Le vétérinaire volant
Chapitre VII: Un Million de Litres de Sang
CHAPITRE VII
UN MILLION DE LITRES DE SANG
QUAND, ce matin-là, le montreur pénétra dans le grand aquarium des dauphins, le delphinarium à Flamingo Park, il n’en crut pas ses yeux. La profonde piscine dans laquelle Cuddles, l’épaulard, vivait depuis trois ans n’était plus pleine à ras bord d’une belle eau de mer artificielle, mais d’un épais liquide écarlate. Son cœur se serra. Quelque chose de terrible avait dû arriver à l’épaulard ; à coup sûr, l’orque de cinq mètres de long reposait, éventré, sur le fond du bassin.
Mais non ! Avec un jet d’eau vaporisée sortant de ses évents, la tête noire et luisante de Cuddles émergea de cette soupe rouge. Il était vivant. Le montreur descendit rapidement au sous-sol et regarda à travers les hublots sous-marins. Il eut l’impression de vouloir percer un brouillard cramoisi qui ne laissait pas plus de quinze centimètres de visibilité.
C’est quelques jours seulement après mon retour de Java et mes débuts théâtraux aux côtés de Rocky et de Flipper, que je reçus le coup de téléphone affolé du zoo. Je partis aussitôt. De toute évidence, me disais-je, ils se sont pris de panique et ils exagèrent. Les baleines saignent quand elles sont blessées, comme tous les animaux, mais pas au point de rougir un million de litres d’eau ! Bon, d’accord, les épaulards ou baleines tueuses sont de grosses bêtes, et Cuddles pèse plus de deux tonnes, mais combien de sang pensent-ils qu’un animal peut véhiculer dans son appareil circulatoire !
L’horreur effaça toutes ces questions dès que je vis le bassin. C’était vrai : l’eau ressemblait à un sang anémié. Nous savons tous que le sang tache facilement. Tout vétérinaire a été appelé au moins une fois pour un chien qui s’est coupé la patte ; la scène de l’accident ou la maison dans laquelle on a transporté le chien semble avoir été le théâtre du massacre d’une douzaine de cochons. Mais, là, c’était encore plus incroyable.
Cuddles flottait tranquillement au milieu de son bassin. Le noir profond de son corps virait au gris. Quand je l’appelai du bord, il réagit lentement. Ce n’était plus l’animal joyeux et espiègle que je connaissais si bien, qui m’appelait de son cri haut perché chaque fois que je traversais la foule des spectateurs. Il semblait déprimé. Ses gencives et la membrane qui entourait son œil, habituellement d’un rose vif, étaient devenues livides. Je m’enquis de son appétit : zéro ! Pour la première fois depuis son arrivée dans le Yorkshire, Cuddles avait perdu sa fantastique voracité pour les harengs et les maquereaux. Il refusait même le plus petit poisson.
Mon inquiétude s’accrut. Je ne me suis jamais senti aussi proche d’aucun animal que de Cuddles. En dépit du nom ou surnom de baleine tueuse, l’épaulard se comporte généralement en captivité de façon courtoise et douce envers les hommes qui le soignent. J’étais là quand Cuddles arriva, par une glaciale nuit d’hiver, charmant bébé rebondi dont les dents perçaient à peine. Pendant plusieurs étés, nous avions joué ensemble dans l’eau. Il adorait flotter verticalement et me serrer entre ses nageoires pour que je chatouille de l’orteil son ventre lisse et doux. Nous nous étions amusés à tirer sur un vieux pneu, chacun de notre côté ; il m’avait promené sur son dos, soit devant son aileron dorsal soit derrière, sur ce que j’appelais le strapontin et où la chevauchée était plus rude et plus drôle. Cuddles pouvait jouer des jours entiers.
Comme patient, il était parfait. Martin Padley, son dresseur, et moi avions inventé un brancard pour les examens, sorte de traîneau qui glissait hors de la piscine sur des rails télescopiques. Non seulement Cuddles ne faisait pas d’histoire pour y monter et aller se faire examiner ou vacciner, mais il montrait une certaine répugnance à quitter ce lit aquatique. Martin avait beaucoup plus d’ennuis à l’en faire sortir qu’à l’y faire monter. Je me souvenais de ce jour affreux où il avait avalé la trompette en plastique d’un enfant. Il s’était soumis gentiment à un pompage d’estomac. De même, il s’était montré merveilleusement coopératif comme donneur, dans une unique tentative d’insémination artificielle à longue distance sur une orque du zoo de Cleethorpes. Enfin, c’est sur lui que j’avais expérimenté la plupart des techniques et testé les médicaments propres aux cétacés.
Ce jour-là, il semblait bien que j’allais perdre mon ami à cause de quelque mystérieuse catastrophe.
En priorité, il était nécessaire de déterminer d’où sortait le sang. Aucune blessure n’était visible sur la surface supérieure du corps quand Cuddles émergeait. J’enfilai une combinaison de plongée et sautai à l’eau. Elle sentait mauvais. Je nageai vers mon ami et le serrai contre moi. Cuddles me fixa de ses yeux ronds et sombres mais ne fit aucun mouvement pour me prendre entre ses nageoires, comme d’habitude. Les larmes épaisses, signe de bonne santé chez les orques, ne coulaient plus des paupières. Saigné à blanc, Cuddles se déshydratait.
Je palpai son dos et sa queue : pas trace de blessure. Utilisant sa nageoire de droite pour faire levier, je le fis rouler sur lui-même. Son ventre blanc apparut ; là non plus, pas de blessure. Il ne restait que deux hypothèses : le sang sortait avec son urine ou dans ses selles. Soudain, tandis qu’il flottait semblable à un canot renversé, un jet de ce qui me parut du sang pur jaillit de son anus : Cuddles souffrait d’une hémorragie intestinale grave.
Je sortis de la piscine et donnai ordre de la vider immédiatement. Quel que fût le mal, il avait frappé de façon imprévisible. Jusqu’au départ du personnel du delphinarium, la veille au soir, Cuddles avait été parfaitement normal. L’hémorragie semblait affecter le gros intestin. Si la source en avait été dans l’estomac ou dans l’intestin grêle, le sang en partie digéré aurait pris une teinte plus sombre avant d’être rejeté. Une infection bactérienne ou virale avait dû provoquer une ulcération rapide de la muqueuse intestinale. S’il s’agissait d’une bactérie, la coupable pouvait bien être la diabolique salmonella, responsable de diarrhées hémorragiques chez d’autres animaux.
Quoi qu’il en soit, il fallait d’abord laisser descendre Cuddles sur le fond du bassin, pratiquer ensuite un examen complet et faire des prises de sang pour déterminer la gravité de son état. Il fallait ensuite stopper l’hémorragie et remplacer le liquide perdu. Quand le volume de sang devient insuffisant pour transporter assez d’oxygène aux organes vitaux, l’état de choc s’instaure rapidement et la mort suit de près.
Mais, comment augmenter la quantité de sang de Cuddles ? Par une transfusion ? Dans l’idéal, il m’aurait fallu plusieurs litres de sang d’épaulard, et ce n’est pas le genre de produit qu’on peut se procurer facilement à la première banque du sang venue ! Nous savions qu’il y avait probablement trois grands groupes sanguins chez les dauphins, mais personne n’avait la moindre idée des groupes sanguins des orques. Les épaulards captifs les plus proches se trouvaient en Amérique. Peut-être certains de mes collègues américains possédaient-ils un petit stock de sang ?
Je téléphonai à tous les grands zoos des Etats-Unis pour exposer mes ennuis. Personne n’avait de sang en réserve, et personne n’avait jamais été mis en face d’un tel problème. Mon ami, le docteur White, du Miami Seaquarium, avait connu un cas d’hémorragie grave chez un épaulard qui était passé à travers un des hublots sous-marins de son bassin. Il avait fallu de multiples interventions chirurgicales et une intense thérapeutique, mais on n’avait pas fait de transfusion.
Quelqu’un pourrait-il offrir un de ses orques pour donner dix ou vingt litres de sang ?… J’aurais pu faire expédier rapidement le sang par le premier vol de la Pan-Am ou de TWA. La réponse ne varia pas : les animaux étaient trop précieux ; d’autre part, il était impossible d’assécher les bassins au beau milieu de la saison. De toute façon, comment pouvais-je être sûr, sans perdre des jours à faire des tests, que le sang de ces animaux serait compatible avec celui de Cuddles ? J’abandonnai toute idée de transfusion sanguine…
Les pompiers arrivèrent. Chaque fois qu’il était nécessaire d’accélérer la vidange du bassin, nous demandions leur aide. Une demi-heure plus tard, un épaulard d’un gris sombre inhabituel et d’un blanc livide, gisait sur le fond de ciment, tandis que des employés l’arrosaient avec des lances et des seaux pour éviter que la peau ne sèche. Je descendis faire une prise de sang dans une des grosses veines de sa queue. Même à l’œil nu l’échantillon semblait pâle et fluide. Les analyses furent menées rapidement dans le laboratoire situé non loin du bassin. Ainsi que je le redoutais, Cuddles avait perdu beaucoup de sang. Son taux d’hémoglobine, normalement de 17 grammes pour 100 cc de sang, était tombé à 10 grammes. Le nombre de globules rouges s’était également effondré. Mais les autres examens ne montraient pas trace d’infection bactérienne ni de troubles hépatiques ou rénaux.
Un montreur apporta au laboratoire ce qui ressemblait à un petit morceau de papier blanc mouillé.
« Cuddles vient juste de rejeter du sang, dit-il ; et il y avait ça dedans. »
L’échantillon était collant et fragile. Je le jetai dans une coupelle et le remuai avec un agitateur ; il se déroula peu à peu et j’obtins une mince pellicule blanche grande comme un timbre-poste. Mais cette pellicule n’était pas intacte : elle portait deux ou trois petits trous ronds bordés de tissu rouge-brun. J’avais là un morceau de muqueuse intestinale et les trous étaient des ulcères pigmentés de sang. La découverte était d’importance, mais peu encourageante. Cuddles saignait de multiples ulcères intestinaux. S’il y en avait tant sur ce fragment minuscule, combien de milliers d’autres devaient exister si les trente mètres de boyaux étaient atteints !
Le fragment de muqueuse et les autres échantillons furent envoyés au laboratoire bactériologique pour un examen urgent et je me retrouvai devant le première problème : comment remplacer le sang perdu ? Bien qu’elles n’aient aucun pouvoir d’oxygénation, les transfusions de plasma artificiel peuvent combattre l’état de choc et prévenir un véritable affaissement des vaisseaux sanguins. J’estimai qu’il me faudrait au moins quarante litres de sérum et un appel urgent fut lancé à l’Hôpital général de Leeds. On accepta aussitôt de nous fournir cent bouteilles de sérum et on nous les expédia par une voiture rapide escortée de motards de la police.
En attendant, j’injectai d’autres médicaments à Cuddles à l’aide d’une aiguille de trente centimètres de long : vitamines, antibiotiques et anti-inflammatoires. J’injectai également des sels de fer solubilisés. Dix à quinze jours seraient nécessaires pour que ce fer puisse se fixer en hémoglobine, mais Cuddles aurait besoin de réserves s’il se remettait.
Dès que les caisses de sérum arrivèrent, je me mis au travail. Je me servis d’un tube semblable à celui que j’avais employé quelques semaines plus tôt pour faire un électrocardiogramme à Cuddles. Ce tube devrait être placé avec précision dans une des veines de la queue. Chez les dauphins et les épaulards, veines et artères de la surface du corps sont très enchevêtrées, pour des raisons de régulation thermique. Une goutte de liquide d’une piqûre intraveineuse passant dans une artère peut provoquer des effets désastreux, escarres et nécrose d’une grande surface de peau.
M’agenouillant sous la large queue de Cuddles, je plantai mon tube, m’assurant à plusieurs reprises que le sang qui giclait sortait bien d’une veine. Quand j’en fus certain, je reliai le tube à une bouteille de sérum et plaçai une valve pour régler le débit. Un gardien monta sur une chaise, tenant la bouteille assez haut : ainsi le liquide ne serait pas refoulé par la forte pression sanguine de Cuddles.
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Lentement, le liquide doré coula dans le système de l’épaulard.
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Lentement, le liquide doré coula dans le système de l’épaulard. Au bout de dix minutes, je branchai une seconde bouteille. Bien que le sang des cétacés ne se coagule pas facilement, je prévoyais quelques ennuis avec le tube placé dans la veine et j’avais utilisé un produit chimique pour éviter la formation des caillots ; je pensais néanmoins qu’il faudrait changer souvent le tube. En fait, au fil des heures, on n’eut à changer que les bouteilles et les gardiens qui les portaient. Cuddles fut parfait, selon son habitude. Pas une fois il ne protesta ni ne bougea.
L’homme qui maintenait la queue de l’animal en l’air refusa d’être relevé. Lui aussi aimait profondément l’animal et voulait faire tout ce qui était en son pouvoir pour l’aider. Il faisait froid et humide au fond de la piscine ; j’envoyai chercher une bouteille de rhum pour nous réchauffer. De temps en temps, j’insistai pour que l’homme qui tenait la queue boive une bonne rasade à la bouteille. Je prenais tant de soins de la santé de ce gardien que je ne me rendis pas compte du nombre de gorgées prises pendant ces dix heures. Quand tout fut fini, je m’aperçus que le brave homme était complètement soûl et on dût le sortir du bassin sur le brancard servant à transporter les dauphins.
On commença à remplir le bassin. A ma grande joie, quand le niveau atteignit deux mètres, Cuddles accepta quelques poissons. Tandis qu’il ouvrait la gueule pour les prendre, j’eus le spectacle affreux de de son fond de gorge d’un blanc de craie ; mais, au moins, Cuddles mangeait. Je fis cesser le remplissage à deux mètres cinquante. C’était agréable de revoir l’eau claire et bleue, mais l’épaulard continuerait-il à saigner ?
Le lendemain matin, je retenais ma respiration en revenant au delphinarium. Mon cœur se serra quand je vis l’expression morose des employés. De nouveau, l’eau de la piscine était écarlate. On vida immédiatement le bassin et je refis une prise de sang. Le taux d’hémoglobine et le nombre de globules rouges avaient encore baissé, et bien au-dessous du seuil où une transfusion totale de sang se révèle nécessaire chez l’homme.
Je repris mes transfusions de plasma, fit quelques piqûres et plaçai une sonde stomacale. Cuddles accepta tout avec philosophie. Par la sonde, j’introduisis une mixture rose que j’avais préparée dans une bassine. Elle contenait de l’eau, des sels minéraux pour remplacer ceux qui avaient été perdus au cours de l’hémorragie, du glucose, du sirop d’églantier, du kaolin
pour soulager les intestins enflammés et… de la Guinness[2]. Ce cocktail évitant les papilles gustatives de Cuddles, je ne crois pas qu’il put y prendre plaisir.
Le lendemain, le baromètre parut virer au beau : Cuddles n’avait pas saigné de la nuit et il montrait un appétit grandissant. Le jour suivant se leva pour la troisième fois sur le spectacle navrant d’une eau sanguinolente ; pourtant les analyses prouvèrent que la perte de sang avait été réduite et que le taux d’hémoglobine, bien que toujours au-dessous du minimum critique, tendait à se stabiliser. Mon inquiétude persistait, mais ce n’était plus tout à fait du désespoir. Je repris mes piqûres et la nourriture par sonde.
Les résultats revinrent du labo : aucune bactérie ne pouvait être incriminée. La cause des ulcères demeurait un mystère (et le demeure encore à ce jour !). Je crois, cependant, qu’on peut accuser un virus. Cuddles continuait à bien manger et il consentit même à jouer un peu. Il ne saigna pas le jour qui suivit cette troisième hémorragie, ni le jour après. Mon espoir renaissait. L’épaulard était toujours pâle, mais il se remettait rapidement. En guise de fortifiant, je lui donnais du poisson farci avec de gros morceaux de boudin noir du Lancashire, excellente spécialité locale faite de sang et de lard.
Cuddles ne saigna plus jamais et sa guérison se poursuivit sans incidents. Deux semaines après sa première hémorragie, son sang était redevenu à moitié normal ; à la cinquième semaine, les analyses furent pleinement satisfaisantes. Je n’avais plus besoin de dissimuler le boudin noir dont il avalait des mètres avec voracité et il ouvrait grande sa bouche redevenue rose saumon pour que j’y verse des bouteilles entières de Guinness mousseuse.
Il y a bien des choses que je ne comprends pas dans cette crise hémorragique, et je me demande si on saura jamais lequel de mes traitements a sauvé Cuddles. Les transfusions ont certainement évité la mort par collapsus ou des complications circulatoires, ou peut-être est-ce le kaolin ou les remèdes anti-inflammatoires ou le boudin noir qui ont stoppé la progression des ulcères ; ou encore, si un virus était responsable, Cuddles a pu rapidement produire des anticorps qui sont venus à bout de l’ennemi.
Une femme du Devonshire, secrétaire du directeur de Flamingo Park, a un point de vue très différent sur cette affaire. Nous en discutions ensemble, quelque temps après, et elle me raconta ce qu’elle avait fait pour venir en aide à l’épaulard mourant.
« A sa troisième hémorragie, j’ai téléphoné à une femme d’expérience de mon village, sur la côte ouest, me dit-elle. Elle fait de la magie blanche et soigne les verrues, les orgelets et les rhumatismes. Elle a une excellente réputation et on ne lui connaît pas d’échecs.
— Et que vous a-t-elle dit ?
— Je lui ai expliqué brièvement ce qui se passait au delphinarium et elle m’a répondu que tout allait s’arranger et que l’hémorragie cesserait au moment même où je reposerais le récepteur… »
Cela me parut la plus ridicule des âneries mais j’avais un certain respect pour cette femme intelligente et avisée.
« Vraiment ? dis-je. Et vous rappelez-vous quelle heure il était quand vous avez cessé de parler à votre amie ?
— Bien sûr, répondit-elle avec un sourire étrange. Il était huit heures et demie du matin. »
J’allai consulter le livre des rapports du delphinarium. Jour après jour, on porte là les moindres détails concernant les baleines et les dauphins, malades ou en bonne santé. Le matin de la troisième hémorragie de Cuddles, un gardien avait noté la dernière fois où on avait vu l’épaulard rejeter du sang. Et il avait indiqué l’heure : 8 h 31…
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