Le vétérinaire volant
Chapitre II: « Zoovet »
CHAPITRE II
« ZOOVET »
VÉTÉRINAIRE de zoo !…
Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, je retrouve ce désir de soigner les animaux ! Tout enfant, je n’envisageais pas d’autre métier que celui de vétérinaire. Les animaux m’intéressaient plus que les hommes, et leurs maladies mystérieuses me fascinaient. Les champignons parasites qui poussaient régulièrement sur les têtards que je conservais dans des pots à confitures, les plaques de pelade qui affectaient parfois les souris blanches que j’étais allé mendier aux labos de l’usine à gaz, les hérissons frappés de torpeur et mourant sans raison apparente, les pathétiques brebis abandonnées dans les landes où j’aimais me promener, et, par un phénomène étrange, incapables de se relever, voilà ce qui exalta ma vocation.
En un sens, les maladies animales me semblaient – me semblent toujours ! – plus « pures » que celles des hommes. Les choses ne sont pas compliquées par les fantaisies ou les mensonges des malades. Quoique j’aie découvert, par la suite, que les propriétaires peuvent devenir mélancoliques à la façon de leur animal, que les caniches pomponnés ou les bâtards des dépotoirs reflètent souvent le caractère de leur maître, que les ours peuvent souffrir d’hémorroïdes fort gênantes, et que les chèvres servant à expérimenter les accidents de décompression en plongée, dans des cylindres pressurisés, apprennent vite à feindre les symptômes du mal des profondeurs pour recevoir la nourriture dont on les récompense après l’expérience, se comportant ainsi en véritables simulatrices !
Les bêtes sauvages me fascinaient plus que les animaux domestiques. Aujourd’hui encore, crapauds, chauves-souris, hérissons et lézards m’intéressent davantage que toutous à pedigree ou chevaux pur sang. Je considère toujours comme un grand privilège de toucher et manipuler un animal non domestiqué. Le contact avec le pelage chaud, la peau, les muscles puissants des bêtes sauvages, même le contact avec un morse, un rhinocéros ou un lion, me donne un plaisir physique.
La première fois que je suivis un cours de biologie à l’université de Manchester, je fus jaloux en apprenant que ceux des grandes classes avaient eu à disséquer une pieuvre à l’examen de travaux pratiques. Un type avait passé son oral en dissertant sur un crâne étrange, ressemblant à celui d’un oiseau mais grand comme celui d’un cochon. Nous, les nouveaux, qui devions nous débattre avec des entrailles de grenouille, nous nous demandions ce que pouvait bien être ce crâne et combien de dangereuses colles de ce genre nous guettaient quand viendrait notre tour de passer nos examens. Ce fut ma première rencontre avec un animal qui, vingt ans plus tard, devait prendre une large place dans ma vie : ce crâne, en réalité, était celui d’un dauphin.
Après avoir étudié l’art vétérinaire à Glasgow pendant cinq ans, j’envisageai l’idée de partir au Kenya faire des recherches sur la maladie du sommeil chez les animaux, et sur d’autres maladies à protozoaires. Puis, à la dernière minute, je décidai de rester à Glasgow pour suivre un cours de pathologie comparée.
Ce fut une sage décision. Le travail sur les maladies exotiques dépend surtout du choix, de l’examen et de l’interprétation des spécimens de tissu malade, de leur étude au microscope et des tests bactériologiques effectués sur le sang, le pus et tous les autres liquides organiques.
Au bout d’un an, je revins à ma ville natale, Rochdale, et entrai dans une clinique vétérinaire pour petits et grands animaux. C’était l’établissement avec lequel j’avais participé à mes premiers travaux pratiques et qui comptait dans sa clientèle le grand zoo de Belle-Vue, à Manchester. Ainsi, je pouvais, non seulement travailler sur des animaux exotiques, mais encore acquérir une solide connaissance de tous les aspects de l’art vétérinaire.
Nulle part ailleurs, un jeune véto n’aurait pu pratiquer meilleur entraînement. Nous avions de tout : des élevages de moutons, des exploitations bovines, des écoles d’équitation, des fermes-prisons, des chenils de lévriers, et tous les chiens, chats et perroquets des petites rues pavées ou des larges avenues de Manchester. Poser des agrafes, trancher au bistouri, injecter, saigner, remettre en place, à trois heures du matin, la matrice descendue d’une vache, tandis que souffle le blizzard de février, déterrer des cadavres pourris de porcs pour prélever le pancréas et faire des tests sur la peste porcine, bander les côtes fracturées d’un chat de gouttière, le samedi soir, après la fermeture, ou retirer délicatement des tumeurs graisseuses, grosses comme des prunes, à des perroquets munis de becs capables de couper l’acier, voilà le meilleur entraînement !…
L’art du chirurgien est le même sur un pékinois ou un panda, un âne ou un zèbre. Plus j’apprenais à analyser les organes des animaux, à ouvrir ou refermer des poitrines et des ventres, à utiliser des médicaments, à affronter des animaux (et des propriétaires !) étranges, violents ou terrifiés, plus je me préparais à rencontrer des problèmes semblables avec les animaux sauvages.
La chirurgie n’est, après tout, qu’un travail d’aiguille sur de la chair vivante, saignante. Plus vous apprenez à couper et coudre, à rapiécer, et meilleur vous devenez. C’est en se penchant sur les problèmes obstétriques des vaches, des juments et des chiennes qu’un vétérinaire acquiert la façon de redresser à la main la position d’un petit dans l’utérus de la mère et de réussir les césariennes.
Il n’y a simplement pas assez de cas de naissance difficile chez la girafe et l’ourse polaire pour permettre au véto de perfectionner sa technique sur ces espèces-là.
Durant mes années passées à Rochdale, et en plus des collections du zoo de Manchester, j’eus à traiter un nombre croissant d’animaux exotiques en clientèle privée. Connaissant mon intérêt pour les animaux domestiques hors du commun, et souvent incapables de trouver dans leur ville un vétérinaire qui accepterait d’examiner leur animal ou saurait le soigner, des propriétaires venaient de très loin m’apporter leur serpent chéri, leur varan ou leur galago.
Certains « parents » allaient même plus loin. Une dame de Bury aimait les lents paresseux, et une famille de Higher Blackley qui ne possédait pas la télévision s’asseyait le soir autour du grand vivarium monté dans le salon, pour regarder sa collection de serpents à sonnettes et son boa de quatre mètres avaler des souris blanches. Il y eut même un crétin assez maladroit pour laisser son cobra s’échapper de sa cage. Crachant et sifflant, le serpent alla se réfugier dans l’obscurité, derrière le réfrigérateur de ma salle d’opération.
Quand Ray Legge, directeur du zoo de Manchester, me dit un jour que l’habitude d’appeler un docteur en médecine pour soigner les grands singes était très compréhensible, mon sang ne fit qu’un tour. Compréhensible, certes : les grands singes, gorilles, orangs-outangs et chimpanzés, ressemblent à l’homme de bien des façons et contractent les mêmes maladies. Mais les médecins ne semblent jamais traiter sérieusement les maladies animales. Les médecins ont souvent coopéré avec nous à Manchester ; pourtant, quand on y regarde de près, leur intérêt se ramenait étroitement à leur spécialité et ils prélevaient des échantillons sur lesquels ils pouvaient travailler.
Les ophtalmologistes cherchaient des spécimens de rétine ou de cristallin, les anesthésistes profitaient des circonstances pour essayer de nouveaux produits, les hématologues voulaient du sérum, encore encore du sérum, toujours du sérum pour leurs études comparatives. Bon, d’accord !… Mais aucun ne montrait d’intérêt profond pour l’animal en tant qu’individu, et malade ayant un problème à régler. Pour certains vétérinaires et médecins, soigner un animal exotique représentait un agréable changement à la routine, quelque chose à raconter à sa femme, le soir, en rentrant. Pour moi, c’était et c’est toujours une question des plus sérieuses.
Je me dis qu’il était grand temps que quelqu’un, exerçant la profession de vétérinaire, cesse de considérer les animaux dans la seule optique de la recherche et fasse de la médecine des grands singes un domaine purement thérapeutique. Pour mon doctorat au Collège royal de Chirurgie vétérinaire, je décidai donc de présenter une thèse sur les maladies des primates. Pendant mes jours de repos, je travaillais dans le bâtiment des anthropoïdes, à Belle-Vue, ou je me plongeais dans les bouquins, à la librairie médicale de la faculté. Je profitais des week-ends pour faire le tour des zoos, tels que ceux de Twycross et de Regent’s Park, qui possédaient des collections complètes de primates.
Enfin, après un long examen écrit à Glasgow, des travaux pratiques et un oral au zoo d’Edimbourg, j’obtins mon diplôme. Pour fêter ça, ma femme, Sheila, acheta un bronze japonais antique représentant une tortue et son petit. Là-dessus, je m’envolai pour l’Australie afin de participer à mon premier grand congrès international sur les maladies au zoo. J’avais décidé d’abandonner la clientèle générale et d’essayer de gagner ma vie en ne m’occupant que d’animaux exotiques.
Si je le faisais, ce serait à plein temps : plus de chiens, de chats, de cochons ou de vaches. J’installerais un bureau chez moi, juste à la sortie de Rochdale, et je n’accepterais que des demandes concernant des animaux exotiques. C’était un coup de poker : comme tous les vétérinaires, je suis lié par des règles déontologiques et je n’ai pas le droit de faire de publicité… et il y a beaucoup, beaucoup moins de serpents, de perroquets et de singes dans le Lancashire qu’il n’y a de chiens et de poneys ! De même, on ne touche pas de gros honoraires pour avoir soigné les yeux malades d’une tortue d’eau douce ou traité un prolapsus de l’anus chez une couleuvre de quinze centimètres.
Tout d’abord, il fallait que j’en sache davantage sur les animaux de zoo, que je connaisse en particulier l’autre côté de la barrière, l’aspect non médical. Le vétérinaire a beau jeu d’arriver au zoo, de donner son opinion sur tel ou tel problème et de disparaître ensuite ! Que fait-il des autres données du problème ? Gardiennage du zoo, entretien, etc. ? Je devais en savoir plus sur le domaine économique : achat, reproduction et nourriture des animaux, formation du personnel, cadre politique de l’ensemble, questions de transport, de logement, de rapport avec le public…
J’avais besoin de comprendre comment tous ces facteurs pouvaient jouer sur le bien-être des pensionnaires. Je devins donc conservateur et inspecteur vétérinaire du Flamingo Park du Yorkshire et des autres établissements gérés par la même société. En plus de m’occuper d’un nombre toujours croissant d’animaux exotiques, je me vis projeté dans le monde étrange des travailleurs du zoo.
D’une part, j’étais officier vétérinaire responsable de la santé des orques, des tigres et des perroquets savants, d’autre part, arborant ma casquette de conservateur, j’eus bientôt à régler au jour le jour des problèmes de personnel, d’économat, de nettoyage et de balayage, et de relations publiques. J’avais même la haute main sur l’infirmerie et les toilettes des employés !
Mais, surtout, ce fut grâce au zoo de Flamingo Park que je fus à même d’étudier quelques spectacles des plus sensationnels. La société, une des premières en Europe à exhiber des dauphins, m’envoya à travers le monde me familiariser avec les habitudes des mammifères marins et autres animaux rares, et avec les aménagements spéciaux requis par leur présence.
Je me mis à voyager beaucoup. Le Groenland, d’abord, pour voir des bœufs musqués et des morses. Je m’étais équipé d’une tenue de survie en Arctique achetée dans une boutique spécialisée, à l’ombre de la cathédrale de Manchester ; et j’arrivai à Narssarssuaq, au Groenland, un beau jour de novembre, pour trouver les Esquimaux se baladant sur la neige en blue-jean et blouson de daim. J’allai ensuite des grands zoos d’Europe aux Marinelands du Canada et des Etats-Unis. Enfin, et surtout, je visitai une base navale à Point Mugu, en Californie. Là, des vétérans du Service de Recherche de la guerre sous-marine m’apprirent les techniques d’examen des dauphins, baleines et autres phoques ; ce fut à Point Mugu que je pus effectuer, avec quelle émotion ! ma première prise de sang sur un dauphin… Dauphin que les Américains entraînaient à aller poser des mines miniaturisées sur des sous-marins ennemis.
Peu à peu, mon intérêt pour les maladies des primates fut éclipsé par les problèmes médicaux des cétacés, dont font partie les baleines et les dauphins. Comme dans mon travail au zoo, il m’était indispensable d’apprendre tout ce que je pouvais sur les spectacles de dauphins, activité en plein essor. Huit ans plus tôt, pour trois cents dollars pièce, on pouvait acheter aux pêcheurs spécialisés des dauphins de taille et de sexe définis. Maintenant, même en supposant qu’on ait obtenu l’autorisation nécessaire, il est difficile d’en trouver à vingt fois ce prix.
J’ai accompagné les pêcheurs expérimentés du golfe du Mexique à la chasse aux dauphins. Sur des vedettes qui pouvaient atteindre cent kilomètres/heure et virer en épingle à cheveux, tandis que des avions mouchards nous survolaient pour détecter les bancs de dauphins, j’ai appris comment contenir des animaux fraîchement remontés, comment empêcher un bébé dauphin, une fois à bord, de se suicider en retenant volontairement sa respiration, comment différencier un requin d’un dauphin quand le filet est encore plongé profondément dans l’océan.
Il me fallait connaître les techniques d’expédition à travers les continents et les mers de ces animaux fragiles, ainsi que les problèmes d’échauffement et de gerçures de la peau, les escarres, les parasites, l’empoisonnement au mercure et la pneumonie. Tant de choses si différentes de la chirurgie pratiquée à Rochdale, et des cours et travaux pratiques de la faculté !
Andrew Greenwood devint mon associé en 1972. Il avait fait avec moi des exercices pratiques, alors qu’il fréquentait encore Cambridge. Vivement intéressé par les maladies des animaux exotiques, en particulier les mammifères marins, et par la fauconnerie, il avait effectué des recherches pour la Royal Navy sur les problèmes pathologiques de la plongée. De plus en plus, il me remplaçait quand je volais d’un point du globe à l’autre.
Rochdale est bien desservi par les routes et les aéroports. Utilisant ma maison comme base, nous volons maintenant au moindre appel vers les animaux sauvages qui réclament nos soins. Nos valises contiennent des vêtements de rechange et des trousses de toilette, des médicaments de base et des drogues qu’on risque de ne pas trouver ailleurs, un minimum d’instruments chirurgicaux et un assortiment de fioles, d’éprouvettes et d’aiguilles pour les prises de sang. Notre bureau est tapissé d’horaires de compagnies aériennes, de cartes des autoroutes allemandes, de listes d’hôtels à Tombouctou ou Toronto et de banques et commerçants honorant nos cartes de crédit.
Un bon système de communications est nécessaire. Nos voitures sont équipées d’un radiotéléphone relié à un réseau privé couvrant tout le pays, quelquefois même, quand nous quittons nos véhicules, nous portons de petits émetteurs-récepteurs.
Mais, par-dessus tout, notre métier nous donne de grandes joies, de grandes émotions, et nous sommes fiers de l’exercer. Pour moi, il se résume dans les deux mots de notre adresse télégraphique : ZOOVET – ROCHDALE…
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