Le vétérinaire volant
Chapitre V: Les Baladins
CHAPITRE V
LES BALADINS
LA SEULE BRIBE de connaissance sur le traitement des animaux exotiques qu’on donnait aux étudiants quand j’étais à la Fac, c’est que les wallabies, ces kangourous nains, sont fous de bonbons à la menthe blanche. Notre professeur de chirurgie, Sir William Weipers, nous expliqua qu’il avait découvert ce fait quand on l’avait appelé pour soigner des engelures sur la queue de wallabies élevés en liberté sur le gazon d’une résidence écossaise. Le wallaby, animal si nerveux qu’il peut tomber raide mort si on le fatigue trop ou si on le rudoie, est comme la plupart des animaux de zoo : on doit l’approcher doucement, patiemment, et lui offrir des sucreries.
Vous ne pouvez vous imaginer le nombre de choses qu’on peut arriver à faire dans le dos d’un animal non drogué et correctement abordé si, dans le même temps, on lui présente par-devant quelque chose qu’il aime !… Au zoo de Belle-Vue, on cuisait un pain bis spécial pour les pensionnaires. Presque tous, herbivores, carnivores ou tenant un peu des deux, adoraient ce pain. Tandis qu’un gardien offrait, bouchée par bouchée, la manne à un chameau qui en bavait de plaisir, à un bison ou à un ours brun, je pouvais tranquillement leur prendre la température ou leur faire des piqûres dans les fesses.
Avant qu’on découvrit des sédatifs de toute confiance pour tous les animaux de zoo, Matt Kelly, gardien-chef à Manchester, m’avait montré quelques trucs pour contenir les bêtes. J’appris de lui comment attraper la queue d’un lion ou d’un léopard quand elle passait à travers les barreaux de la cage, et à me laisser tomber à terre, si bien que la queue était coincée sur le rebord de la cage. Tandis que le lion rugissait, indigné, et tirait horizontalement, mon poids travaillait verticalement et le bord de la cage supportait toute la tension. Je pouvais ainsi maintenir un grand félin avec son derrière contre les barreaux, dans une position parfaite pour lui faire une piqûre.
J’appris aussi de Matt comment hypnotiser un crocodile en le tournant sur le dos et en lui caressant le ventre ; comment calmer un perroquet sanguinaire, avide de se payer une bonne tranche de doigt humain, en lui appliquant un bon coup de karaté qui laisse l’oiseau étonné sur le dos et l’immobilise en moins de temps qu’il ne faut pour le dire !
Les journaux scientifiques sont pleins d’articles sur la physiopathologie de l’axolotl, mais les connaissances pratiques qui rendent la vie plus facile au vétérinaire de zoo et leur épargnent plaies diverses aux doigts et coups de corne dans des parties très variées de leur anatomie, ne s’acquièrent qu’auprès d’hommes d’expérience tels que Matt Kelly. J’appris encore de lui comment déloger un porc-épic fugitif qui avait élu domicile sous un manège de chevaux de bois et qui, avec une joie sadique, rongeait les engrenages ; comment négocier avec un singe qui avait volé un paquet de lames de rasoir et qui, tel un fakir, avait emmagasiné les dangereuses lames d’acier dans ses bajoues…
Une gazelle ou une antilope, relâchée brusquement de son camion, peut se lancer la tête la première contre le mur ou le grillage entourant son enclos, se blesser à la tête ou au poitrail, ou même se briser le cou et mourir instantanément. J’ai vu le cas se produire avec un zèbre. Matt me montra comment utiliser un véhicule à double porte ; l’animal était obligé de sortir à reculons. Cela empêchait cet élan frénétique, et permettait à l’animal de se repérer tandis qu’il se tournait.
Pourtant, je ne saurais jamais, sans doute, si certains des conseils de Matt marchent vraiment. Que faire, par exemple, quand vous êtes chargé par un chimpanzé mâle pris de fureur, véritablement très dangereux ? Matt m’a juré que ça lui était arrivé. Rapide comme l’éclair, il baissa ses pantalons et leva son derrière en l’air, imitant un chimpanzé en posture de soumission. Et ça réussit !… Le chimpanzé en colère réagit comme prévu au message signifiant : « O.K. ! J’abandonne : c’est bien toi le plus fort… » et suspendit son attaque…
J’espère seulement que si pareille mésaventure m’arrive, ma fermeture Eclair ne se coincera pas !…
Certains spectacles que j’ai vus dans les zoos ou dans les cirques ne valent pas qu’on les retienne, comme cette réunion mondaine de chimpanzés autour d’une tasse de thé. Les animaux agissaient en vrais automates, et le public s’émerveillait de la façon dont les singes obéissaient et s’attendrissaient quand le dompteur caressait leurs têtes velues… Tout le numéro tenait dans cette caresse… L’homme me montra l’ongle de son pouce : il l’avait laissé pousser et le taillait en pointe. L’ongle était épais et corné, et il s’en servait avec une adresse cruelle pour piquer et pincer le pavillon délicat des oreilles de ses chimpanzés.
En réalité, c’était un spectacle de dextérité brutale qui se déroulait sous les yeux du public. Je découvris plus tard que cette méthode de dressage des chimpanzés était monnaie courante dans le monde des baladins : même des individus adultes étaient contrôlés par la douleur d’une prise appliquée de façon barbare. Bien que beaucoup d’animaux de cirque soient dressés sans cruauté, il y a encore de terribles points noirs. Vous les trouverez dans les petits cirques et les ménageries sordides si vous réussissez à pénétrer dans ce monde fermé, soupçonneux, des coulisses ; un monde habitué à chasser les intrus, à leurrer les enquêteurs des Sociétés protectrices d’animaux et, par-dessus tout, capable de déménager rapidement si le moindre ennui point à l’horizon.
J’ai vu de mes yeux forcer des ours à passer des cages roulantes à l’arène du cirque en jetant derrière eux des journaux enflammés ; j’ai entendu les coups de bambou d’une régularité écœurante que deux gardiens assenaient systématiquement sur le dos d’un éléphant d’Afrique enchaîné. Ils le torturèrent ainsi jusqu’à ce qu’il s’évanouît.
Le côté le plus répugnant de cette scène était le détachement presque scientifique avec lequel les deux hommes administraient la bastonnade ; ça faisait partie de leur boulot, comme le pansage, et ça nécessitait un mouvement identique répété pendant un certain laps de temps… Bien entendu, quand la police arriva sur les lieux, les hommes étaient vraiment en train de brosser l’éléphant. Des perches de bambou, maniées avec toute la puissance qu’un homme peut fournir, ne laissent pas de traces sur la cage thoracique d’un éléphant.
Un vieux dompteur de lion, du genre coriace, me montra sa méthode pour donner des médicaments à ses lions.
« Regarde ça, mon gars ! me dit-il en faisant courir un grand mâle dans le tunnel qui relie la cage roulante à celle de l’arène. Plus rapide et plus efficace que vos fusils à seringues ou vos poudres sur la viande ! »
Le lion était parvenu à mi-chemin dans le tunnel quand le dompteur glissa une planche devant lui, entre les barreaux, puis une autre derrière. L’homme saisit une barre à mine et un tube d’aspirine, passa la barre entre les barreaux et en assena un violent coup sur la tête du lion. Le fauve était à sa merci, incapable de se retourner ou de reculer ; il poussa un rugissement terrible, levant la tête et ouvrant la gueule. Le dompteur lança deux comprimés dans la gueule avant que le lion ne la referme, et, de nouveau, il frappa le lion à la tête. Le bruit fut horrible, révoltant, celui du métal contre l’os. Le fauve rugit encore de rage impuissante, et reçut deux nouvelles aspirines.
« Vu ? fit le dompteur fier de lui. Pas mal, hein ? Aucun problème !…
— Dégueulasse ! » répondis-je en tournant le dos.
Mais il ne comprendra jamais. Jamais !…
Triste à dire, il y aura toujours des hommes de spectacle prêts à utiliser des méthodes barbares pour créer une nouvelle attraction. Un des parcs d’attractions maritimes des Etats-Unis présentait comme clou de son spectacle un éléphant faisant du ski nautique. J’étais là le jour où l’éléphant fut obligé, par l’emploi persistant du croc emplumé, à monter sur une paire de skis géants spécialement construits pour lui. Ses yeux qui roulaient anxieusement et ses barrissements aigus prouvaient clairement que le pachyderme n’était pas volontaire pour jouer ainsi les amphibies.
Il était si peu volontaire, en fait, qu’une fois placé on l’enchaîna aux skis et que les chaînes furent fermées non par des mousquetons, comme on le fait d’habitude, mais par des boulons. Sous les applaudissements de la foule et le crépitement des haut-parleurs, le canot automobile prit l’éléphant en remorque et s’éloigna sur la surface lisse de l’étang. Le pachyderme agita sa trompe et sembla se cramponner à ses chaînes, tandis que les extrémités des skis se relevaient à mesure que le bateau accélérait.
« Regardez Herbie, mes amis ! hurlaient les haut-parleurs pleins d’enthousiasme. Ma parole, il y prend vraiment plaisir ! »
Les skis étaient montés sur de grands flotteurs si bien que Herbie n’avait pas grand-chose à faire pour garder l’équilibre. Le canot accéléra pour virer. Les oreilles de Herbie claquèrent dans le vent et il brandit sa trompe avec fureur. Le virage avait été pris trop court. Dans un jaillissement d’écume, Herbie pencha, toucha l’eau et, barrissant de désespoir, l’éléphant chavira. On ne voyait plus que les flotteurs de ses skis. Mais là, sous la surface de l’eau, toujours enchaîné, il y avait Herbie…
Je me frayai un passage à travers la foule horrifiée, en compagnie du vétérinaire du marineland. Le temps que nous fassions le tour du lac pour nous rapprocher du lieu de l’accident, tout était consommé. Des bateaux, partis en hâte, avaient trouvé Herbie noyé. Sans ses chaînes, il aurait très bien pu s’en tirer.
Il y a bien d’autres façons de dresser des animaux : les résultats dépendent des rapports entre l’homme et la bête, de la compréhension du comportement animal. Mes amis dresseurs de dauphins, de baleines ou d’otaries, Bobby Roberts et ses chameaux, Billy Smart et ses éléphants, Katja Schumann et ses chevaux, Eddie Wiesinger et ses félins, ainsi que des centaines de dresseurs de perroquets, de chiens et de kangourous obtiennent des résultats remarquables par la douceur et la compréhension.
Il existe, bien sûr, des méthodes cruelles, abominables pour dresser les animaux, comme il existe des dompteurs abominablement cruels. Ils sont d’autant plus méprisables qu’ils savent parfaitement que les méthodes les plus humaines sont les meilleures. J’ai constaté, en effet, que ceux qui utilisent la peur et la torture pour dompter leurs bêtes obtiennent de moins bons résultats que ceux qui combinent la patience, l’observation, la connaissance du comportement animal, l’emploi d’ordres précis, visuels ou sonores, une attitude ferme, une réponse immédiate et compréhensive aux mouvements ou aux humeurs de l’animal et, qui, par-dessus tout, ont suivi eux-mêmes un long apprentissage entre les mains de professeurs expérimentés.
Travailler dans un cirque ou un marineland où l’on applique ces méthodes me procure une grande joie. Pour ceux, assez rares il est vrai, qui ont mauvaise réputation, j’espère toujours leur faire adopter de meilleures habitudes. Dans cet enfer sordide des ménageries ambulantes, quelqu’un doit pourtant s’occuper de la santé des animaux. Ceux-ci, allant de ville en ville, reçoivent les vagues soins d’une série de vétérinaires qui, pour la plupart, ne connaissent rien aux animaux exotiques, ont rarement l’occasion de suivre l’évolution d’une maladie et se retrouvent parfois avec une note impayée. D’où leur attitude hostile envers le prochain cirque de passage ! Cependant, les ours, les singes, les pumas de ces ménageries réclament des soins. Les négliger serait les condamner à une pire misère. C’est pourquoi j’essaie d’améliorer de l’intérieur la tenue de ces ménageries, plutôt que de me livrer, de l’extérieur, à une critique stérile.
Du point de vue le plus important, celui de l’animal, la grande majorité des numéros présentés ne sont aucunement préjudiciables. Certaines espèces, dauphins, otaries, chiens, chevaux, se plaisent vraiment à leurs exercices, recherchent les applaudissements du public, tirent profit de leur dressage et deviennent boudeurs et moroses si on les laisse « chômer » pendant longtemps.
Certes, l’éléphant qui valse gauchement sur sa plate-forme ou le chimpanzé qui soulève la jupe de sa compagne et baisse ses pantalons d’un air salace perdent leur dignité et sont, dans un sens, exploités. Les éléphants ne sont jamais si beaux que lorsqu’ils chargent dans les savanes d’Afrique, et il est magnifique et passionnant d’observer l’organisation sociale des chimpanzés dans leurs forêts. L’embarras ou la honte que nous ressentons n’est qu’un sentiment de culpabilité devant ce que nous sommes, ce qui nous amuse et ce que nous avons demandé à ces animaux de faire. Oui ! Nous appartenons à ce public qui rit de cet anthropomorphisme outrancier. Les animaux ne ressentent ni notre honte ni nos réticences. Pour eux, et c’est ce qui importe, la vie n’est pas si mauvaise. Dans un cirque bien tenu, personne ne leur fait de mal ; ils ont des bananes à gogo, des logements propres et chauds, on les nettoie, on les peigne, on les caresse et on s’occupe d’eux.
Nombre de ces animaux sont nés au zoo ou au cirque et appartiennent au monde du spectacle. Ils sont aussi artificiels, aussi domestiqués que des caniches nains, des cacatoès ou des chats siamois, et aussi loin qu’eux des membres sauvages de leur espèce. Ils n’ont aucune notion de ce que peut être la vie à l’extérieur, ils engraissent, s’épanouissent, se reproduisent et jouissent, dans bien des cas, de plus de liberté qu’un chien-chien à sa mémère, un perroquet de bistrot ou un minet enfermé dans son trois-pièces.
Certains tours ne peuvent être appris que par des méthodes cruelles, c’est vrai ; mais ils ne représentent qu’une infime minorité et ne figurent pas au répertoire des dompteurs renommés. A condition que l’animal fasse confiance à son dresseur et n’endure ni douleur ni contrainte, les comportements les plus artificiels peuvent être obtenus. La nourriture et son besoin sont les méthodes les plus communes de persuasion. Il est intéressant de noter qu’il y a très peu ou pas du tout de maladies « professionnelles » chez les animaux savants. Je n’ai jamais entendu parler de mycose du pied chez un éléphant valseur, de kangourous boxeurs dans le coma après un k. o., ni d’un lumbago chez un cheval de haute école.
Une famille typique de dompteurs expérimentés et compréhensifs, les Naumann, sillonnent le monde avec leurs félins et j’ai passé des heures à les regarder « travailler » lions, tigres et pumas. Ils élèvent leurs bêtes depuis l’âge tendre et, plusieurs heures par jour, dressent patiemment les animaux par la méthode de la récompense sous forme de petites bouchées de viande choisie, de caresses et de compliments. Pas de brutalité, de douleur ni de crainte. De la fermeté, bien sûr, mais celle-ci est nécessaire pour dresser un cheval de labour, et même votre propre chien si vous voulez qu’il aille chercher votre journal dans la boîte à lettres : « Fais ci, fais ça… Mieux que ça… Voilà ! C’est pour qui la bonne vian-viande ?… »
Grâce à cette méthode, les Naumann ont mis au point un numéro unique : un tigre plongeur de haut vol ! L’animal, un tigre du Bengale adulte, plonge dans une piscine circulaire d’une plate-forme à sept mètres du niveau de l’eau. Il y a quelques années, les Naumann arrivèrent avec tout leur matériel et leurs félins pour une saison d’été à Manchester. On se mit au travail pour assembler le bassin, l’échelle et la plate-forme sur les terrains du Belle-Vue. Tout fut bientôt monté. Mais pas à la perfection… Pour une raison ou une autre, on ne mit pas la plate-forme exactement en face du centre de la piscine, comme cela aurait dû être fait. D’en bas, on ne pouvait déceler l’erreur. Le tigre, semble-t-il, ne s’aperçut pas non plus que quelque chose clochait, quand il escalada les barreaux de l’échelle pour son premier spectacle à Manchester. Après les fanfares et les inévitables roulements de tambour, il se lança. Le tigre volant plongea bien dans l’eau mais, au passage, il heurta du dos le rebord métallique du bassin.
Souffrant atrocement et en partie paralysé, la pauvre bête réussit à sortir de l’eau et à se trainer vers son dompteur. Les Naumann étaient désolés de la blessure causée à un de leurs chers félins par la négligence d’un membre de l’équipe. Quelques minutes plus tard, j’étais là pour examiner le patient.
Le choc avait causé une hémorragie et de graves lésions dans le canal rachidien qui abrite la moelle épinière. La pression du sang et l’œdème des tissus pinçait les nerfs dans les trous vertébraux ; de minute en minute, le tigre souffrait davantage et perdait l’usage de ses membres postérieurs. Mais la partie antérieure du félin était visiblement pleine de reproches et de fort mauvaise humeur. Quel que fût le problème avec les pattes arrière, les pattes de devant, les griffes et les mâchoires étaient en parfait état. Il fallait donc soigner le tigre dans la cage étroite servant au transport.
C’est là que la douceur et la patience que déployait M. Naumann en dressant personnellement ses tigres depuis leur tout jeune âge reçurent leur récompense.
« Ne craignez rien, affirma Naumann en ouvrant la petite porte de la cage : vous pourrez faire tout ce que vous voudrez, je vais y veiller… »
Il se faufila dans la cage en me faisant signe de le suivre. La femme de Naumann referma la porte derrière nous et la verrouilla. Il y avait tout juste assez de place pour le tigre, Naumann et moi. L’animal gisait sur le plancher, grondant de douleur, incapable de se fouetter les flancs de sa queue molle, engourdie. Naumann s’agenouilla devant le tigre, lui prit tendrement la tête entre ses mains et la serra contre sa poitrine. Il caressa l’animal en lui parlant doucement en allemand. Le tigre cessa de gronder et se détendit.
« Allez-y, dit le dompteur. Il se tiendra tranquille… »
En moi-même, j’admirai sa confiance ! Que mes doigts se posent sur quelque fracture, explorent une zone douloureuse, le tigre restera-t-il aussi tranquille ? Très prudemment, je plaçai mes mains sur le dos musclé du félin, les enfonçant peu à peu, cherchant l’épine dorsale, suivant les vertèbres et descendant vers le bassin. Le tigre se raidissait chaque fois que j’atteignais une zone endommagée, et il gronda souvent. Naumann resserrait alors son étreinte sur la tête du fauve.
L’étape suivante était encore plus délicate. Je voulais suivre les contours du bassin aussi loin que possible et je n’avais qu’une solution : pratiquer un toucher rectal. J’enfilai un doigtier de caoutchouc, le lubrifiai et introduisis lentement mes doigts dans l’anus… La première et, j’espère, la dernière fois que je faisais ça à un tigre adulte et réveillé !… Le tigre gronda et se retourna un peu. La manœuvre ne semblait pas du tout de son goût. Mais je pus m’assurer ainsi qu’il n’y avait pas de fracture du bassin.
L’épine dorsale avait été gravement meurtrie dans sa partie inférieure, mais on pouvait espérer que l’œdème se résorberait et que la moelle épinière reprendrait alors ses fonctions normales. Je préparai des piqûres de produits analgésiques et anti-inflammatoires, ainsi que des médicaments propres à accélérer le renouvellement des cellules abîmées et à dissoudre les caillots sanguins.
Naumann continuait à murmurer des paroles rassurantes à son tigre tandis que je choisissais des aiguilles neuves. Si une réaction brutale risquait de se produire, c’était au moment où j’enfoncerais profondément l’aiguille dans les muscles. Je regardai Naumann : son visage n’était qu’à quelques centimètres des crocs recourbés du félin ; un seul coup de la patte gauche lui aurait ouvert la poitrine aussi aisément qu’une fourchette se plante dans un gigot. Je serrai les dents et fis signe à Naumann que j’allais frapper.
« Allez-y ! dit-il. Il a compris que nous n’étions pas là pour l’embêter… »
Je plantai l’aiguille aussi rapidement que je pus, traversant la peau solide pour l’enfoncer dans le muscle. A mon grand soulagement, le tigre ne s’aperçut même pas de la piqûre et ne se retourna pas. Je pus injecter tous les médicaments. Après avoir quitté la cage, je fis installer une lampe à infrarouge au-dessus du dos du patient, et prescrivis mon régime préféré pour félins malades : une sorte de steak tartare composé de viande hachée, d’œufs crus, de poudre de lait et de farine d’os stérilisée.
Le lendemain, le tigre était plus alerte, mais encore paralysé de l’arrière-train, ce qui entraînait une constipation secondaire. Il était nécessaire de lui donner un lavement. Je préparai un petit seau d’eau chaude, du savon en paillettes et me munis d’une seringue à lavements. De nouveau, Naumann prit la tête du tigre entre ses bras pendant que j’injectai la solution savonneuse. Bientôt, une éruption sonore me gratifia de mousse et d’excréments, au soulagement visible de l’animal.
De jour en jour, le tigre se rétablit ; il retrouva lentement l’usage de ses membres inférieurs ; pourtant, sa paresse intestinale persista deux semaines. Et, au fur et à mesure qu’il devenait plus alerte, il m’était plus difficile de lui donner son lavement. Il se relevait, alors que ma seringue et moi étions toujours reliés à son rectum et, échappant à Naumann, tournait dans sa cage étroite pour essayer d’attraper la personne qui lui faisait des choses innommables ! Jusqu’à ce que Naumann lui reprenne la tête et la coince fermement contre lui, je devais continuer à me tenir aussi près que possible du train arrière, pompant d’une main et traînant mon seau de l’autre. Tant que je tournais dans l’espace exigu et restais derrière lui, l’animal ne pouvait me lancer un coup de griffe ou de dent. Mais si la cage avait été plus large, la constipation aurait fini par triompher…
Enfin, le traitement ne fut plus nécessaire ; de bons breakfasts avec des porridges laxatifs mêlés à la viande du patient suffirent amplement. Le tigre acheva sa convalescence et, quand je fus certain qu’il eût retrouvé la pleine forme, j’autorisai son retour au plongeoir.
Les tigres ont souvent besoin d’un pédicure. Comme tous les chats, ils doivent user leurs griffes en grattant la terre ou, mieux encore, arracher l’enveloppe extérieure trop longue des griffes en raclant les troncs d’arbre. Par malheur, ça ne marche pas toujours ; une griffe peut continuer à pousser et s’incurver, finissant par se planter dans le coussinet de la patte. Alors, les choses tournent mal. La pointe de la griffe cause une plaie douloureuse qui s’infecte bientôt. Tant que la griffe n’est pas coupée et l’extrémité retirée du coussinet, il n’y a pas de guérison possible. Mon rôle est de veiller à ce que ça n’aille pas si loin, et j’examine régulièrement les félins à ma charge et me transforme en pédicure dès que c’est nécessaire.
Plutôt que de pratiquer une anesthésie générale pour une opération aussi anodine, j’essaie de la faire sur l’animal conscient, dans des cages étroites spécialement prévues, comme on en a construit dans de nombreux cirques et zoos. Ces cages-pièges pour lions, tigres, panthères et léopards sont munies de dispositifs ingénieux destinés à immobiliser l’animal rapidement, sans douleur, et dans une position parfaite pour le vétérinaire. Certaines possèdent des cloisons qui se rapprochent les unes des autres, manœuvrées de l’extérieur par un système de câbles et de poulies. D’autres ont un plafond qui descend silencieusement, comme dans les diaboliques lits à colonnes d’Edgar Poe.
Un des ensembles les plus complexes a été construit à Manchester par M. Legge, ancien directeur du zoo. Le tunnel par lequel les animaux passent sans histoire pour quitter leur enclos ou y revenir dissimule un faux plancher et un toit qu’on peut descendre dès que la bête a été coincée par des portes refermées devant et derrière elle.
Le toit, solide filet de corde souple tendu dans un cadre de métal, appuie fermement sur le corps de l’animal et lui interdit le moindre mouvement. Le faux plancher est alors retiré et il ne reste qu’une grille sur laquelle repose le ventre du félin. Au-dessous se trouve une fosse d’inspection où je peux m’accroupir. Bien entendu, je me munis d’une lampe et je peux regarder le ventre et les pieds de mes patients. Il m’est facile d’atteindre une des pattes à travers les barreaux, d’en couper les griffes trop longues et de panser les plaies éventuelles. Je peux aussi, le cas échéant, faire une prise de sang ou une piqûre, ou encore ouvrir un abcès.
Evidemment, j’ai eu quelques ennuis quand je suis descendu soigner mon premier félin. Comme le chat de gouttière qui se sent brusquement saisi par un adversaire venu du néant, le gros chat de zoo témoigne de son étonnement ou de sa peur en faisant la seule chose possible en la circonstance : il relâche sa vessie. Mais entre le matou et le félin, il y a une différence sensible ! Alors que la vessie de votre minet peut contenir une petite, bien que nauséabonde, quantité de liquide, le même organe chez un tigre adulte ou un lion contient souvent près d’un litre ; et, d’une façon ou d’une autre, la bête s’arrange toujours pour que sa vessie soit pleine quand vient le pédicure.
Je n’étais pas au courant de cette faculté qu’ont les félins de contrôler leur torrent urinaire, quand je commençai à travailler dans la cage nouvellement construite de Manchester. A cette époque, je n’avais pas encore fait connaissance de ce lion qui s’approchait d’un pas aimable de la grille qui le séparait d’une petite foule de visiteurs admiratifs ; là, il tournait le dos au public et arrosait adroitement d’urine le premier rang de spectateurs. Tandis que les victimes consternées et trempées reculaient, confuses, sous les rires de ceux du deuxième rang, le lion attendait patiemment, dans la même position, que les rieurs sans méfiance s’avancent pour occuper les places libres. Ils ne pouvaient pas savoir que le lion gardait des réserves ! Quand la foule grossie de tous ceux qui étaient accourus voir ce qui se passait était en bonne place, le félin regardait d’un air triomphant les appareils photo qui crépitaient et lâchait la seconde moitié de sa vessie sur les spectateurs.
La première fois que je descendis dans la fosse, ce fut à la demande d’un photographe de l’Observer qui voulait un reportage sur un vétérinaire de zoo pour le supplément en couleurs du journal. J’avais décidé de faire les choses en grand style, vêtu d’une blouse verte de chirurgien. Le félin fut attrapé et je me glissai dans l’étroite fosse. Prenant une pose favorable pour le photographe qui me mitraillait d’en haut, je rognai une griffe ou deux et les montrai à la caméra.
C’est alors que tout arriva…
Le tigre, au-dessus de moi, ouvrit toutes grandes ses écluses et une cascade de liquide jaune et chaud m’arrosa, pénétrant ma blouse et mes sous-vêtements. Pas moyen d’y échapper. J’essayai de reculer vers la tête du tigre. En tournant le dos, je ne fis qu’offrir mon pantalon à l’inondation. Les félins ont une telle façon de procéder qu’on pourrait les croire munis d’un système de réglage, comme les tuyaux d’arrosage, et l’atmosphère de la fosse fut bientôt noyée dans une sorte d’aérosol…
Je plongeai vers les échelons métalliques scellés dans le mur et les escaladai en hâte… Depuis, je me suis résigné à faire tout mon travail de pédicure en ciré de pêcheur d’Islande, même si les vieilles gens prétendent, au Lancashire, que l’application d’urine est bonne pour la peau…
Mais comment connaîtraient-elles l’effet de celle du tigre ?
OceanofPDF.com