L'enfant chargé de chaînes

François Mauriac · Chapitre 8 sur 31

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L'enfant chargé de chaînes

Chapitre VIII

—Je sais que Jérôme Servet est un ingénieux conquérant d'âmes... ah! qu'il prenne la mienne avec ses lassitudes et ses dégoûts; qu'il les tue dans l'enthousiasme et dans l'amour de l'idéal inconnu... Comme joyeusement je sacrifierais cette liberté qui ne m'a valu encore que des larmes!

Ne vaut-il pas mieux devenir l'esclave d'un Dieu, d'un maître, d'une doctrine que demeurer l'enfant libre, mais solitaire et las, et qui, à certaines heures, voudrait bien mourir...? Vincent me dit qu'à l'union Amour et Foi je trouverais des frères humbles et bons. Ils sauraient me faire partager les espoirs dont ils vivent.

Ainsi, docilement, le jeune homme baisse la tête pour recevoir le joug. Mais l'idéal vers quoi il marche lui demeure inconnu; il va en quelque sorte à reculons, les yeux levés sur les vieux dégoûts, sur les écœurements quotidiens. Il court à ce qui est peut-être la vérité, non parce que c'est la Vérité mais pour se libérer des mornes tristesses qui le tuent...

 

VIII

 

Quelques heures plus tard, Jean-Paul s'habille pour le bal. Vincent, dans un fauteuil, le supplie d'assister au congrès d'Amour et Foi. Mais Jean-Paul, décidé à se laisser convaincre, s'amuse d'abord à dire non...

—J'ai si peu de foi, Vincent, et je n'ai pas d'amour. Je ne crois guère qu'à la vanité de l'effort et de ce que tu appelles l'action sociale...

Vincent se lève, exaspéré.

—Nous ne sommes pas des isolés, mon pauvre ami. La plus humble de nos actions ne saurait être indifférente au tout...

—Mais la plus importante ne se répercute que si près de nous! répond Jean-Paul. Dieu lui-même—s'il est vrai qu'il se fit homme— n'a pu révéler sa vérité qu'à quelques millions d'âmes et la foule immense des vivants ne l'a pas connu...

—Il s'est révélé dans tous les cœurs; à la révélation intérieure aucun homme n'a échappé...

—Avec cette belle discussion, mon cher, je vais arriver chez les des Onge au moment du cotillon.

—On s'en va. Mais je compte sur toi dimanche, à la réunion publique du congrès de Bordeaux ... puisque tu dois traverser cette ville pour aller à Johanet. Pars trois semaines plus tôt, c'est très simple.

—Et mon travail?

—Emporte des livres.

—Je réfléchirai.

Jean-Paul, maintenant, est seul et se préoccupe de sa toilette. La chambre est très éclairée. Au pied du lit, les escarpins mettent deux étincelles. La chemise au plastron glacé est luisante sur un fauteuil.

Dans la voiture, Jean-Paul, gêné par ses gants blancs, songe avec terreur qu'il n'a pas préparé la monnaie pour le cocher. Il fouille sa bourse sous le regard inquiet de l'homme.

—Une pièce de 0 fr. 50, peut-être de 10 francs roule dans le ruisseau...

 

Le dos appuyé contre une porte, Jean-Paul regarde tournoyer les petits nuages de tulle sur quoi se penchent, solennelles et bêtes, les figures toutes figées dans le même sourire.

—Tu ne danses pas, Jean-Paul?

Marthe est devant lui, souriante et frêle. Un mince tissu bleu pastel la moule et se rétrécit dans le bas, au point qu'on se demande comment elle va danser. Elle semble à Jean-Paul une très fine petite fille en chemise de nuit. Et cependant qu'ils échangent des mots insignifiants, le jeune homme songe qu'il n'aurait qu'à vouloir pour posséder légitimement dans un grand lit ces formes ébauchées. Ils causent. Un peu de valenciennes paraît dans l'entre-bâillement du corsage. Mais ce qui séduit Jean-Paul c'est, derrière l'oreille, l'arc délicieux que dessinent les cheveux.