L'École des femmes, suivi de Robert et de Geneviève

Première Partie

 

 

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En 1913, comme je venais d’avoir quinze ans, ma mère me fit entrer au lycée, malgré la vive désapprobation de mon père ; mais, de volonté faible en dépit de ses airs assurés, mon père cédait toujours, quitte à se payer de sa défaite en une menue monnaie de critiques continuelles. Cette éducation de lycée fut responsable, selon lui, de ce qu’il appela mes « écarts de pen-sée », puis, plus tard, de mes « écarts de conduite ».

Je tiens de ma mère un certain goût pour le travail, et une assiduité naturelle qu’elle encourageait en feignant de s’instruire à travers moi. Lorsque je rentrais du lycée, elle m’aidait à mes devoirs, apprenait avec moi mes leçons, et je lui rapportais tout ce que j’avais appris en classe, comme d’autres raconteraient ce qu’ils ont vu ou entendu dans une sortie en ville. C’est ce qui lui donna, je crois, l’illusion que je pusse avoir eu sur elle plus d’influence qu’elle n’en avait eu sur moi. Cette il-lusion – si c’en est une – elle cherchait à me la donner à moi-même, et rien ne servit plus à me mûrir, à entretenir mon zèle et une certaine confiance en soi, qui lui manquait.

Je dois également à ma mère un ardent désir, un besoin de me rendre utile, et si déjà ce désir existait naturellement en moi, sommeillant, elle sut l’éveiller, l’aviver sans cesse. Il était ali-menté chez ma mère par un extraordinaire amour pour les pauvres, les souffrants et tous ceux que mon père appelait (que ma mère se refusait d’appeler) « nos inférieurs ». J’ai d’autant plus à cœur de le dire que ni le journal de ma mère, ni le plai-doyer de mon père, n’en laisse rien connaître. Ma mère se dé-pensait et se dévouait non seulement sans ostentation, mais même en se cachant, comme de tout ce qui eût pu lui attirer

– 120 – quelques louanges. Cette pudeur extrême et cette modestie (que je n’ai pas héritées d’elle, il faut bien que je l’avoue) étaient telles que l’on pouvait vivre près d’elle longtemps sans se douter de ses vertus. Mon père avait, tout au contraire, un aussi cons-tant souci de se faire valoir que ma mère de s’effacer. Il semblait qu’il attachât plus de prix à l’apparence de la vertu qu’à la vertu même. Je ne pense pas qu’il fût précisément un hypocrite et qu’il ne cherchât pas à devenir tel qu’il se montrait ; mais chez lui le geste ou la parole précédait toujours l’émotion ou la pen-sée, de sorte qu’il restait toujours en retard et comme endetté envers lui-même. Ma mère souffrait beaucoup de cela ; et je l’aimais trop pour ne pas détester mon père.

En classe, ma voisine de droite était, de toutes mes cama-rades, celle qui attirait et retenait le plus mon regard. De peau brune, ses cheveux noirs bouclés, presque crépus, cachaient ses tempes et une partie de son front. On n’eût pu dire qu’elle était précisément belle, mais son charme étrange était pour moi beaucoup plus séduisant que la beauté. Elle s’appelait Sara et insistait pour qu’on ne mît pas d’h à son nom. Lorsque, un peu plus tard, je lus Les Orientales, c’est elle que j’imaginais, « belle d’indolence », se balancer dans le hamac. Elle était bizarrement vêtue, et l’échancrure de son corsage laissait voir une gorge formée. Ses mains rarement propres, aux ongles rongés, étaient extraordinairement fluettes.

– Qu’est-ce que vous avez à me reluquer comme ça ? – me dit-elle brusquement le premier jour.

Je détournai les yeux en rougissant beaucoup et n’osai lui dire que je la trouvais ravissante. Les autres élèves ne sem-blaient pas de mon avis et, dans les conversations que je surpris, on s’accordait à critiquer son teint de « bohémienne ». Son air grave et le presque constant froncement de ses sourcils, qui plissait légèrement son beau front, semblaient indiquer une tension de volonté singulière, une attention… j’aurais voulu sa-voir à quoi, car ce n’était certes pas au cours. Lorsqu’il arrivait

– 121 – qu’on l’interrogeât, on se rendait aussitôt compte qu’elle n’avait rien écouté ; et si, dans ses moments de tension, elle paraissait plus âgée qu’aucune de nous, encore qu’elle me dît être exacte-ment de mon âge, de brusques élans de joie, des sortes de transes de gaieté, la replongeaient aussitôt après dans l’enfance.

Dès les premiers jours, je m’épris pour elle d’un sentiment confus que je n’avais jamais encore éprouvé pour personne et qui me paraissait si neuf, si étrange, que je doutais si c’était bien moi, Geneviève, qui l’éprouvais, et si ne m’envahissait pas une personnalité étrangère qui me dépossédait de ma volonté et de mon corps. Cependant Sara semblait me remarquer à peine, et je ne sais de quelle extravagance je me sentais capable pour atti-rer son attention. Je cherchais ce qui pouvait lui plaire ; elle semblait malheureusement insensible à tous les succès scolaires et je me dépitais qu’elle parût si peu remarquer les miens. Lors-que je lui parlais, elle me répondait à peine ; ce que je lui disais ne semblait jamais l’intéresser. Elle était certes loin d’être sotte et son prestige, à mes yeux, était tel que je ne pouvais croire qu’elle ne fût pas supérieure dans quelque domaine ; mais je ne pouvais découvrir en quoi. Certain jour de concours de récita-tion, j’eus une brusque révélation. Après que plusieurs élèves et moi-même nous eûmes plus ou moins péniblement ressassé les stances du Cid, le songe d’Athalie ou le récit de Théramène, sans autre souci que de ne point trébucher et comme si ces vers n’eussent été écrits qu’en vue d’exercer notre mémoire, notre maîtresse de français appela Sara :

– Quitter votre place, venez devant la chaire et montrez-nous comment on doit dire les vers.

Sara, sans gêne aucune, s’avança puis, face aux élèves, commença de réciter la première scène de Britannicus. Sa voix, plus pleine et plus grave que d’ordinaire, prenait une sonorité que je ne lui connaissais pas encore. Ainsi que les autres élèves j’avais appris ces vers par cœur ; notre maîtresse nous les avait commentés, en avait fait valoir les mérites, mais je ne m’étais

– 122 – pas encore avisée de leur beauté. Celle-ci m’apparut soudain à travers la récitation de Sara ; et un frisson quasi religieux coula le long de mon dos, me secoua tout entière tandis que les larmes emplissaient mes yeux. La maîtresse elle-même semblait émue.

– Mademoiselle Keller, – dit-elle enfin, après que la récita-tion fut finie, – nous vous remercions toutes. Avec les dons que vous avez, vous êtes inexcusable de ne pas travailler davantage.

Sara fit une courte révérence ironique, une sorte de pi-rouette, et rejoignit sa place auprès de moi.

J’étais toute tremblante d’une admiration, d’un enthou-siasme que j’eusse voulu pouvoir lui exprimer, mais il ne me ve-nait à l’esprit que des phrases que je craignais qu’elle ne trouvât ridicules. La classe était près de finir. Vite, je déchirai le bas d’une feuille de mon cahier ; j’écrivis en tremblant sur ce bout de papier : « Je voudrais être votre amie » et glissai vers elle gauchement ce billet.

Je la vis froisser le papier ; le rouler entre ses doigts. J’espérais un regard d’elle, un sourire, mais son visage restait impassible et plus impénétrable que jamais. Je sentis que je ne pourrais supporter son dédain et m’apprêtais à la haïr.

– Déchirez donc ça, – lui dis-je d’une voix contractée. Mais, soudain, elle redéplia le papier, passa sa main dessus pour l’aplanir, et comme ayant pris une résolution… À ce moment, j’entendis mon nom : la maîtresse m’interrogeait. Je dus me le-ver, je récitai de manière machinale un court poème de Victor Hugo qu’heureusement je savais fort bien. Dès que je fus ras-sise, Sara glissa dans ma main le billet au verso duquel elle avait écrit : « Venez chez nous dimanche prochain, à trois heures. » Mon cœur se gonfla de joie et, enhardie :

– Mais je ne sais pas où vous habitez !

Alors, elle :

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– Passez-moi le papier.

Et tandis que, la classe finie, les élèves rassemblaient leurs affaires et se levaient pour partir, elle écrivit au bas du billet : « Sara Keller, 16, rue Campagne-Première. »

J’ajoutai prudemment :

– Je ne sais pas encore si je pourrai ; il faut que je demande à maman.

Elle ne sourit pas précisément, mais les coins de ses lèvres se relevèrent. Ça pouvait être de la moquerie ; aussi ajoutai-je bien vite :

– Je crains que nous ne soyons déjà invitées. Habitant dans un tout autre quartier et assez loin du lycée, je devais me sépa-rer de Sara dès la sortie ; d’ordinaire je m’en allais seule et très vite. Ma mère, qui voulait me marquer sa confiance, ne venait pas me chercher, mais elle m’avait fait promettre de rentrer tou-jours directement et de ne m’attarder point à causer avec les autres élèves. Ce jour-là, je courus durant la moitié du trajet, tant j’étais pressée de lui faire part de la proposition de Sara. Je n’étais pas du tout sûre que ma mère acceptât, car, en dehors du lycée, elle ne me laissait que rarement sortir seule. D’ordinaire je n’avais rien de caché pour ma mère ; pourtant je ne sais quelle pudeur m’avait jusqu’alors retenue de lui parler de Sara. Je dus tout dire en une fois : et la récitation de Britannicus et mon enthousiasme que je ne cherchai pas à cacher, et même cette attirance singulière que j’aurais été bien incapable de taire et qui se marquait malgré moi dans mon récit. Comme j’avais enfin demandé : « Est-ce que tu me permettras d’y aller ? » maman ne répondit pas aussitôt. Je savais qu’elle avait toujours peine à me refuser quelque chose :

– Je voudrais d’abord en savoir un peu plus sur ta nouvelle amie et sur ses parents. Lui as-tu demandé ce que faisait son père ?

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J’avouai que je n’y avais pas songé, et promis de m’en in-former. Deux jours nous séparaient encore du dimanche.

– Demain, je viendrai te chercher à la sortie, – ajouta ma mère ; – tu tâcheras de me présenter cette enfant ; je voudrais la connaître.

Ce samedi, j’observai Sara en me demandant anxieusement l’impression que maman pourrait avoir d’elle. Il me parut que sa mise était plus négligée qu’à l’ordinaire ; en particulier sa coif-fure était dans un grand désordre.

– Arrangez un peu vos cheveux, – lui dis-je enfin crainti-vement.

– Pourquoi ?

– Parce que maman va venir me chercher. Elle voudrait vous connaître.

– Oui ; avant de savoir si elle doit vous laisser venir di-manche, n’est-ce pas ?

Je ne pus protester ; pourtant je n’aurais pas voulu paraître trop sous la tutelle de ma mère.

– Peut-être, – dis-je. – Oh ! je voudrais tant que vous lui plaisiez ! Je me retins d’ajouter : « et qu’elle vous plaise aus-si… », mais aussitôt je m’inquiétai de la robe et du chapeau qu’aurait mis ma mère.

– Ça ne m’amuse pas beaucoup, cet examen, – dit Sara.

Pourtant, à la sortie, elle ne s’échappa point, comme je le craignais. Maman était devant la porte. Je pense qu’elle-même était soucieuse de plaire à mon amie ; jamais elle ne m’avait pa-ru plus charmante.

– Geneviève m’a beaucoup parlé de vous, – dit-elle à Sara, avec une affabilité exquise. – J’aurais voulu vous entendre réci-

– 125 – ter ces vers de Racine. Ils sont si beaux… Mais je pense que vous ne les auriez pas si bien dits si vous ne les aimiez pas.

Manifestement elle cherchait ce qui pût inviter l’autre à parler. Sara était certainement beaucoup moins troublée que moi.

– Oh ! oui, – dit-elle aussitôt ; – mais j’aurais préféré réci-ter du Baudelaire.

Je n’avais encore rien lu de Baudelaire et craignais que maman ne le connût pas davantage ; allait-elle le laisser pa-raître ?

– Quoi, par exemple ?

– Oh ! de préférence La Mort des Amants.

Je sentis que je rougissais. Sûrement ce titre allait scanda-liser ma mère. Je la regardai. Elle souriait :

– Mais ce n’est sans doute pas de la poésie pour lycée, – dit-elle. – Vous avez des frères et des sœurs ?

– Un frère plus âgé qui fait son service militaire en Algérie ; puis, comme allant au-devant d’une question de ma mère : – Mon père est peintre.

– Quoi ! – s’écria maman, – vous seriez la fille d’Alfred Kel-ler dont tout le monde admirait les toiles au Salon dernier ? Ce-la m’explique vos goûts d’artiste.

J’étais ravie d’apprendre que le père de Sara était célèbre ; mais soudain le front de maman se rembrunit, et à ma conster-nation, elle ajouta :

– Je sais que vous avez invité Geneviève pour dimanche ; malheureusement elle ne sera pas libre.

Et, comme Sara ripostait un peu sèchement :

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– Je regrette.

– Ce sera pour une autre fois, – dit ma mère en lui rendant la main.

Et, sitôt que Sara nous eut quittées :

– Mais, tu ne m’avais pas dit… C’est une juive !

Ce mot ne signifiait presque rien pour moi. Je connaissais l’Histoire sainte, je savais ce que les juifs avaient été autrefois mais point du tout ce qu’ils pouvaient être aujourd’hui. Une im-perceptible nuance dans le ton de sa voix m’avait heurté dou-loureusement le cœur.

– Une juive ? – m’écriai-je. – À quoi reconnaît-on cela ?

– Il m’a suffi de la voir. Elle est du reste très jolie. – Et, comme suivant à la fois deux idées : – Du reste il y a beaucoup de juives au lycée.

Alors je hasardai :

– Est-ce parce qu’elle est juive que tu ne me laisses pas al-ler chez elle ? Pourquoi lui as-tu dit que je n’étais pas libre ? Tu sais bien que ça n’est pas vrai.

– Mon enfant, je ne pouvais pas lui dire brutalement que nous refusions son invitation. Ce n’est pas sa faute si elle est juive et si son père est un artiste. Je ne voulais pas la peiner. D’ailleurs, – ajouta-t-elle en voyant mes yeux pleins de larmes, – les juifs ont beaucoup de qualités et certains d’entre eux sont très remarquables. Mais je préfère ne pas te laisser aller dans un milieu si différent du nôtre, avant d’avoir pris quelques rensei-gnements.

– Oh ! maman, j’aurais tant voulu…

 

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– Mon enfant, pas cette fois. N’insiste pas. Du reste, il est trop tard… – Puis, plus tendrement : – Voyons, Geneviève, tu sais bien que cela me fait de la peine de te peiner.

Oui, je le savais bien ; mais ma mère, en me refusant, me paraissait céder à des raisons de convenances, et qui venaient moins d’elle-même que de notre entourage, de notre situation, de notre rang social ; je sentais cela vaguement ; et d’ordinaire elle m’enseignait à ne pas tenir compte de ces raisons-là. Pour-tant il était tout naturel qu’elle ne me laissât pas fréquenter, si jeune et si malléable encore, des inconnus peut-être peu re-commandables. Cela aussi je le sentais vaguement ; et, au fond de moi, sans doute j’approuvais sa décision. Mais il me semblait qu’un amoncellement de conventions me séparait de ma nou-velle amie, et j’en éprouvais une tristesse affreuse.

– Du reste, – reprit ma mère après un long silence, – je ne t’empêche pas de voir ta camarade ; peut-être même pourras-tu l’inviter à venir chez nous. Je te dirai cela plus tard.

Certainement elle se désolait d’avoir dû me causer ce cha-grin ; on eût dit qu’elle cherchait à s’en excuser presque et qu’elle eût voulu l’adoucir. Mais il devait s’y ajouter bientôt une peine encore plus vive. Lorsque je revis Sara, le lundi suivant :

– C’est dommage que votre mère ne vous ait pas laissée ve-nir, – me dit-elle aussitôt. Puis, avec une sorte de cruauté, et comme s’amusant à mêler aux regrets que je pouvais avoir l’amer poison de la jalousie : – Gisèle était là. Papa nous a me-nées au Palais de Glace. Gisèle s’est foulé le pied. C’est pour ça qu’elle n’a pas pu venir en classe ce matin. Mais nous nous sommes royalement amusées.

Gisèle Parmentier était la meilleure élève de notre classe. Son père, mort depuis longtemps, avait été un remarquable pro-fesseur au Collège de France, avais-je entendu dire. Sa mère était Anglaise. Gisèle, son unique enfant, parlait l’anglais aussi bien que le français. Son intelligence était plutôt profonde que

– 128 – vive. Il ne semblait pas qu’elle eût à faire aucun effort pour se maintenir à la tête des autres élèves du lycée. Mais c’était plutôt encore son intimité avec Sara qui me l’avait fait remarquer. Toutes deux avaient ensemble de longs entretiens, et Sara ne causait guère qu’avec elle. Gisèle, par contre, aux récréations était souvent fort entourée et ne semblait faire nulle attention à moi, « la nouvelle ». Elle occupait une place à l’autre extrémité de la classe et je ne pouvais l’approcher que pendant les minutes de récréation où les élèves s’égaillaient dans une vaste cour plantée d’arbres. Certain jour, comme je m’approchais d’un groupe fort animé dont Gisèle occupait le centre, une élève brusquement, se tournant vers moi, me demanda mon avis sur je ne sais plus quel sujet épineux sur lequel il semblait qu’on ne pût se mettre d’accord, et, comme je ne répondais pas aussitôt, une autre élève s’était écriée :

– Vous voyez bien que mademoiselle est beaucoup trop bien élevée pour oser se prononcer. Elle craindrait de se com-promettre.

Cette apostrophe m’apparut la plus injuste du monde. Je me sentis aussitôt capable de tout pour prouver à Gisèle que je méritais une estime qu’on semblait ne point vouloir m’accorder ; pour lui prouver, et me prouver à moi-même, que la peur de me compromettre ne m’arrêterait point, en dépit de ma réserve et de mon air « trop bien élevé ». Capable de… mais précisément : je ne savais de quoi. Je haussai les épaules et murmurai :

– Celles qui parlent le plus ne sont pas celles…

– Qu’est-ce qu’elle dit, qu’est-ce qu’elle dit ? – s’écrièrent confusément plusieurs.

– Ne sont pas toujours celles qui agissent.

Aussitôt dite, ma phrase me parut absurde. Heureusement elle ne fut pas relevée.

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Quand Sara m’annonça que Gisèle s’était foulé le pied, je sentis une mauvaise joie. Quelques jours de répit, pensai-je. Gi-sèle et Sara étaient les deux seules élèves avec qui je souhaitais me lier. Dédaignée par l’une et contrainte par ma mère de refu-ser les avances de l’autre, je sentais péniblement ma solitude et m’enfonçais dans la mélancolie, lorsque ma mère, qui certaine-ment remarquait ma tristesse, m’annonça qu’elle avait décidé mon père à écrire au père de Sara pour le convier avec elle à une de nos réunions du jeudi soir.

Ma mère n’avait pas de « jour » et même professait, pour toutes les obligations mondaines, une aversion que mon père ne cessait de lui reprocher. Il la tenait pour responsable de ses échecs ; car, comme ceux qui n’ont pas grande valeur person-nelle, il se plaisait à croire que tout s’obtient par intrigue ou par entregent. Je crois que le plus clair de ce qu’il appelait pompeu-sement son « travail » consistait en courbettes à faire ou à rece-voir, dont il tenait compte très exact. Je comprends de reste que ma mère ne se pliât pas à ces pratiques où, disait-elle, s’émousse la conscience et certain sentiment de probité morale et intellec-tuelle qu’elle souhaitait préserver en moi. Aucune raison ne peut me retenir de juger mon père encore plus sévèrement qu’elle ne fait elle-même dans son journal. J’estime que rien ne peut fausser davantage le caractère d’un enfant que de lui impo-ser un respect de commande pour des parents, dès que ceux-ci ne sont pas respectables. Ma mère, par contre, méritait ma vé-nération, et mon amour pour elle était presque de la dévotion, quant à mon père, je cessai vite de le prendre au sérieux. Sans doute les réflexions que voici n’étaient point encore celles de l’enfant que j’étais alors. Mais déjà je m’impatientais de l’entendre se contredire, soutenir comme siennes des opinions que je savais empruntées, mettre en avant des sentiments su-blimes qu’il était incapable d’alimenter ou faire étalage de con-victions intransigeantes qui cachaient mal le caractère le plus pliable et le plus complaisant qui soit. Il appelait volontiers ses menus essoufflements moraux : du « savoir-vivre », et excellait à mettre ses déconvenues sur le compte de sa délicatesse, de sa

– 130 – probité « excessive », de ses scrupules, avec une ingéniosité et une ingénuité qui exaspéraient ma pauvre mère. Elle en parle d’ailleurs beaucoup mieux que je ne saurais le faire et ce que j’en dis n’y ajoute rien.

Combien de lecteurs vont s’indigner de m’entendre m’exprimer aussi librement sur mon père ! Ce n’est pas pour ces lecteurs que j’écris, et je suis bien décidée à passer outre à toutes les considérations de prétendue convenance, de décence ou de pudeur. Mon récit n’a raison d’être que parfaitement franc ; si cette franchise prend parfois couleur de cynisme, je crois que cela vient surtout de l’habitude invétérée qu’on a de regarder de travers et de n’aborder point, ou qu’avec un tas de circonlocutions rassurantes, certains sujets que je me propose de regarder en face, comme ils méritent de l’être.

Je crois (mais ce sont mes réflexions d’aujourd’hui dont je fais part), je crois de plus en plus fermement qu’il est bien peu de nos maux qui ne soient dus à l’ignorance et dont le remède puisse être cherché sans un préalable éclairement net et cru des questions. Les considérations de pudeur et de morale n’ont que faire ici ; elles ne tendent qu’à fausser tous les problèmes. Et certains de ceux-ci nous ne les abordons encore qu’avec une pa-ralysante réserve, comparable à cette retenue qui empêcha le progrès de la médecine et toute connaissance anatomique exacte, aussi longtemps que l’examen du corps humain put être considéré comme indécent et attentatoire. L’examen attentif de ce qui est doit précéder tout acheminement vers ce qui pourrait être, vers toutes réformes et améliorations tant sociales qu’individuelles. Ce n’est pas un roman que j’écris ici et je me laisserai volontiers entraîner à des considérations qui couperont mon récit, mais qui m’importent, je l’avoue, beaucoup plus que ce récit lui-même. L’expérience que je fis de la vie, je ne la ra-conte que dans l’espoir qu’elle puisse être de quelque enseigne-ment ou de quelque secours. Je ne retiendrai donc point les commentaires, dût la « qualité artistique » de ces pages en souf-frir. J’ai déjà dit que je n’avais pas grand goût pour la littéra-

– 131 – ture. Il me semble même que certaine perfection, que je me dé-fends de souhaiter, ne saurait être obtenue qu’aux dépens de la vérité. Celle-ci, dès qu’il ne s’agit plus d’abstraction mais de vie, demeure complexe, trouble, incertaine, et ne prête pas à l’épure… pour laquelle je n’ai du reste aucun don. Peu m’importe si ce que j’écris ici n’a qu’un intérêt passager. Je n’ai nullement l’intention, l’illusion, de fixer rien d’éternel, et si ce qui m’angoissait hier, ce qui m’occupe aujourd’hui, cesse bien-tôt d’être de quelque intérêt que ce soit, j’en suis aise.

Nous voici bien loin, M. Gide, des considérations qui dic-tent vos livres. Vous disiez, il m’en souvient : « J’écris pour être relu » ; quant à moi, tout au contraire, j’écris ceci pour aider ce-lui ou celle qui me lit à passer outre. Tout ce qui peut aider au progrès, tout ce qui peut aider l’homme à s’élever un peu au-dessus de son état actuel, doit être bientôt repoussé du pied comme un échelon sur lequel on a d’abord pris appui.

Une fois par semaine mon père conviait à dîner certains personnages dont il souhaitait conquérir le bon vouloir. Ces soirs-là, j’allais dîner chez nos cousins Froberville. Le lende-main, notre déjeuner bénéficiait des reliefs du festin de la veille et des échos des conversations. Mon père semblait alors plus pénétré que jamais de son importance.

En plus de ces réceptions, nous avions coutume d’ouvrir nos portes, chaque jeudi soir, à quelques fidèles amis dont le docteur Marchant et sa femme qui, je m’en rendais compte, étaient beaucoup plutôt les amis de ma mère que de mon père. La question s’était posée (m’avait redit ma mère) : Inviterait-on le père de Sara à l’un des dîners cérémonieux ou à l’une de nos soirées intimes ? Le dîner lui en imposerait davantage ; mais on ne savait trop à qui réunir ce nouveau venu… Car papa avait une terrible peur que Keller ne « marquât mal ». Papa professait vo-lontiers une grande liberté d’esprit ; par pure affectation du reste, car il était d’autre part fort ancré dans des idées de com-

– 132 – mande. Il disait, à qui voulait l’entendre, que le talent excusait tout ; mais sans talent lui-même, il n’excusait rien ; et rien ne le gênait plus que ce qu’il appelait le « manque de savoir-vivre », car il n’avait guère d’autre savoir. De plus, sans être antisémite déclaré, il avait en suspicion tous les juifs. Admettre Keller à une de nos petites soirées intimes n’engageait à rien ; et, somme toute, cette invitation n’avait d’autre but que de nous réunir, Sa-ra et moi, malgré l’ennui non dissimulé de mon père de voir sa fille se lier avec quelqu’un qui ne fût pas « de notre monde ».

Mon père se félicita plus encore de sa décision, lorsqu’une réponse de Keller nous avertit qu’il « ne sortait jamais sans sa femme ». Madame Keller accompagnerait donc Sara.

Cette soirée dont je m’étais promis tant de joie fut pour moi l’occasion d’une souffrance indicible. Il apparut même à mes yeux d’enfant, et dès l’entrée de nos nouveaux hôtes, que leur présence dans notre salon bourgeois était parfaitement dépla-cée. Je n’appris (et mes parents n’apprirent) que longtemps en-suite, que Keller n’était pas authentiquement marié et que la mère de Sara, de très basse origine (ainsi que lui-même d’ailleurs), avait été son modèle avant de devenir sa compagne. À entendre parler mon père, « épouser son modèle » semblait un comble d’abjection ; son mépris pourtant augmenta lorsqu’il apprit que Keller « ne l’avait même pas épousée ». De cela nous ne savions rien encore et sinon, déclarait mon père plus tard, « on ne les aurait naturellement pas invités ». J’appris aussi, par la suite, que le couple formait un ménage profondément uni ; mais, disait mon père plus tard, « cela ne change rien à l’affaire ». Madame Keller avait dû être très belle ; elle l’était en-core, bien que fâcheusement empâtée. Sa mise trop voyante pour notre milieu terne, trop somptueuse, « extravagante », di-sait mon père le lendemain matin, fit valoir aussitôt la discré-tion modeste de madame Marchant et de ma mère. Mais, par contraste, les robes sombres et montantes de celles-ci me paru-rent aussitôt désuètes, étriquées, et ennuyeusement « comme il faut ». Quant à moi-même, qui avais revêtu ce soir-là une toi-

– 133 – lette claire des plus modestes, je me sentis toute guindée auprès de Sara qu’enveloppait harmonieusement et comme négligem-ment une souple soie rouge sombre, dont le ton chaud faisait valoir l’éclat ambré de sa peau. Ce n’est pas que j’attachasse grande importance au costume, mais au contact de la grâce et de l’aisance de Sara, et par l’effet d’une extrême sympathie qui me fit voir avec ses yeux à elle notre intérieur, ce milieu dans le-quel j’avais vécu jusqu’alors laissa paraître son insignifiance et sa conventionnelle banalité. Le lustre, les tentures, les fauteuils, le mobilier, tout se désenchanta soudain, s’embourgeoisa, se ternit. Ce n’était pas pourtant que notre intérieur fût particuliè-rement déplaisant ; ni mon père même, ni ma mère n’avait ce qu’on nomme communément « mauvais goût », mais l’un et l’autre sacrifiaient à l’usage ; la décence même du style bour-geois qui les contentait, combien les toilettes de madame Keller et de Sara faisaient paraître cela médiocre et bêtement timoré.

– Ce que c’est cossu, chez vous ! – me dit Sara ; et ce furent les premières paroles qu’elle m’adressa, d’un ton indéfinissable où entrait un mélange d’étonnement admiratif et de je ne sais quelle ironie, un peu méprisante, me sembla-t-il, qui me fit aus-sitôt rougir.

Mon père, qui s’était renseigné, nous avait dit que Keller vendait fort bien ses tableaux et fort cher. Mais, lorsque je péné-trai peu de temps ensuite dans l’atelier du père de mon amie, je n’y vis rien qui marquât précisément la fortune. Chez nous, au contraire, tout semblait raconter indiscrètement le chiffre de nos revenus.

Que les Keller fissent mauvaise impression à mes parents, c’est ce dont je ne pouvais douter ; cela me sautait aux yeux, si enfant que je fusse encore ; mais aussi le grand effort que fai-saient mes parents pour n’en rien laisser paraître. Chacun avait souci, ce soir-là, de paraître parfaitement à son aise et vraiment je crois que j’étais seule à souffrir de la disparate ; c’était aussi sans doute à cause de la sincérité de mes sentiments pour Sara.

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Je l’avais aussitôt prise à part, tandis que la conversation de nos parents prenait prétexte de quelques tableaux accrochés aux murs. C’étaient, pour la plupart, des toiles de notre ami Bourg-weilsdorf que mon père avait ressorties de ses armoires après la mort récente de celui-ci, car les marchands et le public s’étaient alors brusquement avisés de leur valeur. Papa, du reste, qui s’occupait alors d’une revue d’art, avait beaucoup fait, – disait-il, – pour le « lancer », et lui obtenir posthumément la gloire qui lui fut refusée de son vivant.

– Vous savez, – me dit Sara, – papa fait semblant de trou-ver cela bien ; mais, au fond, il a horreur de cette peinture.

– Et vous ? – demandai-je craintivement.

– Oh ! moi, la peinture ne m’intéresse pas. J’en vois trop. Je n’aime que la musique et la poésie.

J’étais extrêmement désireuse de trouver « bien » les pa-rents de mon amie ; mais combien, auprès de ma mère et de madame Marchant, madame Keller me paraissait vulgaire ! Elle riait trop haut, et à propos de tout, rejetant la tête en arrière et pouffant derrière un grand éventail déployé. Je fus amenée plus tard à la connaître pour une excellente femme, mais assez sotte et d’une insondable ignorance. Quant à Keller, je ne sais com-ment il pouvait à la fois ressembler à sa fille et être aussi laid. Je ne me souviens d’aucun des propos qu’il lançait avec une grande assurance, mais bien de l’agacement très apparent qu’en ressen-tait le docteur Marchant.

Lorsqu’on nous apporta des rafraîchissements, Marchant profita de la diversion pour demander à Sara si elle ne nous ré-citerait pas quelque chose.

– Geneviève nous a parlé de votre extraordinaire talent, – dit-il. – Je crois que nous sommes ici quelques-uns qui goûte-rions les vers dits par vous, beaucoup mieux que n’ont pu faire vos camarades de classe.

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Sara ne se fit nullement prier. Mais, comme elle hésitait et demandait ce que nous souhaiterions entendre :

– Eh bien, – dit gentiment ma mère, – pourquoi ne pas ré-citer cette Mort des Amants, que vous m’avez dit l’autre jour que vous aimiez particulièrement ?

– Un des sommets de la poésie française, – déclara senten-cieusement papa. – Voulez-vous le livre, mademoiselle ?…

Puis il ajouta que Baudelaire était son poète préféré et qu’il avait toujours Les Fleurs du Mal auprès de lui. Il tira aussitôt d’une petite bibliothèque tournante, sur le piano, un volume dont sans doute il avait souci de faire admirer la reliure car il devait bien penser que Sara réciterait par cœur. Elle s’appuya de dos contre le piano à queue, prit une expression comme doulou-reuse et souriante à la fois qui la rendit plus belle encore, et ré-cita d’une voix égale, riche mais extraordinairement douce et voilée, ce poème admirable, que je ne connaissais pas. Je ne suis pas très sensible à la poésie, je l’avoue, et sans doute serais-je restée indifférente devant ces vers, si je les avais lus moi-même. Ainsi récités par Sara, ils pénétrèrent jusqu’à mon cœur. Les mots perdaient leur sens précis, que je ne cherchais qu’à peine à comprendre ; chacun d’eux se faisait musique, subtilement évo-cateur d’un paradis dormant ; et j’eus la soudaine révélation d’un autre monde dont le monde extérieur ne serait que le pâle et morne reflet.

– Sara, – lui disais-je plus tard, – ce n’est pas dans ce monde poétique, si beau qu’il soit, que nous habitons et pou-vons agir. Pourquoi nous en donner la nostalgie ?

– Mais il ne tient qu’à nous d’y vivre, – me répondait-elle.

J’appris, ce même soir, que Sara se destinait au théâtre. Je raconterai comment je la vis, par la suite, lentement se laisser habiter, posséder, par des personnalités d’emprunt, jusqu’à perdre tout caractère individuel. Je pense aujourd’hui qu’il n’est

– 136 – pas bon (j’allais dire : honnête) de déshabiter ainsi les misères de notre terre, comme certains mystiques font dans un rêve de vie future, et cet échappement au réel m’apparaît une sorte de désertion. Mais ce soir je ne cherchai pas à réagir ; je m’abandonnais au charme de la voix de Sara, comme à une in-cantation.

Sara, sur la demande de mon père, récita encore L’Invitation au Voyage et Le Jet d’Eau. Je fus tout heureuse-ment surprise d’entendre mon père formuler quelques apprécia-tions sur Baudelaire qui m’émerveillèrent ; opinions d’autrui qu’il faisait siennes, comme toujours.

– C’est déjà une actrice, cette petite. Les comédiens, c’est bon sur la scène. Je n’aime pas te voir fréquenter ce monde-là, – déclara mon père le lendemain.

Il n’osa pourtant me défendre d’accepter l’invitation des Keller, qui tinrent à nous rendre notre politesse.

– Voilà ce que c’est de les avoir introduits chez nous, – dit-il, – Maintenant nous ne pouvons pas refuser.

Mon père, toujours soucieux de correction, estimait indé-cent de se soustraire à ce qu’il considérait comme des obliga-tions mondaines. Mais, celles qui l’ennuyaient trop, il s’en dé-chargeait sur ma mère ; de sorte qu’il ajouta :

– Vous irez seules toutes les deux. J’aurai un empêche-ment.

C’était tout ce que je pouvais souhaiter.

La réunion chez les Keller était nombreuse. Artistes et gens de lettres pour la plupart, il y eut, quand nous entrâmes dans l’atelier, une douzaine de présentations. L’atmosphère de la vaste pièce, bizarrement décorée, était pour moi on ne peut plus dépaysante ; pour maman aussi, sans doute, car elle me dit le

– 137 – lendemain qu’elle s’y était sentie un peu « perdue » et qu’elle ne souhaitait décidément pas entrer en relations suivies avec les parents de mon amie. Leur « genre » ne lui plaisait pas. Il faut dire que, malgré sa grande liberté de pensée, ma mère restait extrêmement réservée.

– Pourtant, – ajouta-t-elle, – ton amie me paraît char-mante et je ne voudrais pas t’empêcher de la voir. Elle est cer-tainement intelligente et remarquablement douée. Mais ses dons me paraissent si différents des tiens que je m’étonnerais bien que vous puissiez longtemps vous entendre. Tu ne pourras la suivre où elle va et, si tu t’attaches à elle, cela sera pour toi, plus tard, une cause de tristesse. L’autre (comment l’appelles-tu ?)… me paraît beaucoup plus proche de tes goûts.

Cette autre, c’était Gisèle Parmentier, que je m’étais si longtemps désolée de ne pouvoir approcher. J’ai dit qu’elle n’avait pas d’autre amie que Sara. Et je n’aurais su dire de la-quelle des deux j’étais jalouse, également éprise de l’une et de l’autre, quoique d’une façon très différente. Il n’était point ques-tion avec Gisèle d’un attrait physique comme celui de Sara ; mais de quelque chose de profond, d’indéfinissable. Non, ce que je jalousais, c’était leur amitié. Ce soir, pour la première fois près d’elles, j’étais gênée comme une intruse et ne trouvais rien à leur dire, encore que le cœur débordant. J’espérais entendre Sara réciter des vers ; mais une jeune fille, à peine un peu plus âgée que nous, s’approcha du piano et commença de chanter en s’accompagnant elle-même. Sara nous entraîna, Gisèle et moi, dans une autre pièce, vide et éclairée, qu’une portière retombée séparait de l’atelier.

– Mes parents lui demandent de chanter, – nous dit-elle, – pour tâcher de lui décrocher des élèves. Elle gagne sa vie en donnant des leçons de piano et de chant. Mais je ne peux sup-porter ni sa voix ni sa façon de jouer. Papa non plus du reste ; mais il est si bon… Et vous, – ajouta-t-elle en se tournant vers moi, – est-ce que vous êtes bonne ?

– 138 –

Il me parut imprudent de répondre : oui. Au surplus, je ne savais pas du tout si j’étais « bonne ». Heureusement qu’elle n’attendit pas ma réponse ; mais, continuant :

– Gisèle, elle, s’efforce d’aimer tout le monde. Je dis que ça n’est plus de l’amour ; c’est ce que Vedel (un de nos professeurs) appelle de la philanthropie.

– Non, je ne m’efforce pas, – protesta Gisèle. – Mais ma-man dit toujours…

– Oh ! madame Parmentier, – interrompit Sara, – c’est la bonté même. Chaque fois qu’on bêche quelqu’un devant elle, elle proteste et ne consent à voir que ce qui peut excuser ses dé-fauts. Alors, qu’est-ce qu’elle dit ta mère ?

– Qu’il y a beaucoup plus de gens aimables qu’on ne croit, et qu’il suffit souvent, pour mieux aimer, de mieux comprendre et pour mieux comprendre, de mieux regarder.

Gisèle avait énoncé cet axiome sans pédanterie aucune, mais avec une gravité charmante. Il me sembla que si je ne par-lais pas aussitôt, je serais condamnée au silence pour le reste de la soirée. Le son de ma voix, par avance, me faisait peur ; je la sentais toute contractée et c’est avec un grand effort que je lan-çai :

– Je crois que je ne suis pas naturellement bonne, mais que je suis capable d’aimer beaucoup.

Je voulais ajouter qu’il me semblait que l’amour devait être d’autant plus fort qu’il se faisait plus exclusif et ne se répandait pas sur tous. J’aurais voulu surtout qu’en parlant de n’aimer que quelques-uns, Gisèle et Sara pussent se sentir désignées. Mais comment formuler ma pensée d’une façon qui ne parût pas prétentieuse ? Cette déclaration, que je souhaitais faire et qui restait à m’étrangler, me fit rougir comme si je l’avais pro-

– 139 – noncée. Gisèle et Sara me regardèrent ; mais, comme plus un mot ne consentait à sortir de ma bouche, Sara reprit :

– Il y a beaucoup de façons d’aimer. Je crois que je n’ai au-cune vocation pour l’amour conjugal, par exemple.

– Qu’est-ce que tu peux en savoir ? – dit Gisèle. – Le jour où tu rencontreras…

Sara l’interrompit de nouveau :

– Oh ! je ne veux pas dire que je ne m’éprendrai jamais de quelqu’un. Mais sacrifier pour lui mes goûts, ma vie propre ; ne plus m’occuper qu’à lui être agréable, qu’à le servir…

– Quelle drôle d’idée tu te fais du mariage !

– Mais non ; je t’assure que c’est presque toujours comme ça. Une fois mariée, on n’a plus de temps pour rien de ce qui vous intéressait d’abord. Il n’y en a plus que pour le ménage ; et pour les enfants, si l’on en a. Regarde Émilie N… (c’était la sœur aînée d’une « ancienne » de notre lycée) : elle ne vivait que pour la musique. Elle a obtenu le Premier Prix au Conservatoire. De-puis qu’elle est mariée, elle n’a plus rouvert son piano.

– Elle ne pouvait pourtant pas l’emporter dans son voyage de noces.

– Non, non ; elle me l’a dit ; elle l’a dit à maman : aban-donné pour toujours… et qu’elle avait maintenant bien trop à faire ; et qu’elle ne tenait pas à se perfectionner dans un art qui la séparait de son mari. Ce sont là ses propres paroles.

– Elle n’avait qu’à épouser un musicien, – hasardai-je. Et cette fois c’est la niaiserie de ma réflexion qui me fit de nouveau rougir.

– C’est encore plus prudent de n’épouser personne, – ré-pliqua Sara.

– 140 –

Et comme je reprenais que ça ne devait pas être bien gai de vivre seule, elle ajouta :

– On n’est pas forcément seule pour cela.

Je n’aurais sans doute pas remarqué ce propos, si Gisèle ne s’était aussitôt récriée, de sorte que Sara riposta :

– Avec ça que tu ne penses pas comme moi ! C’est seule-ment à cause de Geneviève que tu protestes.

Alors, sans trop comprendre ni savoir à quoi ce que j’allais dire m’engageait, et par immense désir de ne pas être tenue à l’écart, de témoigner ma sympathie, je m’écriai :

– Mais moi aussi, je pense comme Sara. Il ne faut pas avoir peur de moi ; je sais mal m’exprimer parce que jusqu’à présent je n’ai pu causer avec personne ; mais, si vous me connaissiez, vous comprendriez que je peux être votre amie.

J’avais sorti cela tout d’un trait, dans un immense effort. Tout étonnée et confuse de ce que je venais d’oser dire, le cœur battant, je saisis à la fois une main de Gisèle et l’épaule de Sara contre laquelle je pressai mon front comme pour cacher ma honte. Je sentis l’autre main de Gisèle caresser doucement mes cheveux. Quand je relevai le front, j’étais en larmes, mais par-vins pourtant à sourire.

– Écoutez, – dit Sara ; – nous pourrions dans ce cas former à nous trois une ligue ; une ligue secrète ; la ligue pour l’indépendance des femmes. Il faudrait commencer par se pro-mettre de ne parler de ça à personne. Gisèle, jure tout de suite de ne rien raconter à ta mère.

– Mais qu’est-ce que tu voudrais que je lui dise ? Il n’y a rien à raconter du tout.

– Comment, « rien » ! Tu appelles ça « rien » de nous asso-cier toutes les trois et de nous promettre solennellement de res-ter fidèles à notre programme ?

– 141 –

– Mais, quel programme ?

– Nous nous occuperons plus tard de le rédiger. Mais il faut d’abord jurer de ne parler de cela à personne.

Jusqu’à présent, je n’avais jamais eu de secrets pour ma mère, mais je consentis que celui-ci fût le premier.

– Seulement, – dis-je, – avant de prêter serment, je vou-drais savoir à quoi l’on s’engage.

À présent je riais et commençais à me sentir parfaitement à mon aise. Sara reprit :

– Notre ligue s’appellera : l’IF ; des initiales de l’Indépendance Féminine. Notre emblème sera un rameau d’if. Comme nous sommes les fondatrices, personne ne pourra faire partie de l’IF sans être accepté par nous trois. Les nouvelles paieront une cotisation.

– Pour quoi faire ? – demanda Gisèle.

– Pour faire face… On ne peut pas savoir d’avance à quoi. Dans les ligues, il y a toujours une trésorerie. Par exemple, pour secourir les filles mères.

Gisèle partit d’un grand éclat de rire ; et rien ne me parut plus charmant que de voir s’ensoleiller soudain la gravité de son visage.

– J’attendais ça ! – s’écria-t-elle. – Chez Sara, c’est une idée fixe. Eh bien ! non, ma chère ! Je ne veux pas m’engager à ne jamais me marier. Je prétends que, même dans le mariage, une femme peut garder sa liberté ; et que d’ailleurs elle ne la garde pas forcément dans les unions libres, où les enfants ne sont pas moins une charge que dans les ménages légalisés.

Cette protestation m’éclaira un peu. Je n’aurais pas com-pris, sinon, quelle pouvait être l’idée fixe de Sara ; mais je n’osais demander des explications, par crainte de paraître trop

– 142 – ignorante ou trop niaise. J’entendais pour la première fois l’expression : « fille mère » ; elle n’avait aucun sens précis pour moi ; et si elle me choquait un peu, je n’aurais su dire pourquoi. J’avais longtemps cru, candidement, que, pour avoir des en-fants, le mariage était une condition sine qua non. Pourtant je n’ignorais point qu’ils sont le fruit naturel d’un rapport étroit des deux sexes. Ma mère avait jugé bon de m’en instruire et de me dire qu’en cela l’homme ne différait point des animaux. Mais, ces rapports intimes, je les associais si bien à l’état conju-gal, que je ne pensais pas qu’ils fussent admissibles en dehors du mariage. Et pourtant je savais bien qu’il arrivait à des hommes et à des femmes de vivre ensemble sans être mariés. La simple réflexion eût pu m’avertir ; mais précisément je n’y avais jamais réfléchi. Les quelques connaissances théoriques que je pouvais avoir restaient sans relations directes avec la vie.

La présence de Gisèle et de Sara paralysait ma pensée, je remettais l’examen de la question à plus tard. Ceci seulement m’apparaissait nettement : Sara ne voulait pas se marier, mais ne prétendait pas pour cela rester seule. Je m’abritai derrière la résistance de Gisèle.

– Pour m’engager, j’attendrai que tu te sois décidée, – dis-je.

Malgré moi, je l’avais tutoyée. J’espérais, en réponse, un « tu » de sa part, mais, se tournant vers son amie :

– Vois-tu, Sara : nous pouvons très bien faire une ligue ; mais on s’y engagerait seulement à ne rien faire contre sa cons-cience et par imitation.

– Ou pour se conformer aux usages, – reprit Sara.

– Ou…i, – dit Gisèle avec un peu d’hésitation. Puis, se tournant vers moi : – Je crois que nous pouvons promettre cela. Maintenant nous allons unir nos mains droites, comme pour le serment du Grütli et dire : je jure de rester fidèle à l’IF.

– 143 –

Ainsi fut fait dans un grand sérieux.

Puis il y eut un assez long silence, comme après la commu-nion. Et, brusquement, Sara à Gisèle :

– À quoi penses-tu ?

– Je pense, – dit celle-ci, – que, en anglais, If veut dire : si…, et que notre engagement reste un peu conditionnel…

– Oh ! si tu commences déjà à te défiler…

À ce moment la mère de Sara souleva la portière qui sépa-rait de l’atelier la pièce où nous étions :

– Mes enfants, je viens vous chercher. On a besoin de jeunes filles pour servir les rafraîchissements.

Je crois avoir rapporté fidèlement nos propos. Ils me pa-raissent aujourd’hui bien enfantins. Mais ils étaient alors pour moi de la plus haute importance, et, les jours qui suivirent, je ne pus cesser d’y penser.

Lorsqu’il fut temps de prendre congé de nos hôtes, maman s’approcha de Gisèle et, à ma surprise :

– J’ai appris que vous habitiez près d’ici, mais c’est sur notre route. Voulez-vous que nous vous reconduisions ? – lui dit-elle.

J’avais déjà parlé de Gisèle à maman et elle savait combien cette proposition me ferait plaisir. Elle-même souhaitait de cau-ser avec Gisèle, tout comme elle avait voulu connaître Sara.

– Votre mère vous laisse sortir seule, – dit maman quand nous fûmes dehors. – Elle a en vous une confiance que vous mé-ritez, j’en suis sûre.

– J’ai si grand désir de la mériter que je n’ose jamais rien faire, – dit Gisèle en souriant. – Je crois que je la mériterais beaucoup moins si j’étais tenue plus sévèrement.

– 144 –

Gisèle s’exprimait d’une façon charmante, avec un parfait naturel et une grâce enjouée qui certainement devaient plaire à ma mère. Je le sentais et j’en étais ravie. Elle reprit :

– Mais vous non plus, madame, vous n’êtes pas sévère pour Geneviève. Vous ne l’accompagnez pas toujours. Elle vient seule au lycée. (Se pouvait-il qu’elle l’eût remarqué !)

– Je l’accompagne le plus possible…, dit ma mère, – non par absence de confiance mais parce que j’aime être avec elle. Elle me manquera beaucoup le jour où elle ne sera plus près de moi.

– C’est ce que je me dis aussi pour maman.

Le ton de Gisèle était redevenu très sérieux. Je compris que Gisèle aimait tendrement sa mère et soudain me reprochai de n’aimer pas assez la mienne. Nous marchâmes quelque temps sans rien dire. Je ne savais pas où habitait ma nouvelle amie et m’attristai en entendant maman dire soudain :

– Je crois que nous voici déjà devant votre porte. Made-moiselle Gisèle, serez-vous assez gentille pour dire à votre mère que j’aimerais bien la connaître ?

Dès que Gisèle nous eut laissées, je pressai maman contre moi.

– Qu’est-ce qui te prend, ma petite Geneviève ? Mais tu vas me faire tomber ! – dit-elle en m’embrassant aussi.

– Je crois que c’est seulement ce soir que je comprends combien tu es gentille.

Elle fit semblant de rire pour cacher son émotion. Puis, comme si de rien n’était :

– Après la fumée de cet atelier, ouf ! ça fait du bien de mar-cher un peu.

– 145 –

Je n’ai pas encore parlé de mon frère. Bien qu’il ne fût que d’un an plus jeune que moi, il ne tenait pas une grande place dans ma vie. Comme il était de santé délicate, on l’avait choyé plus que moi. Je ne crois pas que ce fût là ce qui m’indisposait contre lui ; mais plutôt certaine façon qu’il avait de flatter mon père pour obtenir de lui ce qu’il voulait. Il y réussissait toujours. Jamais mon père n’avait levé la main sur lui ; tandis que je n’oubliais pas qu’il m’avait une fois giflée. Il venait, comme Sa-lomon, de nous conseiller à mon frère et à moi de prendre exemple sur la fourmi ; je n’avais que neuf ans alors et j’avais osé lui répondre : « Mais, papa, tu nous dis souvent de ne pas ressembler aux animaux. »

Oh ! je n’en ai pas à la gifle (j’ai souvent usé de châtiments corporels avec mon fils), mais je sentais trop que papa me giflait parce qu’il ne trouvait rien d’autre à répondre, et pour me punir d’avoir remarqué son inconséquence. Quant à Gustave, l’inconséquence ne le gênait guère ; comme mon père et à son exemple il prenait peu à peu l’habitude de modifier ses propos, ses goûts, ses pensées, selon l’opportunité du moment. J’ai dit qu’il flattait mon père ; c’était en ayant l’air d’admirer tout ce qui sortait de sa bouche ; mais je crois que ce qu’il admirait sur-tout c’était cette aisance avec laquelle mon père changeait d’opinion comme on change de vêtement.

Cela permettait à Gustave de le citer à tout propos, et de s’abriter sans cesse derrière un « comme dit papa », dont il se servait d’autant plus qu’il savait que cela m’exaspérait. Il cessa vite d’appliquer sa pensée à rien qui ne lui parût utile et dont il ne pût tirer profit, – j’entends le profit le plus pratique et le plus immédiat. Bien que vivant ensemble, nous ne nous parlions guère ; il ne partageait aucun de mes goûts. Je croyais de sa part à de l’indifférence. Je ne soupçonnais pas la sourde hostilité qui grandissait lentement contre moi. Elle éclata brusquement peu de temps après le moment où j’en suis venue de mon histoire.

– 146 –

Une exposition particulière des plus récentes œuvres de Keller venait de s’ouvrir. Les journaux en parlaient et louaient particu-lièrement la toile la plus importante : L’Indolente, dont L’Illustration donnait la reproduction : étendue sur un divan, une jeune femme nue se regardait dans un miroir à main qui ca-chait sa face.

J’avais entendu Keller déclarer que le sujet d’un tableau n’avait pour lui nulle importance ; seule importait la qualité de la peinture. On s’accordait à trouver celle-ci « magnifique » et j’en étais heureuse à cause de Sara. J’ai dit que mon père ne voyait pas mon amitié pour elle d’un bon œil. Gustave trouva le moyen de flatter mon père en desservant lâchement mon amie. Il savait que je la voyais fréquemment, en dehors des heures de lycée, que je m’attachais à elle de plus en plus ; enfin j’avais eu l’imprudence de la louer devant lui, et de là son désir de la ra-baisser.

La scène eut lieu sitôt après le déjeuner. Celui-ci s’était passé dans un silence gros de menaces. Mon père avait cette ha-bitude de lire le journal pendant le repas. Il coupait d’ordinaire sa lecture de réflexions sur la politique, comme pour atténuer ainsi ou excuser ce que cette lecture avait de désobligeant pour ma mère. Chaque jour il trouvait le journal à côté de son as-siette ; mais, ce matin, il l’avait laissé sans l’ouvrir. Les sourcils froncés, le regard dur, on sentait qu’il se taisait non parce qu’il n’avait rien à dire mais parce qu’il ne voulait rien dire, qu’il re-mettait à plus tard. Un orage chauffait, et c’était moi qu’il mena-çait ; je n’en pouvais douter, car Gustave, qui savait sans doute à quoi s’en tenir, me regardait d’un air gouailleur. Nous prenions le café dans le bureau de mon père. Je dis « nous » parce que le café de papa était une cérémonie collective ; mais il était seul à en prendre. En quittant la salle à manger :

– Laisse-nous, – dit-il à Gustave, qui, je l’ai su ensuite, se tint dans la pièce voisine, l’oreille collée à la porte, pour ne rien perdre de la scène qu’il avait sournoisement préparée.

– 147 –

Mon père savait fort bien qu’il n’avait aucune prise sur moi ; prévoyant ma résistance il en appelait à ma mère pour en triompher et c’est à elle qu’il s’adressa ; éclatant soudain et frappant, non du poing ce qui eût été vulgaire, mais du plat de la main, sur la table devant laquelle il s’était assis :

– Je ne tolérerai pas plus longtemps que Geneviève fré-quente la petite Keller.

C’était dit sur un ton qui n’admettait pas de réplique ; mais maman, de sa voix la plus calme :

– Tu ne prétends pourtant pas la retirer du lycée ?

Papa ne se sentait pas de force à lutter contre nous deux à la fois ; je sentais maman de mon côté et cela me donnait un grand courage ; mais lui, comme pour se l’associer :

– Nous la retirerons du lycée s’il le faut. En attendant, je m’oppose formellement (c’était un de ses mots préférés) à ce qu’elle voie cette petite en dehors des heures de classe. – Et de nouveau, frappant du plat de la main, mais d’une façon si mal-heureuse que sa cuillère à café lui bondit au nez :

– C’est entendu, n’est-ce pas ?

Comme une fée maligne, la petite cuillère lui faisait rater son effet. J’eus du mal à réprimer un fou rire. Papa savait du reste que je ne le prenais plus au sérieux. Mais ceci mit le comble à sa fureur.

– Ah ! ce n’est guère le moment de plaisanter, – dit-il. – Je me précipitai pour ramasser la cuillère, puis, me relevant et sans le regarder pour ne pas avoir l’air de le braver et désireuse plutôt d’atténuer mon insolence.

– Je n’ai pas l’intention de t’obéir.

Il y eut un pénible silence. Je pus voir que maman était très pâle et que les mains de papa tremblaient.

– 148 –

– Geneviève, – dit-il enfin, – prends garde. Tu vas nous forcer à recourir à… – Mais ne sachant sans doute à quoi recou-rir, il se reprit : « nous forcer à sévir. »

Puis, se tournant vers ma mère, qu’il voussoyait dans les grandes occasions afin de faire plus solennel : « Lisez ceci. »

Et papa sortit de la poche intérieure de son veston une feuille de journal, ou plus exactement de revue, qu’il déplia et lui tendit.

– Lisez à haute voix, je vous prie.

– C’est Gustave qui t’a remis ça ? – dit maman sans pren-dre la feuille. Et elle ajouta plus bas : – Le misérable.

– C’est ça, – s’écria papa avec emportement ; – c’est lui que tu vas accuser maintenant.

Alors maman, toujours très calme en apparence, mais si pâle que je m’attendais à la voir se trouver mal :

– D’ailleurs j’ai déjà lu ce sale article.

– Alors pourquoi ne nous en as-tu pas fait part ?

– Parce que je n’ai pas trouvé qu’il y eût à en tenir compte.

– Mais enfin de quoi s’agit-il ? – demandais-je en m’emparant de la feuille qui était tombée à terre.

Voici ce que j’y lus, sous la rubrique : On raconte que :

« Mademoiselle Sara Keller, la propre fille du peintre il-lustre, aurait posé pour ce « nu glorieux » que tout le monde admire au Salon. Toutes nos félicitations au peintre et au mo-dèle. C’est un morceau des plus savoureux, et nous remercions l’artiste de nous initier ainsi à l’intimité de sa famille. Si la mo-

– 149 – rale bourgeoise s’en effarouche, nous redirons à Alfred Keller, avec Baudelaire :

Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère,

Pour peindre le secret de cette vierge en fleur.

L’art n’a jamais fait bon ménage avec la pudeur. »

Je haussai les épaules :

– Et c’est pour cela que tu veux m’empêcher de voir Sara ?

Papa se tourna de nouveau vers ma mère :

– Est-il admissible, je vous le demande, que Geneviève continue à fréquenter une fille sans vergogne, qui ne craint pas de s’exposer toute nue aux regards du public ?

– Si ce sale journaliste s’était tu, personne n’aurait pu se douter que c’est elle, – dis-je ; réflexion imprudente qui me mit en mauvaise posture et permit à mon père de riposter :

– Quand personne n’en aurait rien su, le fait n’en aurait pas moins été là. Ce n’est pas l’opinion des autres, c’est la chose elle-même qui m’importe, tu le sais bien.

Je savais exactement le contraire : mon père se souciait beaucoup de l’opinion ; il ne se souciait guère que d’elle ; mais je l’avais laissé prendre barre sur moi. Il continua :

– Mais, permets… alors, toi, tu le savais ?

– Non, je ne le savais pas. Mais, si je l’avais su, ça n’aurait rien changé à mes sentiments pour Sara. Et, si je l’avais su, j’aurais eu soin de ne rien t’en dire.

– Geneviève ! – dit sévèrement ma mère.

– 150 –

Papa feignit l’étonnement :

– Comment, tu ne prends pas son parti ?

– Je n’ai jamais approuvé son insolence.

– C’est pourtant chez toi toujours qu’elle prend appui contre moi. Mais la question n’est pas là… Alors, Geneviève, tu es bien décidée à ne pas m’obéir ?

– Parfaitement décidée.

Il sembla hésiter quelque temps, puis, comme il s’était res-saisi, et d’un ton vraiment supérieur :

– C’est bien. Je sais ce qui me reste à faire.

Il ne le savait pas du tout ; et, somme toute, il ne fit rien.

En disant à mon père que mes sentiments pour Sara n’auraient pas changé si j’avais su qu’elle avait posé nue devant son père, j’avais menti. C’est ce que je compris aussitôt que je me retrouvai seule. Le cœur gonflé d’une angoisse que je ne m’expliquais pas encore, je courus au salon pour y rechercher le numéro de L’Illustration qui venait de donner une reproduction du tableau de Keller. Ce tableau, je ne l’avais pas vu. Je ne le connaissais que par cette photographie. À présent que je savais que cette femme nue c’était Sara, je voulais la revoir ; je ne l’avais pas assez regardée. Le numéro de L’Illustration était sur la table mais, lorsque je l’ouvris, je constatai avec stupeur que la reproduction avait été enlevée, soigneusement découpée… par Gustave, pensai-je aussitôt. Je bondis à sa chambre. Sans doute il venait de s’installer devant sa table, mais il feignit d’être plon-gé dans le travail.

– Tu pouvais bien frapper avant d’entrer, – dit-il sans lever le nez de dessus un atlas.

– 151 –

Je m’efforçais au calme, mais l’indignation faisait trembler ma voix.

– C’est toi qui as pris la photo de L’Illustration ?

– Quelle photo ? – dit-il avec une naïveté jouée, et un de-mi-sourire des plus provocants.

– Ne fais pas l’innocent. Tu sais très bien ce que je veux dire. Qui est-ce qui t’a permis de découper cette photo ?

Il me regarda d’un air de défi gouailleur.

– Je devais peut-être te demander la permission ?

– Gustave, tu vas me rendre cette photo tout de suite.

– Cette photo ! cette photo !… D’abord elle n’est pas à toi cette photo.

Je me précipitai sur lui, hors de moi. Avant qu’il ait eu le temps de se garer, j’avais soulevé l’atlas ; l’image était dessous ; je m’en emparai. Mais Gustave qui s’était dressé brusquement me l’arracha des mains et, la déchirant en petits morceaux :

– Voilà ce qu’elle mérite, mademoiselle Sara Keller, ta belle amie…

Nous restâmes un instant, les yeux dans les yeux, prêts à bondir l’un sur l’autre et pantelants. Gustave n’était pas plus fort que moi. Je crois que, dans une lutte, j’aurais eu le dessus. Mais ensuite ?… Du reste il ne me laissa pas le temps de réflé-chir ; comme pris de peur, il courut à la porte et commença de crier : au secours.

J’entendis la porte du bureau de mon père s’ouvrir. Je n’eus que le temps de courir à ma chambre, m’y enfermai et me jetai sur mon lit en sanglotant. J’avais un violent mal de tête et m’efforçai de ne penser à rien. Ce qui me faisait le plus souffrir c’était de ne pouvoir m’insurger sincèrement contre le jugement

– 152 – de mon père, de me sentir, en dépit de moi, scandalisée à l’idée que Sara avait pu s’exposer ainsi, se laisser voir sans vêtements, et devant son père. Le titre même que le peintre donnait au ta-bleau L’Indolente ne désignait-il pas déjà, évoquant la bai-gneuse des Orientales, cette Sara

« belle d’indolence »

à laquelle j’ai dit que mon amie me faisait penser.

J’étais à présent dans le noir ; j’avais fermé mes rideaux, fermé les yeux ; mais des images du beau corps ambré tourbil-lonnaient autour de moi.

J’entendis frapper discrètement à ma porte, puis la voix douce de maman :

– Ma petite Geneviève, mon enfant… Ouvre-moi.

Elle me prit dans ses bras, posa sa main sur mon front, me calma comme un enfant. Elle était venue, dit-elle, craignant que je ne fusse souffrante. Elle ne me dit pas un mot de la scène de tout à l’heure, mais eut soin de m’apprendre que mon père était sorti avec Gustave. Ceci se passait un jeudi ; il n’y avait pas de lycée.

– Il fait très beau ; nous devrions sortir aussi. Sais-tu… si nous allions voir l’exposition de Keller ? Nous pourrions y aller à pied ; cela te ferait du bien de marcher.

Je l’embrassai de tout mon cœur, lavai mes yeux rougis, m’apprêtai, puis chuchotai à son oreille :

– Sara disait qu’il n’y a pas meilleure que madame Parmen-tier ; mais c’est parce qu’elle ne te connaît pas.

Quand nous fûmes près d’entrer chez le marchand de ta-bleaux où les toiles de Keller se trouvaient exposées :

 

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– Tout de même, – dit maman, en s’arrêtant brusquement, – j’aimerais être sûre que nous n’allons pas rencontrer là les Keller… ni ton père.

Elle avait de ces petites craintes subites ; il semblait alors qu’une partie de son être cessât de donner assentiment à sa té-mérité naturelle ; mais celle-ci reprenait vite le dessus. Comme prenant une résolution et avec une sorte de gaminerie enjouée :

– Et puis tant pis !… Nous verrons bien. Lançons-nous.

Il n’y avait heureusement personne de connaissance dans la galerie. Et heureusement aussi, un certain nombre de pay-sages, de natures mortes et de portraits dispersait l’attention des visiteurs et permettait de ne point rester en arrêt devant le « nu magnifique ». Exposé en place d’honneur, il attirait d’abord le regard. Maman le contempla sans témoigner d’aucune gêne, et cela me rassurait. Je l’entendis murmurer :

– C’est bien beau.

J’étais habituée aux nudités des musées et admirais sans arrière-pensées L’Odalisque, La Source, L’Olympia, ou Le Dé-jeuner sur l’herbe. Mais je ne pouvais cesser de penser que cette jeune femme que je voyais là toute dévêtue, c’était Sara, ma Sa-ra, et, pour cela sans doute, cette toile me paraissait d’une indé-cence extrême.

J’aurais voulu être seule dans la salle ; les regards des autres visiteurs me gênaient ; il me semblait, dès que je con-templais la grande toile, qu’ils m’observaient. Pourtant j’étais attirée malgré ma souffrance et ma gêne par l’extraordinaire beauté de cette « indolente » qui m’emplissait d’un trouble étrange et tel que jusqu’alors je n’en avais jamais ressenti.

Quelqu’un s’était approché sans bruit derrière moi, et tout à coup je sentis se poser sur mes yeux deux mains fraîches. Je me retournai. C’était Gisèle.

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– Comme c’est gai de se retrouver ici ! – s’écria-t-elle. Elle aperçut ma mère.

– J’ai fait votre commission à maman qui m’a dit qu’elle aussi serait heureuse de vous connaître. Justement elle m’accompagne. Seulement je ne sais pas du tout présenter. Puis, prenant sa mère par le bras et l’amenant près de nous, avec gaucherie :

– Maman… Madame X…, la mère de ma nouvelle amie ; c’est vrai, tu ne connais pas encore Geneviève… Eh bien ! c’est elle.

La mère de Gisèle était charmante et je sentis aussitôt qu’elle plaisait à ma mère. Elle parlait fort bien le français, mais avec un accent très prononcé, qui du reste n’était pas sans charme et semblait ajouter à sa distinction naturelle. Nous étions devant le grand tableau.

– Il faut reconnaître que monsieur Keller a bien du talent, – dit maman après échange de quelques banales politesses.

– Et lui du moins ne craint pas de choisir de beaux mo-dèles. Les peintres, de nos jours, semblent si souvent avoir peur de la beauté.

Je me demandais avec beaucoup d’inquiétude si madame Parmentier était au courant du scandale. Mais le ton de sa voix me rassura. Il ne permettait de soupçonner dans ses propos ni ironie ni sous-entendus. Quant à reconnaître Sara, non cela n’était pas possible. Maman me paraissait aussi rassurée, car elle avait certainement partagé mon inquiétude.

– Et peur aussi de faire un tableau qui représente vraiment quelque chose, – dit-elle. – Il semble que les peintres d’aujourd’hui cherchent surtout à nous égarer.

 

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Je n’écoutais plus nos parents ; tandis qu’ils continuaient une conversation si heureusement commencée, j’entraînai Gi-sèle un peu à l’écart.

Que savait-elle ? D’une voix tremblante, et si troublée que je la voussoyai de nouveau, je demandai confusément :

– Vous saviez que Sara… – Mais elle ne me laissa pas ache-ver :

– J’ai même été la voir poser, – dit-elle, comme si c’eût été la chose du monde la plus naturelle.

Cette petite phrase entra comme un coup de couteau dans mon cœur. Il y avait donc entre mes deux meilleures, mes deux seules amies, une intimité que je ne soupçonnais pas. Pourquoi Sara me tenait-elle à l’écart ? Oh ! sans doute j’aurais été gênée de la voir nue. Mais elle n’avait pas à tenir compte d’une pudeur que j’étais prête à renier moi-même. Et, gênée, je l’étais bien da-vantage encore à l’idée qu’elle s’était montrée nue à Gisèle. Mais ce n’était plus ici de la pudeur ; non, c’était de la jalousie.

– Pas un mot à maman. Elle ne se doute de rien, – ajouta Gisèle. Et comme je lui disais qu’un méchant article avait mis ma mère au courant :

– J’espère au moins qu’elle ne va pas en parler ! Je la ras-surai vite.

Au sortir de l’exposition, madame Parmentier eut la bonne idée de nous inviter à prendre le thé dans une pâtisserie voisine. Ma mère et elle semblaient fort bien s’entendre et n’arrêtaient pas de parler ; mais Gisèle et moi demeurions silencieuses. Au moment de nous quitter je voulus rendre à madame Parmentier le catalogue de l’exposition qu’elle m’avait prêté ; mais elle refu-sa de le reprendre :

– Non, Geneviève, conservez-le en souvenir de cette agréable journée.

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J’étais heureuse de le garder, à cause de la très bonne re-production du tableau qui s’y trouvait, et, sitôt de retour à la maison, je m’enfermai dans ma chambre pour la contempler à loisir. Mon imagination faisait effort pour revêtir ce beau corps souple de la robe que Sara portait d’ordinaire en classe ; cette robe de tous les jours dans laquelle je la revis le lendemain et dont il me fut beaucoup plus facile de l’imaginer dépouillée. Oui, mon regard, malgré moi, la dévêtait et je l’imaginais en « Indolente ». Une angoisse inconnue me décomposait, que je ne savais pas être du désir parce que je ne pensais pas que l’on pût éprouver du désir sinon pour un être de l’autre sexe ; et, par instants, sur le pupitre devant nous où je voyais la main de Sara posée, ma main s’approchait de la sienne, involontairement car j’avais perdu tout empire sur moi, puis se retirait brusquement si Sara remarquait mon avance ; et toute cette matinée du ven-dredi, je restai sans lui dire un seul mot, sans rien dire non plus à Gisèle que je vis, au sortir du lycée, s’éloigner en compagnie de Sara, avec un déchirement de cœur et en proie à une abomi-nable tristesse : maman ne m’avait-elle pas dit, la veille au soir, que je devais cesser de fréquenter Sara en dehors de nos heures de classe ?

Oui, ce jeudi soir, peu de temps après notre retour de l’exposition, maman était venue me retrouver dans ma chambre.

– Ma petite Geneviève, mon enfant chérie, – commençait-elle de sa voix la plus tendre, qui me faisait fondre le cœur et me laissait sans résistance, – j’ai beaucoup réfléchi à ce que je vais te dire ; il m’en coûte beaucoup de devoir te peiner…

Elle hésita quelques instants, mais déjà je savais ce qui al-lait suivre et je commençai de murmurer : « Je ne peux pas. Je ne peux pas. » Elle reprit :

– Je ne voudrais pas que tu te méprennes. C’est pour ton bien que je dois te demander cela. Ton amitié pour Sara m’inquiète. Je crains qu’elle ne te réserve pour plus tard beau-

– 157 – coup de souffrances et qu’elle ne t’entraîne plus loin que tu ne voudrais aller.

Elle s’était assise et m’avait prise sur ses genoux, comme autrefois. La tête sur son épaule, à présent, je sanglotais :

– Oh ! maman, tu ne comprends pas. Tu ne peux pas com-prendre.

Mais elle ne se méprenait assurément pas sur la violence de ma passion ; et c’est là même ce qui l’inquiétait :

– Ma petite Geneviève, je crois que je ne te comprends que trop bien, et peut-être mieux que tu ne te comprends toi-même. C’est bien pour cela qu’il me faut t’avertir. Je crains que tu ne t’engages sur un chemin dangereux, que plus tard il te serait beaucoup plus difficile que maintenant d’abandonner.

Certainement elle n’osait s’exprimer complètement et je devais comprendre sa pensée entre ses paroles. Alors, ne trou-vant pas d’autre argument, je lui sortis une phrase absurde et que tout aussitôt je regrettai :

– Mais maman, si je cesse de la voir, j’aurai l’air d’obéir à papa.

– Oh ! Geneviève, – dit-elle, – cette vilaine pensée n’est pas digne de toi. Je suis sûre que déjà tu en as honte.

– Et puis… Et puis, – repris-je en sanglotant, – comment veux-tu que je fasse ? Tu sais que je la vois chaque jour au lycée, elle est assise auprès de moi… Qu’est-ce que tu veux que je lui dise ?…

– Je puis demander à la directrice de te faire changer de place.

– Oh ! non, maman, je t’en supplie, ne fais pas cela ; que je puisse au moins la voir.

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– Mais c’est cela qui te fait du mal, ma pauvre petite. Ah ! je voudrais tellement t’aider, contre toi-même…

Ce que fut cette matinée du lendemain, je l’ai dit. Je ne pus prêter au cours aucune attention. Lorsque je rentrai pour dé-jeuner, j’étais dans un tel état d’agitation que je vis bien que maman s’en alarmait. Quant à mon père il avait trouvé le moyen de me punir : c’était de ne plus avoir l’air de s’apercevoir de ma présence ; mais que pouvais-je souhaiter de mieux ? Après le repas maman vint me retrouver dans ma chambre où je m’étais retirée.

– Es-tu malade, ma pauvre Geneviève ? Tu es toute trem-blante et tu n’as rien pu manger…

Malade, mon cœur l’était certainement. Pourtant je rassu-rai ma mère mais la suppliai de ne plus me faire retourner au ly-cée. Continuer à voir Sara et lui battre froid, alors que tout mon être s’élançait vers elle, c’était vraiment au-dessus de mes forces. Le péril devait paraître bien grand à ma mère, car elle accepta de me garder près d’elle. Mon père eut un triomphe fa-cile. Il avait toujours désapprouvé le lycée. À l’entendre, les femmes n’avaient pas tant besoin d’instruction que de bonnes manières ; et il ajouta que, du reste, c’était ce que pensaient, avec Molière, tous les gens sensés. Ce n’était point là mon avis, ni celui de ma mère, fort heureusement. J’avais grand appétit de savoir. Tout ce qu’on m’enseignait au lycée m’intéressait beau-coup ; et ne serait-ce pas mon instruction, pensais-je déjà con-fusément, qui, plus tard, permettrait mon indépendance ? Le baccalauréat n’était que pour l’an prochain ; je comptais bien m’y présenter et ne pas m’arrêter là. Il fut convenu que je quit-terais le lycée pour des raisons de santé. Devrais-je cesser de voir Gisèle ? Madame Parmentier avait beaucoup plu à ma mère ; Gisèle aussi du reste. Ma mère estima qu’on leur devait une explication de mon absence. Le gênant, c’est que Gisèle était l’amie de Sara. Je vécus quelques jours dans un grand dé-sarroi. J’acceptais de me soumettre aux décisions de ma mère.

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Je la sentais en opposition constante avec mon père et ma résis-tance à l’autorité paternelle se fortifiait de ma soumission filiale envers elle. Mais l’amitié n’avait-elle pas aussi ses devoirs, même sans le serment solennel prononcé lors de la constitution de l’IF ? Et qu’allaient penser de moi Gisèle et Sara ? Quelle es-time garderais-je de moi-même, si je les laissais croire que je les rayais soudain de mon cœur ? Je suppliai maman de me laisser parler à Gisèle. Elle-même irait voir madame Parmentier qui me ménagerait un entretien secret avec sa fille. Ce que maman put dire à madame Parmentier, je ne sais ; mais, quand elle revint de sa visite, un air joyeux et malicieux mettait une fossette à chacune de ses joues.

– Sais-tu ce que m’a proposé madame Parmentier ? – me dit-elle aussitôt. – De te donner chaque jour une leçon d’anglais. Tu irais chez elle aux heures de lycée ; car elle pense comme moi qu’il vaut mieux que Gisèle et toi, à cause de Sara, ne vous ren-contriez pas trop souvent.

– Alors, tu lui as parlé de Sara ? Tu lui as dit ?…

– Ma petite Geneviève, je n’ai rien eu à lui apprendre. Gi-sèle avait tout raconté à sa mère, le lendemain de notre visite à l’exposition.

– Elle m’avait pourtant bien recommandé de ne rien lui en dire.

– Eh bien, tu vois que la confiance en sa mère a été la plus forte, – dit maman. Puis, elle ajouta un peu naïvement : – Il est vrai que madame Parmentier venait de prendre connaissance du vilain article.

– Mais madame Parmentier, elle, n’a pas défendu à Gisèle de voir Sara.

– En effet. Cela montre que nous n’avons pas tout à fait les mêmes idées sur ce point. Et puis elle sait que Gisèle est plus raisonnable que toi.

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– Ou qu’elle aime Sara moins que moi.

– Moins passionnément que toi ; oui, sans doute.

Si je me suis attardée à cette première passion de ma jeu-nesse, c’est en raison du confus éveil de mes sens. Sitôt après ce que j’en ai dit, je tombai malade. La scarlatine où, comme dirait Freud, se réfugiait le désarroi de tout mon être, secourut à la fois ma mère et moi-même. Ma mère me dit plus tard que, du-rant mon délire des premiers jours (car j’avais une très forte fièvre), l’image de Sara me hantait. Mais, quand je commençai de me remettre, mes idées avaient pris un autre cours.

 

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