Le théâtre des aveugles

Adar Karagöz · Chapitre 1 sur 6

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Le théâtre des aveugles

Chapitre I

 

Personne ne s’est probablement jugé auparavant avec autant de colère que moi. Les supplications d’un homme fantôme et le dernier sourire d’un assassin insufflent la direction de mon futur dans la même pièce. Je ne sais pas si ce sont les dernières années de ma vie, mais je poursuis mon chemin comme n’étant rien pendant toute cette durée. Le désir de destruction et de disparition grandit davantage chaque jour en moi et je remplis à la lettre les désirs insatiables de mes pensées. Chaque personne que je perçois comme heureuse dans mon entourage me pousse à des crises de colère. C’est ce qui avait commencé en moi : j’en étais réduit à courir comme un fou au centre de ma haine.

J’aurais dû néanmoins ne pas me préoccuper du tout d’avoir dit ou non la vérité. Finalement, la vérité en elle-même (et c’est quelque chose de discutable) est peut-être l’acceptation préliminaire de l’échec technique. En parlant de problèmes techniques, je me suis de temps en temps demandé comme tout le monde « comment vivre ? Comment exister ? ». Je recherche les réponses uniquement parce que j’en ressens beaucoup le manque, pas parce que je dois les trouver. Sinon, je suis convaincu que ces questions et d’autres similaires ont été posées à chaque époque depuis des siècles. En y pensant, je me suis rendu compte de la place qu’en réalité ces questions peuvent occuper dans l’esprit humain, jusqu’à quelles extrémités elles peuvent te pousser, en te laissant même au beau milieu d’une folie que tu ne remarques pas. Ces questions passionnées qui ont fait souffrir pendant des années frappaient mon visage en faisant des ricochets sur les murs d’une impasse hargneuse. Cette souffrance subie, le rigorisme qu’elle a créé dans mon âme, l’intolérance qu’elle a reflétée seront dissimulés dans les sujets que je vais raconter par la suite.

La première conviction à laquelle je suis parvenu en mon nom était l’idée de mettre fin à mon existence. À chaque lever, je me réveille avec la question « est-ce qu’on est aujourd’hui ce matin-là ? », et je termine la journée en pensant le faire après les petites tâches qu’il me reste à accomplir. Cette idée qui est toujours repoussée a vécu avec moi pendant de longues années. Désormais, je pense qu’elle possède une conscience parce qu’elle a commencé à vivre avec moi et même à prendre des décisions. Je pense que certaines idées, par exemple celles qui se sont transformées en obsessions, mais qui comportent des effets différents, ont une conscience parce qu’elles ne contiennent pas la perception subjective sociétale. J’ai admis avec le temps cette situation et je peux même dire que j’ai commencé à y prendre du plaisir.

Il y a des moments dont l’existence n’a aucun sens. Même les boissons peuvent occuper plus de place que vous dans chaque tablée nombreuse à laquelle vous participez. Je suis chaque fois très surpris de l’impossibilité de l’expression ouverte des jalousies, des ressentiments, des haines chaque fois que je suis invité quelque part. Comment est-ce possible qu’autant de personnes puissent vivre ensemble dans un espace aussi réduit sans s’anéantir les unes les autres, sans se haïr mortellement les unes les autres ? Cette forme d’existence révélée par les réactions superficielles et médiocres est devenue la garantie du bon sens et de la stabilité de la société, par la décision de la majorité pour le moment.

Les choses sont tout à fait différentes pour moi, je ressens le plaisir d’être un témoin de choix de la fausseté des apparences humaines lorsque je me trouve dans des assemblées de ce genre. Hrant, qui était le seul ami de mon existence, m’entraînait chaque fois avec lui dans les foules, bien qu’il ne se rendît pas compte de la vérité. Il était à la fois très affligé et très fier de mon état. Ou alors, c’était quelque chose d’approchant, je ne suis pas tout à fait sûr, je n’ai même pas ressenti le besoin de lui poser la question. Je vis chez lui depuis longtemps. Il a subi de très grandes déceptions dans sa relation précédente, mais il est inévitable qu’il retombe amoureux s’il réussit à s’en remettre un jour. Un sentimental typique… Or, je ne sais pas combien de fois je l’ai dit, il faut que tu te comportes de façon plus hermétique, moins ouvertement si tu veux avoir l’air compétent, et même lorsque tu refuses quelque chose, tu dois le faire avec panache…

Je constate qu’il a de nouveau adopté une attitude, en parallèle de ses idées dominantes du jour, comme un maquillage sordide appliqué sur le visage. Quant à moi, j’étais sûr de ne rien faire pour me réapproprier mon passé. Dans cette guerre que j’ai entreprise pour être différent, j’étais obligé d’accepter d’être considéré comme un moins que rien. En effet, je suis tout à fait conscient que chaque attitude méprisante qui me serait adressée proviendrait en réalité des normes sociétales. Une forme de vie unique est formée en fonction de la nature de la culture où tu vis, et les individus de la société qui y voient un creuset commun, prétendent posséder en réalité une conscience avec chaque action qu’ils entreprennent, depuis sa définition jusqu’à sa mise en œuvre. Le fait que mon idée de mettre fin à mon existence vit et pense avec moi au fil du temps n’est pas un phénomène à négliger. Elle m’a non seulement sauvé la vie, elle avait également commencé à m’aider à tracer de nouvelles voies pour mon avenir.

Exactement comme ce soir.

Hrant était de nouveau l’homme populaire de la tablée, il possédait une mémoire extraordinaire. Cela lui permettait de nombreux avantages pour animer la soirée. Une personne capable de changer les sujets selon son désir et qui règne sur les mots, avec des phrases qui sont pour moi autant de manipulations et se dispersaient sur la tablée en se transformant en bonheur. Il est intéressant que cette personne qui m’a parfois profondément influencé ait en réalité lu chaque livre de sa vie uniquement pour la célébrité et le populisme. Un romancier qui n’avait rien de parfait en dehors de sa maîtrise de la langue n’arrivait à rien sauf pour raconter des histoires et n’avait aucune caractéristique concrète en dehors de son effort pour s’exprimer. Comme l’a dit un ancien ami, les sujets s’embellissent uniquement lorsqu’ils ne nous regardent pas.

Ne pensez surtout pas que je fais un effort pour exposer une attitude artistique ! S’il y a quelque chose de plus dégoûtant que mes douleurs du dos, c’est l’exposition en tant qu’art dans le monopole de la bourse des idées copiées incompréhensibles. Je suis obligé d’admettre en raison du paysage que je vois que la nouvelle maladie de notre époque est ce genre de milieu. Je suis conscient qu’il y aura peut-être des gens qui me donneront raison sur ce sujet, mais ces gens eux-mêmes présentent depuis leur respect au passé et à ceux qui sont morts depuis longtemps au lieu de contribuer à la nouveauté et au futur, en faisant ces critiques. Selon moi, la créativité est laissée aux mains des hommes populaires qui s’en moquent, avec la déception de nombreuses personnes laborieuses oubliées ou qui n’ont jamais été mentionnées. Je pense que désormais, vous aurez compris que je ne fais pas partie des milieux soi-disant intellectuels. Les réponses deviennent plus précieuses que les questions lorsque les propos restent suspendus.

Je me suis enivré parmi des milliers de découvertes inespérées, je n’ai pas pu en jouir d’une seule. J’ai pris le chemin du retour à la maison chaque fois, exactement comme cette nuit. À part Hrant, personne ne s’est même rendu compte que je me suis levé de table. Il ne s’est pas opposé à mon départ parce qu’il était conscient de mon ivresse. Il y avait quelques kilomètres que je devais parcourir à pied, j’ai pensé plusieurs fois pendant le trajet à mes souvenirs qui perdent leur réalité. De grands arbres s’allongeaient et partaient sur les deux côtés du chemin, et les citronniers apparaissant de temps en temps entre eux étaient le seul paysage visible dans cet espace où je marchais. De cette façon, l’air s’était complètement rempli avec des odeurs fleuries, une odeur douce de façon incompréhensible… Je poursuivais mon chemin, en réalité, mes yeux s’étaient humidifiés au point de ne pas pouvoir voir les belles choses, c’est pourquoi j’ai souhaité arriver chez moi au plus tôt. Les lumières de la ville diminuaient au fur et à mesure que je bifurquais dans des ruelles, et tu ressentais la présence des étoiles se rapprochant progressivement, un son retentissait jusque dans la tête dans une langue que j’ignore. Je me suis arrêté involontairement à ce moment et j’ai regardé le ciel. Le moment le plus intéressant de la nuit était le retour chez moi sous des milliers d’étoiles, sans marcher sur aucune d’elles. Ce simple spectacle idiot artistique m’a fait penser à :

L’art est une protestation splendide que nous menons avec courage pour montrer que nous sommes dignes de la nature.

L’arrivée de Hrant s’est fait sentir quelques heures plus tard depuis le jardin, je suis descendu pour lui ouvrir la porte. En me voyant, il a directement commencé à parler comme pour me faire écouter les restes de ses discours de la tablée.

— Pourquoi est-ce que l’être humain n’arrive pas à vivre pour l’éternité les doux moments du premier regard ? Je continue à ressentir un manque même après tout le plaisir que j’ai eu à table, toute la nuit. Je pense que je traverse la crise de l’âge mûr. Ma jeunesse passe à toute allure, mais ma vieillesse n’est pas encore arrivée. Je suis obligé d’admettre qu’à cause de cela, mes déceptions sont parfois remplies d’espoir, et mes espoirs ressemblent parfois à de la déception. On dirait que notre lumière est petit à petit tamisée par des mains habiles à la suite des propos d’un sage… Je dois rédiger un article à ce sujet pour l’envoyer à la revue. Qu’en dis-tu ? Est-ce que ce ne serait pas un peu obscur ? Ah, à qui le dis-je ! Je pense qu’il y a un gros vide à la place de ton cœur. Je n’ai toujours pas compris comment tu n’as pas crevé de douleur. En effet, je n’ai jamais été témoin et je n’ai jamais entendu dire que le feu puisse brûler petit à petit…

Il s’est penché sur sa cigarette et il a réussi à l’allumer après quelques essais avec ses doigts ivres. Il m’a regardé avec un air d’effet, après avoir soupiré, et il a poursuivi :

— Si tu savais quel mérite bizarre que c’est d’être embarrassé comme toi, les choses quotidiennes sans valeur deviennent des besoins. Mes écrits sont ici, je serais heureux que tu les mettes au propre. Je vais laisser de l’argent pour toi sur la table, tu le prendras en sortant le matin…

Je l’ai pris par le bras pour le monter dans sa chambre. Il a fermé les yeux sur la nuit sous ma surveillance. Un homme désireux de vaincre sa vie avec les vérités désire mourir avec sagesse sans renoncer à vivre avec extravagance. Je me retire moi aussi dans ma chambre pour examiner ses écrits.

À l’attention de la revue Lire

Crois-moi, si certaines choses ne restaient pas à la fin et pour après, nos

espoirs, la distance entre nos cœurs est celle qui va du dos à la poitrine.

Si un couteau entre d’un côté, le sang va couler de l’autre côté, mais on

ne va pas voir qui a été saigné par qui. Chaque fois qu’on ouvre une

porte, je ne sais pas en réalité si c’est parce qu’on s’est regardés

auparavant l’un l’autre, ou si chaque silence annonce une nouvelle joie,

mais je ressens que cela dépasse même les rêves d’être avec toi. Le soir

tombe de nouveau, tu tiens un livre à la main, et moins suffisamment de

cigarettes. Je dis ô cette terre fumante du soleil, tu tiens tellement de

place en ce moment en moi que je ne sursauterais pas dans les nœuds de

tes chemins, même si je prenais le monde dans mes bras. Je me souviens

un peu plus au fur et à mesure que j’écris à ton sujet, je suis entouré par

les négociants de rêve et les représentants de ma déception, ils prennent

la mesure de quelque chose, ils examinent le processus difficile de celui

qui aime vraiment. Je me retrouve à jouer le rôle de la présence d’un

amoureux de fin de race dans nos existences perdues.

Tous les phénomènes que je possède et que j’ai perdus en même temps

modèlent discrètement mon existence. Ta souffrance et ton affection

s’unissent dans mes eaux internes, même si personne ne s’en rend

compte. C’est pourquoi, que toutes les portes que tu as la possibilité de

m’ouvrir soient ouvertes, de cette façon je pourrai connaître la personne

qui peut aimer mes yeux, que je n’ai pas peur de n’être aimé par

personne. Traversons le passé avec des pas rapides jusqu’à trouver une

ombre, demandons-nous ensuite l’un l’autre combien de fois nous ne

sommes toujours pas morts. Demandons-nous si nous sommes devenus

un, si l’on doit le faire maintenant, demandons-nous quel est le chemin,

pour marcher sur des chemins où même la lumière n’a pas pénétré en

devenant un si l’on s’aime…

Certains soirs, lorsque vous mettez votre tête sur l’oreiller, des milliers de faits commencent à passer sous vos yeux fermés, cette période soumise aux fragments lents des remords vous entraîne à toutes sortes d’actions en dehors du sommeil, jusqu’à ce que vous leviez votre tête en calmant votre cœur par une profonde respiration. Il est vraiment très difficile de commencer le matin de telles nuits (et c’est une situation qui m’arrive sans arrêt). Lorsque j’arrive à fermer un peu les yeux, la voix stridente de la grosse femme de ménage boudeuse s’est fait entendre en dehors de ma porte. Notre degré d’antipathie l’un vers l’autre était indiscutablement égal. Je pense qu’elle me considérait comme une saleté qu’elle devait nettoyer dans la maison, et que je la considérais comme un insecte qui ne devait pas y entrer. Malheureusement, notre présence à nous deux était l’œuvre de Hrant. Je me suis rapidement levé, j’ai pensé que la femme de ménage s’était préparée depuis longtemps ; en effet, j’ai pris une gorgée d’un café refroidi depuis longtemps. J’ai mis dans mon sac les livres que je devais restituer aujourd’hui à la mairie. Je suis obligé de faire ce sacrifice pour en prendre de nouveaux. Comme la chambre de Hrant est à l’étage supérieur, la femme de ménage ne l’avait pas encore dérangé. De toute façon, s’il est réveillé, il pouvait piétiner ma journée en posant beaucoup trop de questions, c’est pourquoi j’ai pris l’argent qu’il avait laissé au salon et je suis sorti précipitamment de la maison. Je n’ai pas salué et je n’ai rien dit à la femme de ménage. Je suis d’abord passé à la revue Lire pour y laisser l’article de Hrant. L’accueil très chaleureux du préposé chaque fois et ses remerciements insistants bien que je dise qu’il s’agissait de la lettre de Hrant sont vraiment très ennuyeux. Je dois mettre davantage de distance avec lui.

Je peux maintenant aller prendre mes livres gratuits. — Bonjour, voici les livres que je vais restituer, prenez-les s’il vous plaît, et puis j’écris sur ce papier la liste de ceux dont j’ai besoin. — Bonjour, je vais vous faire attendre quelques minutes, je vais les enregistrer et puis je vais regarder si les livres que vous désirez se trouvent en rayon ou pas.

Je me suis mis à attendre en silence dans un coin sans répondre, en regardant la jeune femme faire son travail. Ses mains s’activent très lentement, je pense qu’elle n’a jamais eu de travail auparavant avec un ordinateur.

…….

— C’est bon, Monsieur, j’ai terminé les restitutions, les livres que vous désirez sont ici.

J’ai remercié froidement sans m’étendre, et je me suis mis à chercher une table pour moi. Après quelques heures de lecture, les douleurs de dos avaient commencé à augmenter, c’est pourquoi je me suis dirigé vers la cantine pour prendre un café. J’étais déterminé à polluer l’air propre avec mon grand verre de café et ma fumée de cigarette. Lorsque j’ai commencé à marcher pour me choisir un banc, la femme avec laquelle j’avais parlé pour l’enregistrement des livres flirtait sur un banc avec son jeune amoureux. Je me suis assis sur un banc où je pouvais les voir sans attirer leur attention, et j’ai commencé à les regarder. Ils m’ont remarqué après un certain temps, mais je ne peux pas dire qu’ils ont été gênés, la réaction chimique de leur cerveau les avait entraînés depuis longtemps vers un autre univers. Mon attitude envers l’affection est une position inacceptable pour ma personne, mais lorsque je pense à cela pour les autres personnes, comment pouvons-nous continuer à aimer quelque chose lorsque nous comprenons tout et que nos pensées perforent et passent à travers la réalité ? Même moi qui déteste tout, y compris ma personne, est-ce que je pourrais devenir un jour un amoureux idiot ? Je me pose souvent ces questions parce qu’elles ne perdent pas leur sens si je n’y pense pas et que je ne les exprime pas envers moi-même. Lorsque je suis arrivé à la fin de ma cigarette, je suis passé à côté d’eux sous prétexte d’une petite promenade. J’ai sursauté face aux paroles que j’ai entendues. Ces paroles superficielles et simples… Ils faisaient la guerre pour faire exister jusqu’au plus petit détail leur propre amour dans un milieu et une langue prêtée. C’est à mon avis le cycle interminable d’un cauchemar… Qui sait combien de fois ces mots ont été utilisés ? On pensait qu’ils étaient décoratifs, mais ils avaient été utilisés jusqu’à perdre leur cible de vue. Les mots traités avec une fabrication d’usine ressemblaient à de la saleté sur leur corps en face, insolemment. Cela met désormais terriblement en évidence l’impossibilité à véhiculer l’émotion de l’expression.

J’ai ri sans le vouloir, je me suis rendu compte que je devais vraiment partir lorsqu’ils ont remarqué mon acte. Lorsque j’ai tourné la tête pour regarder une dernière fois, les deux têtes rapprochées pour ne plus faire qu’un seul corps me regardaient avec curiosité et une attitude hostile. Leur scène, leur théorie du désir et la vie réelle s’étaient transformées en un moment indiscutable et d’une séduction irrésistible. Le fait même de l’imaginer a comporté une rigidité mortelle dans ma pensée. Je pouvais désormais revenir à ma réalité, mes écrits et mes livres. Une personne qui refuse de vivre dans le cœur d’un autre vit dans les circonvolutions de sa propre langue. Mon univers était justement là, pas autre part…

…………………………

Hrant demandait aux personnes attablées quel pouvait être l’objectif d’une personne seule. J’ai préféré garder le silence parce que j’aurais pu être obligé de vivre dans une chambre d’hôtel si j’avais dit « être davantage seul ». D’ailleurs, je ne pense pas que quiconque aurait accordé de l’intérêt à ma réponse, en effet, je n’allais pas non plus en accorder à celle d’autrui. Mon Dieu ! La tablée est comme une caricature à l’envers, l’aspect est tout à fait normal, mais les discussions… Tout le monde pense être différent en son for intérieur. Il y a des amoureux parmi eux, des personnes qui se pensent amis et qui ont transformé leur jalousie en hostilité, et c’est intéressant que tous lèvent leur verre dans une même tablée. La tablée est complice d’une réalité artificielle comme l’existence. La seule personne qui considérait cette situation comme étant provisoire, à part moi, était un prêtre, et il soulignait la lumière à la fin de l’existence. Ah, je suis admiratif de l’intelligence de négociants des hommes de religion, ils relient tout ce qui existe à une illusion, et ils n’ont jamais cessé de courir derrière une autre illusion. Il avait commencé à tourner fréquemment ses regards vers moi. Je pouvais lui sembler une âme suppliciée. Il s’est assis à mes côtés à la première occasion.

— Je t’ai examiné avec une grande attention, fils. Il ne semble pas que tu sois très bavard.

— Je pense que j’ai tourné suffisamment le dos depuis longtemps au Monde et à Dieu.

— Pourquoi ?

— Je n’arrive pas à trouver un aspect que je peux définir comme étant réel, que ce soit dans mon passé ou dans mon futur. La plupart du temps, je souhaite qu’une puissance satanique mette fin à l’existence de toute l’humanité. Les êtres qui ne possèdent pas la capacité de tracer leur destin n’ont pas la force de réussir cela. Cependant, il faut que les religieux, les hommes d’affaires et tous les groupes professionnels dont le besoin est ressenti pour être un homme meurent en dernier. Il faut qu’ils voient de leurs propres yeux encore un peu la réalité de la disparition. En effet, vous représentez sans cesse aux autres personnes la conception d’un futur qui ne va pas se réaliser. Il s’agit pour moi de l’une des erreurs les plus impardonnables.

Je devais laisser sur ses épaules le reste de mon discours sans lui permettre d’intervenir, c’est pourquoi j’ai poursuivi ma réaction et mes propos de façon un peu plus ferme et énervée.

— Parce que vous êtes tous au fond d’un enfer où vous donnez un combat pour faire croire à autrui et à vous-même que le temps est constamment rempli de miracles. Vous pensez que vous souffrez et vous vous en parlez lorsque le temps est venu avec une grande fierté. Je ne sais pas, vous avez peut-être vraiment souffert, mais le cercle de souffrance que vous avez formé influence de nombreuses autres personnes au-delà de vous-même. La conscience qu’il suffit de peu d’intelligence ou d’une grande croyance pour ce rideau de fumée que vous avez créé et que vous maintenez est votre plus grande arme. Votre existence n’aura donc gagné aucune valeur, et c’est pour cela qu’il y a cette quête de miracles, ça ne pouvait de toute façon pas être pour un autre motif.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais dans cette existence, fils ? — Je ne suis pas une âme que vous allez sauver, Prêtre, mais vous, vous n’avez pas encore compris que personne ne pourra être sauvé en réalité. J’ai lu un passage sur cette conversation dans une revue que j’ai prise aujourd’hui à la bibliothèque. Lisons également sur la profonde méchanceté humaine avec le langage d’autrui si vous le désirez. Qu’en dites-vous ? — De quelle sorte d’expérience parles-tu ? Regardons bien sûr ensemble, si ce n’est pas très long.

— Je vais vous faire attendre quelques minutes.

J’ai commencé à lire un morceau de papier que j’ai sorti de mon sac à dos, de façon à ce qu’il soit également lisible par le Prêtre.

«  Les scientifiques voulaient définir les limites et les secrets des comportements humains en observant ce processus. Cette idée était née de la réflexion sur les motifs qui avaient poussé les Allemands à massacrer les Juifs, mais en allant plus loin, elle se centrait sur le meurtre sans distinction des enfants, des mères et des vieilles personnes. Il y avait un désir de mettre en question la soumission d’une population qui a appliqué sans poser de questions des ordres terrifiants donnés en faisant fi de toute existence dans la société. Quarante personnes entre vingt et cinquante ans ont été sélectionnées pour cela en 1962. Ces personnes étaient constituées de gens normaux, pouvant être considérées comme polies dans leur vie normale, et un mécanisme avait été installé pour punir en infligeant soi-disant de l’électricité, sous réserve que la victime d’en face ne sache pas les questions posées pendant l’expérience. La personne qui allait recevoir les décharges électriques savait qu’il s’agissait d’un mécanisme totalement fictionnel, et elle lançait des hurlements montrant sa souffrance en fonction de la violence du voltage. Ils ont remarqué qu’un camp nazi aurait pu être établi en réalité, avec un groupe de personnes soumises dans les expériences qui se sont poursuivies jusqu’à la fin des tests, avec des électrochocs infligés entre quinze et 450 volts. Il n’y avait pas de pistolet sur la tempe pour la poursuite de l’expérience, mais ils ont poursuivi les tests jusqu’au bout, bien qu’ils entendent tous les hurlements de la personne en face. Tous poursuivaient à cause de la pression importante de l’autorité. Il avait été prouvé à New Heaven de façon expérimentale que des personnes avec un aspect ordinaire pouvaient se constituer en réalité d’un groupe de psychopathes ».

— Voici le travail en résumé, Prêtre. Nous avons vu comment l’influence conditionnée de la soumission peut transformer un être humain en une machine de destruction. Est-ce que vous allez dire maintenant que ces mots de soumission et d’influence ne sont pas en réalité à votre ordre du jour quotidien ?

J’ai remarqué qu’il a adopté une position relativement différente, et cela m’a plu. La curiosité que j’avais suscitée en lui avait commencé à me plaire désormais parce qu’il devait tenir maintenant un peu davantage les fils de mon côté. Je me suis penché vers lui et je lui ai dit : — Faisons quelques pas si vous le souhaitez, l’air frais nous fera du bien au cerveau.

Nous nous sommes un peu éloignés de la foule pour nous trouver un endroit plus calme, il me regardait d’un air inquiet, mais curieux. Je n’avais pas de différence pour lui d’un être qui devait être examiné et dompté. La curiosité de son regard le révélait ouvertement. C’est pourquoi il était prêt à faire un peu plus d’efforts pour me faire parler.

— Je pense que nous étions justement sur la projection de la méchanceté chez l’être humain. Pour autant que je comprenne, tu veux dire que ces sentiments sont entièrement reliés au devoir, et que leur application ne regarde pas la conscience, vu que ces sentiments ne nous appartiennent pas. N’est-ce pas ainsi, fils ?

— Ne considérez pas seulement la méchanceté, j’affirme en même temps que tous les sentiments que nous connaissons n’appartiennent pas à l’être humain, Prêtre. Nous les avons empruntés, nous les utilisons chacun notre tour.

— De qui les avons-nous pris ?

— Mes livres préférés sont ceux qui ont expliqué l’horreur sans faux-semblants. Par exemple, les peines, la torture, la soumission et l’acceptation sont expliquées de milliers de façons dans les livres religieux. Je serais tué ou considéré comme fou si je disais ces choses de moi-même dehors, mais des milliards de personnes continuent à lire ces livres comportant ces menaces – recommandations sacrées. Quelle ironie ! Cependant, il ne s’agit pas seulement de cela. C’est Schopenhauer qui a introduit le pessimisme dans nos existences dans sa forme la plus parfaite. Sa première signature avait été apposée avec Hamlet. La réflexion des sentiments portés par ce personnage a été imitée par la société pendant des siècles. Ce modèle sans passion, sans croyance, s’est collé comme de la saleté sur les êtres humains depuis sa définition par Turgheniev.

Il est également nécessaire d’admettre que la littérature et l’art ont modelé le caractère humain plus que de l’imiter.

— Regarde, fils ! Je comprends tes inquiétudes, mais il ne faut pas que tu oublies que l’essence de l’existence provient du désir de s’exprimer de l’être humain. Nous voyons que l’art, comme la religion, offre toujours aux êtres humains des possibilités de s’exprimer. Il faut que tu considères cela comme un objectif plutôt que comme une illusion. En venant à la méchanceté, je peux affirmer que la chose satanique est contraire à la créature et qu’elle désire l’entraîner vers le chaos. Elle se moque des valeurs et de la signification de l’être humain comme nous prenons ce dernier au sérieux. C’est cela, la réalité qui gît derrière le sourire satanique. Nous pouvons voir clairement la facilité de la diffusion de la méchanceté et de la présence d’une manipulation dans l’article que nous avons lu. Il ne faut cependant pas oublier que ce qui est diabolique ne fait pas ce qu’il doit faire par un intermédiaire. Le désir de la suppression totale de ce qui existe n’est pas une attitude diabolique, c’est le diable en personne. Maintenant, tes réflexions sont dispersées à cause de ta colère, même si tu combats au nom de ce que tu considères juste. L’être humain se sent toujours comme au tournant d’une séparation. Il ne faut pas que tu oublies que nous vivons avec la perception d’une vérité qui est en réalité provisoire. Tu dois voir au-delà de cela, fils, tu dois tourner ta tête vers l’endroit où tu peux voir avec le cœur et non avec les yeux. Cette vision apparaît parfois très loin, et parfois juste à côté.

J’ai toujours considéré avec étonnement l’effort de ceux qui ressentent le besoin de faire naître le nouveau lorsque je regarde le stade où se trouve la société. D’où venait cette mission qu’ils se proposent ? Des guerres sont d’abord données pour changer la situation existante, le bien-fondé de la guerre est ensuite défendu au nom d’une utopie, et le cycle du monde se poursuit de la même façon sans changer, avec la même cruauté. Les existences goûtent la victoire des caprices et de l’individualité. Les monstres sont relâchés un par un par des moyens adaptés dans la société après avoir été conçus dans les rêves puis relâchés sur la place publique au nom de la puissance. En effet, toutes les utopies sont tragi-comiques, l’incroyable est uni avec ce qui existe, pendant que cette guerre est donnée pour définir correctement le bonheur de notre propre point de départ…

Tout ce discours a progressé depuis ma tête vers la langue, mais j’ai décidé pour l’instant de me taire pour qu’il pense avoir un peu raison. Je pense que cela sera plus amusant pour moi de le faire tomber lorsque je ressentirai qu’il s’est un peu élevé.

Lorsqu’il a remarqué que je me suis tu, il a tourné sa tête vers la foule et il a dit :

— Ma fille est venue, je dois partir pour l’accueillir.

Sa fille était justement la personne qui m’avait donné les livres avant de courir vers son amoureux… Il s’est éloigné avec un calme pensif, et Hrant m’a rejoint peu de temps après, car il était curieux de ce que je faisais. Le prêtre se dirigeait à pas hésitants vers un autre groupe nombreux, sans détacher ses yeux de moi, lorsque j’ai commencé à discuter avec Hrant. Je n’ai pas pu prêter beaucoup d’attention au motif pour lequel il me regardait vu que je discutais avec Hrant, il a jeté des regards furtifs vers moi toute la nuit en essayant de calmer son inquiétude. Quelque temps après, il avait commencé à rire et à soulever de nouveaux sujets. Même lorsque les invités ont commencé à prendre peu à peu congé, nous nous sommes plongés dans la même discussion. L’état d’esprit de Hrant était dans une trajectoire complètement différente cette nuit-là. Il m’a associé à une citation dont j’ai raté le début ;

… Et il nous rend visite une fois dans notre existence et pour une personne, et il remplit toute une existence d’un souvenir savoureux comme une rose inoubliable après avoir été reniflée une fois. Quel dommage pour ceux qui ratent ce souvenir !

—  J’ai déjà laissé sur ta table les nouveaux écrits, c’est-à-dire dans ta chambre. J’espère que tu auras un sourire en les mettant en page… Bonne nuit, mon ami…

— Bonne nuit.

J’ai compris cette nuit pourquoi je n’allais pas oublier jusqu’à la fin de ma vie le visage de Hrant. Nos yeux contenant de la fatigue dans une nuit terminée, ses cheveux désordonnés dissimulés à la lumière de la lune et ses yeux pleins d’espoir ne ressemblaient pas du tout aux miens. J’ai attendu assez longtemps à l’endroit où il m’a souhaité bonne nuit, je me suis finalement trouvé une chaise. Je regardais vers le pavillon dans une incertitude maladroite. Lorsque la lumière des bougies a commencé à s’obscurcir aux fenêtres du pavillon, j’ai désormais commencé à respirer calmement, j’entendais de temps en temps un vent, parfois un rai de lumière en moi-même. En revenant à moi, je dois dire clairement que cela ne s’est pas passé tout de suite, je me suis mis immédiatement à marcher directement de la cour vers la maison, pour y parcourir brièvement les écrits sur ma table.

À l’attention de la revue Lire

Mes oreilles ressentent de nouveau la nostalgie des paroles, comme un

puits sans fond. Je suis convaincu que tu n’as pas entendu cela

uniquement de moi, les oreilles sont repues des propos non habituels,

mais le cœur est resté affamé pour de beaux actes. Il ne fait aucun doute

qu’un matin peut être commencé avec les yeux les plus absolus et qu’un

soir prendra parti pour toi concernant des insuffisances lorsque ces yeux

seront libres et qu’ils pourront encore parler. Peut-être qu’il a un aspect

incertain, triste ou inquiet… On part pour notre propre voyage, avec les

traces de l’espoir dans le sourire tracé. On ne reconnaît aucune loi,

personne ne fait le bouffon, les pas sont jetés de façon courageuse et

libre…

Qui dessinerait donc ces tranches de temps bizarre ? Les récits racontés

avec une respiration forte modèlent un par un les temps perdus. En

outre, toutes les soirées ont été recouvertes d’un espoir sans fin, nous

sommes restés là-bas parce qu’on ne croyait plus qu’en la vérité de cela.

Et si cela n’avait pas existé ?

J’ai mis les écrits dans mon sac, car je devais les livrer à la revue dans quelques jours. J’ai pris ma lampe de poche de la table pour me promener vers la forêt pendant les heures restantes de la nuit. Je déambulais à pas lents dans une forêt désertée et compacte. Un peu plus loin, j’ai bifurqué sur un sentier. L’air froid de la forêt pénétrait mes poumons. Des ombres légères, un couple fermement enlacé est passé parmi les rayons de lumière faible (cet ennui intérieur qui m’a pris soudain, je vais en parler comme d’un ennui intérieur parce qu’il n’y a pas d’autres expressions pouvant raconter mon sentiment de ce moment). J’ai fixé mes regards vers ce couple. Le paysage qui me restait de la lumière de la lune, le vêtement splendide et silencieux porté avec fierté par la femme… Elle avait courbé légèrement le cou vers son homme, comme si elle trouvait de la sérénité en étant sous sa coupe. J’ai voulu m’approcher davantage (je pense que c’était à cause d’un sentiment de jalousie). La femme a tressailli lorsqu’ils m’ont remarqué. C’était la préposée de la bibliothèque en personne, ou la fille du prêtre ! C’était donc pour ce motif qu’elle était venue à cette invitation. Un sentiment de plaisir superflu formé dans mon cerveau progressait vers mes pieds. Le sourire apparaissant sur mon visage semblait être la première preuve de cela. Cependant, elle regardait vers le haut sans bouger, comme si elle attendait tout, absolument tout, à part ma réaction… Nous étions sur le qui-vive les uns envers les autres dans une nuit fraîche où nous étions les seuls à ne pas dormir. Un son, un son vivant, devait briser le silence ému. Des sons que l’oreille humaine n’était pas très désireuse de distinguer de ses pensées d’assurer la maîtrise du moment, des froissements, des bruits d’insectes et la tonalité silencieuse de la nuit… Les cœurs étaient écrasés sous l’effet d’une tension incompréhensible, comme si tout attendait une explication de ma part. Or, je ne savais pas non plus pourquoi je ne pourrais pas me détourner de ces deux paires d’yeux brillant sous la lumière de la lune… Finalement, le mystère de l’événement a pris fin lorsque nous avons passé notre chemin de part et d’autre. J’ai regardé derrière quelquefois par intervalles, je les ai perdus de vue vers la fin du sentier en laissant décembre dans les endroits éclairés par la lumière de la lune. Je me suis mis à rentrer à la maison en rebroussant chemin.

À mon avis, lorsqu’on rencontre des gens qu’on ne connaît pas beaucoup, mais qui attirent notre attention, on évoque facilement par la suite leur façon d’être la plus concrète ; j’ai répété cela plusieurs fois sur mon chemin du retour. C’était surtout les lignes du cou recourbé qui me venaient en mémoire, les petits détails s’étaient inscrits de façon vive dans ma mémoire. Lorsque je suis arrivé à la maison, leur image s’est bizarrement dispersée comme du brouillard de ma mémoire, le visage de la femme s’est effacé de moi et de ma mémoire en même temps, sans vouloir revenir.

Tout de même, je n’ai pas pu m’empêcher de me poser des questions sur ce qui s’était passé pendant longtemps. Pourquoi est-ce que le fait d’être témoin d’un acte plus que l’acte en lui-même provoque des réactions aussi chaotiques ? Pourquoi un couple qui semble aussi serein lorsqu’il est seul dans la forêt ne ressent-il pas également de l’inquiétude avant que j’arrive ? Ou alors, est-ce qu’il n’y a aucun sentiment de culpabilité, par exemple ? Pourquoi est-ce qu’ils n’admettent pas un autre élément étranger dans le monde lorsqu’ils se regardent dans les yeux qui les caressent avec affection ? Je me dis qu’il faut peut-être ne pas évoquer du tout cette période de relations sexuelles, en essayant de mettre l’accent sur le bon endroit de l’événement (lorsque j’y pense pour comprendre dans quelle mesure cela affecte leur relation). En effet, les risques pris pour cela fixent les actes à l’extrémité des frontières humaines de façon individuelle, du point de vue de la conformité sociétale. Il serait cependant impossible dans la même mesure de ne pas en parler du tout. Oui, son visage avait disparu pour l’instant de ma mémoire, mais le désir de lui parler le plus vite possible m’a envahi. Je désirais la changer, l’influencer et même effacer son existence pour la mettre devant son père. Le plaisir de faire cela en lui parlant, découvrir peut-être progressivement son autorité derrière son attitude fragile allait me donner un nouvel objectif. Je me suis mis en tête de lui parler demain comme première chose à faire à la bibliothèque. Quelle curiosité sans importance, inopportune ! Mais j’étais sûr que ce n’était pas de la curiosité qui brûlait en moi. Il était finalement impossible de ne pas apprendre qui pouvait être la femme que j’avais rencontrée plusieurs fois par coïncidence dans de telles circonstances bizarres. Les scènes sont inscrites devant mes yeux avec une insistance honteuse. Je pense que je vais devoir encore prendre des calmants ! L’armoire à médicaments de Hrant est littéralement un arc-en-ciel, je pense que ce ne sera pas un problème si j’emprunte quelques médicaments, et j’ajoute un peu d’imagination à ma nuit avec quelques-uns parmi les plus lourds à mon avis.

Je ressentais une fatigue incroyable lorsque j’ai ouvert les yeux. C’était comme si je n’avais pas dormi du tout pendant quelques jours. Or, j’avais dormi pendant tout ce temps et j’aurais dû être reposé. Je marchais lentement vers le salon. Il y a des dizaines de bouteilles et de papiers sur la table. Cela signifie que Hrant a de nouveau fait une fête et je suis resté sans arrêt entre la veille et le sommeil. Il ne peut pas y avoir d’autres explications à cette fatigue. Je vois des écrits à envoyer à la revue Lire parmi les papiers, et un écrit intitulé Le Théâtre des Aveugles. Je finis par me débarrasser de la sensation de lourdeur qui n’a pas de sens, écrasé sous la multitude des tâches quotidiennes à accomplir, je décide de sortir de la maison. Je dois avouer que mes rencontres avec la femme et ma discussion avec le prêtre n’étaient toujours pas sorties de ma tête. Cependant, ces émotions avaient été recouvertes par un sentiment sombre et incertain. Cette dimension obscure allait engendrer le temps où j’allais apprendre leurs secrets, je me suis senti comme si je me préparais depuis de longues années à cela. Bien sûr, tous ces événements ne contiennent aucune bizarrerie dans leur nature… Ils n’ont également aucune dimension ressemblant à un rêve qui ne va pas se réaliser…

La partie la plus curieuse de l’affaire pour moi provient de mes désirs sales que je ne comprends toujours pas moi-même, et que ne comprennent pas non plus les autres. Normalement, tout ce qui est en dehors de moins m’est étranger. Je n’ai aucun proche ni ami dans mon entourage, à part Hrant. Je ressens de la solitude depuis longtemps en raison des illusions, du silence et de la colère que je ressens en moi-même, c’est pourquoi je me suis dévoué à mon processus de conversation avec moi-même pour me donner des comptes à moi-même. Cette âme est la seule chose que les gens ne peuvent pas me prendre.

Il y a un jour ensoleillé dehors, je peux désormais utiliser le jardin de la bibliothèque à cœur joie. J’espère pouvoir regarder également les écrits là-bas s’il me reste du temps en plus de moi-même. Peut-être que ces écrits pourront me donner l’occasion de mieux connaître ces sentiments nourris incessamment dans mon esprit, dans cette situation bizarre où je me retrouve.

Mon corps est un obstacle, il va me quitter un jour et j’essaie de m’en débarrasser dans la mesure du possible.

— Bonjour, je suis venu restituer les livres, et puis j’ai préparé une liste pour les nouveaux.

— Bonjour, bien sûr… Comment allez-vous entre-temps ?

Ses yeux étaient fixés sur moi, il était évident qu’elle se souvenait de la nuit, ce plaisir mystérieux m’a rendu encore un peu plus curieux. Il allait être cependant plus amusant d’attendre qu’elle commence à parler de cette nuit et de suivre ses découvertes. C’est pourquoi je l’ai remerciée et j’ai essayé de garder mon silence.

— Les restitutions des livres sont terminées. Vous pouvez également prendre vos livres…

Je me suis mis à marcher à pas rapides sans rien ajouter d’autre. Je suis sûr qu’elle a examiné ma démarche quelque temps parce que je suis parti. Quoi qu’il en soit, j’ai réuni mes livres. Je peux désormais jouir de ce jardin baigné de soleil. J’ai sorti les lettres de Hrant sur la table après quelques heures de lecture, ainsi que ses autres écrits… Ah ! Il avait de nouveau rempli les pages de panégyriques…

À l’attention de la revue Lire

Je suis resté aujourd’hui tellement accroché à ma réalité, que je me suis

affairé pour trouver le bon moment, comme une cassette que je désire

avec insistance mettre de l’autre côté. Il y a un soleil immense dehors,

moi j’ai ouvert les yeux sur les impasses, je parcours les murs de la

chambre en ricochant par les fenêtres et mes mains grandissent

littéralement en tenant le stylo. Il y a deux sujets que j’essaie

d’expliquer, l’un est l’obscurité de mon cœur, l’autre est l’espoir des

rayons du matin. Chaque fois que j’étreins l’un, l’autre côté déborde,

mes sentiments restants sont cachés par une timidité salie et une

mimique qui ne m’appartient pas…

Ah, me dis-je à moi-même, de quoi ressens-tu la nostalgie depuis tout ce

temps ? Réveille-toi désormais de ce sommeil profond, ne pense pas à la

splendeur ni aux sentiments de ce monde…

Mon existence qui a passé pendant toutes ces années résistera à ses

espoirs les plus seuls ! J’ai parlé d’espoir, oui, d’espoir ; ce qu’ils

appellent l’espoir est peut-être un lieu d’incendie… Si ce monde devient

cendre, tu attendras quand même un souvenir du cœur derrière un

sourire forcé…

Lorsque je regarde en arrière, je suis conscient de la présence d’une vie — C’est tout un tas de fatras qui ne m’appartient pas… Je fais des rectifications pour un camarade de temps en temps… Je ne peux pas dire que ce soit tellement mon style.

que je dois vivre, mais je me demande quand même ceci : vu que tous les

phénomènes ont été conçus dès le début, pourquoi alors ne sortirais-je

pas dans un jour ensoleillé ?

Je mets de côté l’écrit avec quelques rectifications, la fille du prêtre (ce n’est plus pour moi désormais la bibliothécaire, c’est la fille du prêtre) sort justement à ce moment avec sa cigarette. Elle se dirige vers moi avec des pas sûrs. Bien que je trouve cela intéressant, je tente quand même de m’adapter. Nos yeux se rencontrent, elle pose sa cigarette sur le cendrier de ma table.

— Bonjour de nouveau. Vous venez souvent ici. Est-ce que c’est pour une recherche spécifique ou est-ce pour un autre motif ? — Je vais dans la nature quand je m’ennuie beaucoup, et je viens ici lorsque je désire fuir de moi-même.

— Est-ce que je peux voir ce que vous lisez ? — Bien sûr, lisez s’il vous plaît à voix haute, vous me débarrasserez en même temps du supplice de la lecture…

À l’attention de la revue Lire

Mon objectif n’est pas de décorer mes propos pour les sourds ni mon

visage pour les aveugles… Je me demande seulement comment ce qui a

perdu sa place pourra de nouveau s’installer quelque part. Tu n’as pas

entendu ? Nous sommes fatigués désormais, nous avons disparu par

endroits, et nous avons de temps en temps eu des remords. Ce monde

nous doit des excuses, mais sa fierté ne lui permet pas ! L’existence nous

montre à quel point les phénomènes qu’elle laisse sont insatiables.

Crois-moi, je ne désire plus désormais chercher de façon insatiable. La

décision la plus importante que j’ai prise dans ma vie est d’avoir de la

nostalgie envers ce que j’aime en tant que personne aimée. Est-ce que tu

peux me dire, est-ce que c’est possible de rassasier notre propre âme en

rêvant, en ayant de la nostalgie, en allant au travail, en se levant le

matin, en désirant rassasier le phénomène de l’existence ? La possibilité

de le transporter à côté d’une personne en attente, cela va disparaître

dans l’intemporalité du temps futur. Envers qui ? La disparition du temps

dans les nuits les plus profondes peut-être, les heures les plus matinales

du matin, aux rêves des personnes les plus jeunes… — C’est très beau…

— Quel est votre style ?

— À votre avis, qu’est-ce qui est plus horrible, l’ennui ou la mort  ? L’être humain passe son existence à combattre contre le temps et ce dernier le pourrit progressivement. Maintenant, alors que tout est aussi absurde de mon point de vue, est-ce que votre question aura une place exacte ? — Vous parlez de nouveau comme cette nuit-là ! Pourquoi est-ce que c’est tellement difficile pour vous de parler de belles choses ? Or, vous dansez à merveille avec les mots. Je peux vous dire que mon père vous a vraiment apprécié. Il allait vous laisser une invitation chez vous pour la célébration de Pâques. Entre-temps, est-ce que je peux également lire les autres écrits que vous avez ? Ce n’est pas un problème pour vous ? J’ai une grande heure de libre et vous avez besoin de vous débarrasser de ce supplice.

J’écoutais la fille avec horreur, je n’ai aucune idée de ce qu’elle entend par « conversation de cette nuit ». Je ne peux cependant pas permettre qu’elle puisse soupeser cela et avoir un jugement à mon sujet. Rien ne sort de ma bouche que de dire bien sûr…

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