L'enfant chargé de chaînes
Chapitre XVII
Un jour, pendant le déjeuner, une lettre arriva de Bordeaux. M. Balzon regarda l'enveloppe et dit: «C'est l'écriture de Jean-Paul» et tandis que Marthe, le cœur battant, fermait les yeux, il s'appliqua sans hâte à réunir au bout de sa fourchette un morceau de filet, un peu de gras, une parcelle de pomme de terre—laissant le tout s'imprégner de jus...
—Lisez donc, père, s'écria Marthe exaspérée.
M. Balzon coupa proprement l'enveloppe avec son couteau à dessert.
—Jean-Paul arrive demain, il s'arrêtera un jour ici avant d'aller chez son père; tu auras un plus aimable compagnon que moi... Et il ajouta: «Tu vas voir qu'il passera à Castelnau toutes ses journées; tant mieux d'ailleurs; c'est un jeune homme avec qui j'aime assez causer. Je crois qu'il s'intéresse à mon travail sur Lucile de Chateaubriand. Mais je l'ennuie...»
Marthe protesta.
—Si, si... Nous avons chacun une culture très différente. Il méprise tout ce que j'aime; Sully-Prudhomme lui paraît négligeable, François Coppée le fait rire. Il crie au génie devant des œuvres à quoi je ne comprends rien, me cite des noms que j'ignorais: Jammes, Claudel, André Gide... Il s'exalte à propos de Barrès ... au fond, il me juge tel qu'une vieille bête.
—Mais non, papa, je vous assure ... et Marthe joyeusement embrasse le vieux monsieur.
XVII
Et voici qu'elle marche dans le crépuscule à côté du bien-aimé et lui demande doucement:
—De quoi te faut-il consoler?
Jean-Paul s'émeut de cette bonne volonté.
—Asseyons-nous sur ce banc, Marthe, on est bien pour causer...
Le banc s'appuyait au chêne qu'on appelait «le gros chêne», malgré que d'autres le fussent plus que lui; les taillis s'arrêtaient brusquement sur des prairies trop vertes et qu'on devinait mouillées. A six heures, déjà des vapeurs les noyaient; on avait coupé les aulnes qui le long du ruisseau charmèrent l'adolescence de Jean-Paul. Mais ils repoussaient hâtivement, traversant les prés d'une ligne feuillue où l'eau, invisible, chantait.
—Marthe, j'ai essayé de me délivrer de moi-même—j'ai voulu me renoncer... Mais que peut un tel effort, sinon nous révéler notre impuissance?
Marthe, je ne fus jamais plus mon prisonnier que dans ces exercices d'apostolat où Vincent et Jérôme Servet me convièrent. Ah! les pauvres âmes, à qui notre prétention est de faire du bien! Nous les embellissons passagèrement, comme ces jolis jardins d'exposition qui ne durent que quelques jours...
Lorsqu'un jeune homme en voit un autre qui le veut sauver, avec quelle terreur il devrait s'en garer!
—Tu n'as pas aimé les âmes pour elles-mêmes, Jean-Paul...
—Mais peut-on aimer les âmes autrement que pour soi? dit le jeune homme. Celles à qui l'on s'attache en se disant: «Jésus lui-même eut un disciple préféré» sont destinées à la mort lente d'une amitié— soit que, hâtant le dénouement, on les abandonne comme un vêtement usé—soit qu'on y mêle un peu de pitié et c'est alors le mensonge des tendres gestes qui n'ont plus de sens... Ah! quelle agonie!
Marthe se leva.
—Il fait froid, dit-elle.
Les jeunes gens marchèrent dans l'allée du «tour du parc» où la robe de Marthe était la seule tache claire; et Jean-Paul se disait: «Pourquoi parler à celle qui ne comprend pas?...» Mais la jeune fille murmura soudain une phrase qui prouva qu'elle fut attentive: