L'École des femmes, suivi de Robert et de Geneviève
Deuxième Partie
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J’ai écrit au courant de la plume ; mais voici que je m’aperçois d’une très curieuse erreur de ma mémoire, ou du moins d’un déplacement dans le temps de cette conversation que je viens de rapporter, avec une grande exactitude sans doute, mais qui se situe, non point au moment de la naissance de Gustave, mais bien sept ans plus tard, lors d’une troisième grossesse d’Éveline, qui n’eut qu’une conclusion très malheu-reuse. Cette curieuse erreur est sans doute due à l’affaiblissement de ma mémoire, conséquence de l’accident d’auto dont je fus victime en juillet 1914 ; mais également à des causes beaucoup plus profondes. À la lueur du présent, le passé s’éclaire et cette fissure entre nous, dont je parlais, mon esprit aujourd’hui, comme malgré moi, la prolonge en arrière ; elle existait déjà sans doute, mais je ne savais pas encore la voir. Il m’est du reste difficile de m’attacher au développement histo-rique d’une âme, laquelle m’apparaît toujours une et consé-quente avec elle-même ; mon souvenir voudrait la garder telle qu’elle vivra dans l’éternité. Et de même que la repentance ef-face la faute et blanchit un passé pervers, l’erreur projette de l’ombre jusque sur un passé limpide, en attendant la rédemp-tion du Seigneur ; car je crois, je sais, qu’Éveline, dans ses der-niers instants, a reconnu ses fautes, s’est réconciliée avec Dieu à temps pour communier encore, de sorte que je puis espérer, par la miséricorde de Dieu, la retrouver par-delà le tombeau telle que je l’aimais aux premiers jours de notre union, telle que je l’aime encore, car depuis longtemps j’ai pardonné tout ce qu’elle me fit souffrir.
Une autre réflexion à laquelle m’amène la constatation de cette erreur de dates est celle-ci : j’avais écrit qu’Éveline s’était
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Si l’on s’étonne qu’un si jeune enfant (je parle à présent de Geneviève) puisse être de quelque influence sur sa mère – et vraiment l’on n’aurait trop su dire si Éveline, qui se reconnais-sait en sa fille, ne se servait point de la personnalité insoumise de celle-ci pour s’encourager dans cette dangereuse voie, et si elle l’y poussait ou s’y laissait entraîner par elle, tant l’entente entre elles deux était étroite et comme préétablie – du moins l’influence de mes deux amis le docteur Marchant et le peintre Bourgweilsdorf était-elle indéniable. J’en ai déjà parlé, mais je crois bon d’y revenir. Car si j’ai mis en avant jusqu’à présent surtout la libre pensée d’Éveline, ce n’est pas cette forme que son insoumission prit d’abord, mais bien, au reflet de Bourg-weilsdorf, une forme beaucoup plus perfide, car elle se dissimu-lait alors sous l’apparence d’une vertu : la sincérité. Bourgweils-dorf n’avait que ce mot à la bouche ; il s’en servait comme d’une arme, défensive contre toute accusation d’inutile hardiesse et d’étrangeté, et offensive aussi bien contre la tradition et l’école. Du reste il n’était pas sans vénérer quelques grands maîtres ni sans se soumettre à leur enseignement, ainsi que je le faisais ob-
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J’ajoute que le culte de la sincérité entraîne notre être vers une sorte de pluralité fallacieuse, car dès que nous nous aban-donnons aux instincts, c’est pour apprendre que l’âme qui ne se veut soumettre à aucune règle est forcément inconséquente et divisée. Le sentiment du devoir exige et obtient de nous l’unité sans laquelle notre âme ne peut prendre conscience d’elle-même et ne peut donc être sauvée. Dès lors peu importe que l’âme ne se sente pas chaque jour et à tout instant égale et pa-reille ; elle flotte peut-être, mais autour d’un axe certain ; l’idée du devoir la rassemble. C’est ce que je tâchais de faire com-prendre à Éveline ; en vain, hélas !
L’influence du docteur Marchant, quoique d’un ordre diffé-rent, rejoignait celle de Bourgweilsdorf d’une manière subtile que j’espère pouvoir éclairer. Je l’entendis citer un jour cette pa-role de je ne sais quel médecin célèbre : « Il y a des malades ; il n’y a pas de maladies. » Et l’on comprend de reste ce que ce médecin et Marchant entendaient par là : que tout à la fois les maladies n’existent point à l’état abstrait, en dehors de l’homme, et que chaque homme en qui et par qui la maladie se fait connaître, modifie cette maladie et la réfracte, pour ainsi dire, selon son humeur et ses dispositions particulières. Mais, et c’est bien là que je vois le danger de l’instruction chez les femmes, Éveline poussant à l’absurde cette constatation, si simple sous son apparence paradoxale, assimilant les idées aux maladies, n’admit bientôt plus de Vérité en dehors de l’homme et considéra nos âmes non plus comme des vases pour la rece-voir, mais bien comme de petites divinités susceptibles de la créer. En vain l’avertissais-je de ce qu’il y a d’impie dans cette intronisation de sa propre personne, lui rappelais-je le mot du démon : « Et eritis sicut Dii. » Hélas ! l’athéisme de Marchant l’encourageait ; Éveline s’autorisait de lui, qui, je l’ai dit, est dans sa partie un homme de grande valeur, pour considérer toute vérité en fonction de l’homme, et non l’homme en fonc-tion de Dieu.
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Certain soir, pourtant, je crus que j’allais ressaisir Éveline. La formation du jury que j’avais institué, comme je l’ai précé-demment rapporté, pour désigner les meilleurs livres, m’avait permis d’entrer en relations avec un éminent mathématicien-philosophe, que, par discrétion, je ne nommerai point car il vit encore et je ne voudrais pas blesser sa modestie. Je l’avais invité à dîner en compagnie de quelques personnalités notoires, dont le docteur Marchant. La conversation, après le repas, porta sur des questions de relativisme, de subjectivisme, et je ne fus pas peu intéressé d’entendre le mathématicien énoncer ceci : que le monde des chiffres et des formes géométriques n’existe pas, il est vrai, en dehors du cerveau qui le crée ; mais que ce monde, une fois créé par le savant, lui échappe, obéit à des lois qu’il n’est pas au pouvoir du savant de modifier, de sorte que cet uni-vers né de l’homme rejoint un absolu dont l’homme lui-même dépend. Et ceci prouve abondamment, ajoutai-je, lorsque, après que nos convives nous eurent quittés, je me retrouvai seul avec Éveline, que le cerveau de l’homme est créé par Dieu pour le connaître, comme le cœur de l’homme est créé par Dieu pour l’aimer.
Mais le cerveau d’Éveline est ainsi fait qu’elle sut tirer ar-gument de cette vérité même pour persévérer dans l’erreur. Elle avait écouté X… avec l’attention la plus vive et je pouvais lire sur son visage la profonde impression qu’elle en ressentait. Mais, le lendemain même, elle me dit :
– Si ma raison m’est donnée par Dieu, elle n’a que faire d’écouter d’autres lois que celles que Dieu lui impose.
Un rationaliste n’eût pas raisonné autrement.
– Et dans ce cas, il n’est même plus besoin de parler de Dieu, lui dis-je.
– Peut-être bien peut-on s’en passer, répondit-elle ; et, en effet, à partir de ce jour elle affecta de ne plus se servir de ce mot, qui, pour elle, semblait avoir perdu tout sens.
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Pauvre Éveline ! Je ne cessai pourtant pas de l’aimer. C’est à elle que je devais, que j’avais dû, tout ce dont j’étais capable et d’amour et de poésie. Mais elle changeait, au point que j’en ve-nais à me demander ce que j’aimais encore en elle. Son visage avait perdu son éclat ; cette chaleur du regard qui, dans les premiers temps, faisait fondre mon cœur, je la cherchais en vain ; sa voix avait cessé d’être craintive ; son maintien même était plus assuré. Pourtant, c’était ma femme et je me redisais que ce que j’aimais, ni le temps, ni elle-même ne le pourraient changer. Et ceci me faisait comprendre que ces changements, qui peuvent être parfois de véritables dégradations, restent, après tout, étrangers à l’âme. C’est l’âme même d’Éveline dont mon âme s’était éprise, à laquelle elle s’était liée par des liens les plus indissolubles. Mais quelle torture affreuse de voir s’enfoncer dans la nuit de l’erreur, et de jour en jour davantage, celle dont on a fait sa compagne, sa femme pour l’éternité.
– Que veux-tu, mon ami, me disait-elle alors, avec ce qui lui restait encore de tendresse, nous ne nous dirigeons pas vers le même ciel.
Et je protestais qu’il ne pouvait pas plus y avoir deux ciels qu’il n’y avait deux Dieux, et que ce mirage vers lequel elle s’acheminait, qu’elle appelait son ciel, ne pouvait être que mon enfer, que l’enfer.
Tout ceci, est-il besoin de l’écrire, me rapprochait de Dieu d’autant plus, et m’aidait à comprendre l’incomparable qualité de cet amour de Dieu pour Dieu, qui, Lui du moins, ne peut changer. Me souvenant de la parole de l’Apocalypse : « Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur », je disais à mon tour : « Heureux ceux qui s’aiment en le Seigneur », et me répétais ces mots devenus pour moi si nostalgiques, car ce bonheur, Éveline ne devait, hélas ! plus le connaître.
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J’ai dit par quelle singulière confusion, je rattachais à la se-conde grossesse d’Éveline certaine conversation qu’il me faut reporter sept ans plus tard, alors qu’il ne restait déjà plus à Éve-line beaucoup de chemin à faire vers la révolte et l’impiété. Cette troisième grossesse mit ses jours en danger, et je pus es-pérer, durant quelques jours, que l’idée de la mort la ramènerait à des sentiments meilleurs. Notre vieil ami l’abbé Bredel, qui l’espérait également, s’empressait auprès d’elle. Éveline en était à son huitième mois d’attente lorsqu’une mauvaise grippe s’empara d’elle et bientôt ruina nos espoirs. Éveline mit au monde, avant terme, un pauvre corps sans vie. Dès le lendemain la fièvre puerpérale se déclara qui la maintint plus de huit jours entre la vie et la mort. Malgré 40 degrés de fièvre, elle gardait toute sa connaissance, et malgré la ferme confiance que gardait le docteur Marchant de la sauver, elle se savait en danger.
– La première condition de la guérison, c’est d’y croire, avait dit Marchant, qui, partant de là, s’ingéniait à lui cacher l’extrême gravité de son cas et l’entretenait dans une illusion qu’il estimait salutaire.
– Dans des cas de ce genre, combien de femmes s’en ti-rent ? lui avais-je demandé.
– Une sur dix, avait-il dit, ajoutant aussitôt : mais cette dixième-là, c’est Éveline, avec tant d’autorité et d’assurance que j’en pus être réconforté. Pourtant, j’avais tenu à ce que l’abbé Bredel fût averti. Éveline, en dépit de sa grandissante in-croyance, avait gardé pour l’abbé Bredel des sentiments presque tendres et ne se débattait pas contre lui. Elle ne lui cachait pas le triste progrès de sa pensée, mais comme cette libre pensée n’entraînait chez elle, jusqu’alors du moins, aucun acte répré-hensible, l’abbé Bredel ne mettait pas en doute qu’elle ne fût en état de s’amender et de reconnaître bientôt son erreur. L’instant était propice et, certain soir qu’Éveline se sentait particulière-ment faible et que tout laissait supposer sa fin très prochaine, je fis venir l’abbé, l’entretins quelques instants dans le salon, et
– 106 – m’apprêtais à l’introduire dans la chambre de la malade avec les saintes huiles et le viatique dont il avait eu soin de se munir, quand Marchant, sortant de la chambre, referma derrière lui la porte, et, de ce ton autoritaire qu’il sait prendre, lui en refusa l’entrée.
– Je viens de m’employer à relever sa confiance et son cou-rage, dit-il presque durement, n’allez pas défaire mon travail. Si Éveline comprend que vous la croyez perdue, je crains que ce n’en soit fait d’elle.
L’abbé Bredel était tout tremblant.
– Vous n’avez pas le droit de m’empêcher de sauver cette âme, murmura-t-il.
– Pour la sauver, voulez-vous la tuer ? demanda Marchant.
– L’abbé Bredel a l’habitude de ces conversations in extre-mis, dis-je en manière de conciliation. Il saura ne pas effrayer Éveline ; il pourra lui proposer la communion non pas comme à une mourante, mais…
Marchant m’interrompit :
– Voici combien de temps qu’elle n’a plus communié ? Et comme l’abbé et moi nous baissions la tête sans oser répondre :
– Vous voyez bien, reprit-il, qu’elle ne peut pas ne pas voir là une précaution dernière.
Je pris la main de Marchant. Il était tout tremblant lui aus-si.
– Mon ami, lui dis-je avec le plus de douceur que je pus, l’approche de la mort peut modifier beaucoup nos pensées. Nous n’avons pas le droit de laisser ignorer à Éveline la gravité de son état. L’idée qu’Éveline pourrait mourir sans les secours de la religion m’est intolérable. Sans trop le savoir elle-même, elle les attend peut-être, les espère. Elle n’attend peut-être
– 107 – qu’un mot et que cette frayeur dernière que vous voulez lui épargner, pour se rapprocher de Dieu. Combien n’en avons-nous pas vus que la peur de la mort…
Marchant chargea de tout le dédain possible le regard qu’il me jeta ; il ouvrit lui-même la porte de la chambre.
– C’est bien. Allez lui faire peur, dit-il en s’effaçant devant l’abbé.
Éveline avait les yeux grands ouverts. En voyant entrer l’abbé elle eut un fugitif sourire que je ne puis qualifier que d’angélique.
– Ah ! vous voilà, dit-elle à demi-voix. Je pensais bien que vous viendriez ce soir. Ses traits prirent soudain une expression de gravité insolite lorsqu’elle ajouta :
– Et je vois que vous ne venez pas seul.
Puis elle demanda à la petite sœur qui la veillait de nous laisser.
L’abbé s’approcha du lit, au pied duquel je m’étais age-nouillé, et demeura quelques instants sans rien dire, puis, d’une voix solennelle et tendre à la fois :
– Mon enfant, Celui qui m’accompagne se tient depuis longtemps près de vous. Il attend que vous Lui fassiez accueil.
– Marchant cherche à me rassurer, dit Éveline ; mais je ne suis pas effrayée. Depuis deux jours déjà je me sens prête. Ro-bert, viens plus près de moi, mon ami.
Sans me relever, je m’approchai d’elle. Alors, posant sa main frêle sur mon front qu’elle caressa doucement :
– Mon ami. J’ai parfois eu des sentiments et des pensées qui purent te peiner ; et encore tu ne les connais pas tous. Je
– 108 – voudrais que tu me les pardonnes, et si je dois à présent te quit-ter, je voudrais que…
Elle s’interrompit un instant, détourna de moi son front, puis, dans un grand effort, reprit à voix plus haute et très dis-tincte.
– Je voudrais que tu ne te souviennes que de ton Éveline des premiers temps.
Comme sa main glissait le long de mes joues, elle put les sentir toutes mouillées de larmes. Elle-même ne pleurait pas.
– Mon enfant, dit alors l’abbé, n’éprouvez-vous pas le be-soin de vous réconcilier avec Dieu également ?
Éveline tourna de nouveau vers nous son visage et avec une sorte de vivacité subite, s’écria :
– Oh ! avec Lui, j’ai fait la paix depuis longtemps.
– Mais Lui, mon enfant, reprit l’abbé, cette paix. Il ne vous l’accorde pas encore. Elle ne Lui suffit pas, et elle ne doit pas vous suffire. Le sacrement doit la conclure.
Et, se penchant vers elle :
– Voulez-vous que Robert nous laisse causer, vous et moi, seuls un instant ?
Alors Éveline :
– Pourquoi ? Je n’ai rien de particulier à vous dire. Rien que je veuille lui cacher.
– Je comprends que les fautes que vous avez à vous repro-cher ne sont pas des actes ; mais de nos pensées également nous pouvons avoir à nous repentir. Reconnaissez-vous avoir péché contre Dieu dans vos pensées ?
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– Non, dit-elle fermement. Ne me demandez pas de me re-pentir des pensées que j’ai pu avoir. Ce repentir ne serait pas sincère.
L’abbé Bredel attendit un peu :
– Du moins vous inclinez-vous devant Lui ? Vous sentez-vous prête à comparaître devant Lui en parfaite humilité d’esprit et de cœur ?
Elle ne répondit rien. L’abbé reprit :
– Mon enfant, la communion nous apporte souvent, de-vrait nous apporter toujours, une paix supraterrestre ; cette paix dont notre âme a besoin, qu’elle ne peut obtenir d’elle-même et sans ce secours. Je vous apporte une paix « qui surpasse toute intelligence ». Voulez-vous l’accepter d’un cœur humble ?
Et comme Éveline se taisait toujours :
– Mon enfant, il n’est pas certain que Dieu veuille vous re-tirer déjà de ce monde. Soyez sans crainte. Cette paix qu’apporte la communion est si profonde que même notre corps infirme la ressent, de sorte que l’on a vu, que j’ai vu moi-même, à la suite de la communion, des guérisons inespérées. Mon enfant, je vous demande de permettre à Dieu d’accomplir en vous, s’il y con-sent, ce miracle. Si vous croyez en Lui, Celui qui dit à l’agonisant : « Lève-toi et marche », celui qui ressuscita Lazare, peut vous guérir.
Les traits d’Éveline se creusèrent ; elle ferma les yeux, et je crus que la fin approchait.
– Vous me fatiguez un peu, dit-elle comme plaintivement. Écoutez, cher ami ; je voudrais vous satisfaire, et je puis vous assurer qu’il n’y a pas de révolte en mon cœur. Je vais me sou-mettre. Mais il ne me plaît pas de tricher. Je ne crois pas à la vie éternelle. Ce sacrement que vous m’apportez, si je l’accepte,
– 110 – c’est sans y croire. C’est à vous de juger si, dans ce cas, je suis digne de le recevoir.
L’abbé Bredel hésita un instant, puis :
– Vous souvenez-vous de ce que vous disiez, encore tout enfant, à votre père ? Ces paroles, je vous les répète à mon tour dans toute la confiance de mon âme : Dieu vous sauvera malgré vous.
Éveline s’assoupit presque sitôt après avoir communié. Sa main que je pris pendant son sommeil n’était plus brûlante, et lorsque Marchant revint vers le milieu de la nuit, il put consta-ter une amélioration extraordinaire.
– Vous voyez bien, dit-il, que j’avais raison d’espérer, se re-fusant à admettre, contre toute évidence, le bienfait miraculeux des sacrements, de sorte que l’événement le mieux fait pour le convaincre ne servit qu’à enfoncer chacun de nous dans son propre sens. Éveline elle-même, dont la convalescence fut très lente, sortit de cette épreuve méconnaissant la grâce de Dieu et plus entêtée qu’auparavant, pareille à ceux que signale l’Écriture, qui ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre, de sorte que j’en vins à regretter presque que Dieu ne l’eût pas reprise à Lui lorsqu’elle s’était montrée le plus soumise et que, à travers son incrédulité même, elle L’avait pourtant accepté.
Je fis à ce sujet quelques réflexions particulièrement im-portantes et que je veux consigner ici :
La première, fruit d’une conversation que j’eus avec l’abbé Bredel le lendemain de ce soir mémorable, était alors mêlée d’une stupeur attristée : Eh quoi ! nous disions-nous l’un à l’autre, se peut-il que, devant la mort, l’impie tremble moins que le fidèle, alors qu’il aurait tant de raisons de s’effrayer davan-tage ? Le chrétien, sur le point de comparaître devant son Juge suprême, prend une conscience plus atroce de son indignité, et
– 111 – cette conscience tout à la fois aide à sa rédemption et le main-tient dans une salutaire angoisse ; tandis que cette inconscience de l’incroyant, tout en lui permettant de mourir dans un état de trompeuse sérénité, achève de le perdre ; il se dérobe au Christ, se refuse à une rédemption qu’on lui offre et dont, hélas ! il ne sent pas l’urgent besoin, de sorte que c’est ce calme qu’il croit alors ressentir et cette tranquillité devant la mort qui lui assu-rent en quelque sorte la damnation, et qu’il n’en est jamais plus près que lorsqu’il s’en aperçoit le moins.
J’ajoute aussitôt qu’en employant ce mot terrible de dam-nation, je ne saurais songer à Éveline, qui, comme je l’ai dit, s’est, je le crois, réconciliée avec Dieu dans ses derniers instants et a pu mourir, je le veux espérer, en chrétienne ; et qui, somme toute, avait accepté Dieu, même au moment de cette fausse alerte. Il n’en restait pas moins que l’abbé Bredel et moi nous nous demandâmes si nous n’aurions pas dû l’effrayer un peu davantage à ce moment, au lieu de la rassurer comme faisait Marchant, plus soucieux ici des intérêts du corps que de ceux de l’âme et ne comprenant pas que la perte de celle-ci pouvait être entraînée par le salut même du corps.
La seconde réflexion que je fis, concurremment avec l’abbé Bredel, concerne l’effet funeste de la communion non suffi-samment souhaitée, non méritée pour ainsi dire (car qui de nous, pécheurs, mérite jamais ce don ineffable ?) par une âme qui, alors même que Dieu l’approche, ne fait, pour s’approcher de Dieu, aucun effort. Il semble alors que cette lumière, absor-bée sans amour, l’obscurcisse. Certainement Éveline me parut, ensuite, précipitée plus avant dans les ténèbres. Lorsque je la revis à son retour d’Arcachon, où elle acheva de se rétablir, où je n’avais pu l’accompagner, car mes travaux me retenaient alors à Paris, je la sentis plus résistante, plus fermée que jamais à toute bonne influence, à tout conseil que j’essayais de lui donner. Je lisais au pli de son front, à cette double barre verticale qui commençait de se dessiner entre ses sourcils, une obstination grandissante, un refus qu’elle n’opposait plus seulement aux vé-
– 112 – rités saintes, mais à tout ce que je pouvais lui dire, à tout ce qui venait de moi. L’ironique scrutation de son regard communi-quait aux plus vertueuses manifestations de ma part, je ne sais quoi de contraint, de délibéré, d’affecté. Ou plutôt ce regard opérait sur moi à la lumière d’un scalpel, détachant de moi cette action, cette parole ou ce geste, de sorte qu’ils parussent non plus tant nés vraiment de moi qu’adoptés. Loin de pouvoir prier avec elle et d’élever vers Dieu nos deux cœurs à la fois comme il eût été bon, j’en étais vite venu à ne plus oser prier devant elle, ou, si je persistais, dans l’espoir d’entraîner son âme à ma suite, ma prière, même informulée, perdait aussitôt tout élan et, pa-reille à la fumée d’un sacrifice non agréé, retombait misérable-ment sur moi-même. De même son regard, son sourire, lorsque je tendais la main pour une aumône, asséchait incontinent mon cœur, et ce geste, auquel mon cœur cessait de prendre part, de-venait à cause d’elle comparable à celui du pharisien de l’Évangile, de sorte que mon cœur n’en éprouvait plus cette joie profonde où il trouve sa première récompense.
J’ai dit que la grandissante incrédulité d’Éveline m’ancrait d’autant plus avant dans mes convictions religieuses, dans ma foi. Mais ce que je me refuse à admettre c’est que, si imparfaite qu’ait pu être ma vertu, celle-ci ait pu détourner Éveline de la foi, ainsi que le laisse entendre son journal. Cette accusation af-freuse, qui tend à rejeter sur moi la responsabilité de ses écarts de pensée, je la repousse. Un croyant maladroit est tout de même un croyant, et, lorsqu’il chanterait les louanges de Dieu d’une voix fausse, Dieu ne saurait lui en vouloir, et Son image dans l’esprit d’autrui ne mérite pas d’en être faussée.
Je ne voudrais pourtant point trop accuser Éveline ; je crois en vérité que sa nature était foncièrement meilleure que la mienne ; mais était-ce une raison pour considérer comme insin-cère tout mouvement de mon âme qui n’était peut-être pas spontané ? Éveline était naturellement vertueuse ; je m’efforçais vers la vertu. N’est-ce donc pas ce que chacun de nous doit faire ? Avais-je tort de ne point m’accepter tel que j’étais, de me
– 113 – vouloir meilleur ? Sans cette constante exigence, que vaut un homme ? (Chacun de nous, lorsqu’il s’abandonne à lui-même, n’est-il pas profondément misérable ? Ce qu’Éveline méprisait en moi, c’était cet effort vers le mieux qui seul n’était pas mépri-sable. Sans doute elle s’était méprise d’abord, mais qu’y pou-vais-je ? Aux premiers temps, son amour pour moi l’aveuglait sur mes défauts, sur mes manques ; mais devait-elle ensuite m’en vouloir, si j’étais moins intelligent, moins bon, moins ver-tueux, moins valeureux que d’abord elle me voyait ? Plus in-firme je me sentais, et plus j’avais besoin de son amour. Il m’a toujours paru que les « grands hommes », eux, n’avaient pas tant besoin que nous d’être aimés. Et le besoin de ressembler à cet être meilleur que moi, que d’abord elle avait cru que j’étais, cette application, ce zèle ne méritaient-ils pas surtout son amour ?
La nouvelle expérience que, depuis la mort d’Éveline, j’en ai pu faire avec le conseil et l’aide de Dieu m’a prouvé surabon-damment de quel secours peut être ici l’amour conjugal. Que n’eussé-je point fait de ma vie, un peu mieux compris, soutenu, encouragé par ma première femme ! Mais tout son soin sem-blait au contraire de me ramener et rabaisser jusqu’à cet être naturel que je prétendais surpasser. Je l’ai dit : elle ne considé-rait en moi que ce que Notre-Seigneur appelle en chacun de nous « le vieil homme », et dont Il vient nous délivrer.
Pauvre Éveline, qui n’aspirait à aucun ciel ! comment eût-elle aidé à atteindre celui que la religion nous permet dès ici-bas d’entrevoir ? Comment pouvais-je espérer de l’y retrouver un jour ? C’est cette considération qui, avec l’aide de la Providence, m’amena à me remarier, un temps décent après mon veuvage, Dieu voulant bien avoir égard au grand besoin que j’éprouvais de m’assurer d’une compagne pour le peu de temps qu’il me reste à vivre sur terre, et aussi pour l’éternité, si pourtant Dieu, qui doit alors emplir nos cœurs, n’absorbe pas en Lui tout amour.
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