L'École des femmes, suivi de Robert et de Geneviève

GENEVIÈVE ou LA CONFIDENCE INACHEVÉE

GENEVIÈVE

 

ou

LA CONFIDENCE INACHEVÉE

 

– 115 –

Peu de temps après la publication de L’École des Femmes, puis de Robert, j’ai reçu, en manuscrit, le début d’un récit en quelque sorte complémentaire, c’est-à-dire pouvant être consi-déré, s’ajoutant aux deux autres, comme le troisième volet d’un triptyque.

Après avoir longtemps attendu la suite, je me décide à donner ce début tel quel, avec, en manière d’introduction, la lettre qui l’accompagnait.

ANDRÉ GIDE.

 

– 116 –

Août 1931.

 

Monsieur,

Puis-je espérer que vous consentirez à couvrir de votre nom, comme déjà vous avez fait pour le journal de ma mère, puis pour la défense de mon père, le livre que je vous envoie ?

Je crains que ce livre ne soit pas du tout de nature à vous plaire. N’étant guère friande de littérature, je ne vous ai pas beaucoup lu, je l’avoue ; assez toutefois pour me convaincre que les questions qui m’intéressent vous laissent indifférent ; du moins je n’en trouve pas trace dans vos livres. Les sujets que vous y abordez échappent autant qu’il se peut à ce que vous semblez considérer comme des « contingences » indignes de votre attention, tandis que vous ne trouverez ici, exposés sans art, que des problèmes d’ordre pratique. Votre esprit plane dans l’absolu ; je me débats dans le relatif. La question n’est point pour moi, comme pour les héros que vous peignez et pour vous-même, d’une façon vague et générale, que peut l’homme ? mais bien, d’une manière toute matérielle et précise : Qu’est-ce que, de nos jours, une femme est en mesure et en droit d’espérer ?

N’est-il pas naturel que ce « problème » paraisse, pour la femme encore jeune que je suis, de première importance ? Si important soit-il, ce n’est que de nos jours qu’il commence vraiment à se dresser. Oui, ce n’est que depuis la guerre, où tant de femmes ont fait preuve d’une valeur et d’une énergie dont les hommes ne les eussent point crues capables, que l’on

– 117 – commence à leur reconnaître, et qu’elles-mêmes commencent à revendiquer, leurs droits à des vertus qui ne soient pas sim-plement privatives, de dévouement, de soumission et de fidéli-té ; de dévouement à l’homme, de soumission à l’homme, de fi-délité à l’homme ; car il semblait jusqu’à présent que toutes les vertus affirmatives dussent demeurer l’apanage de l’homme et que l’homme se les fût toutes réservées. Je crois que nul ne peut contester aujourd’hui que la situation de la femme a changé considérablement depuis la guerre. Et peut-être ne fallait-il pas moins que cette catastrophe effroyable pour permettre aux femmes de rendre manifestes des qualités qui semblaient jusqu’à ce jour exceptionnelles ; pour permettre à la valeur des femmes d’être prise en considération.

Le livre de ma mère s’adresse à une génération passée. Du temps de la jeunesse de ma mère, une femme pouvait souhaiter sa liberté ; à présent il ne s’agit plus de la souhaiter, mais de la prendre. Comment et à quelles fins ? c’est ce qui importe et que je vais tâcher de dire, du moins pour ce qui est de moi.

Je ne me pose pas en exemple ; mais il me semble que le simple récit que je veux faire de ma vie peut avertir ; je le donne comme une suite au journal de ma mère, comme une Nouvelle École des Femmes. Et pour bien indiquer que ce n’est là qu’un exemple entre maints autres, qu’un exemple particu-lier, je l’intitulerai Geneviève, nom d’emprunt sous lequel je fi-gure déjà dans le journal de ma mère.

 

– 118 –