Le Trillionaire

Christopher Stork · Chapitre 17 sur 17

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Le Trillionaire

Chapitre XVI

 

Paul Andrews passa la main sur son front moite et essaya en vain de concentrer son attention sur les feuillets couverts de chiffres qui s’amoncelaient devant lui. « Je n’y vois plus rien, songea-t-il avec épouvante ; suis-je en train de devenir aveugle, en plus du reste ? Ce maudit virus me dévore vivant ! Et aucun médecin n’y comprend quelque chose, c’est abominable ! »

— Vous devriez prendre un peu de repos, monsieur, dit, près de lui, la voix pleine de sollicitude d’un secrétaire.

— Fichez-moi la paix avec votre repos ! aboya le financier ; résumez-moi plutôt la situation en ce qui concerne les affaires de Drago…

— Le résumé est facile à faire, monsieur, répondit le secrétaire ; toutes les actions Drago sont en chute libre. Elles ont encore perdu plus de cinquante points depuis l’ouverture de la séance à Wall Street.

— J’avais pourtant donné l’ordre que l’on intervienne pour freiner le mouvement, dit Andrews avec colère.

— Vos ordres ont été exécutés, monsieur. Mais rien n’y fait. Vous savez… Quand ce genre de panique commence… D’autres sociétés sont déjà touchées. En fait, c’est le marché tout entier qui donne des signes de débâcle…

— Et les banques centrales ?

— Elles multiplient les déclarations rassurantes mais rien n’y fait. On dirait que la masse des petits porteurs a perdu confiance. Ils vendent à tour de bras et à n’importe quel prix… La situation commence à ressembler beaucoup au krach de 1994…

Andrews se redressa et essaya de prendre une contenance imposante.

— Et comment s’est-elle terminée, cette situation ? demanda-t-il en forçant la voix ; par une guerre, mon garçon ! Une guerre providentielle qui nous a permis de redresser la barre ! Eh bien, s’il faut à nouveau employer ce moyen, nous n’hésiterons pas ! Demandez-moi Walter Grinzig au visiphone et laissez-moi…

Quelques instants plus tard, l’image de Grinzig apparaissait sur l’écran. Andrews la distinguait à peine à travers l’espèce de brouillard qui flottait devant ses yeux. Il entra aussitôt dans le vif du sujet.

— Où en est-on de nos projets ? demanda-t-il.

— On avance, répondit son interlocuteur ; la campagne de presse est bien engagée. Tous les médias tirent à boulets rouges sur la Chine et son agent Drago…

— Ce n’est pas à boulets rouges qu’il faut tirer mais à coups de missiles ! grommela Andrews ; à quand la déclaration de guerre ?

— Doucement, mon cher, doucement ! s’exclama Grinzig ; une guerre ne s’improvise pas comme ça ! Laissez au moins le temps aux spécialistes du Pentagone…

— C’est justement ce temps qui nous manque ! s’emporta le financier ; ici, nous sommes au bord du gouffre, mon vieux ! Si quelque chose ne vient pas renverser la tendance…

— Je vais voir ce que je peux faire, promit Grinzig ; mais n’attendez pas de miracles ! Et permettez-moi de vous donner un conseil, cher ami : reposez-vous. Vous avez une mine à faire peur…

D’un geste rageur, Andrews coupa la communication et se prit le front à deux mains. « Ils ne comprennent rien ! songea-t-il, accablé ; mais si, j’attends un miracle ! Le miracle qui me maintiendra en vie… »

Le bourdonnement de l’interphone le fit sursauter.

— Monsieur, le médecin que vous aviez fait appeler est arrivé, annonça une voix.

« Le médecin ? Quel médecin ? se demanda Andrews ; je ne me souviens pas d’avoir pris un rendez-vous… Il est vrai que dans l’état où je suis… »

— Faites-le entrer, répondit-il.

Quelques instants plus tard, une silhouette indistincte se dressait devant lui.

— Rappelez-moi votre nom, docteur, murmura Andrews en esquissant le geste de se lever.

— Ne bougez surtout pas ! s’exclama le visiteur ; votre état est bien pire que tout ce que j’imaginais, monsieur Andrews… Je crois que j’arrive juste à temps… Tenez ! Avalez ceci…

Le financier sentit qu’on lui glissait entre les doigts une petite pilule ronde.

— Qu’est-ce que c’est ? souffla-t-il.

— Exactement ce qu’il vous faut pour vous permettre de survivre…

Andrews plaça la pilule entre ses lèvres, déglutit… et, aussitôt, sentit un immense bien-être l’envahir. Il respirait plus librement, sa fatigue disparaissait et le brouillard qui lui troublait la vue se dissipait peu à peu.

— Prodigieux ! s’écria-t-il ; j’ai… j’ai l’impression de renaître ! Je… je ne sais comment vous remercier, docteur… docteur…

Il s’interrompit tout à coup et, les sourcils froncés, regarda celui qui se tenait debout devant lui. C’était un tout jeune homme, aux traits fins et réguliers, dont les yeux bleu turquoise l’examinaient avec une ironie souriante.

— Vous êtes déjà médecin, à votre âge ! s’étonna le financier.

Le jeune homme se mit à rire.

— Mon âge ne fait rien à l’affaire, Andrews, répondit-il joyeusement ; d’ailleurs je ne suis pas médecin ! Voyons… je ne te rappelle personne ?

Andrews sursauta.

— Ces yeux ! souffla-t-il ; ces yeux bleus… ce sont ceux de…

— Gian-Orazio Drago en personne ! acheva le jeune homme ; non, Andrews, ne touche pas à ton visiphone ! Ne presse pas le bouton d’alarme ! Ce serait un suicide ! Oui ! Je suis Drago, ton vieil ennemi, un Drago un peu modifié mais plus que jamais bon pied, bon œil. On ne peut pas en dire autant de toi, mon pauvre Andrews !

Drago s’assit en face du financier et poursuivit :

— Ce teint terreux, ce visage décharné, ces yeux vagues, ce halètement… Oui, tu es bien touché ! Le virus de Lune est en train de te liquider, mon vieux !

Andrews eut un rictus haineux.

— Qu’est-ce que tu peux bien connaître au virus de Lune ? demanda-t-il d’une voix enrouée.

— Juste assez pour pouvoir diagnostiquer le mal et, éventuellement, le guérir.

— Le guérir ? répéta le financier en crispant les mains sur les accoudoirs de son fauteuil.

— Mais oui ! Le remède existe, là-bas, sur la Lune. Je me suis fait envoyer la formule et tu viens d’en avaler une dose… Avoue que tu te sens beaucoup mieux… Malheureusement, l’effet de cette pilule est passager. Il dure environ vingt-quatre heures. C’est-à-dire que, dès demain, tu recommenceras à souffrir, comme avant mon arrivée, et même un peu plus… Et, si tu ne reprends pas une autre pilule, cela n’ira qu’en s’aggravant… Il ne te reste pas une semaine à vivre. Andrews… En revanche, si tu es bien sage…

Andrews eut un rire qui ressemblait à un sanglot.

— Alors, c’est ce que tu as trouvé, salopard ! râla-t-il ; me maintenir en vie, jour après jour, par petites doses ! C’est, c’est monstrueux !

— Pas plus monstrueux que la manière dont tu m’as ruiné, répliqua Drago ; et beaucoup moins que la guerre que tu t’apprêtes à déclencher pour rétablir tes affaires ou cette grotesque accusation d’espionnage… Mais tout cela, c’est du passé, n’est-ce pas ? Tu vas docilement suivre mes instructions, mettre fin à la campagne belliciste contre la Chine et gérer ma fortune comme on t’a chargé de le faire, en protégeant au mieux les intérêts des petits porteurs. En échange, tu recevras chaque jour une pilule de survie qui t’accordera un répit…

Une lueur passa dans les yeux du financier. Drago se mit à rire.

— Non, Andrews ! Ne fais pas de plans ! N’essaie pas de me faire arrêter, ou suivre, de mettre la main sur la réserve de pilules, tu n’y arriverais pas. Inutile, de même, d’envoyer une expédition sur la Lune pour te procurer le remède. Le temps qu’elle revienne et tu seras mort ! Il va falloir que tu m’obéisses, Andrews, à moi, ou à ceux qui viendront te voir de ma part. Tu m’as compris ? Alors, pour aujourd’hui, voici mes ordres : appeler tes amis du Pentagone et leur dire de rentrer à la niche. Demain, nous nous occuperons de mes actions en Bourse…

— Tes actions ? ricana le financier ; elles sont à zéro ! Tu es lessivé, Drago ! Et il n’y a rien que tu puisses y changer…

— Nous verrons, dit Drago en se levant ; nous en reparlerons demain, à pareille heure. Et souviens-toi, Andrews ! Pas de coups bas, pas de manœuvres en douce ! Sinon, tu te retrouves seul en tête à tête avec ton virus !

Drago sortit sans attendre de réponse, quitta l’immeuble d’Andrews et pénétra en face, dans le palais de marbre blanc qui abritait la Bourse de New York. Dans la grande salle du rez-de-chaussée, l’atmosphère était lugubre. Quelques courtiers au visage défait chuchotaient en regardant les tableaux de cotation désespérément vides. Le sol était jonché de brassées de papiers que des hommes de peine ramassaient à la pelle et entassaient dans des paniers d’osier.

Drago s’approcha de l’un d’eux.

— Qu’est-ce que c’est que ces paperasses ? demanda-t-il.

— Tout ce qui reste des actions de Drago, mon pote ! ricana l’homme.

— Et ça ne vaut plus rien ?

— Si ! Le poids du papier !

— Alors j’achète ! s’exclama Drago en riant ; un dollar, ça va ? Un dollar pour le contenu de la corbeille.

— O.K., dit le balayeur en haussant les épaules ; c’est toujours ça en moins que j’aurai à me coltiner ! Mais minute, fiston ! Tu ne peux pas t’en aller comme ça ! Il faut me signer une décharge…

— C’est facile, dit Drago en prenant le papier que l’homme lui tendait.

Il signa George O’Donnell. Et personne ne prit garde au fait que les initiales de ce nom étaient G.O.D.

 

FIN

 

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Achevé d’imprimer en juillet 1987

sur les presses de l’imprimerie Bussière à Saint-Amand (Cher)

 

— N° d’impression : 1609. –

Dépôt légal : août 1987.

Imprimé en France

 

Numérisation :

version 2 / aout 2014

 

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