Le Trillionaire
Chapitre XIII
Sandro Mosca posa devant lui un petit sac de toile que maculaient des taches d’humidité et, de sa voix sifflante, annonça :
— Voici un échantillon de ce qui a été trouvé dans la grotte sous-marine de l’île Onevaï, monsieur.
Paul Andrews s’empara du sac, en fit sortir le contenu qu’il éparpilla sur son bureau et demeura un instant immobile. Puis des plaques rouges marbrèrent ses joues terreuses, ses yeux eurent une lueur violente et il gronda d’une voix enrouée :
— Vous vous moquez de moi, Mosca ?
— Nullement, monsieur, dit le secrétaire, impassible ; la grotte est pleine de coquillages de ce genre et je n’y ai pas trouvé trace d’un objet de valeur. C’est d’autant plus curieux que le système d’ouverture est plutôt sophistiqué et qu’il nous a fallu un certain temps pour en découvrir le secret…
Le financier haussa les épaules.
— Alors, c’est cette fille, cette Laure Cabrières, qui vous a mené en bateau.
Mosca eut un mince sourire.
— Je ne crois pas qu’elle aurait osé, monsieur. D’ailleurs la grotte a bien été aménagée pour contenir des choses précieuses.
Andrews donna une chiquenaude à l’un des coquillages.
— Vous appelez ça des choses précieuses ?
— Non, monsieur… Mais je vois deux explications possibles à cette affaire : ou Drago bluffe depuis le début en parlant de son trésor et il a fait construire une chambre forte dans cette grotte pour nous persuader qu’il y enfermait une fortune…
— Ce qui serait assez dans sa manière, maugréa Andrews ; et l’autre explication ?
— Il y avait bien un trésor dans cette grotte mais Drago, mis au courant de vos intentions – je vous dirai comment – l’a transporté ailleurs et remplacé par ces bricoles, comme s’il voulait vous lancer une sorte de défi. Dans un cas comme dans l’autre, il vous met dans l’impossibilité de réagir.
— Vraiment ? Et pourquoi, je vous prie ?
— Parce que si vous révélez à l’opinion publique que le trésor de Drago n’existe pas ou qu’il a disparu, ce qui revient au même, vous provoquez l’effondrement de ses valeurs et une panique en Bourse dont vous pâtirez, vous aussi, et sans doute plus que lui.
Le regard du financier devint fixe. Son front se couvrit de sueur.
— Que voulez-vous dire ?
— Que Drago a sur vous une supériorité manifeste : il se moque d’être ruiné !
La pâleur d’Andrews s’accentua.
— Cela n’est pas possible, murmura-t-il ; ce ne serait pas… humain…
— Je ne le crois pas très humain, ni sous ce rapport ni sous beaucoup d’autres, répondit Mosca en haussant les épaules ; et je le vois fort bien danser la danse du scalp sur vos dépouilles en même temps que sur les siennes !
— Un fou ! marmonna Andrews, accablé.
— Ou un sage, de son point de vue. Mais trêve de psychologie ! Ce n’est pas en attaquant Drago sur le terrain financier que vous l’affaiblirez. Il faut chercher ailleurs…
— Où ? Dans sa vie privée ? Ses aventures féminines ne scandalisent personne, au contraire !
— J’ai trouvé mieux ! assura le secrétaire ; vous souhaitiez que Laure lui extorque des confidences sur son passé, sa jeunesse… Tout cela est bien vieux et d’ailleurs rien ne dit que Laure arrivera à ses fins… Mais supposez…
Mosca s’interrompit, se pencha et reprit d’une voix étouffée :
— Supposez qu’on accuse Drago de travailler pour le compte d’une puissance étrangère…
Andrews sursauta comme s’il était traversé par une secousse galvanique.
— Une puissance étrangère ! s’exclama-t-il ; laquelle ?
— On ne la connaît pas mais on finira bien par l’identifier… Tout ce que l’on sait pour l’instant, c’est qu’il s’agit d’un groupe mystérieux qui cherche à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains et dont Drago est un membre important, peut-être même le chef…
Le financier demeura silencieux pendant quelques secondes puis secoua la tête.
— C’est du mauvais roman, grommela-t-il ; personne n’y croira ! Il faudrait des témoins, des preuves matérielles…
— J’ai un témoin, ainsi que l’enregistrement sur cassette de certains propos tenus par Drago et qui vont dans ce sens, affirma Mosca.
— Laure est donc arrivée à lui soutirer…
— Laure n’y est pour rien, interrompit le secrétaire ; c’est Christine Rykov qui vous fait ce cadeau…
Andrews eut un rire forcé.
— Connaissant cette chère Christine, cela m’étonnerait fort qu’il s’agisse d’un cadeau ! persifla-t-il.
— Vous en discuterez avec elle, répliqua Mosca ; moi, je ne suis qu’un simple intermédiaire…
Le financier se mit à jouer avec les coquillages qui jonchaient son bureau.
— Drago soupçonné d’espionnage, marmonna-t-il ; oui, bien sûr, le scandale sera énorme… Mais il se débattra comme un beau diable…
— Ce qui ne fera que l’enfoncer, assura Mosca ; on ouvrira une enquête. Drago devra sans doute comparaître devant diverses commissions parlementaires, les médias seront pleins de l’affaire, on ne parlera plus que de cela…
— Y compris à Wall Street ! s’écria Andrews en frappant du plat de la main sur la table ; les actions de Drago s’effondreront et nous en revenons à la panique boursière que vous évoquiez tout à l’heure !
— Non, monsieur ! riposta Mosca ; car, dès que les premiers bruits se mettront à courir, vous demanderez aux autorités responsables la mise sous séquestre de tous les biens appartenant à Drago. Vous l’obtiendrez sans peine, j’en suis sûr, et vous n’aurez aucun mal à vous faire nommer curateur de ces biens. Du coup, plus de panique, plus d’actions qui s’effondrent. Vous gérerez la fortune de Drago à la satisfaction générale jusqu’à la fin de l’enquête qui pourrait être longue, très longue… surtout si des éléments nouveaux s’y ajoutent et viennent accabler un peu plus notre malheureux trillionnaire…
Andrews redressa la tête et regarda Mosca avec intérêt.
— Qu’est-ce que vous avez encore inventé, diable d’homme ? demanda-t-il en esquissant un sourire.
— Je n’ai rien inventé, affirma le secrétaire, très à l’aise ; j’ai été chercher la vérité là où elle se trouvait… Vous avez entendu parler des hommes qui montent, autour de Drago, une garde vigilante ?
— Des terroristes rachetés, je crois, dit Andrews d’un air dégoûté.
— Rachetés ou achetés, c’est pareil. Et qui s’est fait acheter une fois se vendra une deuxième pourvu que les prix montent… Bref, j’ai recruté quelques fidèles parmi les gardes de Drago et l’un d’eux m’a appris une chose amusante… Saviez-vous que votre yacht était sur écoutes ?
— Bien entendu ! répondit le financier avec un geste désinvolte ; mais je dispose d’un système de brouillage qui…
— Qui ne brouille plus rien du tout depuis qu’une équipe de nageurs de combat sont venus placer des capteurs perfectionnés sur votre coque, ironisa Mosca.
Andrews se leva d’un bond, le visage livide.
— Qu’est-ce que vous racontez ? gronda-t-il.
— Que tout ce qui s’est dit ici depuis quelques heures a été fidèlement retransmis par les haut-parleurs de Drago !
Le financier parut sur le point de s’évanouir.
— C’est… c’est monstrueux ! souffla-t-il.
— C’est de bonne guerre, dit Mosca d’un ton désinvolte.
— Mais alors… La conversation que nous avons en ce moment…
— Non, quand même ! ricana Mosca ; avant de venir vous voir, j’ai pris la précaution de faire enlever ces capteurs… que j’ai pieusement conservés, bien entendu, car ils pourront nous être utiles…
— Pour quoi faire ? demanda Andrews en passant une main tremblante dans ses cheveux argentés.
— Vous ne comprenez pas ? s’étonna le secrétaire ; voyons, monsieur : des hommes-grenouilles au passé plus que douteux posent, sur ce yacht, des engins destinés à surprendre les propos qui s’y tiennent… N’est-ce pas de l’espionnage ? Voilà qui va s’ajouter au dossier de Drago et le rendre plus accablant encore…
Une expression de soulagement apparut sur le visage du financier.
— Bien joué ! s’exclama-t-il ; mon cher Mosca, vous êtes un homme de valeur… Une valeur que, moi, je ne calculerai pas en dragos…
Il s’interrompit brusquement et son visage se contracta. « Le drago ! songea-t-il ; la nouvelle monnaie chinoise ! Mais la voilà, la puissance étrangère dont notre adversaire est l’agent ! C’est la Chine ! Et nous aurons un milliard de témoins pour le confirmer… »
*
* *
Un soleil éclatant pénétrait par la coupole du bureau de Drago et inondait la pièce. Penché sur l’un des appareils fixés au mur, le colosse actionnait avec nervosité l’une des manettes de contrôle.
— Je n’y comprends rien, grommela-t-il enfin ; je ne capte plus un bruit sur le yacht d’Andrews. Pourtant, ce devrait être le branle-bas de combat pour ces messieurs… Es-tu sûre d’avoir transmis correctement l’information à Mosca ? ajouta-t-il en se tournant vers Laure assise derrière lui.
— Oui, patron, répondit la jeune femme d’un ton narquois ; dès que j’ai eu le chagrin de quitter votre couche, je me suis mise à arpenter les couloirs du palais à la recherche de votre dévoué secrétaire que j’ai très rapidement trouvé dans sa chambre. Je lui ai récité mot pour mot le boniment relatif à la grotte aux trésors de l’île Onevaï et l’ai quitté, tout rêveur m’a-t-il semblé, pour venir vous rejoindre dans votre poste de commandement… J’espère que vous êtes content de moi, patron…
Drago fronça ses épais sourcils.
— Qu’est-ce que c’est que ce style ? grommela-t-il ; quel rôle joues-tu pour l’instant ?
— Celui de l’esclave fidèle qui met son point d’honneur à satisfaire le moindre caprice de son maître, dit Laure en inclinant la tête avec une soumission simulée.
— Je te préférais en Chérubin !
— Et moi, je te préfère en ogre… ou en petit Poucet ! répliqua la jeune femme ; ce que tu peux être assommant en homme d’affaires ! Tu prétends que tu t’amuses en jonglant avec tes trillions mais je te jure que cela ne se voit pas !
— Pour l’instant, il ne s’agit ni d’affaires, ni de trillions ! protesta Drago ; il faut absolument que je sache quelles sont les réactions d’Andrews à ma mystification… et ce fichu récepteur m’a tout l’air d’être en panne.
Il revint vers son bureau et enclencha l’interphone qui le mettait en communication avec les gardes de l’entrée.
— Trouvez-moi Bikfaya en vitesse ! ordonna-t-il.
— Oui, monsieur… Je vous signale que M. Bryan Baker est là et demande avec insistance à être reçu…
— Faites-le entrer…
Un instant plus tard, le journaliste se dressait sur le seuil de la pièce, les traits tirés, les yeux rouges et l’air furieux.
— Tu en as une tête ! s’esclaffa Drago.
— Gueule de bois, plus soporifiques, plus insomnie malgré les soporifiques, répondit Baker d’une voix éraillée ; mais ma tête n’est rien en comparaison de ce que sera la tienne quand tu connaîtras les dernières nouvelles… Bonjour, Laure, ajouta-t-il ; vous non plus, vous n’avez pas l’air très reposée…
— C’est que je n’ai aucune raison de l’être, dit la jeune femme en souriant ; et, pour vous éviter de poser la question, j’y réponds tout de suite : oui, nous avons passé la nuit ensemble, Drago et moi.
— Grand bien vous fasse ! maugréa Baker ; mais, pendant ce temps, vos ennemis s’occupaient de choses sérieuses, eux !
Il se tourna vers Drago et lui lança :
— Tu vas être accusé d’espionnage, mon gros père ! Christine possède, paraît-il, un enregistrement de ce que tu lui as raconté, un soir de cuite.
— Foutaises ! ricana le colosse ; les propos d’un ivrogne n’ont jamais rien valu devant un tribunal !
— Mais si tu les complètes par le témoignage d’une droguée comme Pamela, plus les commentaires d’une femme de tête qui, elle, ne boit pas et ne se drogue pas – je parle de Christine –, les choses prennent déjà une tout autre tournure. Et si tu y ajoutes la collaboration active de ce traître de Mosca…
— Mosca ! gronda Drago ; qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans ?
— Je n’en sais rien, sinon qu’il paraissait être au mieux avec Christine, laquelle s’est rendue tout à l’heure sur le yacht d’Andrews…
Drago jura entre ses dents.
— Ce n’est pas tout, poursuivit le journaliste ; quand on saura que ton drago est adopté comme monnaie par les Chinois, tout le monde dira que tu es vendu à Pékin !
Une voix monta dans l’interphone.
— Bikfaya, monsieur.
— Enfin ! J’arrive à vous joindre ! s’écria le petit homme chauve dès qu’il entra dans le bureau ; patron, il se passe des choses graves ! Plusieurs gardes manquaient à l’appel ce matin… dont trois nageurs de combat.
— Ceux qui ont posé les capteurs sur la coque de La Puce ? demanda Drago.
— Oui, patron. Et, à propos de La Puce, elle est en train de lever l’ancre… avec pas mal de monde à bord…
— Christine, bien entendu.
— Oui, patron. Et quelques-uns de vos invités…
— Laisse-moi deviner, interrompit Drago ; Lord Babcock-Appleby, Silvio Alatri, l’honorable Yokosuka, Rédésieh, Sködsborg…
— Et Walter Grinzig, compléta Bikfaya.
— Manque personne ! ricana le colosse ; une vraie croisière de luxe !
— Et tout ce joli monde n’a qu’une idée en tête, marmonna Bryan Baker : te faire la peau d’une manière ou d’une autre…
Le rire de Drago fit trembler la coupole.
— Il faudra d’abord qu’ils me retrouvent ! s’exclama-t-il ; et ils ne sont pas assez malins pour ça ! C’est maintenant que nous allons commencer à nous amuser vraiment !
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