Le Trillionaire
Chapitre III
Laure se réveilla en sursaut. Une voix éraillée lui soufflait à l’oreille :
— Si vous voulez profiter du spectacle, il serait temps d’ouvrir vos jolis yeux, mon petit.
La jeune femme considéra avec agacement le visage rougeaud et empâté qui lui faisait face, le sourire qui découvrait des dents jaunies par la nicotine, les paupières bouffies, le crâne à demi-chauve, et eut une moue irritée.
— Je vous ai déjà dit que je voulais dormir, monsieur… monsieur…
— Baker, Bryan Baker, journaliste. Je n’ai pas changé de nom ni de profession depuis le décollage, mon petit, gouailla l’autre.
« Ni de langage, apparemment ! songea Laure ; de quel droit cet ostrogoth m’appelle-t-il son « petit » ? Parce qu’il pourrait être mon père ? »
— De quel spectacle parlez-vous ? demanda-t-elle avec aigreur ; depuis des heures, nous survolons la mer, la mer, et encore la mer…
— Oui, mais celle-ci n’est pas comme les autres, assura Baker ; mettez votre nez au hublot. Vous verrez tout de suite ce que je veux dire…
La comédienne obéit machinalement et poussa un cri de surprise. Sous les ailes de l’appareil, ce n’était plus l’immense étendue gris acier dont la vue avait fini par l’endormir, mais une surface limpide et calme, aux reflets turquoise, d’où émergeaient çà et là des monticules vert émeraude, lisérés de blanc.
— L’extrémité nord des Tonga, commenta le journaliste ; et il y en a comme ça sur des centaines de kilomètres carrés, cent cinquante îles, petites et grandes, dont chacune est un paradis… Une des rares parties du globe à avoir échappé aux nuages radioactifs et à la vitrification… Souvenez-vous de ce qui restait de la Nouvelle-Zélande…
Laure réprima un frisson. Elle revoyait distinctement ces déserts noirs recouverts d’une sorte de lave pétrifiée, trouée par endroits de cloques gigantesques comme de monstrueux bubons crevant la peau d’un géant malade.
— Il n’y a donc pas eu de guerre ici ? murmura-t-elle.
— Disons qu’elle n’a pas eu les mêmes conséquences, répondit Baker ; ces îles étaient des cibles dépourvues d’intérêt par comparaison avec les mégalopoles d’Europe, d’Amérique ou d’Asie. C’est pourquoi elles ont survécu, alors que Paris, Londres, New York, Los Angeles, Moscou, Pékin et j’en passe, s’évaporaient en tout ou en partie… Moralité : en cas d’apocalypse, mieux vaut vivre dans le Tiers-Monde et faire pitié qu’envie… Vous ne voulez toujours pas une goutte de ce whisky ?
La jeune femme détourna la tête et vit le journaliste lui tendre le flacon d’argent noirci qu’il avait sorti de sa poche revolver.
— Non, merci, dit-elle sèchement ; vous… vous ne trouvez pas que vous y allez un peu fort avec l’alcool ?
Baker but une longue gorgée avant de riposter :
— Comme l’a dit un poète français du dix-neuvième siècle, « l’alcool est le plus trouble et le plus tremblant des habits. » Sans lui, on verrait la vie toute nue, quelle horreur ! Les Tongans que vous allez bientôt rencontrer l’ont bien compris. Dès que notre civilisation leur a foutu la paix pour cause d’holocauste, ils sont revenus aux délices, trop longtemps interdites, de la boisson, du jeu, de l’inceste, de la partouze et du cannibalisme… La tradition, quoi ! Et quand des Blancs sont revenus pour les néo-coloniser, ils leur ont ri au nez avant de les passer à la broche.
Laure fronça le nez avec dégoût.
— Je suppose que vous trouvez cela très bien, maugréa-t-elle.
— Ni bien ni mal, tout juste rigolo, répliqua le journaliste en haussant les épaules ; on leur avait déjà fait le coup de la loi, de l’ordre et de l’amour du prochain. Ils ont préféré leur barbarie à notre prétendu progrès.
— Et… ils mangent toujours de la chair humaine ? interrogea la comédienne avec une inquiétude évidente.
Baker eut un gros rire et reboucha son flacon.
— Non, rassurez-vous. Ils préfèrent le cochon parce qu’il est plus digeste. Mais, pour le reste, ils continuent à considérer les Blancs comme une race inférieure. Quand de nouveaux marchands et de nouveaux missionnaires sont revenus à la charge, accompagnés cette fois de quelques soldats pour les aider à diffuser plus largement la culture occidentale, ils ont émasculé les soldats, sodomisé les missionnaires, excusez-moi si je vous choque, mais laissé les marchands libres de pratiquer leur négoce, à une condition toutefois…
Il leva un doigt sentencieux.
— S’ils faisaient mine de repartir, les neuf dixièmes de leurs bénéfices leur étaient automatiquement confisqués. En revanche, s’ils s’installaient dans l’archipel et y fondaient une famille, ils étaient exemptés d’impôts. Bien entendu, la plupart des marchands se sont fait naturaliser avec enthousiasme et ont accumulé les richesses les plus diverses. C’est ainsi qu’en quelques années, Tonga est devenu le nouvel Eldorado du XXI e siècle…
— Et si je suppose que c’est là que Drago intervient, murmura Laure.
— Oh non ! Lui, c’est bien plus tard, quand les carottes ont été cuites pour les autres, comme d’habitude ! Avant Drago, il y a eu les premiers spéculateurs, ceux qui voulaient faire de l’argent avec l’argent des marchands. Mais ils se sont heurtés au même dilemme : ou bien ils s’en fourraient plein les poches mais ne savaient comment utiliser leur fric en restant à Tonga, ou bien ils s’en allaient mais devaient laisser derrière eux la plus grande partie de leurs biens, le meilleur d’eux-mêmes, en somme… Heureusement pour eux, un petit malin a trouvé…
Baker s’interrompit, se pencha vers le hublot et posa la main sur l’épaule de Laure.
— Là-bas, vers la gauche, cette longue île en forme de crabe, c’est Tongatabu, la plus grande de toutes. Et cette ville, c’est la capitale, Nukualofa.
— Elle est très étendue, remarqua la jeune femme en repoussant la main du journaliste.
— Faut bien loger tous les banquiers ! ricana Baker.
— Les banquiers ? Mais je croyais que…
— Pas si vite ! Je vous disais qu’un petit malin avait trouvé la solution au problème posé par les Tongans. Il leur a suggéré d’imprimer à ses frais des bouts de papier garantissant que le porteur était propriétaire d’un certain capital immobilisé dans les îles. Vous vous y connaissez en finances ?
— Pas du tout.
— Moi non plus. Mais, pour ce que j’en ai compris, le petit malin en question avait réinventé du même coup le billet de banque, l’action négociable et le marché à terme. C’est-à-dire que la première Bourse du Pacifique était née… Tenez ! Vous pouvez l’apercevoir d’ici… Ce grand bâtiment blanc, juste derrière ce palais qui ressemble à un Versailles en version polynésienne… Les deux appartiennent à Drago, comme tout le reste de l’archipel d’ailleurs, mais en sous-main… sans compter les îles nouvelles…
— Qu’est-ce que vous appelez les îles nouvelles ?
— Ces rochers noirs que vous voyez un peu partout. Ils sortent du Pacifique sous la pression d’une éruption volcanique sous-marine. Puis des arbres y poussent, des oiseaux s’y posent, des hommes y débarquent… et Drago achète…
— Pour en faire quoi ?
Le journaliste se remit à rire.
— Le siège social d’une de ses sociétés par exemple. C’est pratique de pouvoir dater un acte de vente d’un endroit qui n’existe pas sur la carte.
— Je ne vois pas…
— Drago vous expliquera peut-être que si vous le lui demandez gentiment… Et, s’il est de bonne humeur, il vous dira pourquoi sa villa, sa banque privée et la Bourse du Pacifique sont construites à cheval sur le 180 e méridien…
Laure fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— Que vous êtes ici exactement de l’autre côté de la Terre. Quand il est midi à Londres, il est minuit à Tonga, si vous venez de l’ouest, comme nous. Mais, si vous arrivez par l’est, tout change. L’heure est la même mais pas le jour. Si bien que vous vous trouvez dans le seul endroit de la planète où vous puissiez vieillir ou rajeunir de vingt-quatre heures rien qu’en faisant un pas au-delà ou en deçà d’une ligne imaginaire… Ce qui permet bien des astuces quand on se livre à telle ou telle opération financière…
— Je continue à ne pas comprendre, assura la jeune femme.
— Drago vous fera le topo… D’autant plus volontiers que vous êtes son type, on a dû vous le dire…
Laure colla son visage au hublot et feignit de ne plus s’intéresser qu’aux manœuvres d’atterrissage. « Oh, oui, on me l’a dit ! songea-t-elle avec colère ; à commencer par Jacques Janvier lui-même ! Et tout le reste de la troupe, surtout les femmes… À croire qu’elles sont jalouses ! Ce n’est quand même pas ma faute si… Mais qu’est-ce que c’est que ça ? »
L’appareil venait de s’immobiliser en bout de piste et un cortège de Rolls d’un blanc moiré se dirigeait lentement vers lui à une allure processionnelle.
— Drago nous sort le grand jeu, ricana Baker de sa voix éraillée ; il est vrai qu’on n’a pas tous les jours l’honneur d’accueillir une troupe venant de Paris !
— Vous êtes souvent venu ici ? demanda Laure sans tourner la tête.
— Encore assez. Je dois être le seul journaliste au monde que Drago tolère dans ses réceptions. Et savez-vous pourquoi ? Parce que j’ose en dire du mal ! Et aussi parce que je bois au moins autant que lui !
— Ah ! L’homme le plus riche du monde est donc un pochard ! dit la jeune femme d’un ton acide.
— Si vous voulez employer des mots désagréables, oui ! Lui aussi n’aime que la vie habillée, vous voyez ce que je veux dire ? Et les femmes déshabillées, bien entendu ! Oh, pardon !
— Aucune importance, assura Laure ; de toute façon, vous êtes ivre.
— Oui, mais aussi sacrément lucide, répliqua Baker en dodelinant de la tête ; et, à ce titre, je me permets de vous dire, mon petit…
— Cessez donc de me donner ce nom ridicule ! s’exclama la comédienne ; je ne suis pas si petite et, surtout, je ne suis pas « vôtre »…
— Tant pis… ou tant mieux ! bredouilla le journaliste ; laissez-moi tout de même terminer ma phrase : je me permets de vous dire, mademoiselle Cabrières, que si, pendant les heures qui vont suivre, vous aviez besoin d’un coup de main amical, rien qu’amical, vous pouvez compter sur moi…
Baker avait cessé de sourire et quelque chose qui ressemblait à de la pitié passa dans ses yeux rougis par l’alcool.
— C’est gentil, répondit Laure, radoucie ; mais je ne crois pas que j’aurai besoin de votre aide, même amicale, monsieur Baker ; il y a longtemps que j’ai appris à me défendre seule.
— Alors battez-vous bien et que le meilleur gagne ! souffla le journaliste en ressortant son flacon d’argent ; je bois à vos succès, mademoiselle Cabrières… et je ne parle pas tant de celui que vous aurez en scène que de…
Sa voix s’étouffa dans un borborygme étouffé. Laure n’écoutait plus. Elle regardait Sandro Mosca qui venait de descendre de la voiture de tête et se dirigeait vers la portière arrière qu’il ouvrait lentement en s’inclinant très bas. Une forme apparut. Laure poussa une exclamation incrédule puis se mit à rire à gorge déployée. L’homme qui s’extrayait péniblement de la Rolls était un colosse de près de deux mètres de haut mais aussi un obèse tel que la jeune femme n’en avait jamais vu jusqu’alors.
Recouverte d’une forêt de cheveux gris hirsutes, la tête massive, aux joues rebondies, semblait ne pas avoir de cou et s’enfoncer directement dans les épaules de portefaix que prolongeaient des bras épais comme des cuisses et des mains boudinées dont les poignets portaient des bourrelets de graisse. Le torse en forme de barrique menaçait de faire éclater la chemisette qui ne le contenait qu’à demi. Quant au ventre, c’était une panse phénoménale qui débordait largement par-dessus la ceinture du short d’où émergeaient des jambes pachydermiques.
— Ainsi, voilà votre fameux Drago ! pouffa Laure ; mais c’est un monstre !
— Taisez-vous, malheureuse ! souffla le journaliste ; à Tonga, plus on est riche, plus on est gros. Ce n’est pas seulement une tradition mais une carte de visite. Comme Drago est l’homme le plus riche de l’archipel, du Pacifique et peut-être de la Terre entière, il se devait d’en avoir le format… Cessez de rire, donnez-vous un coup de peigne et reprenez cet air du chérubin qui vous va à ravir. Drago n’en sera pas dupe un instant mais il aime les gens qui s’appliquent à bien jouer leur rôle…
La comédienne s’engagea sur la passerelle à la suite de ses camarades de la troupe qui, présentés par Mosca, saluaient un à un leur hôte. Quand vint son tour, Laure tendit la main et la sentit disparaître dans l’énorme patte de Drago qui la retint peut-être un peu plus longtemps qu’il n’était absolument nécessaire. Mais la jeune femme n’y prit pas garde. Elle se sentait comme hypnotisée par le regard fixé sur elle, par ces yeux d’un bleu intense, si lumineux qu’ils en étaient presque phosphorescents, des yeux de thaumaturge ou d’ange qui exprimaient toute l’intelligence du monde mais où brillait surtout, en ce moment, une extraordinaire ironie…
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