L'enfant chargé de chaînes

François Mauriac · Chapitre 9 sur 31

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L'enfant chargé de chaînes

Chapitre IX

—Marthe, je vais te quitter...

—Tu pars?

Le visage de la jeune fille s'empourpra.

—Je vais à Bordeaux avec Vincent. De là, je te rejoindrai dans un mois à la campagne.

—Je vois, dit Marthe rassurée, que M. Hiéron te fait du bien...

Jean-Paul protesta:

—Je ne suis pas encore de l'union Amour et Foi...

—Oh! l'amour et toi...—et elle eut un pauvre sourire.

—Que veux-tu dire, Marthe?—interrogea-t-il, l'air crispé.

Mais soudain les yeux pâles de Marthe se troublèrent; elle regarda le lustre, pour empêcher ses larmes de couler. Elle passa et repassa sur son visage une touffe de roses.

Jean-Paul se sentit triste infiniment, au bord de cette petite âme douce qui l'aimait et comme un boston préludait, il saisit la taille de la jeune fille et tourbillonna sans penser à rien...

 

IX

 

Huit jours après, dans une chambre de l'Hôtel de France, à Bordeaux, Jean-Paul, à la fenêtre, évoque ces heures de délicieux énervement. Il s'est livré lui-même à la folle émotion des réunions publiques, il a crié, il a tressailli quand les sauvages couplets de l'Internationale ont fait, comme un vent de tempête, se baisser les têtes craintives et s'arrondir les douillettes ecclésiastiques. Il a voulu pleurer, quand, à cette foule silencieuse enfin et conquise, Jérôme Servet jeta les mots de Miséricorde et d'Amour...

Jean-Paul s'abandonnait à la volupté d'être une petite âme déraisonnable et fanatisée, cependant que Jérôme disait la force mystérieuse que le fidèle puise dans l'Eucharistie et qui rend possibles tous les héroïsmes et tous les martyres...

Jean-Paul évoque surtout cette réunion intime, à six heures, le soir où, d'une voix brisée de lassitude et d'émotion, d'une voix spiritualisée, Jérôme leur parla.

C'était dans une classe d'école libre. Tout le crépuscule entrait par la fenêtre avec le chant des oiseaux. Jérôme leur parla... Que disait-il? Jean-Paul ne sait plus. Une émotion extraordinaire le bouleversait. Ce fut l'éblouissement de la Vérité découverte: «Joie ... joie ... pleurs de joie...»

—Il se souvient qu'il a pleuré silencieusement dans un coin de la salle et que Jérôme répétait la parole de Pascal dans son Mystère de Jésus: «Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde—il ne faut pas dormir pendant ce temps-là...» Il se rappelle avoir tressailli quand Jérôme les a suppliés d'élargir leur pauvre vie, de la rendre infinie, en la rattachant à une cause infinie...

Puis les camarades, un à un, s'en allèrent. Il ne resta plus dans la petite cour de récréation, où le jour mourait, où l'unique platane bruissait de cris d'oiseaux, que Jérôme, Vincent et Jean-Paul...

Jérôme a mis ses deux mains sur les épaules du jeune homme, il l'a regardé dans les yeux, avec une douceur et une force infinies, et lui a demandé d'une tremblante voix:

—Tu donnes tout à la cause, tout?

Alors Jean-Paul a répété, des lèvres et du cœur, ce dernier cri du Mystère de Jésus:

—Mon Dieu, je vous donne tout.

Et Jérôme l'a serré contre sa poitrine en disant:

—Tu t'es donné, Jean-Paul, tu ne t'appartiens plus. Vis pour les âmes désormais.

«Vivre pour les âmes, se donner aux âmes»: telle est la vie nouvelle qui s'offre à lui—route si simple et si claire dans un matin d'été, où s'avance en chantant le cœur des pèlerins... «Vivre pour les âmes! se donner aux âmes!» Jean-Paul redit encore ces mots libérateurs...

«Je suis délivré, songe-t-il, et c'est vraiment ma nuit»; toute la volonté qu'il croyait morte fermente en lui et son âme est à la fois paisible et passionnée, comme le soir de sa première communion.

On frappe à la porte. Jean-Paul s'effare de voir entrer M. Balzon et Marthe, en tenue de voyage.

—Il paraît que tu n'as pas arrêté nos chambres?

Jean-Paul regarde les yeux ronds du vieux monsieur, son crâne luisant piqué de mille gouttelettes...

Jean-Paul a oublié, il oublie toutes les commissions ... on lui avait pourtant recommandé vingt fois... M. Balzon, qui hait l'insécurité et les surprises de la vie, ne cache pas son dépit.

—L'hôtel est plein et nous ne partons pour la campagne que dans deux jours... Sais-tu comment j'appelle ton étourderie, Jean-Paul? De l'égoïsme, tout simplement.

Le vieux monsieur va à la recherche de ses bagages et de deux chambres. On entend dans les couloirs sa voix aiguë.

—J'avais d'autres soucis que ceux-là, dit Jean-Paul à Marthe, quand ils furent seuls. J'ai vécu deux jours d'enthousiasme et de joie...

Marthe le loue de devenir un «homme d'action».

—Tu me raconteras tes impressions après-demain, à Castelnau.

—Il n'est plus question de cela, Marthe. Je n'irai vous y rejoindre que dans trois semaines. Il faut que je reste à Bordeaux avec Vincent Hiéron. Nous allons organiser un groupe Amour et Foi.

—Tant pis ... tant pis...

La jeune fille ne peut que répéter ces mots machinalement.