Le Trillionaire
Chapitre XII
Notes de voyage de Bryan Baker
29/30 mars
Du diable si j’y comprends quelque chose ! D’abord ces dates qui se chevauchent ! Les fantaisies du 180e méridien me dépassent et je n’arrive pas à concevoir comment on peut être à la fois hier et demain !
Mais ce méli-mélo chronologique a bien peu d’importance si on le compare aux événements de la soirée et de la nuit. Tout avait pourtant commencé à merveille avec cette représentation du Mariage de Figaro où Laure s’est montrée éblouissante. Elle a interprété son rôle avec un tel feu, une telle passion qu’elle a fait oublier le côté ambigu de son costume… et de ses dessous.
Une salle emballée, un Drago enthousiaste, le champagne coule à flots, la fête commence… et l’héroïne manque à l’appel ! Je vais la chercher dans sa loge où je la trouve plutôt énervée et résolue à aller se coucher. Je reviens avertir Drago qui décide d’intervenir en personne. Après quoi, plus de Laure et plus de Drago ! Le bruit court que le couple s’est enfermé dans le bureau du grand D. Drôle d’endroit, quand même, pour draguer une nana et, plus encore, pour la sauter ! À moins que Laure n’aime éprouver le grand frisson au rythme des ordinateurs…
Je décide de me beurrer pour pouvoir supporter l’ambiance. Je préférerais, et de loin, aller me foutre au pieu mais je suis là en service commandé et mon journal attend de moi un compte rendu enflammé des réjouissances dragoliennes… Il peut toujours se brosser, le canard ! Car les spectacles auxquels j’assiste ne sont tout simplement pas racontables. D’ailleurs ça se mélange tant et tant qu’il n’y a pas grand-chose à décrire, sinon des mêlées de rugby sans ballon, des enchevêtrements dont on ne peut même pas dire qu’ils n’ont ni queue ni tête parce que, précisément, il n’y en a que trop !
Une mention spéciale à Christine qui a voulu renouveler le genre en interprétant une version très personnelle de Danaé et la pluie d’or. D’après les commentaires, elle espérait ainsi attirer Drago et lui faire renouveler le geste de Zeus… Pourquoi, puisque, de notoriété publique, elle est en guerre avec le gros D. ? Et pourquoi la fureur de la dame en apprenant que son ex s’était enfermé avec Laure ? Pourquoi, enfin, lorsqu’elle a daigné réapparaître, était-elle au bras de Mosca lequel arborait un air fanfaron que je ne lui ai jamais connu ?
Autre bizarrerie : l’absence prolongée de Paul Andrews et d’une brochette de ses amis, dont le Japonais Yokosuka et le vieux Lord Babcock-Appleby. Je les ai vus partir avec des mines de conspirateurs et revenir tout réjouis, ce qui, à mon avis, ne présage rien de bon pour Drago. Il ferait bien d’être là, le bougre, pour veiller au grain… Mais voilà ! Quand monsieur court après la gamine, il en oublie toute prudence…
J’en viens au principal et j’aurais dû commencer par là. J’allais de salons en salons, à la recherche, non pas d’une âme sœur ni même d’un corps frère mais d’une bouteille amie, quand je tombe sur Pamela. « Tomber » est quasiment le mot juste car la pauvrette était affalée sur une pile de coussins éparpillés à même le sol. Je la ramasse, la dépose sur un divan et m’apprête à m’esquiver en douce pour la laisser cuver sa tisane de Lune quand elle sort des vapes, me reconnaît et s’agrippe à moi comme un noyé à sa bouée en pleurant toutes les larmes de son corps.
J’essaie de la calmer. Bernique ! C’était la crise grand format. Je lui fais boire n’importe quoi en me disant que ça va au moins l’endormir. Pas du tout ! Ça la secoue un peu plus et, entre deux hoquets, elle me lâche ce qui la tourmente.
Les confidences d’une droguée sont toujours un peu embrouillées. Mais celles de Pamela étaient de la vraie bouillie pour les chats. Ce que j’en ai tiré de moins vaseux peut se résumer ainsi : Christine est venue trouver sa rivale à la fin de la représentation et, après quelques chatteries (peut-être aussi quelques gâteries, mais je ne suis certain de rien), lui a demandé si, du temps où elle était la maîtresse de Drago, ce dernier ne lui avait jamais fait de confidences sur un groupe mystérieux pour lequel il travaillait.
Pamela a parlé de conversations qu’elle avait surprise entre Drago et des interlocuteurs invisibles qui riaient « comme des enfants » et elle a ressorti ses obsessions habituelles (dont elle avait fait part à Laure) : Drago n’était pas un être humain mais un petit Poucet, venu d’ailleurs, et caché dans la peau d’un ogre ; il faisait prisonnières les âmes de ses femmes et les transformait en pions dans un jeu incompréhensible, etc.
Christine a paru très intéressée par les propos de Pamela. Elle aussi, a-t-elle dit, avait découvert des choses étranges dans le comportement de Drago. Celui-ci lui aurait même parlé, un soir de soûlerie, de ce groupe secret qui cherchait à s’emparer de tous les pouvoirs sur la Terre… et Christine a enregistré ces aveux ! Elle est, d’après Pamela, persuadée que Drago agit pour le compte d’une puissance étrangère et elle est décidée à le dénoncer à la première occasion. Ce jour-là, Pamela serait-elle disposée à lui apporter son témoignage ?
— J’ai dit oui, a sangloté Pamela, mais maintenant je le regrette. Car Drago n’est pas un espion, j’en suis sûre ! C’est peut-être un diable, ou un dieu, mais pas un traître ! Je ne veux pas que Christine lui fasse du mal ! Prévenez-le, Bryan, je vous en prie…
Là-dessus, elle repart dans le cirage… et me voilà bien emmouscaillé ! Car je ne sais littéralement que faire.
Les délires de Pamela ne m’ont jamais impressionné. Mais les accusations de Christine, c’est autre chose ! L’ex-Mme Drago n° 3 (ou 4, je ne sais plus) a les pieds sur terre et si elle se lance dans un baroud pareil c’est qu’elle a des réserves. Pas seulement son enregistrement mais des appuis bien placés. Lesquels ? Il faut que Drago le sache avant d’être méchamment coincé.
Bien entendu, je ne crois pas un instant à cette histoire d’espionnage. Pour être un « agent d’une puissance étrangère », il faudrait que ladite puissance existe. Or il y a longtemps que l’idée de « nation », à la mode ancienne, a disparu. Les multinationales – le mot dit bien ce qu’il veut dire – lui ont réglé son compte, tant pis ou tant mieux. Il reste, certes, des gouvernements, mais ils sont plutôt là pour faire de la figuration, même pas intelligente, et leur pouvoir politique est de pure forme.
Accuser Drago de trahir son pays pour le compte d’un autre est donc absurde puisqu’il n’a pas de pays à lui… Mais ne vient-il pas de passer un accord avec les Chinois pour remplacer leur monnaie traditionnelle par celle qu’il a baptisée de son nom ? Pour lui, ce n’est qu’une bonne affaire de plus… Ouais… Et si l’opinion publique, dont il a un si grand besoin pour la bonne marche de ses affaires, voyait les choses autrement ? Une campagne de presse bien orchestrée, quelques articles évoquant le « groupe » mystérieux dont le gros D. ferait partie, plus les cassettes de Christine et l’annonce de la création du « drago » chinois… C’est assez pour que l’homme de la rue regarde de travers le fameux trillionnaire. Que ses ennemis en profitent et le voilà par terre !
Qu’est-ce que cela peut bien me faire ? Je devrais me moquer éperdument de voir un nabab de plus tomber dans le ruisseau. Il faut croire que je tiens à Drago plus que je ne le pensais, car l’idée qu’il risque de se faire avoir aussi bêtement me hérisse. Et Laure, que deviendrait-elle si un scandale éclatait ? Elle y serait nécessairement entraînée et, cela, je ne m’y résigne pas. Je dois donc alerter Drago… Mais où le joindre ? Dans son bureau ? Les gardes ne me laisseront pas passer. Et si le gentil couple a réussi à sortir sans être vu, Dieu sait quand il reviendra…
*
* *
Drago coupa le moteur du dinghy et laissa l’embarcation courir sur son erre jusqu’à une anse étroite entre deux amas de rochers.
— Quelle drôle d’île ! murmura Laure en prenant pied sur le rivage ; on dirait un pain de sucre qui émerge de l’océan.
— La comparaison n’est pas inexacte, reconnut Drago ; sauf que le sucre, ici, est de la lave. L’île Onevaï est d’origine volcanique comme la plus grande partie de l’archipel des Tonga. Mais elle a ceci de particulier qu’elle apparaît et disparaît au gré des éruptions sous-marines. On l’a vue une première fois en 1858. Quarante ans après, elle n’y était plus mais, en 1967, elle refaisait surface. Nouveau plongeon en 2002 et elle ne se montre à nouveau qu’en 2124.
— L’année de ma naissance ! s’exclama la jeune femme, amusée.
— C’est un bon présage, assura Drago en riant ; les Tongans prétendent que ceux qui ont le même âge que l’île deviendront aussi riches qu’elle.
— Parce qu’elle est riche ?
— Les indigènes l’ont surnommée foi’atelolo, le foie plein de graisse, leur plat favori, autrefois réservé aux chefs, car, je vous l’ai dit, pour eux, ceux qui sont riches sont gros et ceux qui sont gros sont beaux.
— Ils doivent vous considérer comme un véritable Adonis ! ironisa Laure avec un coup d’œil narquois pour l’énorme silhouette sanglée dans sa combinaison de plongée.
— Parfaitement ! répliqua Drago, sans se démonter ; et, pour eux, vous êtes une créature pitoyable et sous-alimentée.
— J’ai honte ! dit la jeune femme en lissant de la main le vêtement qui le moulait comme un gant.
— À juste titre ! Vous devriez vous gaver de foie gras comme les femmes d’ici. L’île Onevaï vous donne l’exemple, d’ailleurs ! Si elle plonge ainsi périodiquement sous la mer, c’est pour aller s’y gorger de trésors dont elle déborde quand elle émerge.
— Et ces fameux trésors, où sont-ils ?
— Dans son ventre… Je veux dire : dans le fond du cratère éteint qui constitue sa base… On y va ?
— Quand vous voudrez…
Le colosse se laissa glisser dans l’eau sombre sans provoquer la moindre éclaboussure. Presque aussitôt, le rayon de sa torche jaillit. Laure plongea et se guida sur lui. Ils descendirent ainsi une dizaine de mètres, le long d’une paroi d’un noir intense que la lumière de Drago piquetait d’étincelles. Puis la jeune femme distingua, sur sa droite, une ouverture ovale d’où s’échappait une clarté bleuâtre. Drago s’y engagea et Laure le suivit.
Après quelques secondes, elle aperçut, au-dessus de sa tête, une surface argentée qui oscillait doucement et, un instant plus tard, stupéfaite, elle se retrouvait à l’air libre.
— Une grotte sous-marine, expliqua la voix de Drago, toute proche ; installez-vous sur cette roche plate et regardez de tous vos yeux car le spectacle en vaut la peine…
Le colosse se hissa à côté d’elle et consulta sa montre-bracelet.
— Quelle heure avez-vous ? demanda-t-il.
— Une heure du matin.
— Je sais, mais quel jour sommes-nous ?
— Le 30 mars, répondit Laure, étonnée.
— Ou le 29 selon que nous nous trouverons d’un côté ou de l’autre du 180e méridien ! Or nous voici pratiquement assis dessus. Si bien qu’ici, c’est aujourd’hui, alors que pour l’autre moitié de la grotte, c’est hier…
— Amusant, dit la jeune femme ; mais quelle importance ?
— Elle est énorme, assura Drago en dirigeant sa torche vers la paroi rocheuse qui se dressait en face de lui ; il y a, là-bas, un certain nombre de cellules photoélectriques qui ne fonctionnent qu’à une date bien précise. Si j’essaie de les activer à partir de l’endroit où je suis, c’est-à-dire du 30 mars, rien ne se passe comme vous voyez…
Le pinceau lumineux se promena sur la paroi sans provoquer de réactions. Drago se leva et s’éloigna de plusieurs mètres.
— Mais, maintenant que je suis revenu au 29, poursuivit-il, les cellules captent mon signal et… voilà le résultat !
Le cri de Laure résonna longuement sous la voûte. Là-bas, deux pans de la falaise étaient en train de s’écarter l’un de l’autre et, par la faille qui s’agrandissait, la jeune femme apercevait un scintillement prodigieux, un ruissellement d’étincelles multicolores.
— Le trésor ! balbutia-t-elle.
— Et quel trésor ! s’exclama Drago en riant ; vous n’aviez jamais rêvé, n’est-ce pas, de voir une pareille accumulation de joyaux, de perles fines, de pépites, de diamants ? Eh bien, ma chère, détrompez-vous : tout cela n’est qu’une illusion d’optique !
— Que voulez-vous dire ?
— Venez ! Vous comprendrez tout de suite.
Laure se leva et s’avança, comme hypnotisée, vers l’amas fabuleux qui flamboyait sous ses yeux. Et, plus elle s’en approchait, plus elle le voyait se ternir. Drago se pencha, ramassa sur le sol une poignée de gemmes rutilantes, tendit la main vers la jeune femme qui sursauta et murmura d’un air désolé :
— Des coquillages…
Le colosse eut un éclat de rire homérique.
— Parfaitement, ma chère ! De simples et modestes coquillages comme il y en a des milliards et des milliards sur le fond de toutes les mers et sur le bord de toutes les plages ! Remarquez que ceux-ci sont d’une grande beauté, avec ces stries, ces volutes, ces spires, ces couleurs nacrées, dorées, irisées qui, vues de loin, font illusion. Mais enfin, ce ne sont jamais que des mollusques… et voilà de quoi se compose le trésor de Drago, sur quoi repose sa fortune !
Il se mit à fouiller à pleins bras dans le monceau de coques chatoyantes et les projeta en tout sens.
— Pourquoi pas, après tout ? cria-t-il ; d’autres coquillages, les cauris par exemple, ont servi de monnaie. Et des noix de coco, des pierres trouées, des têtes humaines, des sacs de sel, de la fiente d’oiseau, des perles de verre et j’en passe. Les hommes d’aujourd’hui vendent leur âme, ou ce qui en tient lieu, pour des bouts de papier où sont imprimés quelques chiffres et quelques symboles. Encore une illusion d’optique !
Drago revint vers Laure qui le considérait avec une expression perplexe.
— Simple question de convention, déclara-t-il ; si j’arrivais demain à ratisser tout l’or du monde et à le faire disparaître, et si je décrétais ensuite que les coquillages représentent la seule valeur sûre, les bords de mer se couvriraient de foules hystériques qui se massacreraient pour pouvoir se remplir les poches de palourdes, de bigorneaux ou de moules !
— En attendant ce jour béni, murmura Laure, je me demande comment Andrews et sa bande vont réagir devant votre curieux trésor…
— Moi aussi ! s’écria le colosse qui riait toujours ; mais je les connais comme si je les avais faits, ces obsédés de l’oseille. Ils vont d’abord perdre un temps fou à trouver le secret qui permet l’ouverture de la grotte…
— Le décalage d’un jour entre les deux côtés du méridien ?
— Exactement, répondit Drago ; et, plus ils chercheront, plus ils seront persuadés que le trésor doit être considérable pour que je l’aie protégé ainsi. Quand ils déboucheront enfin sur ceci, ajouta-t-il en désignant la montagne de coquillage, ils auront le choix entre deux attitudes : ou ils hurlent au voleur, dénoncent mon coup de bluff… et foutent en l’air toute l’économie mondiale, ce qui ne serait pas pour me déplaire, ou bien ils referment les portes, s’en vont sur la pointe des pieds et ne disent surtout à personne ce qu’ils ont vu. Car une partie importante de leur fortune repose sur la confiance que le bon peuple a dans le « trésor de Drago ». Et si cette confiance s’envolait, le reste suivrait rapidement…
Il prit la jeune femme par le bras et la fit sortir de la grotte. Les pans de la falaise se rapprochèrent derrière eux en silence.
— En fait, murmura Drago, quand ces messieurs auront compris que je suis un tricheur, ils seront certainement ulcérés. Mais, comme ce sont des tricheurs eux-mêmes, ils préféreront s’entendre avec moi. Sinon, il n’y a plus de partie possible… Venez, ma chère, rentrons au palais et allons nous détendre un peu…
Laure le regarda dans les yeux.
— Je n’ignore pas ce que vous entendez par là, dit-elle en souriant ; mais j’aimerais être sûre que vous n’allez pas tricher avec moi…
— Hélas ! soupira le colosse ; vous savez bien, Laure, que c’est le seul jeu dans lequel on ne triche pas…
OceanofPDF.com