L'École des femmes, suivi de Robert et de Geneviève

Deuxième Partie

 

 

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Madame Parmentier était beaucoup plus instruite que ma mère, qui n’avait commencé à lire avec méthode et soin qu’assez tard. Les leçons qu’elle me donna différaient beaucoup de celles du lycée et étaient surtout occupées par la conversation et la lec-ture. Dans la grande bibliothèque où elle me recevait, les au-teurs anglais voisinaient avec les français et les italiens, car elle parlait également bien ces trois langues. Maman m’accompagna d’abord ; mais dès la troisième leçon nous laissa, madame Par-mentier lui ayant avoué que, seule avec moi, elle se sentirait mieux à l’aise. Le plus souvent elle me faisait lire et s’occupait alors à corriger mon mauvais accent. Je préférais l’entendre lire, encore que souvent je ne la comprisse pas très bien ; mais elle reprenait alors avec une patience infinie. Le son de sa voix me ravissait presque à l’égal de celle de Sara. Les poètes avaient sa préférence et elle les prétendait particulièrement susceptibles de m’apprendre à scander convenablement mes phrases. Mais je ne lui cachai pas longtemps mon peu de goût pour le rêve et la poésie. Alors nous commençâmes à discuter.

– Les fleurs, il est vrai, ne nourrissent point l’homme, – di-sait-elle, – mais elles font la joie de la vie. Quand vous aurez fait un jardin potager des plus beaux et des plus odorants parterres, vous m’aurez sans doute donné à manger, mais enlevé du même coup le goût de vivre.

Et, comme je ripostais que, non plus que de fleurs mon corps, mon esprit ne se pouvait nourrir de comparaisons :

– Oh ! si maintenant vous n’aimez même plus les images ! – reprenait-elle en souriant plaintivement.

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Ainsi se plaisait-elle dans un monde imaginaire qui, soute-nait-elle, existait dès l’instant qu’elle commençait d’y croire. De même croyait-elle à la vie éternelle et les compensations qu’elle en espérait l’aidaient-elles à prendre son parti des misères et des imperfections de cette terre.

À cette époque déjà, je m’attachais moins volontiers aux fictions qu’aux réalités et les romans ne m’intéressaient point tant par la beauté de leurs peintures que par les renseignements qu’ils peuvent nous donner sur la vie. C’est ce qui explique qu’en écrivant ce récit, je ne tienne guère compte que de ce qui pourra peut-être, et si peu que ce soit, éclairer ou instruire. Je n’aime pas assez les divertissements pour chercher moi-même à diver-tir. C’est plutôt avertir, que je voudrais. Je crois, monsieur Gide, que vous aussi vous serviez, comme je fais ici, de ce mot. Permettez que je vous l’emprunte. Oui, je me tiendrai pour sa-tisfaite si quelque jeune femme qui me lira trouve dans ce que j’écris ici un avertissement et si ce livre la met en garde contre certaines illusions dont j’eus à souffrir et qui risquèrent de gâ-cher ma vie.

« Étranger aux raffinements de l’esprit, et insoucieux de toute métaphysique. » Je lisais hier ces mots dans la belle étude de Marthe de Fels sur Vauban. Ils me peignent excellemment. Je lis encore avec ravissement, dans cette même étude, une autre phrase, où je me trouve : « N’était-ce pas la condition même du réalisme de son esprit concret, où les fumées du songe n’avaient point droit d’asyle dès lors qu’il s’agissait d’œuvrer… » Car je n’admettais pas, si jeune encore que je fusse en ce temps, que je ne pusse et dusse être utile. La poésie, la littérature même, me paraissaient les fleurs d’une vie désœuvrée ; et j’avais l’oisiveté en horreur.

Me voici amenée à préciser déjà certains traits de mon ca-ractère qui ne s’accentuèrent et dont je ne pris conscience que par la suite. Mon opposition avec madame Parmentier, malgré la grande affection que je pouvais avoir pour elle, m’aida beau-

– 164 – coup. Nous nous développons dans la sympathie, mais c’est en nous opposant que nous apprenons à nous connaître. Cette op-position n’avait du reste rien de commun avec celle qui m’animait contre mon père et qui s’aggravait alors de mépris. Je n’avais pour madame Parmentier que de l’estime. En dépit de cette opposition, je m’entendais avec elle à merveille, et elle ne laissait pas d’être sensible au zèle que j’apportais au travail. Ce-pendant j’avais également besoin d’autres leçons que les siennes, et maman recourut à un professeur pour l’histoire et la géographie. Le docteur Marchant, si surmené qu’il fût, consentit à me donner une heure tous les deux jours, pour les sciences. Ces leçons avaient lieu chez lui, le soir, et se prolongeaient sou-vent en causeries où je trouvais plus grand profit encore que dans les leçons elles-mêmes.

Le docteur Marchant possédait tout ce qui manquait à mon père : et d’abord une valeur réelle, des connaissances solides et le parfait mépris des feintes et du faux semblant. Son aspect bourru cachait une nature très tendre. L’admiration que j’avais pour lui n’empêchait pas que je ne m’opposasse également à lui, mais pour d’autres raisons encore. Comme les entretiens que j’avais avec lui ne prirent point fin avec mes examens mais re-prirent par-delà de plus belle, il est possible que ce que je vais en dire se reporte plutôt à 1914, ou même un peu plus tard, et que ne devinssent sensibles qu’à mon esprit un peu mûri cer-tains traits de son caractère avec lesquels je ne pouvais m’accorder. Son dévouement, son désintéressement absolus, cette sorte d’ardente charité qui le penchait vers les souffrances, tout cela reposait sur un nihilisme désespéré. Quant à moi, chez qui les sentiments religieux n’avaient jamais été bien vifs (et ceux qu’affectait mon père suffisaient à m’en dégoûter), je cessai très vite de croire à quoi que ce fût d’irréel. Mais, tandis que le docteur Marchant acceptait la profonde misère des hommes, « que nous pouvons tout au plus adoucir un peu », disait-il, je ne pouvais admettre que là se bornât notre espoir. Il me traitait de chimérique lorsque je parlais d’une amélioration possible de l’état social, et cela me faisait enrager ; j’en parlais alors comme

– 165 – une enfant et ce que j’en disais, évidemment, prêtait à sourire. Je le sentais ; mais j’en tenais pour ma « chimère ». Je tenais ferme. Cet espoir qui m’habite a dirigé ma vie. Il était, en ce temps, bien vague encore et j’aurais peut-être mieux fait d’attendre pour en parler ; je l’ai fait par impatience.

Je relis ce que je viens d’en dire et qui me satisfait bien peu. Dès que l’on ne fait plus partie d’une église, combien ha-sardeuse, incertaine et osée paraît toute profession de foi ! Je viens de lire dans une revue américaine les réponses à une en-quête : « What do you believe ? » Cette question était adressée aux plus illustres écrivains, savants, hommes d’États, financiers, industriels, etc., de tous les pays. Seuls ont paru répondre avec assurance ceux qui se rattachent à l’orthodoxie catholique. Mais la vraie réponse des autres, c’est leur œuvre entière, c’est leur vie. On peut rester tâtonnant lorsqu’il s’agit de parler et résolu dès qu’il s’agit d’agir. Je n’ai que faire des théories, et crois sa-voir très bien ce que je veux, encore que je sache très mal le dire. Du reste, s’il m’était possible de l’exprimer en quelques phrases, je n’aurais pas entrepris ce long récit.

Madame Marchant avait été l’amie d’enfance de ma mère. Modeste jusqu’à l’effacement, presque insignifiante, du moins la voyais-je telle à cette époque de ma vie, car j’avais en ce temps peu de goût pour découvrir ce qui se cache sous l’apparence des êtres et méprisais la modestie ; si mon père représentait pour moi le type d’homme que je ne voulais pour rien au monde épouser, madame Marchant représentait le type de femme que je ne voulais point être. Rien ne justifiait à mes yeux l’amour que lui témoignait le docteur ; elle me paraissait négligeable. Elle vivait dans l’ombre et la dévotion de son mari. Le ménage était assurément des plus unis, en dépit des cyniques propos du docteur qui tenait le mariage pour « une institution ridicule ». Il ne craignait pas de prononcer ces mots devant moi, si jeune que je fusse alors, et malgré les regards courroucés de mon père qui professait le plus grand respect pour « cette institution sacrée ».

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Instruite de bonne heure par ma mère qui ne pensait pas que l’ignorance pût être jamais de quelque profit que ce soit, je savais que les enfants ne sont pas les fruits spontanés du sacre-ment du mariage ; j’avais compris aussi que les rapports char-nels qui permettent la procréation se passent souvent de l’approbation de l’Église et de la loi. Mais, dès l’instant que les gens étaient mariés, pourquoi certains couples demeuraient-ils stériles ? C’est ce qui me préoccupait beaucoup, et particulière-ment lorsque je pensais au ménage de nos amis Marchant.

– C’est une question affreusement indiscrète, – me dit ma mère, lorsque je la lui posai. – Tu sais bien que je ne refuse presque jamais de te répondre… Mais d’abord il y a beaucoup de ménages qui préfèrent ne pas avoir d’enfants.

– Pourquoi ?

– Mais, mon petit, pour une quantité de raisons morales ou matérielles plus ou moins valables.

– Comment font-ils pour ne pas en avoir ?

– Cela, tu n’as vraiment pas à le savoir maintenant, – dit maman en rougissant un peu, non tant sans doute de ma ques-tion que de son refus d’y répondre.

J’avais pourtant posé cette question le plus ingénument du monde et sans du tout en soupçonner l’indécence. N’ayant en-core, du désir sexuel et de la volupté, que l’idée la plus confuse, la question des rapports conjugaux m’inquiétait beaucoup moins que celle de la progéniture.

– Tu crois que les Marchant préfèrent ne pas avoir d’enfants ? – demandai-je.

– Non, je ne le crois pas, – dit maman ; et bien vite elle ajouta : – Mais on n’obtient pas toujours ce que l’on souhaite.

– Alors tu crois qu’ils voudraient bien avoir des enfants, mais qu’ils ne peuvent pas ?

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– Mon petit, tu vois comme c’est dangereux de commencer à te répondre, – dit maman, la main sur la poignée de la porte et battant en retraite. – Tu veux toujours en savoir davantage.

Le fait est que ces quelques phrases de maman me lais-saient bien insatisfaite. Et, comme la question restait pendante en mon esprit, je résolus, avec l’intrépidité cynique et ingénue de mon jeune âge, de m’en ouvrir directement au docteur ; mais il fallait pour cela me trouver seule avec lui, et madame Mar-chant assistait presque toujours aux leçons. Cette conversation se trouva donc remise à par-delà les vacances.

Celles-ci, que je passai en Bretagne, auprès de mes cou-sins X…, furent presque toutes occupées par la lecture.

Les questions d’ordre sexuel, sur lesquelles certains peu-vent s’étonner ou se scandaliser de me voir m’attarder dans ce récit, étaient bien aussi celles qui m’intéressaient particulière-ment dans les livres que je lisais. À ma curiosité ne se mêlait du reste aucune sensualité. Il avait fallu tout le prestige de la voix de Sara pour me faire prendre goût à la poésie de Baudelaire. Une sorte de crainte instinctive m’écartait des images licen-cieuses, de tout ce qui respire le désir ou le plaisir. Je n’étais pas sentimentale non plus… Non, ce qui occupait mon esprit, c’est tout ce qui touchait à ce qu’on appelle pompeusement : les pré-rogatives de la femme. J’ai dit que je ne m’intéressais guère aux romans. Les peines de cœur ne me paraissaient pas valoir la peine qu’on prend à les peindre. Mais, pour qu’un livre trouvât grâce à mes yeux, il suffisait parfois d’une simple phrase, comme cette déclaration que je trouvai dans l’absurde Jane Eyre et copiai tout aussitôt dans un cahier que je réservais à cet usage et sur lequel, en guise de titre, j’avais inscrit les deux lettres : IF, en souvenir de la Ligue pour l’Indépendance Fémi-nine et de mes deux premières amies.

« Il est vain de dire que les créatures humaines doivent trouver leur contentement dans le repos ; ce qu’il leur faut, c’est l’action, et elles la créeront si la vie ne la leur fournit pas. Il y a

– 168 – des millions de gens condamnés à une vie plus tranquille que la mienne, et des millions sont en état de silencieuse révolte contre leur sort. Personne ne sait combien de rébellions (indépen-damment des rébellions politiques) fermentent dans la masse vivante qui peuple la terre. Les femmes, on les suppose calmes généralement ; mais les femmes sentent, tout comme les hommes ; elles ont besoin d’exercer leurs facultés et, comme à leurs frères, il leur faut un champ d’action pour leurs efforts. Autant que les hommes, elles souffrent d’une contrainte trop stricte, d’une stagnation trop absolue. C’est par étroitesse d’esprit que leurs compagnons plus favorisés prétendent qu’elles doivent borner leurs soins à la cuisine et à la couture, aux arts d’agrément et à la broderie. Il n’y a aucune raison de les condamner ou de se moquer d’elles lorsqu’elles aspirent à plus d’action ou à plus de savoir que l’usage n’a décrété qu’il conve-

nait à leur sexe. 3 » (Jane Eyre, chap. XII.)

De tous les livres que je lus alors, aucun n’occupa plus longtemps ma pensée que Clarissa Harlowe. Malgré mon peu de goût pour les fictions, c’est sans en sauter une ligne que je lus les cinq volumes de ce roman jadis célèbre et qui ne trouve au-jourd’hui, je crois, plus beaucoup de lecteurs. Sans doute eut-il

3 “It is vain to say human beings ought to be satisfied with tranquili-ty: they must have action; and they will make it if they cannot find it. Mil-lions are condemned to a stiller doom than mine, and millions are in si-lent revolt against their lot. Nobody knows how many rebellions besides political rebellions ferment in the masses of life which people earth. Women are supposed to be very calm generally: but women feel just as men feel; they need exercise for their faculties, and a field for their efforts as much as their brothers do; they suffer from too rigid a restraint, too absolute a stagnation, precisely as men would suffer; and it is narrow-minded in their more privileged fellow-creatures to say that they ought to confine themselves to making puddings and knitting stockings, to playing on the piano and embroidering bags. It is thoughtless to condemn them, or laugh at them, if they seek to do more or learn more than custom has pronounced necessary for their sex.”

– 169 – sur moi une influence considérable (pas tout à fait, je pense, celle que pouvait souhaiter Richardson) ; c’est pourquoi je dois en parler. J’y remarquai d’abord que tous les malheurs de Cla-rissa viennent de sa dévotion, de sa soumission à ses parents, de son respect pour son odieux père. Il fallait bien tout l’art de Ri-chardson, pensai-je, pour que cette humilité excessive ne suffît pas à la rendre ridicule à nos yeux. En la douant de toutes les vertus, en la faisant infiniment supérieure à son père, le roman-cier rendait d’autant plus révoltante la soumission de cet ange à l’autorité monstrueuse de cet être borné.

Mais bien plus encore m’indignait l’insigne importance ac-cordée, dans ce livre, à la chasteté. Encore que Clarissa ne se montrât jamais de vertu plus triomphante qu’après qu’elle eut été lâchement déflorée, cette assimilation de l’honneur à la pu-reté me paraissait proprement inadmissible. En ce temps je ne pouvais savoir combien souvent, dans l’abandon charnel, l’âme même se démantèle. Il entrait du reste beaucoup de résolution et de parti pris dans mes indignations d’alors, et mes réactions les plus sincères devaient bientôt m’apprendre combien je de-meurais différente de ce que j’avais la prétention d’être. Quoi qu’il en fût, je protestais qu’une femme peut être vertueuse au-trement que par sa réserve et que le plus ou moins d’honnêteté réside ailleurs que sur le plan des rapports charnels. Tout ceci se ressentait beaucoup encore des conversations avec mes deux amies, où nous poussions jusqu’au défi notre mépris du conve-nu et de l’opinion du grand nombre. Nos propos étaient d’autant plus hardis qu’ils n’entraînaient point la participation de nos sens. Toutes trois nous admettions que l’accouplement pût se passer d’autorisation légale ; toutes trois nous nous dé-clarions volontiers résolues à la maternité en dehors du ma-riage ; mais si, moi du moins, je parlais aussi aisément et légè-rement de l’amour, c’est que je ne songeais qu’à ses suites ; c’est que j’ignorais la volupté et n’avais même aucune appréhension du plaisir, de sorte que je pensais pouvoir disposer toujours li-brement de moi-même. Certainement, mon trouble auprès de Sara eût pu m’avertir ; mais s’il étourdissait tout mon être,

– 170 – c’était de façon trop vague pour que j’y pusse alors reconnaître précisément du désir. Si quelque initiation précoce ne vient pas le localiser, le désir peut rester épars et ne se manifester d’abord que par un insolite désarroi. Après tout, ce que j’en dis n’était peut-être vrai que pour moi. Sara, je crois, était beaucoup moins innocente et sans doute à l’attrait de sa beauté s’ajoutait-il celui d’une lasciveté secrète ; et c’était là, je crois, ce qui me troublait.

Je connaissais le docteur Marchant depuis ma plus tendre enfance et suis restée longtemps sans comprendre pourquoi ma mère ne l’avait pas épousé de préférence à mon père. Mais une conversation avec maman, et plus tard son journal m’apprirent que le docteur Marchant lui fut présenté par mon père, et que tout d’abord le docteur lui avait beaucoup déplu. Évidemment, il peut paraître très froid à première vue ; mais c’est, je crois, qu’il a beaucoup à se défendre contre les entraînements de son cœur. Dès qu’il se laisse aller, son regard se charge de tendresse. Je l’entendais traiter de « matérialiste » par mon père, et de « pessimiste » par ma mère, longtemps avant de savoir ce que ces mots voulaient dire. Quand, plus tard, je commençai de dis-cuter avec lui, c’est contre son pessimisme seulement que je protestais.

– Mais, mon petit (il m’appelait « mon petit », comme fai-sait ma mère), je ne te blâme pas d’avoir ces idées-là, – me di-sait-il lorsque je déclarais que mieux vaudrait tâcher d’empêcher la misère que de chercher seulement à la soulager. – C’est de ton âge. On rêve à des réformes de la société, à des répartitions plus équitables. Mais les systèmes les meilleurs ne rendront pas les hommes moins mauvais. – Et il se plaisait à ci-ter le mot de Chamfort : « Quiconque, à quarante ans, n’est pas misanthrope, n’a jamais aimé les hommes », ajoutant qu’il avait décidément passé la quarantaine.

À ce moment, nous étions seuls, par grand hasard, le doc-teur et moi ; il dit encore :

 

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– À combien de gens ne nous intéressons-nous pas, sim-plement parce que nous les voyons souffrants et misérables ; lesquels, guéris et fortunés, nous paraîtraient aussitôt répu-gnants. Allons ! la voici qui pleure…

En ce temps-là, je pleurais encore pour un rien, en dépit de ma volonté, si tendue qu’elle pût être, et cela me fâchait beau-coup contre moi-même. Cette fois encore, je n’avais pu retenir mes larmes ; mais c’était d’indignation que je pleurais et de dé-pit de ne trouver rien à répondre, ou, du moins, de ne pouvoir exprimer les pensées qui se pressaient en moi et naissaient non point tant dans ma tête, me semblait-il, que dans mon cœur. Je n’étais pas si jeune que je ne pusse me douter déjà que nombre des maux dont souffrent les hommes sont dus non point tant à des causes réelles, qui en elles-mêmes n’auraient rien de bien douloureux, qu’aux jugements que l’on porte sur elles. Je venais de lire Adam Bede avec madame Parmentier et songeais en par-ticulier à la détresse d’Hetty Sorrel. Je ne consentais point à la considérer comme coupable pour s’être laissé séduire, puis pour avoir abandonné désespérément son enfant, accablée qu’elle était par la condamnation que d’avance elle sentait peser sur elle. Ce qui me paraissait condamnable, c’était d’abord l’amant qui l’avait abandonnée, puis la société qui faisait peser sur elle seule une réprobation que méritait surtout son séducteur. J’eusse voulu la citer en exemple ; mais je doutais que le docteur Marchant eût lu ce livre, et c’est avec madame Parmentier que je repris et poursuivis la discussion.

– Vous auriez condamné Hetty Sorrel ?

– Je ne me sens le droit de condamner personne.

– Ce n’est pas une réponse. On propose un cas particulier et vous vous réfugiez dans des généralités.

– Je crois que j’aurais eu pitié d’elle, comme eut pitié d’elle Dinah Morris, tout en la reconnaissant coupable.

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– Coupable de quoi ?

– À quoi sert de le demander ? Coupable d’abord de s’être laissé séduire, puis d’avoir abandonné son enfant.

– Ce n’est qu’à contrecœur qu’elle l’abandonne et parce qu’elle ne pouvait faire autrement. C’est le jugement de la socié-té qui la force à commettre ce crime. Elle sait qu’il n’y a plus de place, dans la société, ni pour elle, ni pour son enfant. C’est cela que je trouve monstrueux.

– J’ai pitié d’elle parce qu’elle se repent.

– Et elle se repent parce que Dinah Morris lui fait espérer que le pardon de Dieu suivra sa repentance. Mais la vraie crimi-nelle, ce n’est pas Hetty, c’est la société ; et quand on pense que c’est au nom de Dieu que la société la condamne !…

– Voyons, Geneviève, vous ne pouvez pas l’approuver.

– Je la plains de tout mon cœur ; mais c’est la société que je désapprouve… Madame Parmentier, je voudrais savoir… Vous trouvez que c’est très mal d’avoir un enfant sans être mariée ?

– C’est très mal de mettre au monde un enfant destiné à être malheureux.

– Pourquoi forcément malheureux ?

– Comment ne serait pas malheureux un enfant sans père ?

– Oh ! madame Parmentier, ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela ; vous ne me parleriez pas ainsi si vous connaissiez bien mon père. Et, du reste, faut-il vraiment que le père soit un mari, pour aimer son enfant ?

Madame Parmentier reprenait sans me répondre :

– Un pauvre enfant qui risque de n’être accueilli nulle part, de recevoir partout des rebuffades et des affronts.

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– Eh ! c’est cela précisément qui m’indigne. Ne trouvez-vous pas monstrueux que…

Mais elle continuait sans m’entendre :

– De sentir mépriser sa mère et, ce qui est encore pis : de devoir la mépriser lui-même.

– Oh ! madame Parmentier, comment pouvez-vous dire ce-la ? Alors, selon vous, pour avoir le droit d’avoir des enfants, une femme doit consentir à lier toute son existence à un homme que peut-être elle ne pourra pas continuer d’aimer ?

– Elle n’a qu’à le bien choisir.

– Et si encore c’était elle qui choisissait ! Mais vous savez bien que le plus souvent elle ne peut que se laisser choisir.

– Elle reste libre de refuser, si celui qui la demande en ma-riage ne lui plaît pas.

– Elle peut s’illusionner d’abord, comme je crois qu’a fait ma mère.

– Geneviève, vous ne devez pas juger vos parents. Je ne connais que peu votre père ; mais il m’a paru charmant.

– Lorsqu’elle l’a épousé, il paraissait charmant à ma mère.

– Je considère votre mère comme une épouse irrépro-chable.

– C’est-à-dire qu’elle s’est toujours sacrifiée. Approuvez-vous quelqu’un de grand mérite, comme ma mère, de se sacri-fier toujours à quelqu’un qui ne le vaut pas ?

– Un ménage uni ne va jamais sans de petits sacrifices ré-ciproques, qui grandissent et embellissent celui qui les fait.

– Madame Parmentier… Pourquoi appelle-t-on : tromper son mari, le seul fait de ne pas lui être fidèle ? Cela peut pour-

– 174 – tant bien aller sans tromperie. Et ne le trompe-t-on pas davan-tage, et soi-même avec, en lui restant fidèle sans plus l’aimer ?

– Certainement pas. Quelles questions vous me posez là ! On peut ne plus s’aimer autant qu’aux premiers jours ; mais ai-mer un autre homme, c’est là que tromper commence. Quant à moi je n’ai jamais eu de mérite à demeurer fidèle, car je n’ai ja-mais cessé d’aimer mon mari. Mais, même en aimant un peu moins, le mariage contient une promesse de rester fidèle à la foi jurée.

– Aussi je préfère ne jurer point.

Sans doute ai-je beaucoup simplifié cette conversation, qui fut longue. Elle eut lieu au printemps en 1914. Je me souviens d’un énorme bouquet de lilas, sur la grande table de la biblio-thèque où nous nous tenions ; il répandait un parfum si fort que madame Parmentier me demanda d’ouvrir la fenêtre, bien que l’air du dehors fût encore froid. J’aurais peut-être dû dépeindre les lieux, et madame Parmentier, et moi-même ; mais ce n’est pas un roman que j’écris, et les descriptions ne m’importent guère, dans les livres d’autrui non plus.

J’avais passé en novembre la seconde partie de mon bacca-lauréat ; car je m’étais fait stupidement recaler en juillet. La joie de mon père, en apprenant mon échec, avait été comme un coup de fouet à mon amour-propre et je redoublai de zèle. Gisèle, qui préparait le même examen, avait été reçue aussitôt. Je la re-voyais de temps à autre ; mais madame Parmentier ne favorisait pas nos rencontres. La liberté de mes propos pouvait l’amuser, mais l’effrayait un peu pour sa fille. Pourtant Gisèle ne se lais-sait guère influencer, et non plus par moi que par sa mère, en-core qu’elle l’adorât ; mais elle savait au besoin lui tenir tête, sans élever jamais la voix, avec obstination et avec une douceur désarmante, de sorte que c’était toujours madame Parmentier qui cédait.

 

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Nous avions, Gisèle et moi, beaucoup d’idées communes, et c’étaient précisément les plus hardies, ce qui me donnait beau-coup d’assurance, car j’avais grande confiance en sa sagesse que je reconnaissais bien supérieure à la mienne et incapable de ces excès où mon humeur souvent m’entraînait. Gisèle apportait à tout ce qu’elle entreprenait une pondération singulière ; son in-telligence dominait de très haut et modérait les entraînements de son cœur. Je ne la vis jamais céder rien à la vanité ; et, préci-sément parce que sa beauté et son esprit lui eussent assuré tous les succès dans le monde, elle se refusait d’y aller et déclarait vouloir pousser plus loin ses études. La philologie l’attirait, « ne serait-ce qu’en souvenir de mon père, à qui je crois que je res-semble beaucoup », me disait-elle. J’étais également décidée à continuer de m’instruire, n’admettant pas, non plus que Gisèle, de demeurer désœuvrée. Et, de plus en plus, nous prétendions assurer notre indépendance et n’avoir à compter sur l’aide ni de parents, ni d’un mari ; « ni d’un amant », ajoutions-nous. Car le déshonneur, selon nous, n’était pas d’avoir un amant, mais de « se faire entretenir ».

– Présentement s’ouvrent aux femmes un certain nombre de carrières dans lesquelles je pourrais espérer réussir, – disais-je à Gisèle. – Mais ce sont des professions où le mieux que la femme puisse, c’est de faire oublier qu’elle n’est pas un homme. Ce que je voudrais c’est… Enfin je cherche une situation qui ne puisse être occupée que par une femme. Je suis convaincue que les femmes sont capables de beaucoup plus et de bien autres choses qu’on ne le pense généralement et qu’elles ne le savent elles-mêmes. Jusqu’à présent on ne leur a jamais laissé la possi-bilité de manifester leur valeur. Je voudrais, vois-tu, inventer une carrière qui me permît d’aider les femmes en leur appre-nant à se connaître, à prendre conscience de leur valeur.

– Mais comment ? Mais par quel moyen ?

– Je ne sais pas encore. Du moins tu ne ris pas de moi. Ce que je te dis ne te paraît pas trop absurde ?

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– Pas absurde du tout. Mais je crois que le plus grand nombre de femmes se trouvent parfaitement satisfaites de la dépendance où les maintient la flatteuse galanterie des hommes. Ce qu’il faudrait d’abord obtenir, c’est qu’elles-mêmes souhaitassent changer.

– Tu ne trouves pas que ces hommages mêmes que les hommes rendent au « beau sexe » ont quelque chose d’avilissant ?

– Oui, d’avilissant pour les hommes.

– Et qu’une femme peut aspirer à mieux qu’à éveiller des désirs, à se faire adorer, à s’assujettir un homme ou des hommes ?

– Sans compter que cela doit être terriblement encom-brant, cette adoration. Si je ne pensais pas comme toi, je ne chercherais pas à m’instruire.

– Écoute, Gisèle : je crois fermement qu’il y a beaucoup de femmes capables ; qu’il y a beaucoup plus de valeur qu’on ne croit parmi les femmes ; et que toute cette valeur reste inem-ployée, parce qu’on ne la connaît pas, parce qu’elle-même ne se connaît pas, parce que jusqu’à présent on ne l’a jamais appelée à se manifester, à se produire.

– Oui, mais je crois aussi qu’il peut entrer beaucoup de va-leur et de vertu dans la soumission.

– C’est précisément contre cette soumission que je pro-teste. Dans la soumission cette valeur reste sous le boisseau. Les qualités féminines peuvent être différentes de celles des hommes sans être pour cela inférieures. Pourquoi soumettre celles-ci à celles-là ?

– Si les femmes n’étaient point belles et ne se sentaient pas désirées, elles prétendraient à mieux qu’à plaire.

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– Combien je t’aime, Gisèle, de ne pas t’en tenir à ta beau-té !

– Je ne sais pas si je suis belle ; je ne veux m’inquiéter que des qualités et des défauts de mon esprit. Pourtant j’avoue que je souffrirais beaucoup d’être laide et que j’aurais moins de cœur au travail s’il devait n’être pour moi qu’une compensation.

– Ce n’est pas seulement plus d’instruction que je voudrais pour la femme, mais plus d’initiative, plus de courage, plus de décision.

– Les lois nous en permettent bien peu.

– À propos… Je voudrais faire mon droit. Quelle belle ex-pression, tu ne trouves pas ? « Faire son droit ! » Si seulement cela voulait dire un peu plus que simplement suivre des cours ! Les droits de la femme, je voudrais apprendre à parfaitement bien les connaître ; et pas seulement tels qu’ils sont en France ; pour pouvoir mieux donner ensuite, à un tas de femmes, la conscience de leurs pouvoirs.

– Et de leurs devoirs, je suppose.

– Évidemment. Qui peut plus, doit plus ; oui, je sais. Quelle belle chose pourtant ce serait d’assumer de nouveaux devoirs ! Et d’éveiller chez d’autres femmes le désir de les assumer. Je crois qu’il y a en nous beaucoup de possibilités et de besoins qui s’ignorent, qui sommeillent dans l’attente, et que souvent il suf-firait d’un appel pour les éveiller. Je voudrais dire à chaque femme ce que, depuis quelque temps, chaque matin je me dis à moi-même : IL NE TIENT QU’À TOI.

– De faire quoi ?

– Oh ! n’importe. Je pense à ce récit de l’Évangile, lorsque le Christ dit à la femme paralytique : « Lève-toi, prends ton lit et marche. » Et la femme aussitôt se lève et commence à marcher.

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– Hélas, Geneviève, tu n’es pas le Christ, pour faire des mi-racles ; tu ne feras pas marcher les impotents.

– Je ne peux ni ne veux croire aux miracles. Si la femme se lève, c’est qu’elle pouvait se lever. Elle pouvait, mais elle ne sa-vait pas qu’elle pouvait. Il fallait cette injonction, et il suffisait d’elle, pour lui donner conscience de son pouvoir. Jusqu’où s’étend ce pouvoir de la femme, c’est ce que je voudrais d’abord apprendre à bien connaître, pour me garder de l’inviter à rien, d’exiger rien, que je ne sois certaine qu’elle puisse obtenir. Et naturellement c’est sur moi-même d’abord que je veux éprouver la force et la vertu de cette exigence.

Gisèle alors m’attira contre elle et m’embrassa sur le front :

– Je ne peux que te redire les paroles du Christ que tu ci-tais : Lève-toi et marche. Il ne tient qu’à toi.

Ce n’est que quelques mois plus tard que je pus avoir avec le docteur Marchant l’importante conversation que, depuis longtemps, je me promettais. Leçons et entretiens réguliers avaient repris par-delà mes examens. Madame Marchant y as-sistait toujours ; mais elle venait d’être appelée à Bayonne au-près d’une parente âgée, et le docteur attendait le moment de ses courtes vacances pour l’y rejoindre. Ceci se passait donc en juillet.

Je crains que l’on ne trouve bien hardis pour une jeune fille de dix-sept ans les propos que je vais rapporter ; mais je répète que tout ce que je pouvais alors penser et dire restait parfaite-ment théorique. Ma pensée seule allait de l’avant, et d’autant plus audacieusement qu’elle ne s’inquiétait nullement du non-assentiment de mes sens. Le cynisme que j’affectais ne m’était pas naturel ; je m’y forçais et devais, pour parler comme je fai-sais, prendre beaucoup sur moi. Je me félicitais alors de la vic-toire que je remportais sur moi-même en triomphant ainsi de

– 179 – ma réserve, de ma timidité, de ma pudeur. Tout cela m’apparaît aujourd’hui comme une sorte de comédie pour laquelle je four-nissais à la fois la mise en scène, le débat et l’applaudissant spectateur. Donc, certain soir que je me trouvais seule avec le docteur Marchant, dans son cabinet de consultations où il me recevait comme à l’ordinaire et où j’étais venue le retrouver à huit heures et demie avec la ferme intention de lui parler, j’attendais le moment propice. Le temps passait. Je fis comme Julien Sorel : je me donnai jusqu’à neuf heures cinq, me répé-tant :

– Si je laisse l’aiguille des minutes dépasser ce point sans avoir abordé le sujet qui me tient à cœur, je saurai que je suis lâche et que, à l’avenir, je ne pourrai compter sur moi.

Le docteur, il m’en souvient, parlait alors précisément d’hérédité, m’exposait les lois de Mendel, disait les caractères qui sont ou non transmissibles. J’attendais qu’il reprît souffle, ce qu’il fit à neuf heures quatre. Alors, bien vite, avant qu’il n’ait eu temps de repartir, fermant les yeux, serrant les poings, comme lorsque je plongeais du haut du tremplin avant de très bien savoir nager, je m’élançai, le cœur battant au point que je doutais de pouvoir aller au bout de ma phrase :

– Oncle Marchant (c’est ainsi que je l’appelais), je voudrais savoir si vous n’avez pas voulu avoir d’enfants, ou si c’est que vous n’avez pas pu en avoir ?

Il eut un rire, un peu forcé, me sembla-t-il.

– Eh bien ! pour une « mutation brusque… » – dit-il, par allusion à ce qu’il venait de m’enseigner. Et, comme rien ne sui-vait :

– Vous préférez, je vois, ne pas me répondre ; ou bien n’osez-vous pas ?

Il prit soudain un ton très grave :

– 180 –

– Mon petit, je peux bien t’avouer que la tristesse de n’avoir pas d’enfants a été, pour ta tante et pour moi, la seule ombre de notre ménage. La seule, – reprit-il un peu solennelle-ment ; – mais elle est de taille. Les années passent ; nous voyons tous deux naître et grandir les enfants des autres et nous ne pouvons, elle ni moi, nous consoler de n’en point avoir. Tu vois que je ne crains pas de te parler franchement. Quant aux causes de cette… – Il hésita un peu, comme s’il cherchait un mot ; il trouva : « stérilité », qu’il employa comme à contrecœur et les traits du visage un peu contractés, – tu me permettras, je sup-pose, de ne pas te les dire. Et, du reste, tu n’as que faire de les savoir.

– Ce qui m’importe, – repris-je, – c’est d’apprendre qu’il ne suffit donc pas ici de vouloir, pour pouvoir.

Le plus difficile restait à dire ; je crus un instant que le cœur me manquait ; puis, ressaisissant tout mon courage :

– Oncle Marchant, il faut que je vous dise… Je voudrais avoir un enfant.

– Tu es encore un peu jeune pour le mariage, – dit-il en souriant de nouveau. – Mais bientôt, jolie comme tu l’es et avec les relations de ton père (ceci avec un peu d’ironie, comme tou-jours lorsqu’il parlait de papa) les maris se proposeront d’eux-mêmes, et tu n’auras que l’embarras du choix.

– Peut-être… Mais je ne veux pas me marier.

– Oh ! oh ! – fit-il presque sarcastiquement en allumant une cigarette pour paraître plus à son aise, car manifestement le tour que prenait la conversation le gênait, – c’est de l’anarchie. – Il tira quelques bouffées, puis : – Après tout, cela ne m’étonne pas de toi.

Comme il n’ajoutait rien, je demandai :

– Vous trouvez cela très mal ?

– 181 –

Il prit un temps.

– À vrai dire : non. Je trouve cela très imprudent, ce qui n’est pas la même chose. Tu n’as sans doute pas encore envisagé les énormes difficultés qui rendent cela presque…

Je ne le laissai pas achever et, du plus calme que je pus :

– Il n’y a pas difficulté qui tienne, lorsqu’on est résolue comme je le suis.

Alors, sur un ton tout différent et comme pour couper court :

– Écoute, mon petit : tu n’es encore qu’une enfant. Nous reparlerons de cela dans quelques années, si ta résolution n’a pas changé.

Il se leva, estimant, je pense, que la conversation avait as-sez duré et qu’à présent je devais partir. Mais je restais assise. Alors il commença d’arpenter la pièce, puis, brusquement, s’arrêtant en face de moi :

– Mais peut-on savoir pourquoi tu refuses de te marier ? c’est tout de même tellement plus simple.

C’était plus simple aussi de ne pas répondre. Je ne pouvais donner toutes mes raisons ; il eût ensuite fallu discuter… Je me tus. Il fit de nouveau quelques pas vers le fond de la pièce, puis, revenant vers moi :

– Mais d’abord, pour faire un enfant, il faut s’y mettre à deux, tu le sais.

– Je le sais.

– Tu aimes quelqu’un ?

– Je sais aussi que, pour cela, il n’est pas précisément be-soin d’amour.

– 182 –

– Enfin tu as quelqu’un en vue ?

Il était de nouveau en face de moi. Il me regardait. Je levai les yeux vers lui, et, dans un grand effort, murmurai :

– Oui : vous.

Il partit d’un grand éclat de rire, très factice me sembla-t-il, et s’écria :

– Ah ! ça, par exemple ! – Puis s’étant levé et arpentant la pièce à grands pas, répéta par deux fois : – ça, par exemple ! – en haussant les épaules. Il ajouta, tourné vers moi : – Et depuis quand t’es-tu mis cette absurdité dans la tête ?

Je demeurai très calme et demandai simplement :

– Absurdité… pourquoi ?

Il répéta, très haut :

– Pourquoi ? Pourquoi ?… – Puis, plus bas mais nettement, sèchement : – Parce que j’aime ma femme. À présent, suffit, n’est-ce pas ? – et sortit sans me dire adieu.

Mon cœur battait. J’avais le feu au visage et me sentis sou-dain un violent mal de tête. Je ne partis pourtant pas aussitôt, et bien m’en prit car mon oncle Marchant revint quelques instants après. Il s’approcha de moi et posa tendrement sa main sur mon épaule. Quand je le regardai, je vis qu’il s’était passé de l’eau sur le visage.

– Voyons, mon petit, – dit-il d’une voix presque tendre, – tu devrais pourtant comprendre que je ne veux pas faire de peine à ta tante. Non ! mais vois-tu cela ? Que j’aie un enfant qui ne serait pas d’elle, après qu’elle regrette déjà tant de n’avoir pas pu m’en donner ? Mais ça lui crèverait le cœur.

Sa main me caressait l’épaule ; mais à présent j’avais baissé la tête. Je me levai.

– 183 –

– Allons ! – dit-il ; – quittons-nous bons amis tout de même. Mais… non ; ce soir tu mérites que je ne t’embrasse pas.

Je serrai la main qu’il me tendait ; et, brusquement, irrésis-tiblement, posai sur cette main mes lèvres ; puis m’enfuis.

À vrai dire, c’est à partir de cet instant seulement que je commençai d’aimer le docteur Marchant, ou, plus exactement : de me figurer que je l’aimais. Je crois que je l’aurais soudain dé-testé tout au contraire s’il avait abondé dans mon sens. En tout cas, mon embarras eût été extrême et j’aurais dû furieusement « prendre sur moi » ; car mon être physique n’approuvait nul-lement cette embardée de mon esprit. Et, de même, mon esprit s’irritait de cette retenue, prétendait passer outre ; et j’enrageais de me sentir malgré moi si pudique et si réservée. Quelle enfant je pouvais être encore ! naïvement convaincue que l’on pouvait disposer à son gré de son corps et de son cœur, je tenais en grand mépris les amoureux involontaires et prétendais n’aimer personne que je n’eusse résolu d’aimer. Aussi vainement, aussi absurdement aurais-je résolu de ne point laisser mes seins se gonfler. La vie avait encore tout à m’apprendre, et principale-ment ceci : c’est qu’il faut n’aimer point pour disposer de soi li-brement.

Je revis le docteur Marchant peu de temps après. Madame Marchant était de retour de Bayonne, mais, au bout de peu d’instants, elle se retira, contrairement à son habitude, ce qui me laissa croire que le docteur lui avait demandé de nous laisser seuls.

– Écoute, mon petit, – me dit-il aussitôt, – je ne voudrais pas que notre conversation de l’autre soir laissât la moindre gêne entre nous. Mais cela ne se peut que si tu acceptes que je ne prenne pas au sérieux ce que tu m’as dit.

Il était assis devant sa table et parlait sans me regarder. La lampe éclairait en plein son beau front ; je regardais son visage, ses mains, tout son être, et me demandais : ai-je désir de

– 184 – l’embrasser ? de le serrer dans mes bras ? d’être enlacée par lui ?… J’étais bien forcée, en dépit de moi, de me répondre : non. Il prit un coupe-papier d’ivoire sur la table, en passa le tranchant sur ses lèvres ; et je ne souhaitai décidément pas être à la place du coupe-papier. N’importe ! Je décidai pourtant que j’aimais le docteur. Il reprit :

– Non, pas tout ce que tu m’as dit, peut-être : mais la der-nière chose… inutile que je précise. Quant au reste… Écoute un peu, mon petit : il m’est arrivé souvent, très souvent, dans ma carrière, d’avoir à m’occuper de pauvres filles qui s’étaient laissé engrosser, par faiblesse, par maladresse ou par amour ; quelques-unes volontairement, et le plus souvent alors, avec l’espoir bien vain de s’attacher un amant. Presque toutes beau-coup plus à plaindre que tu ne sembles le croire. Mais jamais, jusqu’à présent, je n’ai rencontré de femme, de jeune femme, qui songeât à avoir un enfant sans songer d’abord à l’amour. Un enfant, c’est la conséquence, souhaitée ou non et pas inévitable, de quelque chose qui doit compter d’abord beaucoup plus que l’enfant ; de quelque chose dont tu as l’air, toi, de ne pas vouloir tenir compte. Pour ne pas trouver cela monstrueux (et, comme je risquais un geste, il répéta : oui, monstrueux !) j’ai besoin de me dire que tu es encore beaucoup trop jeune pour…

Je l’interrompis.

– Pas trop jeune pour avoir un enfant, tout de même ?

– Non, parbleu ! (J’aurais dû dire : hélas !) Mais pour par-ler d’en avoir.

Le docteur s’était levé et avait fait quelques pas dans la pièce. Il y eut un silence prolongé, que je me gardai d’interrompre.

– Je voudrais pourtant comprendre ce qui t’attire, – reprit-il enfin sur un ton d’agressive ironie en s’arrêtant devant moi. –

 

– 185 –

Est-ce la grossesse ? Est-ce l’accouchement ?… Je puis t’affirmer que cela n’a rien de particulièrement délicieux.

Je me taisais toujours mais, à chacune de ses questions, remuais la tête en signe de dénégation. Il continuait :

– Est-ce l’enfant lui-même ? Son allaitement ? Le plaisir de changer ses langes ? De jouer à la poupée ?

Les questions du docteur me paraissaient absurdes. Si rai-sonnable d’ordinaire on eût dit qu’il perdait la tête. À vrai dire je n’avais jamais analysé les composantes de ma résolution mais, dans mon cas particulier, je crois qu’il entrait encore et surtout de la protestation ; oui : de la protestation contre un ordre établi que je me refusais à reconnaître, contre ce que mon père appe-lait « les bonnes mœurs » et, plus spécialement encore, contre lui, qui les symbolisait à mes yeux, ces « bonnes mœurs » ; un besoin de l’humilier, de le mortifier, de l’amener à rougir de moi, à me désavouer ; un besoin d’affirmer mon indépendance, mon insoumission, par un acte que seule une femme pouvait commettre, dont je prétendais assumer la pleine responsabilité, sans trop envisager ses conséquences. Je tâchai, bien confusé-ment, d’expliquer un peu tout cela à Marchant. Mais les beaux arguments, que je tenais pour péremptoires tant que je les gar-dais par-devers moi, me paraissaient, à mesure que je les expo-sais, de plus en plus déplorablement enfantins. Sans doute ne méritaient-ils qu’un haussement d’épaules. Je fus presque sur-prise par le ton conciliant que Marchant prit pour me dire :

– Écoute, mon petit, pour une femme qui souhaite la liber-té, te rends-tu compte de ce que c’est que d’avoir la charge d’un enfant ? Quelle dépendance ! Quel esclavage !

Et, comme je ne répondais rien :

– Têtue comme une mule, décidément, – fit-il en haussant les épaules.

 

– 186 –

– J’espérais de vous, je l’avoue, autre chose qu’une répri-mande, – dis-je après un assez long silence.

– Tu espérais quoi ?… Un conseil… Je m’en vais t’en don-ner un très net : c’est de penser à autre chose.

À ce moment, on entendit ma tante approcher. Sans doute voulait-elle nous avertir, car elle faisait beaucoup plus de bruit qu’il n’était nécessaire, et même, à très haute voix, demanda qu’on lui ouvrît la porte, car elle avait les bras chargés. Crai-gnait-elle donc de nous surprendre ? Du coup, j’interprétai dif-féremment sa continuelle présence durant la leçon du docteur.

Elle apportait sur un plateau des verres et de l’orangeade, que nous bûmes tous trois presque en silence, ou ne disant plus que de ces banales fadaises où je la croyais cantonnée, parce que je m’y cantonnais devant elle.

Je ne voyais plus Gisèle que de loin en loin, je l’ai dit, mais restais extrêmement soucieuse de son opinion ; je lui reparlai de ma résolution.

– Non, je ne la désapprouve pas précisément, – me dit-elle, – mais décidément nous différons beaucoup. À cause de toi sans doute, je me suis longuement interrogée. Je crois, vois-tu, que je suis de ces femmes qui ne sont capables que d’un seul amour. Et je me dis : Alors pourquoi ne pas épouser celui que j’aimerai ?

Je repris :

– Quant à moi, je ne puis accepter de me donner toute à quelqu’un. Je me révolte à l’idée de devoir soumettre ma vie à celui qui me rendra mère, et je veux que lui, de son côté, reste libre. N’admets-tu pas qu’au lieu de se donner l’un à l’autre, on se prête ?

– Celui qui se prêterait à ce jeu, pour la femme si plein de conséquence, comment aurais-tu pour lui quelque estime ? –

– 187 –

Et, comme je ne répondais rien, elle reprit : – Vois-tu, Gene-viève, toutes tes belles théories, la vie se chargera de les bouscu-ler, je le crois… Et ce sera tant mieux, – ajouta-t-elle, en sou-riant, puis fredonnant à demi-voix :

Nous tromper dans nos entreprises

C’est à quoi nous sommes sujets.

Le matin, je fais des projets

Et le long du jour des sottises.

– C’est de toi, ces jolis vers ?

– Penses-tu ! – dit-elle gaminement. – C’est un petit qua-train de Voltaire que je me répète volontiers et qui pourrait bien te convenir. Ma pauvre Geneviève, un jour tu te laisseras sé-duire, tout comme une autre, en dépit de tes belles résolutions ; ou, qui pis est, tu croiras découvrir dans ton séducteur une in-telligence extraordinaire et des tas de vertus qui n’existeront que dans ton imagination. Tu sais pourtant bien déjà ce que c’est que de s’éprendre et qu’alors l’on n’est plus du tout maître de soi.

– Que veux-tu dire ?

– À présent je crois que, pour toi ni moi, il n’y a plus de danger d’en parler. Tu ne t’es pas rendu compte n’est-ce pas que, moi aussi, j’ai été folle de Sara ? Oui, malgré ma belle répu-tation de sagesse, complètement affolée ; ma seule sagesse était de le laisser moins paraître que toi ; mais je n’en dormais plus. Oh ! ne t’alarme pas ; il n’y a jamais rien eu entre nous ; mais, dans ses bras, j’aurais fondu comme du sucre. Heureusement, Sara ne s’en est pas doutée. Si je t’en parle à présent, et avec calme tu le vois, c’est seulement pour te demander : admettant que Sara fût un homme, l’aurais-tu laissée te faire un enfant ?

 

– 188 –

La confidence de Gisèle m’avait fort émue. Je pris un peu de temps avant de pouvoir répondre, mais avec assurance :

– Non.

– Pourquoi ? demanda Gisèle, qui ajouta tout aussitôt : Il est bien entendu que nous mettons ici de côté tout « respect humain », toute pudeur, et toute morale apprise ; mais plus on se dégage de celle-ci, plus il importe, je crois, d’être exigeant en-vers soi-même. Tu le penses aussi, n’est-ce pas ?

– Certainement, et, si je me force au cynisme, ce n’est pas du tout, tu le sais, pour m’octroyer plus de plaisir…

– Alors, réponds : pas d’enfant à l’image de Sara… pour-quoi ?

– Parce que l’attrait physique est pour moi de moindre im-portance que certaines qualités de l’intelligence et du cœur, celles précisément que n’a pas Sara ; celles que je reconnais en toi.

– Dommage que je n’aie pas un frère, – s’écria-t-elle aussi-tôt, en riant.

Puis, pour ne rien laisser de douteux entre nous, je lui ra-contai mes deux conversations avec Marchant. Elle était rede-venue très sérieuse.

– Écoute, – me dit-elle, – tu devrais parler de tout cela avec ta mère. Telle que je la connais, elle te comprendra très bien.

– Oui, j’y pense depuis longtemps, et je me promets de lui parler un jour ; un peu plus tard. Mais pas de ce que je viens de te dire du docteur Marchant…

– Pourquoi ?

– Je crois qu’il vaut mieux pas.

Une sorte d’instinct m’avertissait.

– 189 –

C’est à Châtellerault, en octobre 1916, où j’allais revoir ma mère peu de temps avant sa mort, que je pus avoir avec elle cette conversation que je me promettais depuis longtemps. Ain-si que je le dis en quelques mots dans le court avant-propos qui précède le journal de ma mère, paru sous le titre de L’École des Femmes, ma mère était allée donner ses soins aux contagieux dans un hôpital de l’arrière aussi dangereux dans son genre que le plus exposé des fronts. J’avais voulu d’abord l’accompagner ; elle s’y était refusée. Mais elle accepta que j’aille passer quelques jours auprès d’elle, entre deux services d’ambulance que je m’étais donnés pour tâche. Elle était donc, lorsque je la revis, en costume d’infirmière qu’elle ne quittait plus. L’hôpital était plein de malades ; par crainte des contagions, ma mère ne vou-lut pas m’y laisser entrer. Et comme je protestais qu’elle y en-trait bien :

– Oui, mais nous autres infirmières, nous sommes immu-nisées, – me dit-elle en riant. – Songe donc ! après cinq mois… – C’était, je l’ai dit, très peu de jours avant sa mort. Elle me pa-rut très fatiguée par le surmenage et les veilles ; mais, lorsque je lui dis qu’elle devrait prendre un peu de repos, elle protesta qu’elle ne s’était jamais mieux portée que depuis qu’elle n’avait plus le temps de songer à elle, et qu’il en était de même pour les soldats. – Et pour toi aussi, j’en suis sûre, – ajouta-t-elle.

Il est certain que j’allais beaucoup mieux, depuis que j’étais uniquement occupée par le service des transports de blessés. Mes troubles, mes inquiétudes de naguère, m’apparaissaient lointains déjà. Je n’y pensais plus, ou seulement pour en sou-rire, et c’est avec une parfaite tranquillité que je commençai de parler à ma mère du docteur Marchant.

– Je voudrais savoir ce que tu penses de lui, – dis-je.

– Mais je pense que c’est un médecin des plus remar-quables et, de plus, un homme excellent.

– 190 –

– Oui, cela c’est ce que tout le monde dit de lui. Ce que je voudrais, c’est un jugement plus personnel.

Elle resta longtemps sans rien dire, regardant à ses pieds en souriant. Nous étions dans le jardin public de la ville. Il fai-sait très beau ce jour-là, et, malgré la saison avancée, l’air était presque tiède. Près de nous, des pigeons qui picoraient le pain qu’un promeneur leur avait jeté prirent leur vol. Elle me regarda en souriant davantage avec une légère contraction des traits qu’elle ne pouvait maîtriser.

– T’es-tu jamais doutée que j’aimais le docteur Marchant ? – commença-t-elle enfin d’une voix un peu tremblante. – Une telle confession de la part d’une mère, à sa fille, est sans doute bien… – Elle ne trouva pas de mot pour achever sa phrase et continua : – C’est un petit secret que je n’avais dit à personne ; et que je ne t’aurais jamais dit si j’avais à en rougir… Un secret qui ne tire guère à conséquence, puisque je n’ai jamais cherché son amour, à lui… Mais quand j’ai cessé de tenir à l’estime de ton père, c’est-à-dire quand j’ai cessé de l’estimer (je pense qu’ici je ne t’apprends rien)… eh bien, j’ai eu besoin de l’estime du docteur Marchant, et c’est elle qui m’a soutenue dans cer-taines heures tristes et difficiles.

– Alors, tu ne lui as jamais parlé ? Pourquoi ?… (Elle avait fait non de la tête, mais ne répondit pas au « pourquoi ».) – Et tu es bien sûre qu’il ne s’est douté de rien ?

Elle resta quelques instants silencieuse de nouveau, puis :

– Il y a quelqu’un qui, pourtant, s’est bien douté de quelque chose… C’est sa femme.

– Madame Marchant ?

– Oui : mon amie. Et c’est à cause d’elle que je n’ai jamais rien dit. Je ne voulais pas la faire souffrir.

– Sait-elle au moins ton sacrifice ?

– 191 –

– Mais, Geneviève, il n’y a pas eu de sacrifice. Tout était mieux ainsi.

Avec un peu d’impatience, je demandai de nouveau :

– Es-tu bien sûre que, lui, ne se soit douté de rien ?

Elle cessa de sourire :

– De presque rien. – Elle m’embrassa sur le front, et, sou-riant de nouveau, avec un geste de la main comme pour chasser ces souvenirs : – Mon cher petit, pourquoi est-ce que je te ra-conte tout cela aujourd’hui ?… Je te surprends beaucoup ? Tu te souviens que tu t’étais mis dans la tête (je ne sais vraiment pas pourquoi) que j’étais amoureuse de ce pauvre brave Bourg-weilsdorf ?

– Oui ; c’était ridicule, mais j’avais besoin d’imaginer que tu aimais quelqu’un d’autre que papa.

– Chut ! – fit-elle, comme en me grondant doucement. – Tu m’as dit des choses terribles ce jour-là.

– Je me souviens seulement que j’étais furieuse, parce que je croyais que tu te sacrifiais pour moi.

– Et quand cela eût été, Geneviève ?… – dit-elle avec une extraordinaire gravité.

– C’est que j’ai horreur des sacrifices.

– Tu parles comme quelqu’un qui n’a pas encore aimé. J’ai un peu froid, marchons. Et puis il va être temps que je retourne à l’hôpital.

Un léger vent commençait de souffler et des feuilles mortes tombèrent. Nous nous levâmes.

– J’ai quelque chose encore à te raconter, – lui dis-je, pous-sée par une soudaine résolution. Et, tout d’une haleine : – Sais-

– 192 – tu ce qu’un jour j’ai dit au docteur Marchant ?… Que je voulais avoir un enfant de lui.

Comme repoussée par un choc, je la vis reculer de deux pas.

– Mais, Geneviève !… et cela était dit sur un ton indéfinis-sable, comme à la fois scandalisée, mais d’une manière un tout petit peu feinte, inquiète, et un tout petit peu amusée. Elle ajou-ta, les lèvres tremblantes :

– Je ne te comprends pas.

– Oui, – continuai-je brutalement, – que je voulais qu’il me rendît mère.

– Qu’est-ce qui t’avait pris, mon pauvre petit ? – et cette fois sur un ton où le reproche dominait.

– Je ne sais pas. Une idée, comme ça, que j’avais eue.

– Et… qu’est-ce qu’il t’a répondu ? – Cette fois, c’était l’inquiétude.

– Il m’a dit que je parlais comme une enfant, une enfant indécente et folle ; qu’il refusait de me prendre au sérieux, que…

– Que quoi encore ?

– Et qu’enfin il ne voulait pas, parce que…

– Parce que quoi ? Voyons, ne crains pas de parler.

– Parce qu’il aimait sa femme. Mais je comprends au-jourd’hui, – ajoutai-je en la regardant fixement, – que ce n’était pas seulement pour cela.

– Peut-être, – dit-elle tout bas.

Il me parut que ses lèvres tremblaient. Ah ! combien plus respectables, plus authentiques surtout, que mes résolutions

– 193 –

égoïstes, m’apparaissaient en ce moment les délicats sentiments inexprimés de ma mère, du docteur Marchant, de ma tante même, tous ces fils mystérieux et fragiles tissés secrètement de cœur à cœur, que j’accrochais à mon passage en poussant in-considérément ma pointe… C’est cela que j’aurais voulu lui dire avant de la quitter. Mais elle mit un doigt non sur ses lèvres mais sur les miennes, en souriant tendrement et avec un regard qui me fit comprendre qu’il n’était pas besoin entre nous de plus de paroles. Alors je la saisis dans mes bras, l’embrassai de toutes mes forces. Elle me dit adieu. Je ne devais plus la revoir.

 

– 194 –

Vous avez terminé L'École des femmes, suivi de Robert et de Geneviève

André Gide

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