L'enfant chargé de chaînes

François Mauriac · Chapitre 15 sur 31

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L'enfant chargé de chaînes

Chapitre XV

—Écoutez bien, mes amis. Il y a parmi vous un intellectuel poseur, un dilettante qui vous perdra, si vous lui laissez la moindre influence: c'est ce Johanet.

—Un bourgeois! murmura Georges Élie.

—Mes petits enfants, reprit Jérôme, il convient que, même éloigné, je sois présent au fond de chacun de vos cœurs. Il faut qu'il n'y ait dans ce petit troupeau aucune volonté hostile à la mienne. Mes petits enfants, vous m'êtes fidèles, je le sais—mais pas tous...

Était-ce consciemment qu'il parlait le langage du Christ? Nul n'y songea. D'ailleurs, la rencontre de Jérôme Servet n'avait-elle pas été, pour beaucoup de ces âmes, la rencontre même de Dieu? Il y avait sur son visage une angoisse indicible.

—Écoutez; il faut pour le petit groupe bordelais que ce Johanet s'en aille, il le faut. Ce malheureux va venir. Accusez-le devant moi. Ne vous inquiétez pas si je lui parle avec douceur. Il importe que je ne montre aucune violence...

Jérôme ne voulait pas diminuer son prestige par d'infimes querelles. Et peut-être souhaitait-il aussi que cette pauvre âme le quittât sans trop de haine...

Mais Vincent, qui bouclait des valises, se releva tout rouge.

—Oh! Jérôme, pourquoi cette mise en scène?

Le Maître le considéra un instant avec un peu de mépris, et allait répondre, quand on heurta à la porte. Jean-Paul entra.

 

XV

 

Deux heures après, dans sa chambre, Jean-Paul laissait tomber les stores. Les camarades l'avaient injurié avec une grossièreté inouïe. Le Maître l'avait stupéfait par sa naïve perfidie. Mais que lui importait au fond? Le jeune homme ne se révolte pas contre Jérôme Servet; il pardonne tout à ce conquérant magnifique des âmes. Ce qu'à cette heure il revoit, c'est Vincent Hiéron tambourinant, avec ses doigts, contre la vitre, gardant un silence lâche...

Jean-Paul essuya ses yeux et se recueillit. Les pauvres bruits de la vie quotidienne vinrent mourir dans la chambre où il étouffait. Des portes se fermaient, un enfant s'appliquait à des gammes. Personne au monde ne songeait à sa peine. Dans cette journée pesante et molle, il se sentit seul, seul à jamais, sans but, sans foi, sans amour...

Il appela des souvenirs à son secours. Mais d'abord le passé lui parut vide aussi, et le sourire étroit de Marthe, qu'il y voyait, ne le consola pas. Il éprouva comme un vertige devant l'abîme de sa solitude et désira mourir.

Il y avait sur la table une croix de métal. Vainement Jean-Paul essaya de prier. Par une habitude ancienne d'écolier il ouvrit l'Évangile au hasard—et lut un passage sans aucun lien avec sa situation présente. A ce petit fait, il attacha une importance extraordinaire, et, regardant la croix, le petit livre, il murmura: «Serait-ce une immense duperie?»

Ce blasphème suscita dans son cœur une protestation passionnée. Il eut conscience qu'au moindre appel Celui qu'il trahissait à chaque minute de sa vie lui aurait ouvert les bras. Il fut tenté de s'agenouiller, de s'abandonner à l'Être Infini dont l'amour lui demeurait une certitude ineffable, plus forte que tous ses doutes et toutes ses négations.

Mais Jean-Paul souhaitait ne pas voir et ne pas entendre. Et parce qu'elle dédaignait d'être consolée, le Consolateur s'éloigna de cette âme qui ne voulait pas de miséricorde.

Des sonneries de tram électrique vibraient incessamment dans le silence de la rue provinciale. Chaque objet de cette chambre d'hôtel paraissait à Jean-Paul étranger et hostile. Puis ce fut le crépuscule. Une sirène pleurait à travers les brumes du port.

Le jeune homme allumait sans cesse de fines cigarettes à bout d'or. Des lacs de fumées demeuraient immobiles et la même odeur flotta qu'à la campagne, le soir, quand les paysans font brûler des herbes...

Une tristesse paisible, un calme désespéré régnaient sur le cœur de Jean-Paul. Il voyait en face de lui la porte, dont les peintures étaient de trois tons différents; il se souvint d'un jour où Georges Élie la ferma si brusquement.

—Pauvre petit, murmura-t-il, comment t'en voudrais-je d'avoir souhaité mettre l'infini dans une amitié—moi qui, au collège, ai connu des soirs pesants et lents à mourir, où l'on pleure sans cause, où le cœur s'éveille? Comme toi, je tournais vers un ami choisi entre tous l'inapaisable désir de m'attacher qui venait de naître en moi, pour ne plus mourir.

Jean-Paul se rappelle que, le samedi soir, après la confession, ils pouvaient se rejoindre dans la cour solitaire. Des moineaux piaillaient autour des miettes du goûter. Et sur le gravier luisaient les papiers argentés qui enveloppent les rais de chocolat.

Dans la pure ignorance de leur cœur, ils s'exaltaient avec des mots candides et passionnés: «Nous ferons demain la communion l'un pour l'autre,» disait Jean-Paul. Ils échangeaient des gravures.

L'été, lorsque les derniers externes étaient partis, les pensionnaires avaient une récréation, avant la prière du soir. L'ami de Jean-Paul lui disait: «Montre-moi l'Arcture. Je ne peux jamais voir la petite Ourse... N'est-ce pas Cassiopée?» Il voulait être missionnaire et lisait les Annales de la propagation de la foi: «Nous irons dans des pirogues, sur les grands lacs...—Mais non, disait Jean-Paul, je dois être un grand poète, publier un livre comme le Génie du Christianisme qui convertira la France et puis, je veux me marier, avoir des enfants...» Alors son ami répondait en rougissant beaucoup: «Ne tenons pas de conversations légères...»

Lentement la vision disparut... Jean-Paul prit conscience brusquement du pauvre cœur dévasté qu'il portait en lui, ce soir. Mais n'est-ce pas à ces heures-là que le passé chante indéfiniment comme les flots d'une mer calme? Le cœur vaincu et qui ne voit plus à son horizon aucune lumière revient vers les plages délaissées, où, un à un, comme des étoiles au crépuscule, les souvenirs se lèvent et luisent.

D'ailleurs, dans la maison silencieuse, on joue, au piano, une musique à peine distincte. Elle vient en aide à Jean-Paul. Les cheveux soyeux du petit garçon, son profil mince, s'évanouissent et c'est Marthe qu'il revoit en catogan, si frêle et si fine. A cette époque, le petit Jean-Paul n'avait pas encore ces soucis d'analyse, cet esprit critique toujours en éveil, qui tue en lui tous les amours, toutes les amitiés.

Pendant les chaudes grandes vacances, il répondit à peine aux lettres tristes de son ami. On jouait «par camp» au croquet avec Marthe et deux autres jeunes filles. Les vêpres tintaient dans les brûlantes après-midi de dimanche, on se disputait... Les bordures d'arbres faisaient, au ras des prairies, de grandes ombres veloutées...

Il se souvient d'une des jeunes filles qu'il aima presque à la fin de ces vacances, et qui est morte depuis. Elle apprit à Jean-Paul le tennis. Il se plaisait à jouer devant elles en fines chemises molles, les poignets relevés... Elle lui disait: «Vous avez des bras de fille...— Et vous, de garçon,», répondait Jean-Paul, honteux d'être toujours battu. Il la revoit en costume de piqué blanc, musclée et svelte. Il entend ses éclats de rire, ses mots à double sens, très perfides, ou très naïfs, qui le faisaient rougir, l'obsédaient et, la nuit, l'empêchaient de dormir...

Il y a deux ans, Jean-Paul a revu pour la dernière fois la joueuse de tennis: on avait tiré sur le perron son étroit lit de fer, et pourtant elle respirait à peine. Ses cheveux étaient collés sur son front terreux. Son père disait: «Éloignez-vous un peu, vous aller la «frapper». Elle vous suivait longtemps d'un regard ... qui savait, peut-être?

Jean-Paul se rappelle que la mère, dans le vestibule, l'embrassa en pleurant et lui dit: «elle vous aimait bien...»

Elle est devenue vieille, tout à coup, cette dame si imposante et si bonne que Jean-Paul imagine encore, les jours de grandes fêtes, dans l'église du village où sa magnifique voix de contralto faisait rire les paysans. Mais Jean-Paul pleurait quand elle chantait l'Adieu de Schubert...