Le Trillionaire

Christopher Stork · Chapitre 9 sur 17

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Le Trillionaire

Chapitre VIII

 

 

Drago enfila son haut-de-chausse par-dessus sa chemise de dentelles, tendit ses bas de soie sur ses mollets herculéens, enfonça ses énormes pieds dans des chaussures de velours grenat aux boucles incrustées de diamants, passa son justaucorps de brocart brodé d’or, boucla autour de sa taille de pachyderme une ceinture moirée qui soutenait une épée dont la poignée était constellée de pierreries et s’enfonça enfin sur le crâne une monstrueuse perruque à boudins. Puis, un poing sur la hanche, il s’avança vers un miroir, s’observa pendant quelques secondes et éclata d’un rire homérique.

— Je suis grotesque ! hurla-t-il ; j’ai l’air d’un éléphant de cirque déguisé en Roi-Soleil ! Bryan, tu l’écriras dans ton article ! Mais tu ajouteras qu’il y a encore plus grotesque que moi : ce sont les invités qui, pour me faire la cour, vont se croire obligés de me dire que je suis superbe ! Alors qu’eux aussi seront empêtrés dans des accoutrements pas possibles ! Quelle bande de cloches !

— Merci pour moi ! s’exclama Bryan Baker en riant, lui aussi.

Le colosse jeta un coup d’œil critique sur la tenue du journaliste, vêtu d’un long habit noir boutonné jusqu’au menton.

— Toi, tu triches ! grommela-t-il ; tu es en cureton, ou quoi ?

— En conseiller au Parlement, rectifia Baker ; ce n’est pas d’une gaieté folle, d’accord, mais je ne cherche à épater personne… Alors que j’en ai vus, en bas, dans la Galerie des Glaces… Le vieux Lord Babcock-Appleby en mousquetaire, avec ses jambes torses et son cou de poulet, ce n’est pas triste ! Et Silvio Alatri, le prince des pétroliers…

— Et le pétrolier des princes, compléta Drago, goguenard ; qu’est-ce qu’il s’est mis sur le dos, celui-là ?

— La robe rouge du cardinal de Richelieu, pas moins ! Comme il ne dépasse pas le mètre cinquante, sa traîne est trois fois plus longue que lui. Quant à l’honorable Yokosuka, il a commis une petite erreur de chronologie et se balade en sans-culotte avec une pique au bout de laquelle il a planté une tête en carton, le portrait de sa femme, paraît-il ; on n’est pas plus galant…

— Là, tu inventes ! s’esclaffa Drago.

— Je n’ai pas assez d’imagination pour ça ! Il faut le voir pour y croire ! Comme il faut voir ce pédé de Walter Grinzig en médecin de Molière, entouré d’une bande de petits pages aux fesses dodues et prêtes pour le clystère ; ou le banquier Sködsborg qui joue les ambassadeurs persans avec un turban tellement haut qu’il l’accroche dans tous les lustres…

— Et côté dames ? demanda Drago, de plus en plus réjoui.

— Alors là, tu vas te régaler ! Vu la mode du temps, tous les nénés sont à l’air et, s’il y en a qui ont bonne mine, d’autres sont franchement en berne. Pour les jambes, tu croirais qu’elles sont à égalité puisque les robes à paniers les cachent. Pas du tout ! Plusieurs mignonnes ont trouvé astucieux de porter les paniers sans robes ! On dirait des oiseaux en cage… La femme de Rédésieh, l’empereur du coton, lui-même en abbé de cour, a pris Marie-Antoinette pour modèle – encore un anachronisme ! – et elle tient en laisse un mouton qui lâche ses crottes partout…

— Sur mes parquets cirés et mes dalles de marbre ! grommela Drago.

— Avec le monde qu’il y a, ce sera vite balayé… Ah ! Je te signale que les favorites de Louis XIV font prime. On aperçoit des La Vallière, des Montespan et des Maintenon dans tous les coins et tu ne vas plus savoir où donner du sceptre… Christine elle-même fait partie de la compétition et son décolleté te collera le tournis…

— Christine ? s’étonna le colosse en fronçant les sourcils ; nous nous sommes pourtant quittés plutôt fraîchement…

— Elle se sera réchauffée depuis, dit Baker avec hargne ; de toute façon, ce soir, c’est Laure qui a la priorité.

Drago se détourna du miroir et jeta un coup d’œil intrigué au journaliste.

— On dirait que ça te dérange, murmura-t-il.

— Je m’en tamponne le coquillard ! répliqua Baker aigrement ; mais je me demande pourquoi tu vas chercher tes nénettes aussi loin…

— Les chercher ? répéta Drago, étonné ; je n’ai pas été la chercher, cette petite Laure. C’est Mosca qui me l’a apportée sur un plateau… et elle savait ce qui l’attendait en venant ici.

— Y compris ton tour de taille ? lança le journaliste, de plus en plus acide.

Le colosse garda le silence pendant quelques secondes. Ses yeux d’un bleu phosphorescent eurent une lueur ironique.

— Toi, Bryan, si je ne te connaissais pas aussi bien, je dirais que tu es jaloux, persifla-t-il.

Baker eut un rire forcé.

— Moi, jaloux ? Et pourquoi ? Parce que cette petite dinde va t’ouvrir les bras et les jambes à la seule vue de ton carnet de chèques, comme elles le font toutes ? Tu n’as pas grand mal à te donner pour les tomber, Drago ! Pas besoin de faire ta cour ! Il te suffit de sortir ta carte de visite : « Gian-Orazio Drago, trillionnaire », et ces dames prennent tout droit le chemin de ta chambre à coucher ! C’est presque trop facile !

Drago fronça ses épais sourcils. Puis son visage se détendit et il sourit avec malice.

— Beaucoup moins facile que tu ne le crois, répondit-il ; au départ, oui, mon nom et mon fric arrangent bien des choses. Mais après, quand je veux leur plaire vraiment, leur faire oublier comment je m’appelle et le montant de mon compte en banque, quel travail ! Et c’est alors que je m’amuse !

Un nouveau rire secoua sa panse monumentale.

— Car je m’amuse, mon vieux Bryan, assura-t-il ; je me marre, je me fends la pêche, avec les femmes comme avec l’argent ! Toute ma force vient de là. Les autres riches sont sinistres, lugubres, constipés. Ils ne pensent qu’à leur pèze. C’est leur idée fixe le jour et leur cauchemar la nuit, le sang de leurs veines et la chair de leur chair. Le roi Midas changeait en or tout ce qu’il touchait. Aujourd’hui, les obsédés de l’oseille ont fait mieux : c’est eux-mêmes qu’ils transforment en lingots, leur cœur, leurs tripes et leurs couilles ! Surtout leurs couilles ! S’ils perdent leur pognon, ils se sentent châtrés, ils se flinguent ou sautent par la fenêtre…

Drago marcha vers la cheminée de marbre, prit une poignée de cigares dans une boîte en marqueterie, en tendit un à Baker qui refusa d’un geste. Le colosse alluma le sien à la flamme d’une bougie.

— Alors, reprit-il, quand ils me voient vivre comme je le fais et courir les risques que je cours, ils ne comprennent plus, ils s’affolent. Ils ne peuvent pas s’imaginer que je suis prêt à tout paumer sur un coup de carte, de dé ou de Bourse, prêt à me retrouver à zéro pour le plaisir, pour un caprice. Ils se disent : « Ce n’est pas vrai ! Pour jouer ce jeu-là, Drago doit avoir des réserves cent fois, mille fois plus importantes que ce que nous pensions. Faisons gaffe… » Total : ils se tiennent à carreau, ils attendent le coup sûr, l’occasion garantie… et, moi, pendant ce temps, je les ratisse !

— Comme tu ratisses les bonnes femmes ! maugréa le journaliste.

Drago s’entoura d’un nuage de fumée odorante avant de répondre d’un ton rêveur :

— Là, ce n’est pas pareil et, avec elles, je serais plutôt le perdant. Je te l’ai dit : je veux être aimé pour moi-même, malgré mes milliards et ma graisse. Incroyable, non ? Et le plus drôle, c’est que, quelquefois, j’y arrive ! Et ça fonctionne dans les deux sens ! J’en connais qui feraient n’importe quoi pour me récupérer bien que je les aie traitées comme pas permis…

— Joy et Pamela par exemple…

— Par exemple. Et puis d’autres qui m’ont si bien empaumé que j’ai failli en perdre les pédales… Christine, entre autres… Ah ! celle-là, si elle l’avait voulu… Mais passons ! Je me demande ce qui arrivera avec ta petite protégée…

— Si tu parles de Laure, elle n’est pas ma petite protégée ! protesta Baker ; je trouve simplement dégueulasse que tu puisses t’offrir une môme comme elle rien qu’en sifflant dans tes doigts ! Et, pour te faire les pieds, je voudrais qu’elle se conduise comme la dernière des garces !

— Qui sait ? Ça me plaira peut-être ! s’esclaffa le colosse en donnant une bourrade amicale à Baker ; et maintenait, viens, mon pote ! Allons voir comment ta merveille se débrouille dans le rôle de Chérubin…

 

*

* *

 

Cachée par un montant du décor, Laure attendait le moment d’entrer en scène et observait la partie de la salle qui lui était visible. Drago trônait au premier rang, dans un siège qui avait dû être construit spécialement pour lui et qui, pourtant le contenait à peine. Tous les fauteuils autour du sien étaient occupés par des femmes qui, depuis le début du spectacle, n’avaient cessé de jacasser entre elles, comme d’ailleurs la plupart des spectateurs.

« Ces braves gens se moquent pas mal de Beaumarchais, songea la comédienne ; ils ne sont pas venus applaudir une comédie mais en jouer une autre, la leur, qui les intéresse beaucoup plus… À moins qu’ils n’attendent mon entrée en scène pour se manifester… Oui, c’est assez probable et je puis même m’attendre à certains commentaires. Mais il en faudrait plus pour me faire perdre contenance et je m’en vais montrer à tout ce beau monde ce que c’est qu’une actrice… »

Dès qu’elle apparut, en effet, le léger murmure qui flottait dans la salle s’interrompit net pour être presque aussitôt remplacé par de légers rires qui se voulaient scandalisés. « Je ne suis pourtant pas plus indécente que la majorité des spectatrices, se dit Laure ; mais plus jolie et mieux faite, pour ça oui ! Et c’est bien ce qui les agace… Du cran, ma fille, nous n’en sommes qu’au début ! »

Elle se lança avec animation dans le dialogue avec Suzanne, la suivante de la comtesse, qui lui donnait la réplique sans aucune conviction. « Elle me laisse me débrouiller seule, pensa Laure ; eh bien, c’est ce que je vais faire ! »

— … vous soupirez pour madame et vous m’en contez à moi, par-dessus le marché ! lança mollement Suzanne.

Laure prit une profonde inspiration, se plaça face au public et répondit d’une voix passionnée :

— Cela est vrai, d’honneur ! Je ne sais plus ce que je suis ; mais, depuis quelque temps, je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d’une femme ; les mots « amour » et « volupté » le font tressaillir et le troublent…

Elle avait dit cela avec une telle force, un tel élan que les rires se turent. Et c’est dans un profond silence, que Laure acheva sa tirade, d’un ton de plus en plus exalté.

— Enfin le besoin de dire à quelqu’un : « Je vous aime », est devenu pour moi si pressant que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues…

La comédienne reprit son souffle et, avec un frisson de joie, entendit des applaudissements s’élever, timides et hésitants d’abord puis de plus en plus enthousiastes. À demi dressé dans son fauteuil, Drago faisait claquer ses énormes battoirs avec une sorte de frénésie. « C’est gagné ! songea Laure en sentant les larmes lui monter aux yeux ; maintenant, plus personne n’osera se moquer de moi… Et je n’ai pas encore sorti le meilleur de moi-même ! Ils verront, avec la romance ! »

Ils virent en effet. Quand le ravissant androgyne s’inclina devant la comtesse et commença le premier couplet, elle y mit une telle grâce et, dans sa voix, une tendresse si fervente que ses camarades de scène semblèrent émues, elles aussi. Chaque fois que revenait les vers :

« Que mon cœur, mon cœur a de peine ! »

Laure lui donnait une inflexion de plus en plus poignante. Elle se prit si bien au jeu que lorsqu’elle chanta le dernier couplet :

Je veux, traînant ma chaîne,

(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)

Mourir de cette peine,

Mais non m’en consoler.

un long sanglot la secoua.

L’ovation qui suivit dura plusieurs minutes et Jacques Janvier commençait à se demander s’il allait devoir baisser le rideau quand la pièce put reprendre son cours normal. Elle s’acheva par un triomphe. Drago, debout, les bras tendus vers la scène, vociférait des phrases entrecoupées de rires et, en même temps, distribuaient ses ordres à des laquais du plus beau noir qui accouraient les bras chargés de fleurs et de seaux à champagne.

— La fête continue dans la galerie des Glaces ! hurla le colosse.

Puis, apercevant Baker qui l’observait à quelques mètres, il fit un bond vers lui et le saisit par les épaules.

— Tu as gagné, l’ami ! gronda-t-il ; cette merveille-là n’est pas de celles que l’on achète ! Il va falloir que je la mérite ! Viens boire à sa santé avant qu’elle nous rejoigne !

Les deux hommes s’éloignèrent sans remarquer le couple qui se tenait à quelques pas.

— Vous avez entendu ? murmura Christine dont les longs cheveux blonds flottaient librement sur les épaules que laissait nues un somptueux déshabillé de dentelles noires.

Paul Andrews, auquel sa robe de moine donnait un air austère et presque ascétique, hocha sa tête décharnée.

— J’ai entendu, répondit-il ; cette jeune personne va décidément vite en besogne. Il est vrai qu’elle a employé tous les moyens du bord…

— J’ai les miens ! ironisa Christine en entrouvrant discrètement son déshabillé.

Andrews sursauta.

— Mais vous êtes nue, là-dessous ! souffla-t-il ; quel déguisement est-ce là ?

La jeune femme eut un rire canaille.

— Comment ? Vous ne reconnaissez pas Danaé ? C’est pourtant sa tenue, telle qu’elle est sur le tableau que vous m’avez montré… Il n’y manque que la pluie d’or… Et, justement, je comptais donner, tout à l’heure, une petite représentation intime, réservée aux seuls initiés… et à Drago bien entendu… Nous verrons bien si mes talents de comédienne valent ceux de cette Laure je ne sais qui…

Andrews s’éloigna sans répondre. « Il a l’air vraiment malade, songea Christine ; pourvu qu’il tienne jusqu’à ce que j’aie réglé mes comptes avec ce cher Gianni… »

 

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