Le théâtre des aveugles
Le Théâtre des Aveugles
C’était le mois de mars de 1941, au moment où une soirée fraîche et courte s’allongeait vers une nuit très longue et intense. C’était le temps où les rêves pouvaient rivaliser avec les chevaux, lorsque certaines chambres étaient éclairées avec de la bougie, certaines lettres conservées avec soin, et chaque porte toquée l’était pour un motif…
Adeline marchait affairée dans les rues de Paris, et elle pensait à son village dans une vallée des Pyrénées où elle était née et avait grandi, pour pouvoir réprimer un peu son affairement. Elle a adapté son trajet à la vitesse de ses pas, depuis ces temps où tout était très facile pour elle jusqu’à maintenant. Elle ressentait dans son tréfonds le vent froid de Paris lorsqu’elle est arrivée sur la place de la République. Elle a resserré étroitement son châle sur sa poitrine. Les touches de la pluie accompagnaient également la nuit qui engloutissait l’être humain en son sein. Un jeune essayait avec persistance de rouler son tabac malgré sa situation désavantagée dans la nuit, face à la route, et il attendait de toute son attention l’arrivée d’Adeline vers lui. Adeline a dû remarquer la situation lorsqu’elle a traversé la route, car elle a commencé à accélérer ses pas en passant à côté de l’homme. Ce dernier s’est mis à la suivre et il l’a attrapée par les bras d’un geste brusque au moment opportun. Il a dû la serrer un peu fort, car Adeline s’est retournée avec un léger gémissement et une attitude ferme. — Les affaires progressent plus rapidement que prévu en Allemagne. Nous devons agir le plus vite possible. J’ai laissé à votre domicile les renseignements détaillés de l’endroit où vous allez aller. Ne négligez pas de le lire. Votre permis de séjour là-bas avec un statut d’observatrice sera de maximum une semaine. Un train va partir demain pour Berlin, voici votre billet.
Elle ressentait pour la première fois le poids du temps sur son dos lorsqu’elle a pris le billet. Son existence avait progressé jusqu’à ce moment avec un itinéraire droit et connu, elle remarquait la monotonie que cela avait laissée. Elle a pris le billet comme un rebut à jeter plus tard à la poubelle. Elle a tourné le dos et s’est mise à marcher. Le jeune homme s’est adressé une fois de plus à elle dans son dos pour lui dire : — Votre ami communiste va rester un peu seul, faites-lui vos adieux, même si vous rentrez, les pressions allemandes augmentent sans arrêt. Les descentes des sous-sols commenceront bientôt. Ce n’est pas une période très brillante pour son futur.
Ce voyage avait été soudain. Ce soir, il y avait la soirée de théâtre de son amoureux Ricardo.
Deux ans avaient passé après la liquidation par Daladier du parti communiste, et ceux qui poursuivaient la lutte menaient leurs activités dans les sous-sols. Certaines soirées de théâtre constituaient la partie « en superficie » de ces activités. Ceux qui se retrouvaient dans ces soirées discutaient longuement des moyens de parvenir à la victoire pour la lutte révolutionnaire en changeant la trajectoire de la guerre, en buvant des bières avant et après la pièce. Une fraction défendait la nécessité d’agir avec De Gaulle au sujet de la guerre, d’autres pensaient qu’il fallait déclencher une contre-guérilla contre les Allemands. Quoi qu’il en soit, il était nécessaire qu’ils atteignent davantage de personnes. C’est pourquoi ils invitaient le plus de personnes possible à ce genre de soirée en discutant avec eux. Ceci est également l’une de ces soirées.
Adeline a commencé à marcher vers sa maison à pas rapides. Il fallait qu’elle prépare une valise d’une dimension qui n’attirerait pas l’attention. Elle a continué à faire des plans dans sa tête jusqu’à la rue Palestro. Elle est arrivée chez elle, elle a sorti une cigarette qu’elle a allumée en l’accompagnant d’un verre de Calvados. Elle perdait son courage au sujet de voir ou non Ricardo. Il ne le lui permettrait jamais si elle se dressait face à lui en allant là-bas et lui disait qu’elle devait partir demain. Il pouvait vouloir l’accompagner si elle lui disait qu’elle allait quitter la ville pour voir sa famille. Elle n’avait pas le droit de lui faire risquer sa vie. Elle est passée dans sa chambre de travail, elle a sorti une feuille et un crayon. Elle allait lui laisser une lettre. Elle a décidé d’ouvrir d’abord la lettre qui lui avait été laissée. Les phrases suivantes étaient écrites dans la lettre :
Votre mission est d’obtenir des renseignements pour pouvoir prévoir les
prochaines initiatives des nazis. Votre départ en tant qu’observatrice au
camp, après avoir été mandatée pour cela par le gouvernement, sera un
bon paravent que vous allez utiliser à ce stade. Ce paravent comporte
une importance extrême pour que vous puissiez apprendre la situation
des concitoyens ainsi que pour pouvoir collecter des renseignements.
N’oubliez pas, le succès de cette mission sera le succès de la nation
française.
Le nom du lieu où vous irez s’appelle le camp Sachsenhausen.
L’inscription « Arbeit Macht Frei », c’est-à-dire « le travail rend libre »
qui va vous accueillir à l’entrée du camp signifie que les détenus
travaillent dans le camp jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Le camp est l’un des plus importants des SS. C’est un camp qui aide à
accueillir des visiteurs locaux et étrangers. La structure du camp est la
suivante :
Dans ce camp construit en forme de triangle, les édifices ont été installés
de façon symétrique en forme de demi-lune autour d’une trajectoire
verticale du triangle. L’immeuble administratif accueillant les SS est
situé exactement au centre de la Tour A. Les baraques, les salles de
punition, les plates-formes d’exécution se trouvent sur la « base » du
triangle. Les chambres à gaz et les autres unités prennent place sur les
autres bords du triangle et plus loin. Les baraques numéro 37, 38 et 39,
qui ont été ajoutées en 1938, signalent la prévision d’une augmentation
du nombre des détenus.
Alors que ce camp n’accueillait que les détenus juifs, les opposants
politiques y ont été placés les deux dernières années. Par la suite, les
gens du voyage et les homosexuels considérés « inférieurs » par les nazis
du point de vue « racial » et « biologique » sont arrivés, suivis par les
opposants tchèques, polonais, norvégiens recueillis dans les pays sous
occupation.
Chacun des détenus du camp est classifié par une cocarde se trouvant
sur le revers de la veste. Vous devez savoir quelle est chacune de ces
cocardes et à quoi elles servent pour que vous puissiez distinguer les
personnes que vous devez joindre. Bien qu’il y ait des cocardes de trois
formes différentes, vous allez également voir qu’il y a des couleurs
diverses. Ces couleurs sont utilisées pour classifier la position sociale,
les croyances religieuses et l’idéologie du détenu. Les sens des formes
sont les suivantes :
Les cocardes en forme de triangle dont le bout est en haut : les
prisonniers de guerre et les déserteurs.
Les cocardes en forme d’étoile de David : uniquement les Juifs.
Les cocardes en forme de cercle : les détenus « de la division des
punitions » lourdement punis, isolés, recevant peu de nourriture,
mandatés pour les travaux pénibles.
Les cocardes des détenus comportent l’initiale de leur pays de façon à
indiquer d’où ils sont originaires.
Outre cela, une petite ville a été établie, comportant même des bars, pour
les gradés allemands, autour du camp. C’est un élément que vous pouvez
transformer en avantage, mais vous devez prêter une grande attention à
ce que vos pas puissent être suivis en utilisant cela. Il sera également
possible que vous soyez invitée à des dîners spéciaux qui sont organisés
en raison de « l’hospitalité » allemande provenant de la popularité du
camp, si vous jouez vos cartes avec attention. Il ne faut pas que vous
ratiez ce genre d’occasion. Le fonctionnement du camp :
L’une des caractéristiques les plus importantes du camp est qu’il est
utilisé en même temps comme une structure de production. Les détenus
du camp font de la production par la contrainte chaque matin dans les
structures prenant place à l’intérieur du camp, pour le compte des
entreprises Siemens, AEG, Daimler-Benz, DEMAG qui produit des tanks.
Il va falloir que vous appreniez en peu de temps les horaires des trajets
du matin vers les structures, des pauses – s’il y en a bien sûr – et du
retour du soir vers les baraques des détenus que vous voulez contacter.
Moyens de contact
C’est un grand avantage que vous partiez avec une mission
diplomatique. C’est pourquoi il est nécessaire que vous trouviez un canal
secondaire de contact à l’intérieur ou dans la région. Vous allez
séjourner dans l’hôtel nommé Steigenberger avant d’arriver au camp.
Nous avons un patriote avec lequel nous avons une collaboration au sein
de l’hôtel. Cette personne sera dans cet hôtel pendant toute la durée de
votre mission et va assurer le transfert jusqu’à nous des renseignements
que vous allez communiquer. Vous allez résoudre le problème de la façon
de transmettre ces renseignements depuis le camp jusqu’à l’hôtel.
L’individu en question va vous contacter lorsque vous serez entrée à
l’hôtel. Ne négligez pas d’écrire quelques lettres à votre famille ou à
votre amoureux même si vous faites parvenir les lettres à l’hôtel. Leur
lecture en priorité en cas d’un contrôle probable va normaliser le
processus. Inscrivez l’adresse comme étant l’adresse de votre maison, les
Allemands connaissent mieux actuellement les rues de Paris que nous.
Bonne chance.
Adeline a lu plusieurs fois la lettre. Elle ne voulait pas que quoi que ce soit manque. Elle a brûlé les lettres dans un cendrier lorsqu’elle a estimé avoir assez lu. Elle pouvait désormais faire ses adieux à Ricardo. Elle a pris une grande gorgée de son verre, une profonde respiration de sa cigarette et elle s’est mise à écrire :
Cher Ricardo,
Je t’écris cette lettre en raison de la distance qui va s’interposer entre
nous. Les lignes droites de cette distance sont une obscurité pour nous,
ses hauteurs sont de la peur, ses précipices seront une carte remplie des
ruines de mon passé. Je vis avec les conséquences des responsabilités
dont je me suis chargée sans en être consciente, et j’en paie le prix. Je te
le fais également subir, et payer. Pardonne-moi.
Il y avait un sens au commencement, je n’ai pas pu pour ce motif
calculer la fin à ce moment.
Je comprends maintenant ce qui aurait pu être la cause du début si je
n’avais pas envisagé la fin.
La vie démesurée n’est pas faite pour moi ni pour des gens comme moi,
Ricardo. Ma vie était toujours ainsi jusqu’à ce que je te rencontre. Je
n’avais pas d’horizon large concernant la vie ni de rêve lorsque j’étais
une petite fille… Nous avions compris que nous ne pourrions convaincre
aucune des charges parmi toutes ces impossibilités lorsque nous avons
reçu de l’existence toutes ces charges dans les bras. J’ai fait
connaissance avec le désespoir à cette époque. J’ai serré de nouveau De toute façon, personne ne peut comprendre le récit du voyage principal de quiconque. L’heure du départ était à 7 h 45…
dans les bras l’espoir lorsque j’ai été contenue à l’intérieur de ton rire…
Je suis passée par les deux extrémités contradictoires uniquement
lorsque j’étais avec toi pendant ces trois mois que nous avons passés
ensemble. Nous avons traversé des frontières parfois et j’ai été témoin
d’une redécouverte de la vie avec toi. Je sais que tu as vu également la
souffrance et le désespoir, tu es passé par des tortures que tu as
ressenties jusqu’à la moelle. Lorsque j’ai dit « il est peut-être nécessaire
que tu retournes dans les terres où tu as grandi », tu as dit « le retour
serait l’interruption de nos rêves ». Tu avais raison. Il ne faut pas que je
revienne maintenant, ce n’est pas pour mes rêves, mais pour mes
obligations.
Bien que je sois convaincue de la nécessité de me taire, ton existence me
fait croire à la nécessité de révéler quelque chose à l’air libre. J’ai
tourné le vent des propos vers une autre direction pendant la période
toute brève qui est passée avec toi. Or, des milliers de secrets se sont
réfugiés en moi, maintenant, ces secrets désirent être une ligne chacune
dans un grand silence vers toi. Bien que tu m’aies regardée, il est très
difficile de voir les choses gisant dans la profondeur d’un être humain.
Je sais que tout cela provoque des questions dans ta tête. Qui suis-je ? Si
tous ces mots ont été dits maintenant, où sont nés les mots précédents ?
Est-ce que ces mots viennent de ma langue, de mon cœur ? Je ne le sais
pas moi-même. Je ne sais pas non plus si j’écris pour toi ou pour moi-
même. Combien d’oreilles doivent faire vieillir un mot avant qu’il ne
gagne de la profondeur ? Crois-moi, je ne le sais pas non plus. La seule
chose que je sais maintenant est que ces lignes qui te sont adressées sont
uniquement le défoulement d’une nuit vide et de mes sentiments.
Au revoir… Ton amoureuse, Alisson…
Elle se trouvait à la gare des trains à 7 h 30, pour un voyage dont elle ne savait pas si elle serait rentrée, un matin diffusant un bleu pâle. Elle a installé sa valise. Elle a respiré la fumée de sa cigarette comme si elle fumait pour la dernière fois à l’arrêt de la gare de l’Est à Paris. Elle était consciente qu’elle rentrerait comme une autre personne, même si elle pouvait revenir un jour. Elle ne pouvait maintenant parler à personne de ce qu’elle ressentait, parce qu’elle savait de toute façon que personne ne pourrait comprendre.
Elle a marché à pas lents vers son siège. Elle a enlevé son manteau. Elle s’est assise et a installé son sac à côté de ses pieds, elle a sorti son livre et s’est mise à regarder dehors. Quelque temps après, une femme plutôt jeune s’est assise à côté d’elle. Elle maîtrisait à grand-peine sa respiration, elle devait avoir un peu couru pour venir. Elle a tourné son regard vers Adeline et l’a saluée par un hochement de tête. Quelques minutes plus tard, le train s’est mis à bouger. Le train a lentement quitté Paris, en causant une fixation de tous ses passagers vers la ville. Les gens s’étaient habitués à observer tout avec attention comme pour tout inscrire dans leur mémoire dans ces jours pénibles. Ils n’avaient pas vraiment tort, il faut dire… Personne ne pouvait prédire ce qui allait se passer le lendemain. L’Europe avait perdu des millions de personnes durant les trente dernières années, elle ne s’était toujours pas débarrassée du chaos, et elle était témoin de la mort méritée ou non de milliers de personnes chaque jour. Toutes ces pensées ont traversé Adeline, qui s’est mise à lire son livre pour se distraire un peu. La jeune femme qui examinait le livre et Adeline a dit sans ressentir le besoin de réprimer son impatience :
— Les hommes se marient parce qu’ils se fatiguent et les femmes parce qu’elles sont curieuses. À la fin, ils sont tous les deux déçus. Or, je n’ai jamais ressenti de curiosité envers quoi que ce soit à part mon art et je serai mariée demain soir.
— Pardon ?
— Je suis désolée de vous déranger, je m’appelle Sophie. J’ai lu moi aussi ce livre. Ses propos sont très impressionnants, mais je pense qu’il s’agit d’une sorte de manipulation.
— Je ne sais pas, je n’arrive guère à m’y intéresser de toute façon. Je l’ai pris pour faire passer un peu de temps. Par ailleurs, je m’appelle Adeline. Je vous félicite, j’espère que vous aurez des temps où vous pourrez être heureux. Votre français est très bon, mais vous avez un accent qui sort de l’ordinaire. D’où êtes-vous originaire ?
— Je vous remercie, mon père est originaire de Lyon, il a ensuite fait connaissance avec ma mère lorsqu’il s’est installé à Berlin pour le travail. Leur histoire se prolonge jusqu’à moi, comme vous pouvez le comprendre. Maintenant, ils continuent à vivre dans un village un peu au nord de Berlin. — Quelle est votre profession à Paris ?
— Je suis pianiste. J’avais des spectacles hebdomadaires. J’ai cependant pris un congé de deux semaines. Mon mari habite également en réalité à Paris, mais il a été obligé de partir à Berlin maintenant pour un poste provisoire. Il est chimiste, il est à la tête de ses expériences au laboratoire pendant douze heures pour autant que j’ai pu comprendre de ses lettres. J’espère qu’il aura pu régler la question des congés. Quelle est votre profession ? Vous partez à Berlin pour le travail ? — Oui, on peut le dire comme ça en réalité. C’est une mission diplomatique. Je vais rendre visite aux détenus français. Il y a également des personnes que le gouvernement actuel veut interroger. J’ai été missionnée pour cela.
Sophie s’était un peu tendue à la suite de ces propos. Elle n’avait jamais pu faire place dans sa vie à la politique et à la guerre. L’espace dans lequel elle se sentait libre n’était pas le long discours ferme des chefs ni les guerres données pour un drapeau, c’était les moments où elle jouait du piano, et puis les moments où elle écoutait les expériences scientifiques de son amoureux. Adeline a remarqué cette tension. Elle a souri pour changer un peu le sujet et elle a dit :
— Je ne pense pas que je vais terminer de lire le livre, tu peux me parler un peu de sa fin si tu veux.
Le visage de Sophie s’est un peu éclairé avec cette phrase et elle a commencé à parler avec une attitude sûre d’elle-même. — Ils ont rencontré le portrait accroché au mur lorsqu’ils sont entrés. C’était un portrait très beau, avec la beauté, la jeunesse admirable, étonnante avec laquelle ils avaient vu leur seigneur la dernière fois. Un homme mort en smoking gisait par terre avec un poignard dans le cœur. C’était un visage horrible, pâli, rempli de rides. Ils n’ont compris qui c’était que par les bagues de ses doigts.
Adeline s’était concentrée sur Sophie. Elle avait des mains fines et entretenues, une robe modeste. Son style lui a plu. Le style était important pour elle. Le style de quelqu’un était comme un document d’entrée à sa vie. Par exemple, Ricardo avait également un style. Van Gogh aussi. L’institution où elle avait reçu son éducation également. Parfois, même si cela lui semblait bizarre, les Allemands avaient également un style selon elle. Nietzsche, Wagner aussi. Le roman qu’elle tenait avait été rédigé par quelqu’un possédant un style. Par la suite, soudainement, elle a réfléchi sur l’effet du style sur le destin. Elle a remarqué que les personnages qui lui passaient par l’esprit avaient subi de grandes souffrances, et que leurs existences s’étaient terminées encore une fois par de grandes douleurs. Elle s’est tournée vers Sophie et a dit :
— Tu sais Sophie, la seule scène inoubliable sur les planches de théâtre est celle qui raconte la mort. Je pense que notre attitude à nos derniers moments sera la scène qui restera le plus dans les esprits, dans notre existence.
En disant cela, une scène où Ricardo était mort dans un jeu où il prenait place comme premier rôle a émergé dans son esprit.
Sophie a dit calmement :
— Tu le penses ?
Et elle a commencé à parler en citant la mort simple d’un grand écrivain : — Son agonie a commencé à 5 h 30 du matin le 30 novembre, il s’est tordu pendant huit heures comme pour vouloir jeter cette dernière respiration de son corps. Il a pris congé de la vie qu’il aimait à la folie avec nostalgie et de grandes déceptions. Sept personnes ont participé à son enterrement. Il y avait une note intitulée « à mes créditeurs » sur l’un des bouquets funéraires qui avaient été envoyés. Sa dépouille a été levée le 2 décembre à Saint-Germain-des-Prés et a commencé à pourrir au cimetière de Bagneux. Sa mort n’a été diffusée que huit jours plus tard, son cercueil a été déplacé au Père-Lachaise en 1909. C’est le monde des morts gisant dans l’endroit des soi-disant immortels. Comme cela reste en tête, n’est-ce pas ? — Socrate aurait sacrifié avant son suicide un coq pour régler sa dette envers Esculape, le Dieu de la santé.
— De quelle dette s’agit-il ?
— Socrate considérait la mort comme une solution et non comme une défaite. Quoi qu’il en soit, je pense que nous avons beaucoup parlé autour de la mort. Par ailleurs, je suis très heureuse d’avoir fait connaissance avec vous, Sophie la pianiste.
— Je suis moi aussi contente d’avoir fait votre connaissance, Adeline la politicienne.
Ces paroles avaient causé la naissance d’un silence entre elles. Le contraste provenait des devoirs que leurs existences leur avaient impartis. L’une servait l’ordre apporté par les conséquences de la mort, et l’autre la création de nouvelles choses, et même la sérénité donnée par le fait de faire vivre. Cela n’allait bien sûr pas être facile de se comprendre l’une et l’autre. Leur voyage qui était déjà long s’était ultérieurement prolongé par les arrêts du train à de nombreux points de contrôle. Le voyage s’est poursuivi avec le silence qui a commencé avec cette courte discussion. Adeline est parvenue sans problème jusqu’à Berlin parce qu’elle a présenté les documents nécessaires et qu’elle a indiqué faire ce voyage à titre d’observatrice au nom du gouvernement de Vichy. La ville avait des relents lourds, des relents de la peur de la mort, l’espoir avait battu en retraite du ciel et semblait avoir été remplacé par des pluies de la mort. Personne ne levait la souffrance de leurs yeux des trottoirs. Elle s’est rendue auprès des soldats du point de contrôle pour trouver l’hôtel. Elle s’est d’abord présentée en allemand, qui était relativement en bon état, car elle avait fait de la pratique sans interruption depuis des années, et puis elle a demandé l’adresse où elle devait aller. Pour autant qu’elle a pu comprendre des descriptions, il y avait un peu plus loin une place, un marché à côté et une pension dans le coin. Elle s’est mise à marcher, lorsqu’elle est arrivée sur la place, un groupe de personnes menottées et rangées sur un seul rang attendaient l’ordre qui allait venir des soldats. Une femme tout à l’avant avait été laissée toute nue… Elle se tenait avec fierté comme si elle avait sauvé ses enfants, et sombre comme si elle n’allait plus les revoir. Une femme dont la nuit et le jour s’étaient fondus… Une voix ferme s’est élevée du commandant. Un soldat suivant les ordres de cette voix a tiré à trois reprises sur la femme en s’appuyant sur l’autorité conférée par l’ordre. Même les fleurs qui sont l’annonce du mois du printemps tombent par terre, feuille par feuille, comme le corps de la femme. Une vie brisée se retrouve en mille morceaux sur le sol, le sang de la femme coule comme s’il voulait fuir vers le premier couvercle de caniveau. Ils prennent son corps et le mettent dans un fourgon militaire. Les spectateurs reviennent à leur vie quotidienne, sans savoir si leur tour viendra un jour. Un printemps semble se perdre en étant oublié.
La solitude et la peur ont fait cette fois sourdre les os d’Adeline. Elle voulait se retrouver le plus vite possible à l’hôtel. Elle s’est mise à marcher rapidement lorsque les soldats se sont retirés de la rue. Lorsqu’elle est arrivée à l’espace qu’elle a considéré comme étant le marché, elle a remarqué l’enseigne de la pension dans le coin. Son inquiétude s’était un peu réduite. En effet, le fait de se retrouver sous un toit avant la tombée de l’obscurité allait lui faire le plus grand bien à ce moment.
L’intérieur de l’hôtel ne payait pas de mine, mais cela lui a réchauffé le cœur avec une chaleur de foyer après les scènes auxquelles elle avait assisté dehors. Elle a remis les documents nécessaires à la réception, elle a commencé à chercher des yeux son contact censé être ici, en attendant les procédures d’enregistrement. Elle ne savait pas exactement que chercher, mais ses yeux ont balayé quand même tout le lobby avec la curiosité d’un signal à chercher. L’homme qui faisait les procédures à la réception a remarqué le manège d’Adeline et lui a demandé : — Est-ce que vous cherchez quelqu’un, Mademoiselle Adeline ?
Elle a répondu en souriant :
— Ah, non. Je regardais juste autour de moi. Votre hôtel est vraiment très chaleureux et invitant.
Elle a commandé un paquet de cigarettes et une bouteille de whisky au bar de la pension avant de monter dans sa chambre, avec la défaite ressentie par l’échec à trouver la personne qui était son contact. Un homme s’est approché pour porter son sac lorsqu’elle s’est dirigée vers les escaliers. La persistance de l’homme a eu raison de son entêtement, bien qu’Adeline ait refusé en remerciant.
L’homme a regardé autour de lui lorsqu’ils sont arrivés à la chambre où Adeline allait séjourner. S’étant assuré d’être en sécurité, il a dit : — Vous êtes la bienvenue, Mademoiselle Adeline. Je suis Alain. Je vais être votre contact ici.
Elle s’est étonnée un instant, elle s’est vite ressaisie et a dit : — Je suis enchantée, Monsieur Alain. Entrez, s’il vous plaît. Je suis sûre qu’il y a des choses dont nous devons discuter.
Elle a ouvert la porte et elle est entrée. L’intérieur de la chambre était sobre et ne payait pas de mine, comme le reste de l’hôtel. Elle s’est assise sur l’une des deux chaises qui se faisaient face, juste à côté de la fenêtre. Elle a désigné l’autre chaise à Alain pour qu’il s’assoie.
Alain a rejeté l’invitation d’un geste de la main, il a dit : — Ce serait préférable que je ne m’attarde pas trop. Entrons tout de suite dans le vif du sujet.
Il a parcouru la chambre par petits pas sans cependant tourner la tête dans une autre direction que celle d’Adeline.
— Il y a un serveur de café travaillant dans la partie de la pension des invités du camp où vous allez aller. Il attend en général dans le bar, c’est un garçon blond de longue taille, avec une tache de naissance plutôt grande sous son œil gauche. Je ne vais pas révéler son nom du tout pour ne pas attirer l’attention, parce que vous ne devez appeler personne par son nom, lorsqu’il s’agit de quelqu’un qui travaille là-bas et que vous, vous y allez en tant qu’invitée. Il est au courant que quelqu’un de chez nous va venir. N’oubliez pas de demander du Calvados à côté de votre café du matin et de le dévisager avec attention en le faisant, il va vous saluer d’un hochement de tête lorsqu’il aura compris. Laissez ensuite vos lettres chez lui. Il vient deux fois par semaine en ville pour faire le stock de vivres. Arrangez vous-même la façon et les modalités où vous pourrez laisser les lettres après votre arrivée à l’intérieur. Nous allons faire de notre mieux pour transmettre vos lettres à Paris. La procédure vous a été indiquée à ce sujet, n’est-ce pas ?
— Oui…
— Vous avez une question ?
Adeline a fait non de la tête. Alain a dit :
— Très bien alors, reposez-vous bien, Mademoiselle Adeline. Ce sera un processus fatigant pour vous.
Et il s’est dirigé vers la porte. Il a fait une pause au moment d’ouvrir la porte et s’est légèrement tourné vers Adeline en lui disant sur un ton impératif :
— Au fait, je vous conseille de faire des efforts sans trop vous faire remarquer pour vous faire inviter aux dîners, et de vous faire voir le moins possible dans les bars de la région. Et puis, rentrez directement à Paris lorsque votre mission aura pris fin, ne venez pas vous attarder ici. Ce devrait être notre dernier entretien. Vos efforts sont importants pour notre nation en guerre contre les Allemands et pour Monsieur de Gaulle. N’échouez pas, Mademoiselle Adeline.
Et il est sorti.
Adeline a regardé quelque temps la porte fermée avec des yeux vides. Dans quoi s’était-elle laissé entraîner ainsi ? Est-ce qu’elle allait pouvoir réussir ? La femme qu’elle a vue dans la rue, est-ce qu’elle s’était assise en se posant les mêmes questions comme elle avant d’arriver à ce stade ? Elle a revu dans son esprit l’attitude de la femme ainsi que sa chute. Elle a rempli un verre de whisky qu’elle avait pris en secouant la tête, et elle a allumé une cigarette. Lorsque l’obscurité est devenue complète, elle a décidé de prendre à l’intérieur la lumière de la lune de la vitre de la chambre. Elle a ouvert la fenêtre et après une profonde respiration, elle a parcouru du regard le contenu de la chambre. Les taches noires de ses chaussures ont attiré son attention : « La couleur du sang semble vraiment toute noire à la lumière de la lune… ».
Elle s’est réveillée aux premières lueurs du matin. Le whisky qu’elle avait terminé avait pris place dans sa tête sous forme de douleurs. Elle s’est lavé le visage et les mains avec de l’eau glacée. C’était l’acte qu’elle préférait le moins pour revenir à elle-même. Elle est descendue et a remis les clés à l’enfant de la réception, elle a dit :
— Est-ce que je peux avoir une tasse de café noir ? — Bien sûr, Mademoiselle, asseyez-vous, s’il vous plaît, je vous le prépare et vous l’apporte tout de suite.
Elle s’est choisi un fauteuil dans un coin et elle s’est installée. Alain était également assis un peu plus loin, il n’a cependant même pas levé la tête pour regarder dans sa direction. Elle a sorti sa carte et a commencé à l’examiner. Elle a commencé à inscrire sur son cahier de notes la distance approximative qu’elle devait parcourir et les chemins probables. Entre-temps, son café était arrivé. Elle a pris sa première gorgée sans le laisser refroidir et elle a allumé une cigarette. Elle aurait jeté le café à leur figure si elle était à Paris, mais elle a pensé que c’était déjà beaucoup de trouver du café, même mauvais, elle l’a terminé bien qu’avec difficulté, et elle a quitté l’hôtel pour se mettre en route.
Un froid pénétrant régnait dans la rue, elle a redoublé un peu ses pas pour se réchauffer. Elle a fini par monter dans le véhicule qui allait se diriger vers le camp en tenant à la main le document qui allait l’y porter. Elle est passée par des points de contrôle, des passages étroits, des points de guet préparés avec soin, des villages évacués pour arriver au camp. Un sergent d’âge moyen l’a accueillie. Il devait avoir perdu la main droite à la guerre, car la prothèse en plastique était évidente. Il a allongé son autre main à Adeline après avoir examiné ses documents et lui a dit : « Vous êtes la bienvenue ». L’état rutilant de ses vêtements et de son arme semblait être l’indice qu’il se contentait de se reposer depuis longtemps dans ce camp. De temps en temps, ses cheveux droits retombaient sur le front avec le vent, et il les rejetait avec soin vers le côté. Il semblait vraiment y prendre plaisir. Il a commencé à parler d’un ton calme, sans même donner l’occasion de répliquer :
— J’ai été chargé de vous emmener auprès du commandant Jo, Mademoiselle Adeline. Veuillez s’il vous plaît laisser vos objets dans la cabine. Ils seront ensuite livrés à votre chambre. L’immeuble que vous voyez en face est réservé pour vous, les invités. Je peux vous garantir que vous allez être à l’aise. Les autres endroits sont les espaces des détenus. S’il vous plaît, n’essayez pas de passer de l’autre côté des fils de fer. Ne parlez pas avec les condamnés tant que vous n’y êtes pas autorisée et ne vous promenez pas sans être accompagnée par un soldat allemand. Ils vous expliqueront longuement les détails au dîner. N’hésitez pas, s’il vous plaît, à poser des questions aux soldats qui vous accompagnent s’il y a quelque chose dont vous êtes curieuse.
Après le discours du sergent qui l’a accompagnée, Adeline s’est convaincue qu’il serait suffisant de garder uniquement le silence et de marcher pour l’instant. Un autre soldat a pris une clé de la réception se trouvant à la gauche de l’entrée lorsqu’ils sont entrés dans l’immeuble. Il a indiqué silencieusement à Adeline le chemin jusqu’à sa chambre. Il a ouvert cérémonieusement la porte et a tendu à Adeline la clé qu’il avait coincée entre l’index et le pouce, en lui disant :
— Vous avez du temps pour vous reposer un peu. Il y aura un interrogatoire contenant également des Français dans une heure. Je suppose que vous allez désirer y participer.
Elle a dit :
— Je vous remercie de m’avoir escortée. Je serai là-bas.
Elle a ajouté en entrant dans la chambre après avoir pris les clés : — Oui, un peu de repos me fera du bien, bonne journée.
Elle a souri de façon forcée au soldat en fermant la porte. Elle s’est allongée sur le lit et a fermé les yeux pour se reposer. Une heure s’est passée pendant qu’elle essayait d’imaginer ce qui l’attendait ici, après avoir fermé les paupières.
Un soldat a frappé à la porte, en lui disant que l’interrogatoire était sur le point de commencer et qu’elle devait se préparer si elle voulait y participer. Le moment attendu était donc arrivé. Elle s’est levée et a inspecté sa coiffure dans le miroir. Elle n’a pas oublié de prendre du papier et un crayon avec elle. Ses cigarettes lui sont venues à l’esprit juste au moment où elle a ouvert la porte, elle est revenue pour les prendre ainsi que son briquet sur la table.
Lorsqu’ils sont sortis de l’immeuble, ils ont commencé à marcher vers l’espace où les condamnés se trouvaient. Une odeur lourde a envahi ses narines lorsqu’elle marchait entre les dortoirs. Les odeurs d’eau de Javel et de corps pourris s’entremêlaient. Adeline a rapidement allumé une cigarette pour essayer de chasser l’odeur. Le soldat qui a remarqué cela a eu un rictus avec une attitude prétentieuse et il a dit :
— Tu vas t’y habituer dans quelques jours, ne t’inquiète pas. Tu es plutôt résistante, les autres auraient déjà vomi plusieurs fois jusqu’à présent en général.
Ils sont arrivés à une lourde porte en fer à double battant, après être entrés dans les dortoirs et avoir progressé un peu. Le soldat qui a ouvert la porte a dit :
— Parcours ce corridor, le commandant Jo t’attendra de l’autre côté. Je serai ici pour t’escorter de nouveau lorsque tu auras fini.
Elle a bafouillé des remerciements au soldat et elle a continué à marcher. Le corridor se terminait en se séparant en deux. Le couloir de droite allait vers les dortoirs contenant des centaines de condamnés. Il y en avait neuf enchaînés au mur et le commandant Jo sur son côté gauche. Les condamnés fixaient Adeline du regard. Chacun d’entre eux semblait être une ombre éteinte de leurs anciens jours avec leurs corps décharnés et abattus. Jo a dit en voyant Adeline :
— Vous êtes la bienvenue, Adeline, je devine que vous savez que je suis. J’allais beaucoup m’infliger de ce que vous alliez rater l’interrogatoire. Ça commence maintenant.
Il a contrôlé sa montre et a donné un signal de la main. Quelques secondes plus tard, tous les corridors ont retenti avec La Sarabande étendue de Haendel. Les condamnés essayaient de se libérer de leurs chaînes avec leurs dernières forces, avec des jurons. Les retentissements des chaînes tendues, les cris des condamnés et la composition de Haendel se sont entremêlés. Les soldats ne pouvaient pas s’empêcher de rire aux éclats parce qu’ils savaient ce qui allait se passer peu de temps après. Jo a tendu la main pour prendre le fusil d’un soldat lorsque la musique a commencé à s’élever. Les autres soldats l’ont suivi à la suite de ce mouvement de Jo. Adeline les regardait avec surprise, elle ressentait la nécessité de dire quelque chose, de s’interposer pour interrompre cette exécution, elle n’arrivait cependant pas à choisir des mots, elle ne savait que faire. Après quelques secondes qui ont semblé se dérouler comme des heures, la seule chose à laquelle Adeline a assisté a été des centaines de balles qui se sont vidées au hasard sur les corps. Le son de la musique s’était tellement élevé que personne ne pouvait entendre le bruit venant des fusils ni les cris jetés, jusqu’à ce que les chargeurs finissent. Adeline tenait avec difficulté son cahier de notes dans sa main tremblante. Elle n’a pas pu s’empêcher de trembler quelque temps, elle est revenue à elle lorsque le commandant Jo lui a dit à haute voix : — Oui, Mademoiselle Adeline, vous êtes de nouveau la bienvenue à notre camp. Comme vous pouvez le voir, c’est un peu difficile de s’entendre avec les camarades. Je pense que nous vivons un problème de fréquence. J’espère que nous résoudrons ce problème avec le temps. Nous pensons que vous allez également nous apporter de l’aide.
Jo a dit en tendant le fusil au soldat :
— Je pense que vous allez écrire tout cela à votre gouvernement. Écrivez, s’il vous plaît. Nous désirons que personne n’oublie à quel point ce lieu est important. À propos, je vais ouvrir une bouteille de vin très spécial pour vous, au dîner, s’il vous plaît, ne soyez pas en retard.
Il a désigné la porte en disant :
— Vous d’abord, s’il vous plaît, que vos chaussures ne se salissent pas davantage dans ce bain de sang.
Un soldat est apparu aux côtés d’Adeline. Les phrases impératives, les directives de Jo dissimulées sous la politesse avaient causé son obéissance sans poser de questions. Adeline a jeté des pas de façon machinale en se rejouant la scène à d’innombrables reprises. Pourquoi est-ce que Jo avait voulu mettre en scène une telle démonstration de force ? Pourquoi avait-elle été obligée de se retrouver au beau milieu de cette démonstration de force ?
Elle s’est jetée à grand-peine dans sa chambre. Elle n’avait pas pu s’empêcher de trembler pendant tout son trajet à pied malgré tous ses efforts. Le soldat lui a dit qu’elle devait être prête dans quatre heures et il s’est dirigé vers la porte pour sortir. Adeline s’est ressaisie au dernier moment et a dit :
— Soldat, je ne peux pas rester autant de temps sans boire. Pouvez-vous m’envoyer un Calvados s’il vous plaît ?
— Je vais transmettre votre demande au commandant. Avez-vous d’autres requêtes ?
Elle a essayé de se ressaisir. Elle a réussi à dire : — Oui. Quelques paquets de cigarettes.
— D’accord.
Le soldat avait tout apporté une demi-heure plus tard. Son sac passé par le contrôle avait été laissé devant la porte avec ses requêtes. Elle avait regardé le mur avec des yeux vides, assise sur la chaise au bord de la fenêtre, jusqu’à ce que le soldat toque à la porte. Elle n’arrivait pas à penser à autre chose qu’à la scène d’exécution horrible à laquelle elle avait assisté.
Après avoir pris à l’intérieur ses affaires, elle a ouvert le couvercle de la bouteille et a bu au goulot. Le Calvados était plutôt fort, c’est pourquoi elle a été obligée de tousser quelque temps après la première gorgée. Il y avait encore trois heures jusqu’au dîner. Elle a examiné chaque endroit de la chambre jusqu’au plus petit détail. Le seul endroit où elle pouvait dissimuler les documents qu’elle allait préparer pour Alain était le marbre derrière l’armoire en bois dans la salle de bains. Elle a réussi à extraire le petit marbre de son emplacement sans faire trop de bruit. Elle a jeté dans les toilettes la poussière et les graviers se trouvant à l’intérieur, et elle a réussi à y créer un petit vide. Elle ne pouvait prendre aucun risque, surtout dans un tel endroit. Elle a préparé une note de pure formalité dans son cahier au sujet d’aujourd’hui et du camp, et l’a laissée sur la table. Elle a placé un petit signe sur la position du cahier sur la table, pour comprendre s’il était contrôlé par la suite par quelqu’un qui entrerait dans sa chambre. Elle a ensuite installé sur la table des papiers qu’elle a sortis de son sac et elle s’est mise à écrire.
Interrogatoire du camp Sachsenhausen,
Préposée : Adeline
À l’attention de l’autorité concernée,
Je suis entrée ce matin au camp Sachsenhausen. Je réside dans l’édifice
réservé aux invités.
L’interrogatoire des condamnés a été réalisé dans les heures de midi.
Neuf condamnés ont été exécutés avec des rafales de mitraillettes. Les
condamnés se trouvant là avant l’exécution m’ont fait penser aux
résistants de Paris, leurs accents et leurs visages ne m’étaient pas très
étrangers. Je vais devoir intensifier mes efforts pour pouvoir apprendre
la situation des autres condamnés et avoir des entretiens avec eux. Les
renseignements qui seront obtenus des condamnés vous seront transmis
au plus vite.
Avec mes respects.
Elle a de nouveau examiné ce qu’elle a écrit pour s’assurer de ne pas avoir fait de fautes d’orthographe ni de forme, et elle a mis la lettre dans l’enveloppe. Elle a rangé l’enveloppe avec soin dans le vide créé dans la salle de bains. Elle a pris soin de ne pas dépasser une page en tenant compte que dût être connu plus ou moins le nombre de feuilles qu’elle avait. Elle devait maintenant se comporter comme une amoureuse soupirant pour son amant en écrivant une lettre pour Ricardo. Elle s’est arrêtée un moment. Elle lui avait écrit une lettre d’adieu en le laissant il y a deux jours. Maintenant, elle était incertaine sur le fait d’exprimer ou non ses vrais sentiments dans une lettre qu’il ne verrait pas, mais elle a voulu se réfugier dans la chaleur de quelqu’un de connu, même si c’était uniquement dans la pensée, après avoir assisté à ce qui s’était passé peu de temps avant. Elle a commencé à écrire la lettre.
Cher Ricardo,
Je suis arrivée aujourd’hui au lieu de ma première mission. J’espère que
tu ne nourris pas une colère profonde contre moi. Je n’avais pas
vraiment prévu de t’écrire de nouveau, mais j’avais oublié que je vis
dans un monde où la mort et la vie peuvent trouver refuge dans un simple
éclat de rire sans sincérité. Je ne dois pas renoncer à faire la description
du bonheur pour nous depuis un lieu perdu, même si tu le désavoues
désormais. Je vais parsemer ce papier avec les souvenirs que j’ai
extirpés de mes pensées. Je suis convaincue que même la solitude pour
deux personnes nous suffira, vu que tu seras le seul à comprendre cela.
Nous avons été témoins jusqu’à cet âge d’une quête de justice, des
injustices et de nombreux morts. Nous avons eu des dizaines de souvenirs
d’amour dont nous nous souvenons lorsque notre vie s’écoule vers nos
expériences comme un sablier. Des éclats de rire sont restés dans les
chambres où les livres poussiéreux se sont empilés, ton corps est un
creux dans mon lit. Mes mains tremblaient à ce moment en allant vers tes
cheveux, maintenant pour un motif tout autre en écrivant cette lettre. Il
semble avoir attendu dans l’obscurité depuis longtemps, délivré de tout
son passé, dans de nombreux actes où il s’est abaissé. Tu sais que les
historiens avancent que le vivant a été balayé plusieurs fois de la
superficie de la Terre, je suis maintenant terrifiée à l’idée que cette vérité
va régner sur le futur lorsque tout ce que mon esprit peut interroger
s’évanouit, en me demandant pourquoi je suis aussi loin de toi dans cette
existence. J’ai très peur que tu te souviennes de moi comme de quelqu’un
d’indifférent ; or, crois-moi, j’étais un corps ayant laissé ses sentiments à
la maison lorsque j’ai quitté Paris. C’est pourquoi je souhaite que ton
stylo ne déborde pas de fureur de gauche à droite en émettant une
sentence à mon sujet.
Je me trouve depuis des jours dans un vide bizarre. J’ai été témoin du
moment où un soldat s’est emparé de son arme avec sa fierté en tuant
une femme, une femme morte à son destin avec son honneur. Je pense
qu’un peu du sang qui s’est écoulé d’elle est encore avec moi. Est-ce
qu’elle se serait demandé le sens de sa propre existence juste au moment
de mourir, ou alors est-ce qu’elle aurait mis son passé et ses amants
dans ce moment minuscule ? Est-ce que l’espoir ne s’est pas formé à
partir des déceptions, et le bonheur à partir des petites pauses de la
douleur ? Finalement, je voudrais que tu comprennes que c’était quelque
chose de différent que de t’aimer, le fait que tu me comprennes est tout à
fait à part. Les circonstances ont fait de nous ce que nous sommes, ces
circonstances ont fait en sorte que la pâte de la douleur lève comme il
faut en nous complétant. Si nous avions voulu fuir ces douleurs, je sais
que les plaisirs quotidiens auraient été suffisants pour nous rendre
heureux. Un billet de théâtre, une invitation où l’on va avec les amis,
peut-être un anneau de mariage… De nombreux objets nous auraient
attendus dans notre maison pour couvrir notre solitude sociétale si tout
cela n’avait pas suffi. Je suis convaincue que nous ne serons plus obligés
un jour de juger qui n’a pas pu comprendre suffisamment qui.
Je suis obligée de faire mes adieux pour l’instant, mon amoureux. Les
centaines de nos souvenirs vécus tintent à mes oreilles comme une
nostalgie mélancolique.
Ton amoureuse…
Elle a mis la lettre sur la table, et elle s’est dirigée vers la salle de bains pour se laver. Elle a installé ses savons et son parfum avec soin dans la salle de bains et s’est examinée longuement dans le miroir. Elle a contrôlé la propreté de ses vêtements. Elle a ensuite pris sa douche, a mis ses parfums, elle a bu un dernier verre avec une dernière cigarette dans sa chambre lorsqu’elle s’est convaincue que tout était prêt. Un soldat a troublé sa distraction. Il a dit :
— La table du dîner sera prête dans quinze minutes, Mademoiselle. Je vais vous escorter si vous êtes prête.
Adeline a pris une dernière bouffée de sa cigarette, une grande gorgée de son verre. Elle a répondu au soldat après avoir pris une profonde inspiration :
— D’accord, j’arrive.
Le salon spacieux était noyé dans un brouhaha en raison de la confusion des conversations des dizaines d’invités assis depuis longtemps à leurs places réservées. Chaque table était décorée avec soin de salade, de vin rouge et blanc, accompagné par des champignons comme apéritif et d’un grand bifteck. Le soldat a accompagné Adeline jusqu’à la table où elle allait être accueillie et il s’est allongé pour lui tenir sa chaise, lorsque le commandant Jo s’est interposé depuis sa table avec une attitude tout à fait satisfaite et orgueilleuse, et il a légèrement tiré le siège où Adeline devait s’asseoir.
Il y avait encore quelques personnes à table, qui avaient toutes l’air d’être des Allemands, mieux habillés les uns que les autres. Personne n’avait même remarqué la nouvelle arrivée à la table jusqu’à ce que Jo présente la chaise d’Adeline. Un court silence a régné lorsqu’ils l’ont remarquée. Jo a brisé ce silence en disant :
— Cette personne est Mademoiselle Adeline. Elle se trouve ici à titre de représentante du gouvernement français de Vichy. C’est une invitée importante.
Les gens attablés ont dû recevoir le message de Jo, car ils l’ont légèrement saluée avec un sourire forcé. Après, Jo s’est assis à sa place à la tête de table et il a fait un signal au soldat pour qu’il remplisse les verres de vin rouge. À ce moment, il s’est tourné vers Adeline en disant : — Ces messieurs sont nos modestes amis, ne pensant à rien d’autre que le destin de leur nation, et qui travaillent jour et nuit pour notre nation. Je suis sûr que vous ferez par la suite leur connaissance et que vous vous entendrez bien.
Adeline a répliqué :
— Je suis très heureuse d’avoir fait leur connaissance.
Et elle s’est mise à examiner la table. Le commandant a appelé le serveur du coin de l’œil et lui a dit :
— Que la musique commence, Concerto pour violon en la mineur, BWV 1041.
Il s’est retourné vers Adeline et a poursuivi :
— Je suis convaincu que toutes les affaires doivent être exécutées de façon esthétique. Les repas sont également l’un des points sur lesquels je suis sensible. Je peux dire que j’ai tout préparé moi-même. J’avais même été obligé de supporter une formation d’un an de cuisinier lorsque j’étais jeune, uniquement en raison de cette sensibilité.
— Je vous remercie. Vous êtes très aimable. Pour moi, Monsieur Jo, la question essentielle de l’esthétique est de s’approcher d’un mode de pensée qui n’a pas encore été touché. Monsieur Bergson affirme que les beautés qui excèdent notre capacité d’expression du plaisir extraordinaire au sujet des questions de ce monde viennent de ce que nous les définissons comme des beautés générales.
— L’esthétique est la version millésimée de l’éthique. Or, qu’est-ce que l’éthique signifie pour l’être humain ? Par exemple, dehors, les personnes appartenant au système sont divisées en deux, chère Adeline, il y a les optimistes et les pessimistes. Le premier groupe est convaincu de vivre le destin qui est possible, et qu’il s’agit du meilleur pour lui. L’autre groupe a très peur que cela soit vrai. Chaque être humain finit par s’habituer à la vie qu’il vit d’une façon ou d’une autre, leurs mémoires vont immortaliser leurs souvenirs, mais le fait de les oublier avec le temps va leur assurer des lendemains plus salubres.
— Tout de même, la majeure partie de ce qui est en train de se vivre ne vous semble pas être comme une fiction ? L’être humain jeté au milieu d’une mauvaise fiction a été forcé de faire sa propre justice avec du sang et des larmes…
— Même s’il s’agit d’une fiction, on finit par faire un avec la personnalité. Il convient de comprendre la nature de la fiction plutôt que de s’interroger sur ses règles. Pour cela, il faut d’abord sortir de sa propre tête, sinon cela devient très difficile de comprendre un autre phénomène. — J’ai fait connaissance avec quelqu’un pendant mon voyage en train. C’était une pianiste et il est évident qu’elle était indisposée lorsqu’elle a appris mon identité politique. Vous pouvez le croire ? Je n’ai même pas pu la juger parce que nous étions coincées dans un moment partagé par la création et la suppression. Selon elle, il y avait un enfer construit pour moi et pour les gens comme moi, où nous existons en permanence avec nos mauvais choix.
— Le fait de supprimer, tuer, est quelque chose qui est toujours effectué par Dieu. Croyez-moi, tout le monde a eu des projets de tuer quelqu’un ou au moins soi-même. Des projets qu’ils ont passés en revue à de nombreuses reprises, exécutés par nos propres mains ou des moyens naturels. Est-ce que nous n’avons pas été créés nous aussi à l’image de Dieu, chère Adeline ? — Mais comment est-ce que nous allons nous pardonner les uns les autres, ou nous-mêmes, après autant de morts ? Nous nous sommes octroyé la puissance de jouer un rôle au premier degré sur les destins des êtres humains. Nous avons ensuite décidé quand certains de ces destins allaient prendre fin. Tout cela est très destructeur…
— Les vents froids qui soufflent dans la mer sont également destructeurs pour les bateaux, les incendies, les glissements de terrain ou les inondations sont également destructeurs. Mais on ne déteste pas cela, n’est-ce pas ? On va se retrouver au même stade, mais on les admettra très rapidement en les considérant comme étant l’œuvre de Dieu. Je pense que la réponse va de nouveau vers l’image de Dieu. Oui, la question de pardonner et de pouvoir pardonner n’est pas un acte à mon avis effectué par l’être humain lorsqu’il est dans une situation très consciente. C’est quelque chose qui se réalise spontanément en conséquence d’une situation sentimentale intense. Soyez tranquille, il ne s’agit pas non plus d’un choix. À la vôtre… — À la vôtre…
Adeline avait senti qu’elle s’était tendue, elle ne pouvait pas voir en elle-même l’habileté pouvant neutraliser la morgue de Jo. Lorsque Jo a tourné la tête vers un autre endroit de la tablée, une personne avec un aspect de civil, impressionné par la teneur de la conversation, a rapproché sa chaise vers les côtés d’Adeline. Il a sorti un briquet en disant avec un mauvais accent français : « Vous permettez ? » à Adeline qui avait sorti sa cigarette, et il la lui a allumée.
Il a dit : « Je m’appelle Christian » sans essayer de lui serrer la main, sans faire preuve d’un intérêt excessif, il a entièrement appuyé son dos sur le dossier de sa chaise. Adeline a montré sa cigarette en lui disant : « Je vous remercie ». Christian a fait une grimace pour exprimer que son geste n’avait pas d’importance. Il a poursuivi après un court silence. — Je viens depuis longtemps en Allemagne, je peux dire que c’est la première fois que j’ai été témoin d’une belle conversation. Je suis en même temps tout à fait conscient que vous ressentez ne pas appartenir à cet endroit.
— Quelle est votre profession ?
— Je suis journaliste.
Adeline a aiguisé son regard et elle lui a dit en souriant : — Il faudra alors que nous apprenions de vous les rumeurs au sujet de ce camp.
— Il se dit qu’un grand dîner sera organisé. Tu pourras voir à ce moment les vrais gros bonnets, les vrais soutiens du gouvernement nazi, les patrons des entreprises, les présidents des syndicats, les journalistes et les diplomates des pays soutenant le gouvernement nazi, tu pourras tous les voir ensemble là-bas.
— À votre avis, quel est le motif ?
Christian, après avoir soupesé du regard Adeline, lui a dit : — Ne vous étonnez pas si vous déménagez pour le lieu d’hébergement des invités se trouvant en face du camp le jour du dîner ou un jour quelconque le précédant. À mon avis, le dîner prévu n’est qu’une diversion pour évacuer les regards des invités en dehors du camp. — Sur quoi vous basez-vous pour dire une telle chose ?
Christian a eu un large sourire en disant :
— Disons qu’il s’agit des avantages d’être un journaliste depuis autant d’années.
Il a regardé sa cigarette brûlée jusqu’au bout et l’a jetée par terre, il était devenu sérieux après avoir écrasé le mégot du talon, et il a dit à voix très basse et avec un français bancal :
— Je ne sais pas pourquoi tu te trouves ici, mais tu dois accomplir au plus vite le travail pour lequel tu es venue et partir au plus tôt si tu veux être respectée ici. Nous ne sommes pas des prisonniers, mais nous sommes quand même dans un camp de prisonniers. Il n’y a que quelques portes entre le fait d’être prisonnier ou non.
Il s’est ensuite lentement levé, il a fini sa coupe en disant « à votre santé », et il s’est éloigné vers une autre table.
Un grand poids de la table était désormais constitué par les coupes de vin et les bières. La tablée à laquelle Adeline était assise avec précaution continuait à être présidée avec les modalités du propriétaire de la maison. Lorsque les dernières coupes ont été bues, Jo a poliment demandé congé d’Adeline. Il a brièvement résumé avoir beaucoup de choses à faire le lendemain en raison de problèmes existants dans les villages environnants. Il a dit que les soldats allaient l’accompagner jusqu’à sa chambre avec une attitude distante lorsqu’il a remarqué que le vin l’avait un peu trop fait parler, et il est parti pour sa chambre. Adeline avait apprécié sa dernière attitude. Elle savait qu’il y aurait des propos beaucoup plus ouverts si elle pouvait faire un peu progresser cette conversation. Elle pouvait même utiliser les avantages d’être une femme pour cela. Elle a demandé à des soldats de pouvoir prendre le vin restant et une cruche d’eau. Elle a marché jusqu’à sa chambre avec une fierté dont elle ne comprenait pas le motif. Elle a remarqué lorsqu’elle est arrivée dans sa chambre que la lettre et le cahier de notes sur sa table avaient été lus de façon détaillée, la porte de la salle de bains était ouverte jusqu’au bout, mais le battant de l’armoire semblait fermé. Elle était terrifiée. Ses mains ont commencé à trembler et elle marchait avec des pas incertains vers la table. Juste au moment où elle a allongé la main vers la table, le soldat lui a dit : — Je suis obligé d’inspecter votre chambre et tout ce qui vous appartient pour une question de protocole. J’ai examiné tous les détails, ne vous inquiétez pas, il n’y aura pas de problème pour l’envoyer à son adresse. Cachetez-le dès maintenant s’il doit être envoyé à la poste demain pour qu’il ne soit pas de nouveau inspecté. Je l’enverrai à la poste le matin.
Adeline l’a remercié en bégayant. Sur ce, le soldat a dit avec la fierté d’avoir l’avantage :
— Je ne vais cependant pas pouvoir m’empêcher de dire que je vous trouve pleine de remords au sujet de votre amour.
Le soldat arborait un sourire prétentieux. Il affichait sur son visage la fierté d’avoir révélé la vie privée de quelqu’un. Adeline a plié les pages, les a mises dans l’enveloppe qu’elle a scellée avec l’humidité de la langue avant de la remettre sur la table. Elle a dit avec sang-froid : — Je vous remercie de nouveau, soldat, mais je préfère pour l’instant les garder avec moi.
Le fait que le soldat entre dans sa chambre en son absence pour contrôler les lettres était de nature à confirmer les avertissements effectués dans le document de renseignements de la mission. À part les canaux du camp, cela pouvait être un problème en soi de rédiger et de dissimuler quelque chose au sein du camp. Pour l’instant, le moyen sûr semblait de pouvoir les faire sortir par elle-même en dehors de la surveillance. Elle devait faire en sorte de n’attirer la suspicion de personne. Cela passait par sa relation avec le commandant.
Elle avait depuis longtemps rempli et vidé sa coupe en pensant à cela. Elle a remis encore un peu de vin dans son verre. Elle en a pris une grande gorgée puis s’est laissée tomber sur le lit. Les exécutions qu’elle avait vues, les conversations, tout ce qu’elle avait vu a été passé en revue de nombreuses fois. Elle avait cependant tellement bu et elle était tellement fatiguée qu’elle a pensé à tous ces moments sans réagir. Le sommeil l’a lentement engloutie.
Le lendemain, un silence général régnait sur le camp. Le commandant était sorti tôt le matin avec de nombreux véhicules. Le soldat accompagnant Adeline lui avait conseillé de rester dans sa chambre dans la mesure du possible, et il lui avait décrit où il serait en cas de nécessité. Elle a feuilleté le journal quotidien jusque vers midi. Pour autant qu’elle sache, le Völkischer Beobachter (gazette du peuple), journal quotidien du parti nazi, avait atteint environ un million de tirages en 1941. Le point le plus important qu’elle a remarqué dans les manchettes était l’afflux de visiteurs venus des autres pays au camp. Elle a levé la tête des journaux. Elle s’est mise à regarder dehors, elle a allumé une cigarette avec l’ennui donné par une journée calme, puis une autre cigarette. Elle l’a cette fois accompagnée par une coupe de vin et elle a réussi à terminer la journée. Vers le soir, elle a été informée que le commandant ne rentrerait pas pendant deux jours, mais de façon générale, elle a obtenu l’autorisation de se promener dans le camp sous l’escorte d’un soldat. Cette durée était idéale pour pouvoir faire des activités concernant son motif officiel de venue, et pour pouvoir collecter des informations concernant les condamnés travaillant dans le camp. Elle pourrait même entre-temps extorquer des informations aux soldats.
C’est ce qu’elle a fait. Elle a eu des entretiens avec les condamnés pendant deux jours. Elle était escortée par un soldat pendant les entretiens. Chaque fois que l’un des condamnés allait dire quelque chose au sujet de ce qui était vraiment vécu dans le camp, le soldat s’interposait pour mettre fin à l’entretien. Cependant, Adeline avait développé une habileté manuelle et grâce à cela, elle a réussi à prendre certaines petites notes écrites de façon secrète au sein du camp par certains des condamnés eux-mêmes. Officiellement, elle n’avait pu obtenir que des informations sur les routines quotidiennes inoffensives des condamnés, elle était cependant convaincue que les petites notes qu’elle possédait allaient attirer beaucoup d’intérêt. Les condamnés travaillaient pratiquement sans relâche, ils ne pouvaient manger que de façon à pouvoir survivre le lendemain. C’était un rêve de pouvoir trouver un médecin lorsqu’ils tombaient malades. Elle rédigeait cela avec des lignes tout à fait modérées sur son cahier de notes et elle gagnait la confiance des soldats. Elle a écrit et dissimulé de façon courte et nette pendant deux nuits les lettres secrètes et les notes saisies.
Le commandant était rentré au camp deux jours plus tard. Des milliers de personnes ont été amenées au camp dans des véhicules à sa suite. Elles ont été classifiées selon les vêtements avec les symboles pour être installées dans leurs cellules. Il y avait une atmosphère tendue dans le camp. Cela provenait de l’attitude du commandant. La charge des travaux devant être effectués avait augmenté, il voulait renforcer le contrôle, il exprimait pour ce motif ses sentiments de façon destructive. Le même jour, l’après-midi, un soldat a pris Adeline et ses objets et lui a dit qu’elle serait installée pour une journée à la chambre d’hôtes à proximité du camp. Adeline n’a pas pu obtenir de réponse satisfaisante lorsqu’elle a demandé le motif de ce changement. Cette situation pouvait porter dommage à sa mission, il semblait cependant raisonnable pour l’instant de se conformer aux événements. De toute façon, il était clair qu’une initiative visant à insister pour rester dans le camp n’aurait pas eu de succès. Elle a admis silencieusement la situation, il ne s’agissait pas de l’admission d’une défaite, mais d’une intention de chercher de nouveaux moyens. Le soldat transportant ses affaires lui a dit qu’un grand dîner serait organisé le soir, que le commandant serait également présent et qu’il désirait la voir au dîner.
Le dîner de cette soirée était beaucoup plus spectaculaire que celui organisé le soir de son arrivée. Presque tous les murs comportaient des croix gammées dans le salon recouvert d’un tapis où les tons rouges dominaient. Les arrivants étaient accueillis par le portrait d’Adolf Hitler. Les convives étaient différents des précédents à la table réservée à Adeline, et ils ne semblaient même pas être des Allemands. Christian, avec lequel elle avait fait rapidement connaissance la soirée précédente, se trouvait également à cette table.
Par ailleurs, il y avait également au salon de nombreux lieutenants de haut niveau allemand, leurs familles, des journalistes de différents pays, des diplomates de quelques pays et des hommes d’affaires importants.
Un soldat s’était immédiatement mis à ses côtés au moment où elle était arrivée de la porte, il l’avait escortée jusqu’à sa table. Les éclats de rire dominaient de façon générale sur les tables, mais un sujet sérieux était discuté à l’endroit où se trouvait Jo, assis près des Américains. C’était des journalistes, selon les cahiers de notes devant chacun d’entre eux. Jo disait :
« Si vous désirez voir une nation naissant de ses cendres après la Première Guerre mondiale, ce ne pouvait pas en être une autre que cette nation allemande. » Lorsqu’Adeline s’est approchée, Jo s’est contenté de la saluer de la tête, il a continué à donner un reportage aux journalistes et à répondre à certaines questions. Quelque temps plus tard, il a tourné son regard vers Adeline et lui a fait un signe pour qu’elle vienne à sa table. L’un des soldats a immédiatement installé une chaise de plus à côté du commandant. — Vous êtes la bienvenue parmi nous, Mademoiselle Adeline. Nous n’avons pas pu bavarder depuis deux jours. Je pense que vous allez apprécier cette conversation.
Adeline a salué tout le monde d’un geste élégant et a dit : — Il semble que nous aurons moins de temps pour pouvoir bavarder vu que nous avons été installés dans la chambre des invités et que nous sommes partis du camp. Or, nous aurions pu poursuivre nos conversations dans le camp dans les heures tardives.
Jo s’est contenté de sourire et il a poursuivi là où il en était resté : — Nous étions en train de discuter des positions politiques des États après la guerre, ce qui nous a entraînés vers le livre de l’État de Platon. Oui, chers amis, il est également évident là-bas que les pays ont été fondés par les soldats et qu’il y a eu des mécanismes permettant à une petite fraction provenant de l’armée de détenir la puissance politique, cela se poursuit également de nos jours en réalité sous des formes différentes.
Adeline s’est légèrement raclé la gorge en interrompant Jo, et elle a dit : — Il semblerait donc que vous soyez parvenu directement en réalité à la partie de la conclusion dans cette discussion, ou vous étiez sur le point d’y parvenir. Excusez mon petit retard. Si vous le permettez, je désirerais partager mes opinions.
Jo, curieux de savoir où elle voulait en venir avec cette introduction, regardait Adeline. Adeline a poursuivi ses propos sans attendre de réponse des attablés :
— La philosophie du passé doit nous présenter un processus. Bien que ces idées sages aient été tout à fait précieuses dans cette période, je ne sais pas honnêtement si cela nous serait un bon guide pour définir l’ordre des pays contemporains.
Jo s’est dressé légèrement, mais avec assurance, sur sa chaise, il a réglé son ton de voix comme pour s’adresser à une audience plus large et il a dit : — C’est tout à fait le cas, parce que nous avons été témoins de l’échec absolu des mouvements dits innovateurs à de nombreuses reprises depuis cette période jusqu’à nos jours. Nous formons en réalité un modèle de gouvernement exemplaire en Allemagne. Nous avons déjà commencé à constater que d’autres pays ont adopté notre mode de gouvernement. En effet, le fait d’être large d’esprit exige cela. Avant tout, aucun État qui n’est pas régi par la raison ne pourra être équitable. Je concorde sur ce sujet avec vos inquiétudes. Cependant, la définition « la possibilité pour un État démocratique d’être équitable » que nous avons lue au huitième chapitre est importante. Si nous laissons libres les désirs de tout le monde, comment pouvons-nous parler de l’existence de l’harmonie, chers amis ? Est-ce que la justice n’est pas l’existence de l’harmonie ? Et comment donc allons-nous assurer cette harmonie ? Considérons l’État que vous considérez comme indigne de notre considération en raison de sa vétusté. Il avance la nécessité de la présence de protecteurs pour assurer l’harmonie, c’est-à-dire qu’il parle de nous autres, les soldats. Il évoque la nécessité que nous avons d’effectuer certains sacrifices. Cela comporte une importance vitale pour pouvoir transmettre un gène pur et supérieur aux générations futures. C’est-à-dire que nous ne devons pas avoir de famille, mais nous devons transmettre quand même uniquement les bons gènes aux générations futures… Le second sujet est le courage : imaginez une race aryenne fondée sur la poursuite de l’existence avec des gènes toujours plus forts plutôt que des gènes faibles. La réponse de la réaction que nous donnons aujourd’hui avait déjà été donnée il y a très longtemps. Nous désirons réaliser les règles qui n’ont pas été appliquées depuis cette période jusqu’à nos jours. En effet, nous avons constaté que les dizaines d’ordres qui ont été tentés ont toujours fini par succomber au temps.
Il devait avoir la gorge sèche après ce long discours, car il a pris une gorgée de sa coupe. On pouvait cependant voir qu’il continuait à soupeser quelque chose. Après avoir avalé sa salive, il a dit :
— Une société possédant une intelligence supérieure et des compétences sociales plus importantes est obligée ici de prendre la totalité de la responsabilité des sociétés restantes. En revenant au début, nous ne prenons de personne cette force de nous habiliter, au contraire, cette habilitation qui nous est donnée est en même temps une grande responsabilité dont nous sommes chargés. C’est une charge que nous sommes fiers de posséder pour protéger notre nation et la porter vers le futur, nous sommes prêts à tout pour cela.
Il avait cette fois fini son discours et il avait le regard d’une personne soulagée, faisant confiance à ses propos exprimés correctement. Une partie des journalistes avait été impressionnée par ce discours, ils avaient pris longuement des notes. Adeline trinquait à table, et elle n’avait pas pu protester contre une seule parole de Jo. La confiance en soi et le calme imprégnés dans chacun des mots, des phrases de Jo étaient le motif principal de cela. Jo écoutait son interlocuteur jusqu’au bout, il a posé rapidement ce qu’il allait dire avant d’ouvrir la bouche, il s’expliquait sans se presser, il sautait entre les contextes et pouvait exprimer facilement en quelques phrases la rupture ou la relation entre tout cela après coup. Cela lui donnait la force de pouvoir faire douter ses interlocuteurs de ce qu’ils savaient. Le regard d’Adeline s’était littéralement fixé sur les lèvres du commandant pendant ces conversations. Le commandant était tellement sûr d’être écouté avec attention par tout le monde qu’il interrompait de temps en temps sa conversation avec des pauses cigarette et des commandes qu’il donnait à ses soldats.
À un moment, elle a vu Sophie à un autre coin de la table, avec laquelle elle avait fait connaissance dans le train. Il y avait un homme avec un uniforme de lieutenant nazi à ses côtés. Adeline a pensé : « Est-ce que c’est son mari ? ». Pendant ce temps, un soldat s’est approché, il s’est penché vers cet homme et lui a chuchoté quelque chose à l’oreille. Lorsque l’homme s’est levé d’un coup, Jo a dirigé son regard vers le lieu où il y avait le mouvement. L’homme a salué de façon extrêmement respectueuse le commandant. Il est sorti rapidement après cette salutation, escorté par le soldat, en écoutant les propos de celui-ci. Sophie les a suivis.
La fatigue de la nuit a commencé à s’abattre lentement sur les convives. La main gauche de Jo se trouvait depuis longtemps sur le genou d’Adeline. Elle a rencontré le même sourire lorsqu’elle a levé la tête pour le regarder. Son souci était en réalité de l’avertir du futur plutôt que de lui demander l’autorisation. C’est pourquoi il s’est levé en premier, il a ensuite tendu la main à Adeline et lui a dit :
— Permettez-moi, s’il vous plaît, de vous escorter jusqu’à votre chambre.
Adeline a légèrement levé la tête et a dit :
— Bien sûr.
Très peu de personnes continuaient désormais à boire dans le grand salon où régnaient désormais l’ivresse et les fumées de cigarette.
Le commandant a pris congé des convives restants avec une salutation générale. Il a ensuite pris la main d’Adeline et s’est dirigé vers la chambre qui avait été préparée pour elle.
La ville, la nuit, et même chaque être vivant respirant étaient fatigués. Adeline s’est rendu compte que son histoire et ses sentiments pris en otage étaient extrêmement confus lorsqu’elle a passé en revue sa dernière situation. Ce n’était pas son genre de se défiler, elle n’avait aucune intention de laisser derrière elle la nuit et son histoire. Elle faisait davantage confiance au temps qu’à ses propres pensées. Elle appréciait beaucoup le fait de faire contenir dans le même moment la passion et la mélancolie, la splendeur et parfois la sobriété. Elle n’arrivait pas à décider ce qu’elle allait préférer à quel moment, ou ce qu’elle considérait comme un choix allait de toute façon lui arriver. Est-ce que ce n’était pas seulement un effort pour lui donner un nom ?
Le commandant avait perdu depuis longtemps sa relation avec le temps, il était dans un endroit désormais où il faisait progresser le vent sur une trajectoire droite, finissant par déboucher sur la même nuit à un certain point, même s’il traçait de temps en temps des cercles autour de lui. Les morceaux de feuilles secouées par le vent de ses pensées se réunissaient depuis un point vers un autre endroit. Ils grandissaient de plus en plus et avaient l’aspect d’un grand mur. Chaque nouvelle feuille venait du passé et s’accumulait par terre pour exposer le futur. Il avait été, quant à lui, témoin de beaucoup trop de feuilles arrivées pour pouvoir se souvenir du temps où la première feuille était venue. La chose qui le reliait à la vie était son intelligence. Cela lui assurait de la force, et la force lui offrait de nombreuses possibilités, y compris son poste. Il avait quand même peur certaines nuits, c’est pourquoi il n’appréciait guère le fait de dormir seul. Il ne faisait rien d’autre contre sa peur à part dormir seul. Adeline avait compris cette caractéristique de l’homme dormant à ses côtés au moment où elle était entrée pour la première fois dans sa chambre. Ce sentiment avait été le premier pas pour ressentir de la luxure à son égard.
… Fin du roman pour l’instant…
— Où est la suite du récit ?
— Vous avez fini un demi-paquet de cigarettes ! Est-ce que le prêtre sait que vous fumez autant ?
— Bien sûr qu’il ne sait pas…
— Est-ce que tout ce que votre père sait à votre sujet n’est pas une illusion ? Il y a littéralement une vie entière qui se trouve du côté que vous ne lui montrez pas. Votre amoureux, vos centres d’intérêt, vos addictions, etc. En parlant d’amoureux, ce n’est pas lui qui vient en face ? Je ne peux pas dire qu’il soit très heureux.
Elle se lève d’un geste rapide de la table, elle éteint sa cigarette dans ses paumes par émotion, et la jette derrière elle. Ils se mettent à discuter trois mètres plus loin. Je pense que le jeune s’est affligé de ce qu’elle ait parlé avec moi et qu’elle ait fumé. Je suis avec un grand plaisir ses tentatives de dissimuler par un côté moralisateur son manque de confiance en soi. Après s’être disputés là où je me trouve pendant quelque temps, je pense qu’ils ont estimé qu’il serait préférable de continuer la discussion autre part et ils sont partis. Mon Dieu ! L’état le plus clair du manque de confiance en soi ! Je ne peux pas m’empêcher de rire et je suis totalement indifférent s’ils remarquent cela ou non… Le jeune est devant, la fille derrière, je suis dans une tout autre dimension, nous sommes enregistrés comme étant les figurants de ce qui se passe. Des tonnes de secrets existent soi-disant entre les gens, c’est autant de ponts artificiels pour les joindre les uns aux autres à chaque occasion. Il y en a qui restent accrochés dans les eaux de ces secrets, et d’autres qui tentent de traverser ce pont à la première occasion. La rigidité du temps actuel s’adoucit dans les propos restant cachés, dans les eaux inconnues où ils nagent de cette façon au nom d’un futur probable… Cette situation peut devenir parfois hostile, ça devient parfois une lutte entre amis, lorsque l’on regarde par des fenêtres différentes. Je me retourne pour regarder encore une fois en arrière, vers les pas timides qu’elle a jetés, et je ris. Le fait de ne pas pouvoir rester debout, dans cette vie dont ils sont si fiers, est l’indice le plus simple du lieu où ils se trouvent. C’est pourquoi je me demande moi-même pourquoi je devrais passer toute ma vie ici. Leur supériorité morale est renforcée par les plaisirs quotidiens d’une société pouvant tout détruire dans les temps pénibles. Bien que ce soit jouissif de jouer, c’est une crampe toute différente de penser que la vie est différente. Je ne me contente pas de les considérer comme des ennemis en mon for intérieur, mon existence est en même temps littéralement suppliciée face à leurs sentiments, mais ils ne le savent pas encore.
Le fait que nous nous présentions aussi facilement à tout le monde, il ne s’agit pas seulement des relations entre deux personnes, mais en même temps de nos regards, de nos mains, et même de nos idées… On dit toujours que les pensées sont contenues dans le corps et qu’elles donnent forme à notre existence, et pourquoi ne pouvons-nous pas exister de la même façon les uns face aux autres ? Nous handicapons parfois les corps avec des mots, ou nous leur donnons de l’espoir avec des mots, mais est-ce que ces mots sortent vraiment de nous-mêmes ? La source des mots est le cerveau, son arme est la langue, et les choses les plus incertaines, les plus sombres ou les plus réelles sortent de là en tant que sons pour jaillir sur la figure des gens comme de la matière. En parlant des mots, il faut que je mette au propre les papiers devant moi pour les livrer à qui de droit. Je comprenais peu à peu pourquoi Hrant avait rédigé un tel roman. Réellement, où était sa suite ?
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