Le vétérinaire volant

David Taylor · Chapitre 12 sur 15

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Le vétérinaire volant

Chapitre XII: La Fin des Licornes

CHAPITRE XII

LA FIN DES LICORNES

 

QUE se passe-t-il quand une licorne tombe malade ?…

Vous pensez sans doute que, tels les sirènes, les phénix, les oiseaux-rocs et les griffons, ces créatures fabuleuses sont immunisées contre les maladies terrestres et qu’elles font appel aux sorcières et aux elfes plutôt qu’au chirurgien vétérinaire ? Il n’en est rien. Dans les déserts d’Arabie, j’ai soigné une des plus rares et des plus belles espèces animales au monde, origine probable du mythe de la licorne.

L’oryx d’Arabie est la plus étonnante des antilopes avec sa robe d’une surprenante couleur beige clair, sa face et ses pattes havane, son allure élégante et sa tête surmontée d’une paire de longues cornes effilées pointées vers l’arrière. Elle est superbe ! La symétrie de ses cornes est si parfaite que, vu de profil, l’oryx semble n’en posséder qu’une seule, d’où le nom de licorne, déformation d’unicorne.

Sa robe s’adapte admirablement au décor et se confond avec le sable brûlant. Son anatomie et sa physiologie ont évolué au cours des millénaires en un organisme capable de vivre et de se reproduire dans un des plus terribles déserts du monde, celui d’Arabie. D’ingénieux systèmes de régulation internes lui permettent de supporter le manque d’eau et d’empêcher le sang d’atteindre un point d’ébullition malgré la chaleur torride ; ses sens affinés sont capables de déceler le danger grâce aux vibrations de l’air, ou de trouver une source souterraine ; elle peut enfin battre à la course presque tous les carnivores. Aussi l’oryx d’Arabie a-t-il longtemps prospéré.

Puis, vinrent les chasseurs…

Il fallait être un courageux et robuste chasseur de corne et de peau pour s’aventurer dans les fortifications naturelles de l’oryx. Cela représentait de tels dangers et de tels efforts que le nombre des animaux tués n’était pas excessif. Alors, apparurent les cheiks dans leurs Chevrolets climatisées, qui prirent des mitraillettes pour aller à la chasse et signèrent la condamnation à mort de ce superbe animal sauvage. On les abattit pour en faire des trophées jusqu’à ce que, semble-t-il, il n’en restât pas un vivant à l’état sauvage.

L’espèce, du moins, n’est pas complètement éteinte. Un scheik du Qatar, le Scheik Qassim, a capturé un certain nombre d’oryx et son précieux troupeau se multiplie dans sa ferme du désert. Un autre petit troupeau a été créé en Arizona, au parc zoologique de Phoenix, et des rares spécimens peuvent être trouvés dans quelques zoos ; mais le nombre total d’oryx d’Arabie vivant aujourd’hui sur notre planète n’atteint pas la centaine.

Un matin gris de novembre, à l’heure du breakfast, le directeur du Service de santé du Qatar, le docteur Gotting, me téléphona pour m’annoncer que les oryx du Scheik Qassim mouraient comme des mouches. Il me demanda si je pouvais venir voir, dès que possible, ce qui n’allait pas. Un billet de première classe sur le prochain vol à destination du golfe Persique m’attendrait à l’aéroport de Londres.

Ma valise est toujours prête : vêtements, cartes, carnet de notes, cartes de crédit aussi bien que des médicaments d’urgence, quelques instruments chirurgicaux essentiels, des seringues et des aiguilles de tailles diverses pour animaux allant de l’oiseau-mouche à l’hippopotame, des flacons et des sacs de plastique pour recueillir prélèvements et échantillons, et un arsenal complet d’anesthésiques. Afin de gagner du temps à l’arrivée, le sac et son contenu sont assez compacts pour être acceptés à bord comme bagage à main.

Tandis que Sheila s’assurait que tout était en ordre, je téléphonai au Foreign Office. Mon fusil à flèches me serait indispensable et j’avais grand besoin que quelqu’un graisse les rouages administratifs si je voulais l’autorisation de l’emporter.

Cette arme, prévue pour donner le sommeil et la guérison et non la mort, lance une seringue hypodermique métallique grâce à des cartouches contenant du gaz carbonique. Sa portée est d’environ trente mètres… Quand la seringue atteint la cible, une petite charge explosive pousse le piston. Les aiguilles que je transporte dans mon sac peuvent percer la cuirasse d’un rhinocéros ; j’en ai d’autres, plus fines et légèrement barbelées, pour les singes ; d’autres encore portent des colliers permettant de régler la profondeur de pénétration : je les utilise notamment pour les vaccinations sous-cutanées. Je ne me sers jamais de l’arbalète, arme trop puissante qui a causé la mort de nombreux cervidés quand j’étais étudiant. L’arbalète lance la seringue avec tant de force qu’il peut arriver que l’ensemble, aiguille, seringue et dard emplumé, entre par un flanc de l’animal et ressorte par l’autre.

Le fusil à flèches est une arme prohibée au même titre que la mitraillette, ce qui est curieux étant donné qu’il est long à charger et pas plus mortel que le médicament qu’il envoie, pénicilline, solution vitaminée ou autre. Néanmoins, les autorités font un tas d’histoires à son sujet et exigent un permis comme pour les armes à feu ordinaires. Emporter un tel fusil à l’étranger peut exiger des jours et des jours de démarches paperassières.

En cette occasion, cependant, le Foreign Office se montra des plus enthousiastes. Ma visite au Qatar avait, sans aucun doute, des implications politiques. Le gouvernement du Qatar devait avoir ses raisons de ne pas demander l’aide américaine pour le problème des oryx ; il avait préféré faire appel à la Grande-Bretagne. Il était important que je mène l’affaire au mieux. Il ne fallait pas oublier que le Scheik Qassim était le propre frère du chef de ce petit Etat, riche en pétrole, qui prolonge l’Arabie Saoudite dans le golfe Persique.

Je n’aurais donc aucun problème avec mon fusil ; à mon arrivée à Doha, capitale du Qatar, l’ambassade aplanirait les choses. On m’informa également que les Français montraient beaucoup d’intérêt pour le Qatar et tâchaient d’y étendre leur influence. Ils avaient offert leurs bons offices dans le problème des oryx. Le Foreign Office pensait que ce serait un coup de maître si je pouvais les battre sur le poteau, arriver bon premier à Doha, tout régler et hisser le drapeau de la victoire au nom de l’art vétérinaire britannique !…

Je m’envolai le jour même vers Doha. La nuit tombait quand j’eus mon premier aperçu de l’Arabie : d’immenses flammes des puits de pétrole se tordant à des kilomètres au-dessous de nous. L’atterrissage à Doha eut lieu au petit matin, et la scène m’évoqua certaines pages des Sept Piliers de la

Sagesse[5]. Des Arabes en robe noire et turban blanc, portant fusil ou mitraillette et des cartouchières entrecroisées sur leur poitrine attendaient au pied de la passerelle. Je crus d’abord qu’ils étaient là pour moi ; puis je les vis échanger des saluts avec le petit homme en tenue traditionnelle qui descendait devant moi. J’appris plus tard que c’était le seigneur même dont je devais examiner les oryx, le Scheik Qassim, et que ces hommes armés étaient ses gardes du corps.

Le docteur Gotting, le docteur Qayyum, inspecteur général du Service vétérinaire, et le chef de la police composaient mon comité d’accueil. Le dernier était venu tout spécialement examiner mon fusil à fléchettes. Avec un minimum de formalités, on me fit passer la douane et le bureau d’immigration, puis on me conduisit à mon hôtel. Je fus impressionné par la rapidité et l’efficacité de mes guides ; ils ne perdaient vraiment pas de temps. Tout en buvant une infusion de camomille, je questionnai le docteur Qayyum sur la maladie des oryx ; je désirais me mettre au travail dès qu’il ferait jour et tout ce que je pourrais apprendre maintenant serait autant de gagné.

« Quand a eu lieu le dernier décès, combien de bêtes sont mortes et avez-vous un rapport d’autopsie à me montrer ? »

Le docteur Qayyum parut un peu gêné :

« Douze animaux sont morts, répondit-il, mais j’ai le regret de vous dire que nous ne possédons aucun rapport d’autopsie.

— Mais de quand date le dernier décès ? Est-ce que d’autres animaux ne risquent pas de mourir demain ou après-demain ?

— Le dernier décès, docteur Taylor, remonte au mois d’avril, mais je ne saurais vous préciser exactement le jour… »

J’en restai abasourdi. Nous étions à la mi-novembre et les derniers cas de cette prétendue urgence dataient d’avril !

« Mais… je pensais que vous aviez de sérieux problèmes avec vos oryx, repris-je, quand je fus un peu remis. Vous n’en avez pas de malade en ce moment ? »

Qayyum haussa les épaules et fit une légère grimace : « Je n’en sais trop rien, dit-il. Mais Son Excellence le Scheik s’inquiète à leur sujet. C’est pourquoi il est rentré aujourd’hui de Londres où il était lui-même en traitement. Il aime beaucoup ses animaux et ne veut plus qu’aucun meure.

— Ainsi, vous n’avez fait ni autopsie, ni prélèvements ?

— Nous avons ouvert une ou deux bêtes…

— Qu’avez-vous trouvé ?

— Pas grand-chose : les poumons étaient peut-être un peu plus rouges que la normale.

— Et vous n’avez rien conservé ? »

Qayyum secoua la tête, et j’ajoutai :

« Combien vous reste-t-il d’oryx aujourd’hui ? »

De nouveau, il haussa les épaules : « Je ne le sais pas exactement. Si vous le désirez, mon assistant, le docteur Iftikhar, vous emmènera les voir demain ; vous pourrez alors les compter. »

Le lendemain, à l’aube, je quittai l’hôtel en compagnie du docteur Iftikhar, jeune et élégant Pakistanais récemment arrivé au Qatar.

Doha est une petite ville composée d’immeubles poussiéreux dressés face au rivage et adossés au désert, le Rub’al Khali. Dans le port, de gracieuses barques à voile latine, les dhows, côtoient de modernes bâtiments transportant des engrais et des granulés pour les volailles. On voit aussi des palais opulents entourés d’arbres et de murs ajourés, et une mosquée vert émeraude, récente et fraîche. Des femmes en robe noire, le visage caché par un masque d’or, passent au volant de grosses Lincoln Continental, et des groupes d’hommes s’accroupissent aux coins des rues pour marchander des faucons de chasse. Il y a des souks animés, voilés de pénombre, où on vend des ustensiles de fer-blanc, des légumes, des sorbets, des épices et de la margarine. La poussière tourbillonne dans les rues tandis que les excavateurs travaillent à bâtir une nouvelle cité qui gagne sur le désert rocheux. Personne, nulle part, ne peut échapper à la radio du Caire que diffusent des milliers de postes à transistors.

Nous avons quitté la ville en voiture pour nous enfoncer dans le désert ; étendue plate et kaki, couverte à perte de vue de rochers et de cailloux. De petits bouquets d’épineux gris-vert avaient réussi à survivre par endroits et là des bergers nomades faisaient paître leurs troupeaux de moutons et de chèvres. Nous avons traversé ce plateau morne et désespérant jusqu’à ce que nous aperçûmes une petite oasis boisée.

Je pus bientôt distinguer un groupe de bâtiments de ferme et des enclos installés sous les arbres. A côté se dressait un petit palais sans prétentions ; c’était Al Zubarrah, la maison de campagne du Scheik Qassim, d’où il pouvait garder le contact avec la capitale par radiotéléphone. Une grande antenne surmontait le toit de la petite mosquée située dans le jardin du palais. Un homme qui dormait à l’ombre d’une hutte sans fenêtres, près du portail d’un grand enclos, s’éveilla au bruit du moteur et vint nous accueillir. Le docteur Iftikhar me le présenta : c’était le gardien des oryx.

Les enclos étaient construits sur le sable, cernés de hauts murs de parpaings et fermés par de larges portes de bois. Il était impossible de voir ce qui se trouvait derrière. D’épais nuages de pigeons tournoyaient au-dessus de la ferme, et le secteur tout entier était couvert d’ordures et d’excréments d’oiseaux. J’étais cependant très exalté : d’ici quelques secondes, j’allais voir, pour la première fois, le plus grand troupeau existant d’un animal plus rare que le panda géant ou que le dragon de Komodo !…

Peu de zoologistes européens avaient eu la chance de visiter la ferme dans le désert du Scheik Qassim. Le gardien se dirigea vers le portail, se bagarra avec la serrure rouillée et ouvrit toutes grandes les lourdes portes. Nous entrâmes dans l’enclos baigné de lumière, ombragé par une rangée d’arbres verts plantés sur un des côtés. Debout dans le soleil brillant du matin, à l’autre bout du terrain, tous les oryx tournaient la tête vers nous. Il y avait plus de trente superbes bêtes de toutes tailles, allant du bébé au vieux mâle, tous immobiles, sur leurs gardes, les oreilles dressées et les naseaux dilatés… C’étaient des Oryx leucoryx, les fameuses antilopes d’Arabie…

Les auges disposées sous les arbres contenaient une eau fraîche scintillante, de l’orge ou des rations de sel gemme. A côté s’amoncelaient des brassées de luzerne. Les oryx semblaient vraiment nourris et abreuvés avec soin. Comme nous nous approchions du troupeau, les bêtes s’égaillèrent, tournant autour de nous en longeant les murs gris. Quels splendides animaux c’étaient ! Des jeunes qui n’avaient pas encore atteint la perfection de leurs formes trottaient près d’adultes aux flancs d’une blancheur éblouissante et aux cornes aussi droites, lisses et brillantes que des épées.

J’avais déjà travaillé sur d’autres espèces d’oryx, tels que le beisa et l’oryx algazelle ; d’ailleurs, le premier article scientifique que j’avais publié à mes débuts de vétérinaire de zoo concernait un cas fatal de kyste dû au ténia chez un oryx beisa. Mais, aussi élégantes que soient les autres espèces, l’oryx d’Arabie remporterait facilement le premier prix dans un concours de beauté.

Il y avait là trente-trois animaux et tous semblaient en parfaite condition. Seule, une vieille femelle présentait sur un genou un hygroma, poche séreuse chronique, de la taille d’un pamplemousse. Je me tournai vers mon compagnon :

« Ils ont l’air bien portant, docteur, lui dis-je. Se reproduisent-ils ?

— Nous comptons six à huit naissances par an, me répondit-il. La harde s’accroît rapidement, puis la maladie frappe et elle retombe à une trentaine de têtes. »

Des questions précises sur les décès du mois d’avril n’apportèrent aucune réponse concluante. Je n’avais pas grand-chose sur quoi m’appuyer si ce n’est la plus vague des histoires. Quel que fût le mal qui décimait les oryx, il surgissait aussi soudainement que la plus foudroyante des épidémies et disparaissait dès que le nombre des oryx avait régressé. Cela suggérait que la surpopulation pouvait être un facteur important. Mais supposons qu’un jour la maladie frappe le troupeau entier et le détruise totalement ou presque ? Cette pensée m’épouvanta.

Les animaux tombaient brusquement malades, montraient des signes de faiblesse et refusaient toute nourriture ; le lendemain, ils étaient morts. Cela pouvait évoquer l’anthrax, cette maladie mortelle causée par une bactérie qui se multiplie rapidement dans le sang. Il devait y avoir des millions de bacilles dans les ordures et les carcasses qui souillaient le sol autour de la ferme.

Tandis que nous regardions les oryx tourner avec méfiance dans l’enclos, un fracassant bruit d’ailes se fit entendre au-dessus de nous et près de deux miles pigeons franchirent le mur pour venir s’abattre sur les mangeoires d’orge. Le gardien les chassa et ils reprirent leur vol en un bruyant et poussiéreux nuage bleu-noir. Je m’écriai :

« Je n’ai jamais vu autant de pigeons de ma vie ! Pourquoi le Sheik les garde-t-il ?

— Pour nourrir et entraîner ses faucons, répondit Iftikhar. Après les oryx, le plus grand plaisir du Scheik Qassim est de chasser la houbara. »

La houbara est une outarde au vol rapide qui vit dans le désert. De riches Arabes, amateurs de fauconnerie, partent en caravane de voitures climatisées, avec des dizaines de faucons et une suite de serviteurs ; ils restent une ou deux semaines dans le Rub’al Khali et sont parfaitement heureux de rapporter ne serait-ce qu’une houbara.

Le docteur Iftikhar me fit visiter le reste de la ferme. Au moment où nous quittions l’enclos des oryx, un groupe de chameaux passa devant nous. Les poils étaient tombés et leur peau n’était plus qu’une croûte d’un rose déplaisant. Ils étaient atteints de la teigne et, dès qu’ils en avaient l’occasion, ils s’arrêtaient pour se gratter contre un mur ou un arbre. Cette pelade commune aux chameaux les démange mais cette façon de se frotter partout propage la maladie. Les nomades utilisaient la ferme comme étape, m’expliqua Iftikhar, et chaque jour une ou deux caravanes s’arrêtaient ; les chameaux profitaient de l’ombre et de l’eau tandis que les chameliers et les serviteurs du Scheik échangeaient des nouvelles devant une tasse de thé.

On me fit entrer dans un autre enclos ; celui-ci ne contenait que sept petites gazelles qui sautèrent de tous côtés, prises de panique, dès qu’on ouvrit la porte. Le Scheik Qassim en faisait aussi collection. A l’origine, il en possédait près de quatre-vingts, mais, là aussi, la maladie avait frappé. Cette fois encore, il n’y avait eu ni rapports d’autopsie ni prélèvements. Un autre enclos contenait des moutons et des chèvres, mais quelle différence avec le parc des oryx ! Les animaux étaient maigres et mal tenus ; leurs mangeoires étaient vides. Beaucoup avaient les yeux infectés, le nez purulent et les asticots grouillaient dans leurs plaies.

« Quelles pauvres bêtes ! » m’exclamai-je. Je ramassai un jeune agneau dans le coma qui était en train de mourir allongé sous le soleil torride de midi. « Miné par la maladie et à demi mort de faim… »

Le docteur se lança dans des excuses verbeuses : Oui, bien sûr, c’était un problème… Bien sûr, elles n’avaient sans doute pas assez de nourriture, seulement, voilà ! personne ne pouvait faire quoi que ce soit pour elles… Tout ça, c’était la faute d’un lot de moutons ramenés d’Arabie Saoudite… Pas moyen de faire confiance à ces gens-là ! Ils ne soignent pas leurs bêtes et ça contamine les autres. Et ainsi de suite… Tout en continuant son boniment il m’entraîna loin du misérable troupeau trop affaibli pour pouvoir encore bêler.

« Je suis sûr que vous ne voulez pas vous salir les mains avec ces bêtes, docteur Taylor ! » L’élégant vétérinaire brossa les petits brins de laine et de paille de son costume immaculé. « Après tout, vous n’êtes venu ici que pour voir les oryx. »

Je rectifiai sèchement : « Je suis venu pour découvrir la maladie des oryx. J’ai sans doute six mois de retard, mais je peux encore trouver quelque chose si je sais quels animaux malades les oryx ont comme voisins de palier ! Faites abattre cet agneau immédiatement, s’il vous plaît, que je puisse l’autopsier… » Je vis sur son visage que je troublais la paix et l’ordre de la vie régulière du docteur Iftikhar. Quant à cette idée de faire une autopsie !… Je pus presque deviner sa pensée : Est-ce que cet Anglais ne pourrait pas aller se faire voir ailleurs ?…

 

« Mais… nous n’avons pas ce qu’il faut, docteur Taylor ! gémit-il. Et puis… ce n’est qu’un agneau, et les agneaux meurent souvent.

— Sans doute, mais ils meurent bien de quelque chose ! J’ai tout le nécessaire dans mon sac. Donnez-moi une cuvette d’eau pour mes mains, je vous prie. »

Quand le maigre petit cadavre de l’agneau fut apporté, je m’accroupis à l’ombre d’un arbre pour faire une autopsie rudimentaire. Ce fut sans doute la première pratiquée à la ferme. Le docteur Iftikhar regardait, à quelques pas derrière moi. La cage thoracique était pleine d’un liquide gluant, de couleur miel ; les poumons gonflés d’œdème montraient des zones rouges et enflammées. Les ganglions lymphatiques étaient engorgés, piquetés de taches hémorragiques.

Tout cela me fit penser à une septicémie, maladie du bétail et des ruminants sauvages causée par un microbe appelé Pasteurella. Je prélevai des échantillons pour faire des analyses et des cultures. Si je trouvais la pasteurella dans cet agneau, je commencerais à comprendre les morts soudaines des gazelles et des oryx. Les légions de pigeons seraient le véhicule évident de la maladie.

Dans un autre bâtiment de la ferme, le sol de terre battue était couvert d’oiseaux morts depuis longtemps, poules, dindes et pigeons. Des poulets décharnés erraient, affamés, picorant les restes de leurs congénères qui pourrissaient lentement. Les pigeons voletaient partout. Beaucoup étaient malades, les yeux mi-clos, le tour du bec déformé par des boutons et des pustules. Le virus de la variole sévissait. Les corps en décomposition des poules et des dindes portaient les mêmes stigmates. Je me demandai comment Andrew qui s’intéressait spécialement aux oiseaux et avait publié un article sur la variole du faucon, aurait réagi devant un tel charnier. Si le Scheik Qassim nourrissait de pigeons ses précieux oiseaux de chasse, il devait en perdre beaucoup par la variole.

La ferme était bourrée d’animaux malades. Seuls les oryx et les gazelles semblaient en bonne santé et nourris régulièrement. Emportant des échantillons de la nourriture des oryx, y compris du foin et de la luzerne fraîche, je refis les cent kilomètres de désert qui me séparaient de Doha. Sans oryx malade ou mort, je manquais d’éléments pour confirmer la nature de leur maladie ; j’optais néanmoins pour une septicémie hémorragique.

Sur le chemin du retour, le docteur Iftikhar me pria de donner mon avis sur un cas de claudication aux écuries royales, à Ar Rayyan. La voiture s’arrêta devant un ensemble imposant de bâtiments blancs. Autour d’une vaste arène s’ouvraient une rangée de stalles spacieuses et bien ventilées. C’était très impressionnant. Nous attendîmes au soleil tandis qu’un garçon d’écurie faisait sortir un pur-sang châtain. Il était maigre, efflanqué, et boitait fortement d’un membre inférieur. Tandis que je l’examinais, le docteur Iftikhar me raconta l’histoire de la maladie et du traitement. C’était un cas d’inflammation d’un des petits os placés sous la corne du sabot, chez les équidés. En accord avec Iftikhar, je proposai un traitement.

Je lui fis remarquer au passage l’état déplorable de l’animal. Une fois de plus, il parut embarrassé.

« Ces chevaux sont sous-alimentés, je le crains, admit-il. Il y en a là soixante, des pur-sang d’Angleterre, d’Irlande et d’Allemagne. Mais ils appartenaient à l’ancien Emir.

— Quelle différence cela fait-il ? »

Le docteur Iftikhar se gratta la tête : « Eh bien… c’est une situation un peu particulière. Le vieil Emir a été déposé sans effusion de sang par le chef d’Etat actuel, son plus jeune frère. Il est maintenant en exil. Mais comme il s’agit d’une affaire de famille, tous ses biens au Qatar restent sa propriété. Le nouvel Emir et le reste de la famille ne se permettraient pas de les confisquer ; d’un autre côté, ils ne veulent pas dépenser un sou pour leur entretien. Ça n’a pas beaucoup d’importance en ce qui concerne les immeubles et les voitures ; malheureusement, les conséquences sont plus graves pour les chevaux.

— Vous voulez dire que personne ne les nourrit ?

— Hmmm… parfois, ils mangent un peu ; mais pas souvent.

— Qu’est-ce qui empêche le gouvernement de vendre ou de tuer les chevaux ?

— Ils appartiennent à l’Emir exilé ! »

Iftikhar me mena voir les boxes bien équipés ; dans chacun d’eux se trouvait un cheval. Tous étaient visiblement issus de croisements de première qualité et possédaient une tête fine sur une solide charpente. Il y en avait des bais, des châtains, des gris et des noirs, mais tous, plus ou moins, mouraient littéralement de faim. Quelques-uns se tenaient raides comme des portemanteaux, leur peau fine tendue sur le squelette, d’autres restaient couchés, incapables de se relever. Certains mâchaient le plancher sableux et leur crottin était un mélange de sable, de sciure de bois, et de mucus. S’ils ne manquaient pas d’eau, ils n’avaient pas la moindre espèce de nourriture…

Je passais d’un box à l’autre, n’en croyant pas mes yeux. Une écurie pleine de chevaux qui auraient valu des centaines de milliers de livres en Europe, et qu’on laissait mourir lentement de faim ! Et on demandait mon avis sur une claudication !…

« Manger ainsi du sable et de la terre doit provoquer des troubles intestinaux, dis-je, suffoquant presque d’incrédulité. Vous devez sûrement avoir des cas fréquents d’occlusion ?

— Oui… C’est ce qui les achève, en général. Je leur injecte de la morphine s’ils souffrent trop… »

Peut-être l’ancien Emir avait-il été renversé sans effusion de sang, mais son départ avait signifié une mort cruelle pour d’innocentes créatures, exilées, elles aussi, loin de leurs pâturages natals.

« N’y a-t-il rien que nous puissions faire ? demandai-je.

— Hélas ! non, dit le docteur Iftikhar. Il est difficile d’intervenir dans de tels cas. La politique, vous savez !… La famille régnante, et ainsi de suite… »

Mais j’étais résolu à faire quelque chose.

De retour à l’hôtel, j’allai me baigner dans la mer avant de me changer pour me rendre, le soir même, à une des audiences habituelles du Scheik Qassim. Les eaux du golfe, devant l’hôtel Alwaha, étaient peu profondes, d’un bleu léger et engageant. Tandis que je nageais, je vis des formes sombres qui rampaient sur le fond, mais sans lunettes ou sans masque je ne pus les identifier. Puis j’aperçus un Arabe qui pataugeait dans l’eau, une hotte métallique sur l’épaule. Il regardait dans l’eau à l’aide d’un bidon sans fond. De temps en temps, il plongeait rapidement sous l’eau et ressortait les plus grands crabes que j’aie jamais vus, roses et bruns. Voilà donc ce qu’étaient ces ombres que j’avais aperçues.

Je continuai à flâner dans l’eau, m’imaginant comme ces crustacés seraient délicieux cuits selon la recette de Sheila, rôtis dans leur carapace puis mijotés avec du vin blanc, de l’ail et des câpres… Soudain, l’Arabe poussa un cri perçant, lâcha le bidon et le réservoir et regagna la rive en sautant dans l’eau à grandes enjambés. Je me demandai si une de ses proies ne lui avait pas pincé les doigts de pied ! Les crabes étaient assez gros pour faire très mal.

Flottant paresseusement, je regardai vers le fond des eaux claires les silhouettes sombres et me laissai bercer par la fraîche caresse des vagues. Une des formes ne se déplaçait pas de la même façon que les autres ; en fait, elle ne rampait pas du tout sur le fond, elle montait vers moi, filant comme une flèche et grandissant rapidement. Elle était brune sur le dessus, d’un blanc sale en dessous et possédait la plus étrange tête du monde…

Je compris brusquement pourquoi le pêcheur de crabes avait regagné si précipitamment la terre ferme : ce qui venait vers moi n’était autre qu’un requin-marteau de taille adulte ! Ces poissons qui semblent sortir tout droit du magasin d’accessoires d’un film d’horreur sont réputés être des mangeurs d’hommes. La forme bizarre de la tête, cinq fois plus large que longue, est facile à reconnaître bien que son utilité reste un mystère. Peut-être ces robustes nageurs s’en servent-ils comme d’un gouvernail antérieur ? En tout cas, ils ne sont pas difficiles sur la qualité de la nourriture ; j’en ai vu, en Floride, se jeter sur des dauphins morts pris dans des filets. J’eus la plus grande peur de ma vie.

Le requin approchait et je pouvais le voir presque sans distorsion. Je n’osais pas lui tourner le dos pour nager vers le rivage, pas plus que je n’aimais l’idée de me remettre debout, l’eau m’arrivant à la poitrine. Il n’était plus qu’à deux mètres de moi quand, grâce au ciel, un gros crabe passa dans son champ de vision. Le requin vira vers le fond. A travers les eaux scintillantes, je le vis prendre le crustacé entre ses mâchoires. Crac ! Le crabe disparut. Le requin tourna sur lui-même, le bout de sa queue fouetta l’air sous mon nez et, la seconde d’après, il repartait, glissant doucement vers des eaux plus profondes.

Je regagnai la plage. Jamais plus je ne pris de bain dans le golfe…

A six heures, je me rendis à une des audiences que le Scheik tenait deux fois par jour dans son palais, le Majlis. N’importe qui, du plus haut au plus bas de l’échelle sociale, pouvait, au cours de la réception, échanger quelques mots avec le Scheik ou lui adresser une requête. En compagnie du docteur Gotting, je passai sous un porche gardé par les mêmes hommes armés que j’avais vus à l’aéroport, et entrai dans le Majlis. A l’intérieur des murs se trouvait une cour rafraîchie par des jets d’eau, plantée d’orangers et entourée d’arcades sous lesquelles des faucons encapuchonnés attendaient sur leur perchoir.

Il nous fallut retirer nos chaussures pour pénétrer dans une pièce brillamment éclairée et décorée de têtes d’oryx montées en trophées. Le Scheik était assis à une extrémité de la pièce, entouré des membres de l’aristocratie et de ses ministres. La chaise placée à sa droite était vide : c’est là que viendraient s’asseoir ceux qui voulaient lui parler ou lui présenter une requête. Toutes sortes de gens étaient assis sur les côtés de la pièce, les moins importants et les plus mal vêtus, près de la porte.

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A l’intérieur des murs se trouvait une cour rafraîchie…

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A notre entrée, le Scheik Qassim se leva pour nous accueillir et toute l’assistance fit de même aussitôt. Après avoir traversé la pièce et serré la main du Scheik, je revins m’asseoir près du docteur Gotting, presque au milieu du mur. Chacun se rassit. On n’entendait qu’un léger murmure. De temps en temps, le Scheik faisait signe à quelque membre de sa suite qui venait s’asseoir à sa droite pour discuter à voix basse. Un domestique circulait continuellement, portant un plateau de petites tasses sans anse et une théière d’or remplie de camomille. Il s’arrangeait pour tenir ma tasse toujours pleine et je dus apprendre à la secouer de gauche à droite pour indiquer que je ne voulais plus de ce breuvage plutôt insipide.

L’audience se déroulait lentement. Des paysans en haillons, placés près de la porte, saisissaient leur chance d’occuper la chaise vide et murmuraient rapidement leur requête à l’oreille de leur seigneur. Ils restaient rarement là plus de deux minutes. Si le Scheik décidait qu’il y avait lieu d’accéder à la demande, il faisait venir un officier et lui donnait ses instructions.

Le docteur Gotting m’expliqua que c’était au cours d’une de ces audiences qu’on avait averti le Scheik Qassim de l’état de santé de ses oryx ; le Scheik lui avait aussitôt ordonné de demander une aide professionnelle immédiate en Angleterre. Bien que la fonction du brave docteur fût de superviser le système hospitalier et n’eût aucun rapport avec les services vétérinaires, il avait dû prendre ça en main. L’ordre aurait pu être donné tout aussi bien au chef de la Sûreté ou au directeur de la Production pétrolière : peu importe l’ordre, celui qui le reçoit doit l’exécuter…

Au bout d’une demi-heure et d’une dizaine de tasses de camomille, le docteur Gotting alla s’asseoir près du Scheik. Quand il revint, il me murmura que le Scheik lui avait demandé si ma famille m’avait accompagné.

« Il pensait que vous alliez vous consacrer uniquement à ses oryx. Il n’était pas content d’apprendre que vous n’étiez ici que pour un séjour très court. »

Malgré la fascination qu’exercent sur moi les oryx, je n’aurais rien pu concevoir de pire que de passer une journée entière dans cette horrible ferme du désert. Quelques minutes plus tard, la chaise se trouva de nouveau vacante.

« A vous ! » me souffla le docteur Gotting.

Je traversai et allai m’asseoir. Un interprète prit place derrière le Scheik.

« Son Excellence voudrait savoir ce que vous pensez des oryx de Al Zubarrah », dit-il.

Il fallait que j’en vienne rapidement au fait ; je voulais aussi soulever le problème des chevaux de Ar Rayyan.

« Les oryx vont très bien, dis-je, mais je n’ai pu encore établir avec précision les causes de leur maladie. Cependant, je préconise de diviser le troupeau en deux et d’éloigner les deux groupes afin de… »

Le Scheik se leva et chacun en fit autant. Un noble seigneur en robe brodée de fils d’or, sans doute un proche parent du Scheik, venait d’entrer. Le docteur Gotting me fit signe de regagner ma place. Le seigneur embrassa le Scheik et prit le siège que je venais de quitter.

« Fini pour aujourd’hui, murmura mon compagnon.

— Quoi ! Vous voulez dire que l’entretien est terminé ?

— Oui. Cet homme est son fils aîné, et il y a deux imams, deux chefs religieux, venus du Caire, qui attendent leur tour d’entrer. Vous avez eu votre audience. Nous pouvons repartir. »

Je restai encore sept jours, effectuant des prélèvements à la ferme pour les faire analyser en Angleterre, et j’assistai à plusieurs autres audiences ; mais jamais plus je n’eus la chance de m’asseoir sur la chaise vide. Je fus toujours pris de vitesse par quelqu’un d’autre.

Si je ne pus découvrir la maladie des oryx, je fus à même de suggérer des mesures pour prévenir la prochaine épidémie et, ce qui me paraissait important, conserver ce qui me permettrait d’établir mon diagnostic. Je rédigeai un long rapport exposant mes idées en détail ; je voulais éviter que le fléau ne s’étende et améliorer les conditions sanitaires générales de la ferme ; enfin, j’écrivis une sévère critique au sujet des chevaux des écuries royales. Des copies de ce rapport furent envoyées au Scheik et à différents membres du gouvernement. Puis, chargé de crottin d’oryx, de luzerne, de foin, de sang, d’orge et d’autres substances susceptibles de m’aider, je revins en Angleterre.

Un douanier, à l’aéroport de Manchester, sortit le sac de plastique contenant une demi-livre de luzerne sèche et le renifla d’un air soupçonneux.

« Vous êtes allé ramasser de l’herbe pour vos lapins dans le golfe Persique, hein ? dit-il en écrasant quelques feuilles entre ses doigts pour mieux les sentir. C’est pas un peu loin pour récolter du foin ?

— Rassurez-vous, ce n’est pas du hachisch ! »

Je lui montrai mes échantillons de crottin et il me crut. Ce fut ce même douanier qui, deux ans plus tard, inspectant mes valises, en retira un sac contenant deux kilos de viande non cuite, denrée interdite à l’importation.

« C’est le placenta d’un dauphin qui a avorté à Majorque, expliquai-je. Je l’apporte en cadeau au professeur Harrison, de Cambridge.

— Ah ! oui, fit le douanier en me reconnaissant soudain. C’est vous le type qui avez rapporté un sac de crottes d’antilope… »

Après ma visite au Qatar, je restai en contact avec le docteur Qayyum et son équipe ; je leur envoyai des médicaments et des flacons tout prêts à recueillir des prélèvements en cas de nouvelle épidémie chez les oryx. Les analyses de sang, de nourriture et d’excréments n’avaient rien révélé d’anormal. Par contre, je reçus un coup de téléphone d’un marchand d’animaux qui avait entendu parler de ma visite au Moyen-Orient.

« J’ai une proposition à vous faire, dit-il. J’ai besoin d’au moins trois oryx d’Arabie. Si vous pouvez persuader les gens du Qatar de me les céder, il y aura deux mille livres pour vous.

— Pour quelle raison vous les faut-il vraiment ?

— Vous pourrez dire au Scheik que c’est pour introduire un sang neuf dans les oryx d’Amérique. Peut-être seront-ils mieux disposés à s’en séparer s’ils pensent que ce sera bon pour la conservation et l’amélioration de l’espèce. J’enverrai ces trois-là aux Etats-Unis et les échangerai contre trois oryx identiques que j’expédierai ailleurs… »

Tout cela me parut assez tortueux.

« Ailleurs ? Mais, où, exactement ? »

Le marchand resta évasif, mais j’insistai, sachant que j’étais son seul espoir d’obtenir un stock aussi rare. Il finit par avouer :

« Eh bien… en Israël ! Les Israéliens sont en train de rassembler une collection de tous les animaux qui existaient dans la Palestine antique. L’oryx en fait partie… Mais vous pensez bien que les Israéliens ne peuvent les demander directement aux Arabes ! »

Je n’avais aucune envie de me mouiller dans les eaux dangereuses de la politique du Moyen-Orient ; j’expliquai donc fort poliment au marchand ce qu’il pouvait faire de sa proposition.

Un an plus tard, un nouvel appel urgent arriva du Qatar. Cette fois, l’inexplicable délai pour demander de l’aide ne fut que de trois jours. Six oryx étaient morts. Il ne restait aucun cadavre à autopsier, mais des prélèvements avaient été effectués. A la ferme, rien n’avait changé. Les nuages de pigeons tournoyaient toujours dans le ciel au-dessus des enclos, chameaux et chèvres erraient au hasard, et les moutons étaient dans un état encore plus minable qu’auparavant.

Les oryx survivants, eux, semblaient en parfaite santé. J’examinai les morceaux de poumon et d’autres organes recueillis par le docteur Qayyum et le docteur Iftikhar sur les oryx morts. Je pensai de nouveau à une septicémie. J’expédiai par avion des échantillons en Angleterre et en confiai d’autres au laboratoire de l’hôpital local.

Il y avait beaucoup de moutons malades à la ferme. Chaque jour des carcasses s’empilaient devant le portail de l’enclos. Je me promenai au milieu du troupeau avec mon stéthoscope, auscultant les animaux malades ou mourants. Chaque fois, je trouvai des bruits d’épanchement ou le ronflement de la pneumonie. De nouveau, je posai au docteur Iftikhar le problème des pigeons : il fallait en réduire le nombre…

« Le Sheik ne le permettra pas, répondit-il ; ils sont nécessaires à ses faucons. »

Les résultats me furent communiqués d’Angleterre par télex : il s’agissait bien de septicémie hémorragique chez les oryx, et les frottis pris sur les organes avaient donné des cultures de Pasteurella. Le même microbe se retrouvait dans tous les moutons morts à la ferme et leurs poumons étaient pleins des taches rouges de la pneumonie. Mais, du moins, il existait des médicaments pour combattre la maladie.

« Je vais entamer un programme de vaccination sur les oryx, dis-je au docteur Iftikhar. Et j’injecterai du sérum à tous les moutons et chèvres de cette ferme. »

Le Pakistanais parut consterné. « Il faut d’abord en référer à Son Excellence, dit-il. Sans sa permission qui ne sera pas facile à obtenir, nous ne pourrons pas piquer les oryx : lui qui les aime tant !

— Il faut que ça soit fait. J’irai dès ce soir au Majlis demander audience. »

C’était cette crainte des piqûres qui avait conduit à la pratique hasardeuse de mêler des antibiotiques à vaste rayon d’action à la nourriture des oryx. Cela peut paraître une façon simple d’administrer des médicament antibactériens à des animaux sauvages, nerveux ou dangereux, mais, dans le cas des ruminants, les antibiotiques tuent la plupart des bactéries inoffensives dans l’estomac, mais essentielles à leur digestion. Les conséquences peuvent être graves, sinon fatales. Je me demande même si certaines des morts à Al Zubarrah n’ont pas été dues au traitement plus qu’au microbe incriminé.

« A moins que nous ne traitions également les moutons et les chèvres, ça ne servira à rien, repris-je. Pensez aussi à la valeur qu’ils vont acquérir.

— Mais… vacciner des moutons ! s’écria le docteur Iftikhar. Il y en a tant !

— Et nous le ferons, vous et moi », répliquai-je fermement malgré son air malheureux.

Je me rendis seul à l’audience du soir et réussis a prendre place sur la chaise vide, près du Scheik. Par le truchement de l’interprète, je pus m expliquer : « Pour venir en aide à vos oryx, Votre Excellence, il est indispensable que je les vaccine tous, ainsi que les moutons et les chèvres. Pour cette vaccination, j’aurais besoin d’un solide piège de bois où les animaux puissent passer un à un. »

 

Le Scheik réfléchit un petit moment en sirotant son thé, puis dit quelques mots à l’interprète. Celui-ci murmura :

« L’entrevue est terminée. Son Excellence a dit que vous auriez tout ce que vous désirez. Quarante hommes seront à la ferme dès demain pour construire ce qu’il vous faut. Et vous pourrez également vacciner les moutons et les chèvres. »

Le lendemain, réconfortés et rafraîchis par des piles de pastèques, quarante hommes construisirent sous mes directives un piège à bétail fort bien conçu, le long d’un des murs de l’enclos. A l’extrémité du couloir de bois, il y avait un portillon destiné à maintenir l’animal tandis que je le vaccinerais. Des charpentiers coupaient du bois, des manœuvres creusaient des trous pour y placer les poteaux et d’autres déroulaient un gros treillage métallique qu’ils clouaient aux traverses.

A midi, tout était prêt pour l’inauguration. Très doucement je fis pousser le troupeau d’oryx vers l’entrée évasée du piège. Mais quand les antilopes se sentirent resserrées dans le goulot plus étroit, elles furent prises de panique. Toutes ensemble, elles se jetèrent sur le côté du piège, et celui-ci s’effondra sous leur poussée.

Dix secondes plus tard, pas un poteau n’était debout. Les oryx, impassibles, se rassemblèrent dans l’angle le plus éloigné pour contempler notre travail inutile…

Il fallait utiliser le fusil à fléchettes. Je remplis chacune de mes seringues avec une dose de vaccin, et mis une goutte de gelée antibiotique sur la pointe des aiguilles. Elles avaient été stérilisées, mais, en perçant la peau de l’animal, elles pouvaient entraîner une particule de poussière ou de saleté, et je n’étais pas le moins du monde tenté de perdre une bête à cause du tétanos.

Quand tout fut prêt, je renvoyai tout le monde, y compris le vétérinaire, afin de me déplacer seul, tranquillement, dans l’enclos des oryx. Je pourrais choisir un animal sans être dérangé et éviter d’avoir à tirer sur une cible en mouvement. Ce point était important : je voulais que l’injection sous-cutanée soit faite exactement derrière l’épaule. S’il y avait une réaction à la vaccination, elle ne gênerait pas les mouvements de l’animal et se dissiperait rapidement. Afin de ne pas injecter le vaccin trop profondément, j’avais pris des aiguilles d’un centimètre de long portant de larges collerettes destinées à contrôler la pénétration.

Un par un, les oryx reçurent le dard ; ils ne s’inquiétèrent pas du bruit assez léger du fusil à gaz. Après avoir rempli sa fonction, chaque seringue tombait de l’animal et je la ramassais sur le sable. Tout fut terminé au bout d’une heure et demie. D’ici dix jours, les oryx auraient fabriqué une quantité suffisante d’anticorps protecteurs.

Je m’arrangeai avec le docteur Iftikhar pour qu’il répète l’opération deux ou trois semaines plus tard, puis me mis en devoir de vacciner à la main les moutons et les chèvres.

« Nous pouvons certainement laisser la vaccination de ces animaux aux employés de la ferme, dit Iftikhar. Je suis sûr que vous ne tenez pas à vous frotter à ces centaines de bêtes puantes…

— Je veux voir chaque animal proprement vacciné ou piqué au sérum cet après-midi, répondis-je. J’en ferai la moitié et vous, l’autre !

— Mais… fit Iftikhar absolument sidéré, les hommes ne voudront jamais attraper ces moutons.

— Très bien ! Dans ce cas, je les attraperai et les vaccinerai tout seul ! »

Je pénétrai dans l’enclos des moutons avec une grosse seringue contenant plusieurs doses. Je saisis un mouton, le vaccinai et le passai par-dessus la porte au groupe immobile de spectateurs. J’en piquai un autre, puis un troisième… Les hommes regardaient toujours. A ce régime-là, il me faudrait du temps pour vacciner ces centaines de bêtes, mais j’étais déterminé à ce que toutes y passent. Peu à peu, vaguement honteux, les hommes me rejoignirent dans l’enclos et se mirent à attraper les moutons. Le docteur Iftikhar remplit sa seringue et, bientôt, nous opérions tous deux à un rythme satisfaisant.

Avant de regagner l’Angleterre, je fis une fois de plus le tour de la ferme. On voyait partout des oiseaux atteints de la variole, vivants ou morts. Dans les petits champs bien irrigués où poussait la luzerne des oryx, je remarquai sur le sol plusieurs sacs de plastique ; certains contenaient encore une poudre blanche. Une classique tête de mort avec tibias entrecroisés était imprimée sur les sacs : la poudre était un insecticide renfermant des produits chimiques extrêmement toxiques. Cela m’inquiéta. Dilué dans l’eau et pulvérisé, l’insecticide est parfait ; mais que se passerait-il si les oryx mangeaient de la luzerne contaminée par le produit concentré ? Je signalai le risque au docteur Iftikhar et il en parla au paysan responsable du champ. Aucun danger, répondit l’homme, cette luzerne ne serait pas coupée avant longtemps. Il promit de faire ramasser les sacs.

Un mois plus tard, je reçus une lettre du docteur Qayyum demandant conseil pour traiter des animaux empoisonnés par l’insecticide. Trois oryx avaient mangé de la luzerne contaminée et présentaient des signes d’empoisonnement affectant le système nerveux. Un des animaux était mort tandis qu’il écrivait sa lettre et deux autres gravement malades. La lettre avait mis deux semaines à atteindre la Grande-Bretagne. J’eus beau télégraphier immédiatement en prescrivant un traitement, une fois de plus j’arrivai trop tard…

Quelque chose d’autre me parvint du Qatar. Un matin, je trouvai sur la table, près de mon petit déjeuner, un paquet couvert de timbres du Qatar. Je l’ouvris et en sortis une cervelle ! Collée à cet envoi inattendu se trouvait une petite note maculée. Après avoir emporté en hâte la chose et son emballage dans mon bureau, je me lavai les mains avec un savon à l’iode et enfilai une paire de gants de caoutchouc. Puis je lus la lettre du docteur Qayyum. Le cerveau avait appartenu à un chien soupçonné d’avoir la rage, et on me priait de confirmer ou d’infirmer le diagnostic !

Malgré les lois, les règlements, les quarantaines et le reste, destinés à protéger la Grande-Bretagne de la rage, voilà qu’un paquet en putréfaction transportant probablement un virus actif atterrissait tranquillement sur ma table de breakfast après avoir suivi son petit bonhomme de chemin grâce aux services postaux britanniques !

J’appelai aussitôt le ministère de l’Agriculture. Là, personne ne parut savoir ce qu’il convenait de faire.

« Aucun des règlements ne prévoit le cas, dit un des fonctionnaires.

— Ça ne provient pas d’un chien britannique, dit un autre. Il n’y a donc pas lieu de procéder à une enquête. »

Un troisième me rassura :

« Vous n’aviez pas rempli de formulaire demandant l’importation de l’objet ; vous ne pouvez donc pas être tenu pour responsable si vous ne pouvez produire d’autorisation…

— De toute façon, on ne peut pas imposer de quarantaine à une cervelle pourrie », conclut le quatrième.

Ils me laissèrent le soin de régler la question. J’étais atterré : nul, au ministère, ne semblait s’inquiéter que je sois sur le point de donner à Rochdale une fâcheuse célébrité, celle d’être la ville par où la rage avait pénétré en Grande-Bretagne sans espoir d’en être jamais chassée.

Je pris la cervelle et le papier d’emballage, les plaçai dans une boîte contenant du phénol, puis jetai le tout dans l’incinérateur.

Si le virus de la rage était vraiment dans cette cervelle, pas la moindre parcelle n’échappa au feu…

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