Le théâtre des aveugles
Chapitre II
L’ennui est un obstacle pour que toutes les pensées atteignent directement les autres personnes. Comme je l’ai déjà dit, et que je ne renoncerai jamais à défendre, si j’exposais aux gens toutes mes pensées, ce que je ressens ou qui je suis réellement, je suis convaincu qu’ils feraient tout sauf m’écouter ou discuter avec moi. Je n’arrive pas à aller au-delà des sentiments chaotiques suscités récemment en moi par les discussions, les conversations, ou à m’approcher autant de quelqu’un. Chaque mot que je dis me sépare encore un peu de ce monde, et je m’engouffre encore un peu dans l’obscurité. Il ne s’agit pas seulement de mettre en évidence et de changer quelque chose, mais c’est également peut-être pour soulever le voile posé sur les choses. Si les mots sont une trahison et que « chaque conversation » entre deux personnes est un produit de l’imagination, alors les réalités doivent s’évanouir en brûlant dans leur individualité. Ce concept doit être la première définition de l’absence. On ne doit pas aller au-delà de la présence de chaque autre fracas qui sera transmis à autrui. Finalement, étant donné que toutes les choses qui sont espérées sont condamnées à l’échec un jour, un enfer désormais sans problème sera inévitable pour nous tous.
Je ne considère pas seulement ma propre personne avec stupéfaction, mais également les poètes, les riches et les hommes de religion. Ils ne se taisent jamais, mais ils sont en dehors de la langue, le mot étend lui-même le premier obstacle auquel ils sont confrontés malgré leur désir de s’approcher des gens. Les mots se trouvent dans leurs existences comme un drame, une trajectoire dessinée à la main. Ils définissent tous les événements vécus dans un lieu entre un piège tendu par le destin et la vérité en fuite. En bref, la langue est un mystère dans son ensemble pour ces personnes. Cependant, c’est pour soulever quel voile dans le monde ? Mes journées se passaient en compagnie de ces pensées et des somnifères de Hrant. Ou peut-être tout le contraire, je ne suis pas sûr…
Deux semaines plus tard, le prêtre a invité dans son propre jardin la plupart des habitants de l’île pour la célébration de Pâques, de nombreux invités se considérant comme importants, Hrant et moi-même ; grâce à lui, nous étions préparés pour faire partie de cette soirée. L’invitation se déroulait dans le calme, je m’occupais surtout des vins. Tous les autres avaient formé leur propre cercle depuis longtemps et s’étaient plongés dans les conversations. La porte de la maison était ouverte, j’ai traversé le seuil de la porte principale, un peu par curiosité, un peu par besoin d’aller aux toilettes. Je suis monté par des escaliers branlants au bout d’un corridor étroit. La poussière dansait sur les meubles par le vent fuitant légèrement entre les volets. Des objets qui étaient parfaitement conscients d’être au rebut ! Il y avait un ancien petit piano dans l’une de celles-ci (dans la chambre donnant sur le jardin)… J’ai soulevé son couvercle tordu, j’ai effleuré les touches : il a émis un son aigre et sourd, comme s’il se plaignait de mon arrogance. Il s’est ensuite tu en gémissant. La fille du prêtre qui a entendu le son est entrée dans la chambre avec curiosité, son regard vers moi symbolisait un vide tellement grand que j’ai pensé un moment qu’elle avait subi une grande torture depuis la dernière fois que je l’avais vue. Ses vêtements, ses cheveux et même sa démarche comportaient un grand désordre. Elle a tourné le dos et elle a dit à voix basse en se dirigeant vers sa chambre : « Vous feriez mieux d’aller rejoindre les gens d’en bas. »
L’intérieur de la maison me paraissait familier d’une façon qui me semblait incompréhensible, mais je n’aurais jamais cru que quelqu’un avait vécu dans cette maison si je n’avais pas vu la fille. Je n’ai pas pu maîtriser ma curiosité et j’ai commencé à la suivre. Lorsque je me suis dirigé vers sa chambre, j’ai remarqué que sa porte était ouverte et qu’il y avait des monceaux de papiers par terre. Les papiers condamnés à la solitude et jetés en pagaille avaient déjà commencé à prendre de l’âge par terre. Ils étaient toujours un peu blancs, le renoncement à leur destin avait eu lieu récemment. J’ai soulevé l’un des papiers sans trop de poussière, il s’agissait d’une lettre, des papiers venant d’une femme triste, et qui n’était pas terminée… Ces papiers appartenant à la personne agenouillée devant la fenêtre, traversant des tempêtes dans son for intérieur, avaient été littéralement jetés comme un bouquet séché. J’ai marché vers la fille et je lui ai touché l’épaule.
— Vous semblez mal en point. C’est comme mon état de tous les jours. C’est pourquoi je vais sauter la phrase de comment vous allez. De quoi est-ce que tu veux parler ?
— Je ne comprends vraiment pas le désir persistant des gens de vouloir parler dans des situations sans issue. À votre avis, est-ce que vous et vos papiers se trouvant toujours en circulation sous la main allez résoudre mon problème ? Or, je peux affirmer que je suis sûre que ce sont eux qui ont déclenché le problème. Est-ce que vous pouvez voir les résultats provoqués par un morceau de papier et un homme qui n’est pas mon type après un paquet de cigarettes ? Être quittée, même rejetée à cause de la jalousie… — Je comprends.
— Qu’est-ce que vous comprenez ? — Je comprends tout à fait que tu sois quittée par une personne qui désire te modeler pour t’ajouter à son existence au lieu de te découvrir, à cause de la jalousie superficielle. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi tu es aussi triste à ce sujet.
— Je n’ai pas envie de faire la conversation… Comme je l’ai dit, ce serait préférable pour vous que vous soyez en bas ! — D’accord, mais laissez-moi vous expliquer une petite chose avant de partir, s’il vous plaît. Il n’y a pas en réalité de différence entre les papiers et ce mur que tu regardes en ce moment. Tu auras compris toi-même que le plus terrible n’est pas d’être témoin, mais d’écrire ! Il ne fait aucun doute que c’est entièrement le motif de notre haine pour nous qui avons renoncé à lutter en ce moment. Crois-moi, moi aussi je ne désire pas autre chose la plupart du temps que d’être laissé tranquille. Cependant, les positions auxquelles nous parvenons par les situations sont dissimulées dans l’inconnu des divers chemins pour chacun d’entre nous… L’amour et la dispute sont les deux faces de la médaille. L’Odyssée est l’une des rares légendes qui peuvent nous le montrer dans l’histoire de l’humanité. L’histoire se base sur peu de temps avant le beau milieu d’une guerre qui a éclaté en raison des faiblesses des dieux. L’histoire commence avec la confusion engendrée par Éris (le dieu des désaccords) à un mariage où il s’est rendu sans y être invité. Les dieux n’arrivent pas à prendre une décision avec courage et attendent que celle-ci soit prise par la force d’un être humain. La récompense donnée en contrepartie déclenche la grande guerre, la guerre de Troie… Une histoire de tromperie qui s’est réalisée à l’initiative des dieux ! Il s’agit d’un mythe de part en part jusque-là. L’important est la confrontation des êtres humains avec les réalités, ce qui va même au-delà des rêves des dieux. Si tu te demandes ce que la guerre est à côté dans la vie humaine, je suis convaincu que dans vingt ans, l’histoire dans laquelle tu te trouves, quelle que soit la façon dont tu définis cette tromperie absurde ou cette jalousie, cette histoire prendra fin avec la confrontation avec les réalités de l’un d’entre vous. Qu’est-ce que tu vois exactement lorsque tu fais une pause et que tu regardes ta relation d’un peu haut ? C’est-à-dire, plus exactement : quelqu’un qui a renoncé à toi à cause d’un morceau de papier, accompagné de beaucoup de cigarettes et d’un type à l’aspect misérable comme moi… Quoi qu’il en soit, je sais que la trajectoire de la question à poser se dirige vers des endroits absurdes pour toi, quels que soient tes efforts pour exprimer le sujet. Mais si tu dis que ce n’est pas ainsi que tu considères ou que tu ressens les choses, si tu es convaincue de ressentir un lien plus spécial, attends alors avec patience, tu auras besoin de l’énergie pour parler lorsque le moment sera venu. Regarde, j’avais pris à la bibliothèque le livre de cette histoire que je t’ai expliquée, je te le laisse si tu désires le lire toi aussi, tu le restitueras en mon nom lorsque tu auras fini…
Elle n’a pas dit oui ni non, elle a seulement suivi mes paroles comme si elle pensait que cela convenait à sa réputation. Son amoureux qui pensait être en train de subir un examen de sa part allait bientôt goûter l’abandon lui-même. La solitude est préférable à l’ennui, pour moi. J’espère qu’elle pourra également traverser ce chemin. Elle va comprendre sa solitude lorsqu’elle va vouloir ouvrir la bouche pour dire quelque chose. Sa voix va être prise pour un murmure lorsqu’elle va sortir avec mélancolie, sans pouvoir atteindre qui que ce soit… Y compris le prêtre !
Je sors de la chambre avec des pas mesurés. Le paysage est un tableau terrible que je vois lorsque je sors la tête par la fenêtre du salon du milieu… Une célébration artificielle, ne pouvant en aucune façon atteindre la plénitude de l’âme, où la solitude ne vit que dans des désirs profonds. Lorsque vous regardez avec attention, vous pouvez voir que les vendeurs de rêves ont depuis longtemps renoncé à eux-mêmes et à ceux qui les commercialisent, et les applaudissements sous l’égide de quelqu’un. Un lieu où les nouvelles personnes sont à l’ordre du jour, où les anciennes sont facilement oubliées. C’est exactement pour ce motif que les individus ayant donné forme au monde sont seuls et qu’ils meurent le plus loin possible de ces gens-là. Les prototypes humains de cette deuxième classe, et même les gens qui pensent que la honte est uniquement un plaisir quotidien, ont par la suite fourré les cadavres de ces gens dans cet endroit absurde. Maintenant, ils ont dû avoir dit qu’ils ont compris ces gens, sans savoir qu’ils ont trahi encore une fois.
Quelle soirée lourde pour moi ! La fausse foule évoque soi-disant de la philosophie, déclame des poèmes, les hommes de religion soulignent la pauvreté ; or, ils ne savent pas qu’il y a des choses pires que de mendier une tranche de pain en errant dans des chiffons. Je gaspille mon énergie et mon temps ici comme coincé dans un puits tout vide et profond, tout en sachant ce qui m’attend.
Je n’ai pas non plus la possibilité d’agir de façon indépendante du temps et du lieu. C’est comme si c’était un autre phénomène que je ne pouvais pas obtenir avec mes sensations. C’est pourquoi je n’arrive pas à saisir la réalité dont j’ai besoin, c’est comme si cette table, cette atmosphère et ces sentiments nous avaient été imposés. De façon générale, les personnes qui sont une partie de cette harmonie sont plus heureuses que moi malgré leur rupture avec la réalité. La vie est une mission pour eux. Ils progressent comme si la carrière, le poste, la célébrité, etc. faisaient tous partie d’un jeu progressif avec des étapes. Certains n’arrivent jamais à atteindre leurs objectifs, d’autres passent par des raccourcis, mais ils sont tous une partie du système. Moi je suis comme un virus infiltré dans le système, je désire me supprimer et sortir de ce jeu, et éliminer le jeu si nécessaire. Mais cela même est défini dans ce monde, ça s’appelle le diable… Au fait, le prêtre a commencé de nouveau à se diriger vers moi avec son sourire d’emprunt dont je ne comprends pas l’origine ; — Comment vas-tu depuis la dernière fois qu’on s’est vu, fils ? J’espère que ta colère s’est un peu apaisée.
— Je pense qu’il s’agit de quelque chose de très mondain, Monsieur le Prêtre, il va désormais vivre avec moi jusqu’à ce que mon corps pourrisse. — En parlant de mondain, il est évident que tu aimes les livres, puisque tu es même venu à l’invitation avec ton sac. Laisse-moi t’offrir un livre.
J’ai brûlé avec un briquet le livre qu’il m’a donné sans même le regarder. Je n’ai pas quitté des yeux le prêtre pendant ce temps. Il était choqué ! Il a pris rapidement le livre de mes mains en me disant « arrête-toi ! Qu’est-ce que tu fais ? » et il s’est mis à sauver les pages restantes. C’était le moment le plus amusant de la soirée. Je me suis ensuite retourné vers lui et j’ai dit : — Si une information ne te présente pas de contrepartie dans ton existence, ce n’est qu’une charge. Tu as dit sans arrêt pendant toute la soirée que les réalités que nous voyons sont une illusion voilant des réalités supérieures. S’il te plaît, explique également comment tu confirmes cette information dans la pratique, Prêtre, sinon cela aura un aspect comique, comme ce livre à moitié brûlé…
Il s’était mis dans une grande colère, mais la mission qu’il s’était fixée et ma façon de m’exprimer lui avaient donné l’occasion de réfléchir un peu et d’adopter un calme qui me semblait faux. J’aurais dû être plus bref dans mon propos, parce que j’aurais désiré voir sa colère. Il s’est cependant ressaisi et a commencé, tout à fait calme, à parler avec moi (exactement comme la dernière fois).
— Fils ! Regarde ce ciel, toutes les étoiles que tu peux voir ont un emplacement prédéterminé, sans compter celles que nous ne pouvons pas voir. Nous savons tout cela de façon plus claire chaque jour qui passe, et regarde la Terre sur laquelle nous marchons, est-ce qu’il n’y a pas des micro-existences que nous ne pouvons pas voir à l’œil nu ? Les lumières que tu vois, et les rayons que tu ne peux pas voir, que tu peux seulement définir. Et puis, les fréquences sonores que tu ne peux pas entendre, mais que tu peux indiquer. Nous avons découvert en peu de temps des choses que les cinq sens ne peuvent pas détecter, ils ne suffisent pas. Ce n’est pas une fiction, c’est la réalité, fils…
— La réalité ne concerne pas ce qui est réel, vous m’avez mal compris. Ça concerne ce que nous considérons comme étant réel. C’est-à-dire que lorsqu’une société considère comme réel ce qu’elle voit, c’est désormais la réalité dans leur univers. Personne ne viendra vous dire que ceci est davantage réel. Nous sommes arrivés à ce stade depuis des milliers de croyances diverses et il est intéressant de voir qu’elles sont pratiquement toutes décorées avec des versions différentes des mêmes histoires. L’histoire de Râ, naissant de la vierge Isis, Jésus naissant de la vierge Marie et d’autres encore… Ce ne sont pas ces petites questions qui suscitent ma curiosité, c’est au-delà de cela… Il ne s’agit pas non plus de la façon dont ces consciences sociétales ont été formées, pardon, je devrais dire ce que vous appelez la réalité. À mon avis, elles ont été modelées sur la peur et la sagesse, les premiers sentiments fondamentaux de l’être humain.
Une voix commune s’éleva à ce moment de la foule. Tout le monde voulait que le prêtre fasse désormais un discours au sujet de la soirée. Tout ce qui se passait dans la soirée était resté à moitié, mais satisfaisant pour moi. — Comme tu vois, les autres amis m’attendent, fils, mais je voudrais éclaircir cette conversation. S’il te plaît, passe me voir la semaine prochaine. Poursuivons notre conversation là où nous en sommes restés.
OceanofPDF.com