Le septième continent
Chapitre XV
Jans ajusta ses jumelles devant les yeux. Il regarda longuement.
— Que font-ils ? Tenez, Clara, constatez.
Il tendit les lunettes à la jeune manucure. Celle-ci observa à son tour mais, comme chez Edward, la surprise plissa son front.
— Oui, c’est incompréhensible.
Ils étaient allongés dans le sable, au sommet d’une dune. De cette éminence, ils dominaient une sorte de plateau aride où ne croissaient que des cactus géants et quelques mandragores difformes. D’ailleurs, sur le septième continent, la végétation se bornait à ce genre de plantes, exclusivement.
— Ils ne nous ont pas vus, dit le médecin. Pas encore, nul doute, cela viendra.
— Vous comptez les interroger ?
— Oui, s’ils comprennent l’américain.
— Bah ! L’inconnu de la villa de banlieue parlait notre langue. Il l’a peut-être enseignée à ses congénères.
Edward en douta. Il reprit les jumelles et poursuivit son observation, passionnante, surprenante. Il imagina Klin et Helen, puis Kassel et Phil, parcourant eux aussi le désert à la recherche des Zonds. Torn était resté à la grotte, car les diverses provisions et le matériel ne pouvaient pas être laissés sans surveillance. Question de sécurité, d’autant cruciale que les rations et les conserves s’épuisaient. Les pionniers les économisaient le plus possible en absorbant du jus de cactus (Du moins les plantes qu’ils nommaient ainsi.) extrêment nutritif, en plus de ses propriétés désaltérantes.
— Bizarre, remarqua Jans. On dirait qu’ils…
A deux cents mètres, peut-être davantage, deux Zonds se livraient à un étrange travail. Ils portaient des tuniques bleues, qui leur descendaient jusqu’aux genoux, et des pantalons collants, comme A’Nko et C’Lha. Ils étaient accroupis au pied d’un cactus géant et l’un d’eux, à l’aide d’une seringue, inoculait quelque chose à la base de la plante. Son collègue tenait un récipient de verre où s’agitait un liquide translucide, extrêmement fluide.
Puis, quand ils eurent terminé, ils passèrent au cactus voisin. Mais, par-dessus leur tunique, ils avaient endossé une combinaison légère, transparente. Un casque à hublot protégeait leur tête. On aurait dit qu’ils évoluaient dans un milieu inadapté à leur système respiratoire. En réalité, il ne s’agissait que d’une simple précaution. Ainsi équipés, ils ne redoutaient pas les Fargs, ces hôtes terribles du septième continent.
Un transcepteur, logé dans leurs scaphandres, les alerta. Immédiatement, ils jetèrent autour d’eux des regards anxieux, mais ils n’aperçurent pas Jans et Clara Leen, aplatis dans le sable. N’empêche, quelqu’un les épiait, et A’Nko les prévenait. Grâce au satellite-relais, les Zonds possédaient une admirable vue d’ensemble du désert, et rien ne leur échappait.
Dans son plan, A’Nko avait prévu cette éventualité. Il n’oubliait pas les Terriens. De son labo, il surveillait l’opération avec une vigilance scrupuleuse.
Conformément aux instructions, les deux Zonds abandonnèrent précipitamment leur besogne. Ils regagnèrent leur engin volant, posé à proximité, sorte d’hélicoptère à forme ovoïde qui reposait sur deux grands patins.
— Ils s’enfuient ! cria Jans, déçu, au moment où l’engin ovoïde décollait à la verticale.
Rapidement, le véhicule disparut vers l’ouest. Edward se redressa, car les précautions ne s’imposaient plus. Mains aux hanches, il grogna :
— Notre présence les a gênés. Comment ont-ils pu nous déceler ?
Il ignorait, bien sûr, tous les moyens techniques dont disposaient les Zonds. Mais il prit une décision hardie :
— Allons voir de plus près ce qu’ils fabriquaient.
Avec Clara, il dévala la pente et se retrouva devant le cactus où il avait surpris les deux Zonds. Il observa la plante géante, plusieurs fois de la taille d’un homme. Puis il examina les longues tiges épineuses.
— Alors ? demanda la manucure qui n’y connaissait rien en botanique.
— Je ne vois rien, dit Edward. Mais les deux Zonds s’affairaient au pied même de la plante.
Il s’accroupit. Le cactus possédait un gros bulbe, à moitié enfoui dans le sable, d’une couleur légèrement jaunâtre, sur lequel se greffaient les tiges. Jans gratta le sol et mit à nu des racines qui s’en-fonçaient profondément dans la terre desséchée. Il s’aperçut que la structure de ces plantes différait de celle des cactus terrestres.
— Ils inoculaient quelque chose dans le bulbe, conclut le docteur new-yorkais. Passez-moi la seringue, Clara.
Celle-ci donna l’objet demandé au médecin. Jans opéra plusieurs prélèvements qu’il recueillit avec précaution dans des éprouvettes bouchées.
— J’analyserai ça, expliqua-t-il. Je crois que, pour le moment, nous n’avons plus rien à faire ici.
— Hooa sera-t-il satisfait ?
— Il le faudra bien. Je ne peux pas courir après les Zonds. Apparemment, ceux-ci évitent le contact avec nous.
Ils rentrèrent à la grotte. Torn ne signala rien de suspect. Puis les autres arrivèrent à leur tour. Ils avaient vu des Zonds, mais ceux-ci avaient fui à leur approche.
Jans examina ses prélèvements au microscope. Il les compara avec du suc de cactus normal. Il ne discerna aucune différence, même dans la coloration. En tout cas, s’il redoutait la présence d’animalcules, il fut rassuré… et déçu en même temps, car il ne s’expliquait pas la manœuvre des Zonds.
— J’en aurai le cœur net, dit-il, décidé. Je ne vois pas d’autres moyens.
Il vida ses prélèvements dans un gobelet. Le suc restait incolore. Puis il avala le contenu de la timbale, avant que ses camarades n’aient pu l’en empêcher.
— Vous êtes fou, docteur ! s’écria Clara, livide. Vous voulez vous empoisonner ? Vous ignorez la substance employée par les Zonds.
Jans resta détendu. Il n’éprouva aucune crainte. Même, il sourit.
— Ne vous affolez pas. Les Zonds n’empoisonnent sûrement pas les cactus, seule végétation utile du désert. Mais, à défaut d’analyses, je connaîtrai ainsi les propriétés du liquide translucide inoculé aux plantes.
Kassel, nerveux, marchait de long en large dans la grotte. L’initiative de son collègue l’inquiétait.
— Vous jouez les héros, Jans… Les Fargs, ça ne vous suffit donc pas ?
— Bah ! vous vous tourmentez bien, mon cher collègue. Bientôt, nous serons obligés d’absorber des extraits de cactus « traité », car je me demande si le but des Zonds n’est pas, justement, de modifier chimiquement la composition de ce suc nutritif, nourriture exclusive des Ksiss.
— Les Fargs, s’étonna Helen, ne s’alimentent pas avec du suc de cactus. C’est à noter.
— Exact, approuva Edward. Hooa m’a appris ça, entre autres. Les Fargs préfèrent l’extrait d’une autre plante. Ils n’assimilent pas le produit, trop caustique pour eux, du cactus. Mais ils le pompent, l’emmagasinent dans des alvéoles, et l’inoculent aux Ksiss.
L’inquiétante attente commença. Transformé en cobaye volontaire, Jans devint le pôle d’attraction de ses compagnons.
— Eh bien ! qu’avez-vous à me regarder comme ça ? Je deviens un phénomène ?
— Non, docteur, fit Klin, embarrassé. Mais nous guettons une réaction de votre organisme. Nous ignorons laquelle. C’est ça le plus angoissant.
— Ne vous tracassez pas, Klin. Partez avec Helen puisque…
Il s’interrompit, devant la pâleur subite du visage de Philip.
— Puisque ? insista le jeune comédien.
— Enfin, j’ai compris qu’Helen ne vous était pas indifférente. Vous avez insisté pour faire équipe avec elle. Je vous le demande à nouveau. Partez vers Hokness, et ramenez notre malheureux ami. Je suppose qu’Hooa a tenu sa promesse. Or, Hokness doit s’impatienter.
Helen rougit.
— Oh ! Docteur… Philip et moi, nous vous obéirons.
— Bien, dit Jans, satisfait. Vous pouvez partir immédiatement. Et ramenez tout le matériel, toutes les provisions…
Il se passa la main sur le front. Quelques gouttes de sueur perlèrent, et il cligna des paupières. Kassel se précipita et tâta le pouls de son collègue.
— Ça ne va pas, Jans ?
— Si… si. Mais je me sens la tête lourde. Je crois bien que je vais m’allonger.
Il s’étendit sur son lit de camp et ferma les yeux. Dix minutes plus tard, il dormait d’un sommeil paisible. Kassel lui trouva une tension normale et il rassura ses compagnons.
— Rien de comparable avec la maladie transmise par les Fargs. Aucun signe d’asthénie, ou de lésion nerveuse. Simplement un sommeil profond.
Néanmoins, Klin et Helen partirent, peu rassurés pourtant sur l’état physique de Jans. Ils retrouvèrent Hokness en parfaite santé. L’industriel avait pris connaissance du mot laissé par Edward.
Mais, quand tous trois revinrent auprès de leurs compagnons, deux jours plus tard, Jans dormait toujours.
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