Dès qu’il mit l’œil à l’oculaire, il poussa une exclamation.

— Bon sang ! Est-ce possible ?

Quelque chose apparaissait dans l’eau souillée de sueur. Un animalcule. Il ressemblait à un pou et il en avait certainement les dimensions. Il possédait un corps annelé muni de trois paires de pattes.

Chaque patte se terminait par des sortes de ventouses qui permettaient à l’animal de se fixer, d’adhérer sur n’importe quelle surface.

Mais il possédait, à l’extrémité de son abdomen, non pas un aiguillon, un dard, mais une longue trompe, ténue, sans doute piquante. L’animalcule s’assimilait aux insectes, car une double paire d’ailes recouvraient son corps annelé. Ces élytres étaient translucides, et, détail curieux, bien que l’animalcule soit probablement décelable à l’œil nu, il fallait un microscope pour l’observer. Ses ailes lui servaient d’organe protecteur et prenaient la couleur ambiante, défiant le regard le plus habile. Cette particularité expliquait pourquoi il passait inaperçu.

— Un hémiptère ! soliloqua Jans en s’arrachant à son observation passionnante. Comment n’y avions-nous pas pensé plus tôt ?

Il revint précipitamment dans la grotte centrale. Son visage reflétait les stigmates de sa découverte. Il était haletant, un peu hagard, en tout cas très excité.

— Kassel ! Kassel ! Ça vous pique toujours ?

— Non, avoua Mac. Mais qu’est-ce que vous avez, Jans ?

— Figurez-vous que mon idée était la bonne, jubila Edward. J’ai… j’ai trouvé des hémiptères sur votre peau, du moins sur l’éponge avec laquelle j’ai lavé votre corps.

— Des insectes ?

— Oui, ils sont morts, apparemment. Je suppose que la différence extrême de température, dans sa brutale opposition, crée un état de choc chez les animalcules. C’est pourquoi nous avions enregistré un certain succès en appliquant cette méthode.

Kassel se rhabilla. Il se sentait mieux. Pendant quelques minutes, sous l’eau glacée, il s’était demandé si le remède ne serait pas pire que le mal. Il fallait un organisme entraîné pour résister à ce traitement de cheval !

— Elles sont comment, ces saloperies ?

— Mettez votre œil au microscope, suggéra Edward. Vous les verrez.

Le médecin de Los Angeles ne se fit pas répéter l’invitation. Il bondit vers la grotte annexe et se pencha sur l’instrument d’optique. Puis Klin, Phil, Helen et Clara observèrent à leur tour le fascinant animal.

— Il ne ressemble à aucun insecte terrestre, conclut Kassel. Dommage que nous n’ayons pas un miscroscope électronique. Nous aurions étudié ses organes internes.

Il saisit l’éponge avec précaution.

— Ça doit pulluler, là-dedans !

— Laissez ça ! implora Jans. Vous pourriez tout répandre par terre et nous n’aurions plus des sujets d’observation.

Marc reposa l’éponge dans la cuvette vide où subsistait seulement une petite flaque d’eau. Il hocha la tête, perplexe, voire dubitatif.

— J’avais tout ça sur le corps ?

— Et bien d’autres, certainement, dit Jans. Leurs trompes se terminent par un dard. Ça explique ces picotements sur la peau.

Si elle était importante, la découverte ne résolvait pas les problèmes essentiels. Des points restaient encore dans l’ombre. Kassel les aborda, modérant l’optimisme peut-être exagéré de son collègue new-yorkais.

— Ces hémiptères, dont les élytres prennent la couleur ambiante et assurent une invisibilité certaine, seraient-ils les agents de la maladie ?

— Les chances sont de quatre-vingts pour cent, estima Jans, avec les réserves d’usage. Nous ne sommes pas assez outillés pour approfondir ces problèmes. Mais, désormais, nous devrons lutter contre ces insectes.

— Curieux, remarqua Mac, auquel rien n’échappait. Pourquoi ces animalcules parasites, qui volent, individualiseraient-ils leur action ?

— Comment ça ? Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

Kassel précisa clairement sa pensée et son argument pesa :

— Depuis des jours, nous sommes certainement environnés par ces insectes, invisibles grâce à leur particularité. Comment expliquez-vous qu’Hokness, Torn et moi ayons contracté la maladie ?

— Nous n’en sommes pas exempts, avoua Edward.

— Malheureusement. Je veux dire que la contagion aurait pu s’opérer plus rapidement. Il suffisait que les hémiptères s’attaquent à nous tous, en même temps. Pourquoi l’un après l’autre ?

Jans haussa les épaules. La question restait sans réponse, mais elle méritait réflexion, et même une réflexion sérieuse, très poussée. Le comportement des animalcules ne s’expliquait pas.

Helen Cadwell, qui écoutait la conversation des deux médecins avec un extrême intérêt, avait aussi son idée. Cette particularité lui revenait même à l’esprit maintenant que Kassel exposait sa thèse sur l’agissement troublant des hémiptères.

— Je remarque, dit-elle, qu’au cours de notre périple dans le désert, nous avons tous bu de l’eau contenue dans les cactus. Tous, sauf le docteur Kassel et Clara Leen. Nous en exceptons aussi Hokness et Torn. C’est exact ?

— Rien de plus exact, affirma Edward, le front plissé. Eh bien ?

— Eh bien ! nous n’avons pas encore contracté la maladie.

— Ah ! Ah ! ricana Kassel. Si vous comptez sur cette immunisation, vous ne ferez pas de vieux os !

Jans prit la remarque au sérieux. Il se raccrochait à toutes les hypothèses, à toutes les constatations, même si elles apparaissaient puériles et sans intérêt. Tout devait être épluché, examiné, disséqué avec une attention méritée.

— Helen a raison. La coïncidence est troublante. Peut-être existe-t-il, dans les cactus, une substance particulière qui éloigne les hémiptères. A votre place, Clara Leen, j’irais immédiatement m’abreuver à un cactus.

Comme la manucure se dirigeait vers la sortie, obéissante, Phil s’interposa. Il saisit une gourde et une sonde.

— Laissez, Helen. J’ai l’habitude. Le docteur Jans m’a appris. Je vais ramener du suc de cactus pour tout le monde.

— Vous en boirez aussi, Kassel, suggéra Edward.

— Comme vous voudrez, acquiesça Mac. C’est une boisson comme une autre. Entre nous, je préférerais le whisky.

Le lendemain matin, quand tous s’éveillèrent, après une nuit d’un sommeil abrutissant, Jans constata rapidement qu’un événement s’était produit.

II fouilla toute la grotte annexe et la caverne centrale.

Il tempêtait :

— Si je tenais celui qui…

— Que vous arrive-t-il, docteur ? demanda Helen Leen.

— Je ne retrouve plus l’éponge, ni la cuvette qui contenait des cadavres d’hémiptères. C’est ennuyeux. Si je découvre le voleur, ou l’auteur de cette farce, il aura de mes nouvelles.

Pris d’un soupçon, Edward marcha vers son collègue de Los Angeles qui roulait son duvet.

— Comment vous sentez-vous, Kassel ?

— Bien. Votre thérapeutique semble agissante.

— Dites donc, pendant la nuit, vous n’auriez pas subtilisé l’éponge et les cadavres d’animalcules qui y adhéraient ?

Mac fronça les sourcils. L’accusation le blessait.

— Vous vous fichez de moi, Jans ? Vos saloperies de bestioles étaient mortes. Qu’est-ce que j’en ferais ?

 

OceanofPDF.com