L'École des femmes, suivi de Robert et de Geneviève
Épilogue
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… 1916.
Je m’étais promis de ne plus rien écrire dans ce cahier… Bien peu de temps après l’explication avec Robert que j’y ra-conte, les graves événements qui bouleversèrent l’Europe sont venus balayer nos préoccupations personnelles. Je voudrais re-trouver les convictions de mon enfance pour pouvoir prier de tout mon cœur : Mon Dieu ! protégez la France ! Mais je pense que les chrétiens d’Allemagne prient de même le même Dieu pour leur pays, malgré tout ce que l’on nous rapporte d’eux qui tende à nous les faire considérer comme des barbares. C’est dans la valeur de chacun de nous, de nous tous tant que nous sommes, que la France doit trouver sa protection, sa défense ; et j’ai pu croire d’abord que Robert l’avait profondément compris. Je l’ai vu se désoler d’être arrêté par sa convalescence ; puis, quelques mois après, consulter Marchant sur la manière d’obtenir le certificat médical qui lui permît de s’engager. Pour-quoi m’a-t-il fallu apprendre ensuite que sa classe allait être ap-pelée, qu’il courait le risque d’être versé de l’armée auxiliaire dans l’armée active, et qu’en devançant l’appel, il restait libre de choisir son affectation ; ce qu’il fit avec la précaution la plus grande, et en usant de toutes les protections. Pourquoi redire ici tout cela ? Je voudrais ne parler que de la scène atroce que je viens d’avoir avec lui et qui va décider de ma conduite. Mais comment l’expliquer si je ne parle d’abord du nouveau conseil de révision qu’il dut passer et où il trouva le moyen de se faire réformer comme atteint de « céphalée chronique à la suite de traumatisme » ; c’est alors que j’ai voulu partir pour un des hô-pitaux du front, où j’étais assurée que l’on accepterait mes ser-vices ; mais il fallait l’autorisation de Robert. Il me l’a refusée
– 74 – brutalement, avec des paroles très dures, disant que je ne faisais cela que pour le mortifier, lui faire la leçon, lui faire honte… J’ai dû céder, attendre, et me contenter de Lariboisière, où souvent je passais la nuit, de sorte que je ne le voyais plus que très peu. Je fus stupéfaite, un matin, de le retrouver en costume militaire. Il venait, grâce à sa connaissance de l’anglais, de se faire accep-ter par un comité de secours américain, ce qui lui permettait de revêtir un uniforme, bien que ne faisant plus partie de l’armée, et de prendre un air martial. Mais le pauvre n’eut guère de chance : ses déclarations patriotiques lui valurent bientôt d’être désigné pour Verdun. Comme il ne pouvait décemment se déro-ber, il « crut devoir » prendre la chose crânement, si bien qu’il reçut au bout de peu de temps la croix de guerre, à la grande admiration de Gustave, de mes parents et de quantité d’amis qui s’extasièrent. À Verdun même, où il m’appela à l’aller voir, il trouvait moyen de faire figure de héros. Je crois qu’il n’attendait que cette décoration pour se faire renvoyer dans ses foyers, ce qui, avec les protections dont il dispose, ne lui fut pas trop diffi-cile. Comme je m’étonnais de ce retour subit, qui ne concordait guère avec les belles déclarations de constance que je lui enten-dais faire, il y a peu de temps, à Verdun même, il m’expliqua qu’il savait de source certaine que la guerre était tout près de fi-nir, et qu’il sentait qu’il pourrait à présent être plus utile à Paris même où le moral lui paraissait moins bon que sur le front.
Il y a deux jours de cela… Je ne lui ai pourtant fait aucun reproche. Depuis notre pénible explication j’accepte tout de lui sans rien dire. Ce ne sont point tant ses actes que je méprise, ce sont les raisons qu’il en donne. Peut-être a-t-il lu ce mépris dans mes yeux. Il s’est tout à coup rebiffé. Sa décoration ne lui per-met plus de douter de l’authenticité de ses vertus et tout à la fois l’en fait quitte. Moi qui n’ai pas la croix de guerre, j’ai besoin de la vertu même, pour elle-même et non pour l’approbation qu’elle nous vaut. La « chimérique » que je suis a besoin de réa-lité… Après s’être naïvement félicité de s’être tiré de la guerre à bon compte, et comme je ne pouvais réprimer un sourire :
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– Avec ça que tu n’aurais pas fait comme moi ! – s’est-il écrié tout à coup.
Non, Robert, ceci je ne te permets pas de le dire : je ne te permets surtout pas de le penser. Je n’ai rien répondu, mais tout aussitôt ma résolution a été prise. J’ai pu revoir Marchant le soir même et convenir de tout avec lui. Il a bien voulu faire pour moi les démarches nécessaires. Demain je pars sans bruit pour Châtellerault. Dans cet hôpital de l’arrière, aux yeux de tous je paraîtrai parfaitement à l’abri. C’est ce que je souhaite. Geneviève seule sait à quoi s’en tenir. Comment a-t-elle pu se rendre compte du genre de malades que l’on soigne là-bas ? Je ne sais… Elle m’a suppliée de la laisser m’accompagner et pren-dre du service à mes côtés. Mais je ne puis supporter qu’à son âge elle s’expose ainsi ; elle a toute sa vie devant elle. « Non, Geneviève, là où je vais tu ne peux pas, tu ne dois pas me suivre », lui ai-je dit en l’embrassant très tendrement comme pour un adieu. Ma chère Geneviève non plus ne peut se satis-faire de l’apparence. Je l’aime bien. C’est pour elle que j’écris ici. C’est à elle que je lègue ce cahier si je dois ne pas revenir…
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