L'enfant chargé de chaînes

François Mauriac · Chapitre 23 sur 31

Pages du PDF

L'enfant chargé de chaînes

Chapitre XXIII

Puis il essaya d'imaginer cette Liette de qui l'amie de Lulu lui avait parlé.

 

XXIII

 

Vincent Hiéron a quitté la rue où une morne foule peine obscurément dans la boue glacée. Depuis qu'il ne fréquente plus Jérôme Servet, la chambre de Jean-Paul est son seul refuge.

—Ce matin, j'ai voulu parler à Jérôme, dit-il. Il m'a fait faire antichambre et ne m'a pas reçu. Dieu merci, j'ai pu l'entrevoir quand il sortait. Il me jeta un «bonjour, toi!» dont je dus me contenter.

... Jean-Paul songe à la Liette qu'il a vue, cette nuit ... petite bête si vivante et dont encore il sent le parfum. Il ne veut plus penser qu'à elle et déplore que Vincent le vienne troubler dans ses délectations moroses...

—Il faut respecter ton ancienne idole, Vincent.

—Hélas! il ne me reste plus qu'à la rouler «dans ce lambeau de pourpre où dorment les dieux morts».

Jean-Paul ne put s'empêcher de sourire: Vincent Hiéron citait des phrases de Renan.

—Ah! Jean-Paul, ajouta le jeune homme, pardonne-moi de te dire cela... Quoi qu'il fasse désormais, Jérôme n'en est pas moins le maître à qui je dois la part de mon âme, la meilleure... Combien seront sauvés parce qu'un jour il a traversé leur vie...

Jean-Paul ne répond pas. Passionnément, il désire être seul et le départ de son ami le comble de joie: il va pouvoir enfin écrire sa lettre à Liette. Il attend cette minute comme un vieil abonné de l'Opéra-Comique attend «l'air de la lettre» dans Manon ou dans Werther.